Manuel du démagogue
Votre père, mon jeune ami, veut que je mette à votre service toute la connaissance que je puis avoir des hommes et des choses de la politique : « Surtout, m'écrit-il, ne donnez à mon fils que » des conseils pratiques. J'entends qu'il devienne w le plus tôt possible un homme d'État. Le choix » d'une opinion m'intéresse peu ; il ne s'agit que » de choisir le chemin le plus court pour aller à » la célébrité, et à ce genre de célébrité qui con- » duit à la puissance. Le nom que j'ai porté » obscurément au fond de ma province, je soui> haite avec impatience qu'il soit crié par- » dessus les toits et qu'il coure sur toutes les » lèvres. Je suis sûr que mon fils ne fora rien » de déshonorant ; je sais d'ailleurs qu'en po- » litique il est presque impossible de se dés- » honorer. Il faut bien que les hommes aient
m'anuel. 'I
y> une passion; je désire qu'il soit ambitieux, et » je compte sur vous pour éclairer ses premiers y> pas. Il a du courage, du zèle et quelque intely> ligence; il ira loin, pourvu qu'il débute bien. y> Un mauvais début est une gêne pour toute la y^ vie. Epargnez-lui toute démarche dont il puisse » se repentir plus tard : le repentir sauve les y> chrétiens, mais il perd les ambitieux. Vous viy vez depuis longtemps à Paris ; vous connaissez » les signes du temps ; vous savez d'où le vent p souffle, et d'où il va souffler. Orientez ce novice » dans le sens de l'avenir, d'un avenir prochain, » car il ne doit pas languir dans une opposition y> stérile. »
Je n'ai rien à refuser à votre père, mon jeune ami, et je me conformerai strictement à ses désirs, qui sont aussi les vôtres. Car vous avez eu cette rare bonne fortune de goûter les maximes qu'on vous enseignait. D'ordinaire les jeunes gens ont hâte de brûler les dieux qu'on leur a fait adorer. Elevé dans le culte du succès, vous risquiez fort de vous sentir une vocation irrésistible pour l'idéalisme et le martyre. Votre excellent naturel vous a préservé de ce danger, et vous n'aspirez qu'à réaliser les rêves de votre heureux père. Je vais donc me mettre à votre place, et oubher mes préférences pour ne songer qu'à votre intérêt. ]N'e vous étonnez pas si je vous donne des conseils
que jô ne voudrais pas suivre : je ne suis pas ambitieux.
J'entre en matière sans marchander : faitesvous démagogue. Ce mot vous choque peut-être, mais les mots ne font peur qu'aux petits esprits ; rien, d'ailleurs, ne vous obhge à coller cette étiquette sur votre chapeau. Démagogue est un mot grec qui veut dire conducteur du peuple. On aurait donc pu l'appliquer à tous les hommes d'État ; l'usage le réserve à ceux qui servent le peuple comme il veut être servi, et qui s'appliquent par dessus tout à lui plaire. Un démagogue dans une répubhque joue donc à peu près le même rôle qu'un courtisan dans une monarchie, un rôle qui rapporte beaucoup d'honneurs, et qui n'est point si désagréable qu'on le pense. Il y a bien plus d'envie que de mépris dans tout le mal qu'on a dit des courtisans au beau temps de la cour. Les plus grands seigneurs, et non les moins vertueux, ne rougissaient pas de faire cortège au Roi-Soleil et de se disputer des emplois dans sa maison. Les plus fières aristocraties reconnaissaient ou plutôt proclamaient que le service personnel ne déroge pas, et transformèrent en dignités d'État les offices domestiques du palais, ^'aus nous moquons des chambellans d'autrefois : c'est que le souverain est changé ; mais la nature humaine est restée la même, et le caractère français ne
varie guère. Nous ne sommes pas plus amoureux que les autres peuples de l'argent et du pouvoir, mais nous sommes plus désireux de plaire au maître, de marcher avec la foule sans nous y perdre, et de nous distinguer sans nous écarter. De tout temps les Français ont considéré la disgrâce comme la plus cruelle des infortunes, et la faveur comme le plus bel objet de l'ambition humaine ; de tout temps ils ont recherché par dessus tout le sourire du prince et l'applaudissement du peuple ; or, le prince et le peuple sont aujourd'hui confondus. Plus heureux que les courtisans des siècles passés, nos démagogues n'ont même pas à choisir entre le souverain et le public.
.Je me propose de a'ous indiquer moins encore ce qu'il faut faire que ce qu'il faut dire, et par conséquent ce qu'il faut croire. Car l'homme politique doit autant que possible mettre d'accord sa conduite, son langage et sa foi. L'hypocrite n'est pas seulement malheureux et méprisable, il est surtout maladroit. Quel que soit mon désir de répondre à la confiance de votre père^ je ne vous conseillerai pas de vous imposer une si odieuse contrainte. La nécessité de mentir est insupportable, surtout quand le mensonge est intéressé. On ne saurait s'observer sans cesse : mieux vaudrait renoncer à la fortune. Pour ceux qui ont une
vocation de comédien, je les engagerais plutôt à suivre la carrière du théâtre, qui est aujourd'hui l'une des plus lucratives et la plus honorée, et qui laisse beaucoup plus de répit que l'hj'pocrisie. Mais le démagogue a le devoir d'être sincère, car l^auditoire le plus incapable de découvrir le point faible du plus grossier sophisme discerne vite le manque de sincérité.
Vous me demanderez si je me flatte de vous inspirer une foi que j'avoue ne point partager. Je n'ai pas cette prétention. Une pièce fameuse nous montre un jeune homme qui passe en vingtquatre heures de gauche à droite et de droite à gauche, pour avoir lu d'abord un discours conservateur, puis un livre libéral, sortis de la même main. Ces revirements ne sont possibles qu'au théâtre, où l'on peut supposer que Giboyer a du génie et que son fils est une cire molle. Les jeunes gens d'aujourd'hui ne sont pas si malléables. On les voit pourtant prendre assez vite l'esprit de leur état, quand ils ont quitté les bancs pour s'adonner à une profession qui n'est pas toujours de leur choix. C'est que nos opinions ne tiennent guère à la force des arguments qui semblent les appuyer. Elles nous viennent quelquefois de l'éducation, mais rarement. Le plus souvent l'instinct de la révolte nous pousse à répudier ce que nous ont prêché nos parents et nos
maîtres, pour nous faire les disciples dociles d'un camarade qui nous a séduits par sa bonne humeur et sa désinvolture, ou qui a gagné notre confiance par le prestige dont il jouit au café. Nous acquérons ainsi des convictions ardentes, bruyantes, généreuses, mais encore provisoires. Plus tard l'intérêt prend sur notre intelligence et sur notre cœur un empire plus solide. Les esprits superficiels s'imaginent que les croyances intéressées ne sont pas sincères ; il n'y a pas de plus complète erreur. Se figure-t-on, par exemple, que les industriels à qui profitent les tarifs protecteurs aperçoivent le défaut de la thèse protectionniste, et qu'ils ne voient pas clairement , que leur prospérité est essentielle à la prospérité de rÉtat? S'il existe dans l'administration des fonctions inutiles et dans la société des professions parasites, nul ne devrait le savoir mieux que les gens qui les exercent, et nul ne l'ignore davantage. Allons plus loin; j'ose affirmer que sur dix braconniers, neuf au moins estiment en leur âme et conscience que le gibier leur appartient par droit de nature autant que par droit de conquête.
Il y a des raisons pour tout, il n'est pas une doctrine qui ne se puisse soutenir, pas un abus qui ne se puisse justifier. Le Perrin Dandin des Plaideurs vous rirait au nez de très bonne foi si vous
essayiez de lui prouver que la torture est une pratique odieuse ; les inquisiteurs étaient pour la plupart assurés de Timmensité des services qu'ils rendaient à leur prochain ; les plus grands brûleurs furent les plus grands saints. Un musulman plaint aussi sincèrement l'erreur du chrétien qu'un chrétien l'erreur du musulman. La diversité des religions prouve au moins la souplesse de l'intelligence humaine, et l'infinie variété des arguments qui peuvent la convaincre. Or, Tintérêt est un avocat retors qui, dans la masse des arguments, choisit avec un tact infaillible les plus propres à nous persuader, et qui nous les souffle incessamment à l'oreille. Nous ne résistons guère à ces suggestions continuelles, à moins qu'un intérêt n'en contredise un autre, et que cette puissance ne soit divisée d'avec elle-même. Il y a de l'intérêt jusque dans la foi chrétienne, et ceux qui ont beaucoup fait pour gagner le ciel, trouveraient naturellement absurde que le ciel n'existât pas. Combattre leurs croyances, c'est chercher à anéantir le domaine qu'ils ont acquis par tant de labeurs et de privations ; c'est déchaîner la grêle sur leur récolte.
Si l'intérêt soutient jusqu'à la foi religieuse, que ne fera-t-il pas pour l'esprit de parti ? L'homme qui entre dans un parti, même sous l'empire d'une impulsion instinctive ou d'un sen-
timent passager, ne tardera pas à se persuader que ses compagnons d'armes ont toujours raison et ses adversaires toujours tort. Dans le milieu spécial où le confine son activité politique, il contracte une sorte de daltonisme intellectuel qui le rend aveugle à certaines vérités comme les yeux atteints de daltonisme sont aveugles à certaines couleurs. Tout contribue à l'enfoncer dans sa partialité : l'approbation de ceux qu'il estime et qu'il aime, les injures de ceux qu'il hait, les passions nobles et les passions vulgaires, le sentiment de la fidélité au drapeau comme l'amourpropre et la rancune, et par dessus tout les discussions privées ou publiques qui l'obligent sans cesse à trouver de nouveaux arguments à l'appui de sa thèse, ou une forme nouvelle pour les arguments rebattus.
Remarquez qu'un homme plein de zèle pour le triomphe de sa cause croit rester sincère et honnête en soutenant sa cause par des assertions peu sincères et des moyens peu honnêtes. L'avocat se sent dans le devoir quand il recourt, pour le bien de son chent, aux subtihtés et aux subterfuges ; l'homme de parti conserve une conscience calme et un front serein quand il viole la justice et arrange la vérité pour assurer finalement la victoire de la justice et de la vérité. Encore l'avocat sait-il parfois qu'il plaide contre le bon droit ; '
l'homme de parti se flatte toujours de combattre le bon combat. Je ne crois pas que la théorie des deux morales ait été en eff"et soutenue par l'émiment critique à qui on Tattribue, mais elle est constamment pratiquée depuis qu'il y a des États organisés, des partis en lutte, et qu'on se dispute le pouvoir. On ne volerait pas, on confisque ; on n'assassinerait pas, on proscrit ; on ne calomnierait pas un ennemi personnel, on calomnie un ennemi politique ; on serait loyal dans un duel, on est perfide à la tribune ; on ne tromperait pas un entant, on trompe un auditoire, une Chambre, un peuple, sans scrupule ni remords, pour le bon
motif.
Aussi les vrais hommes de parti font-ils en réahté peu de sacrifices à leur parti. De loin leur sort nous parait peu enviable ; il semble que l'intérêt de leur cause et de leur grandeur les condamne à des besognes pénibles ; mais la passion et l'accoutumance leur rendent tout facile. Les démagogues surtout suivent un chemin assez uni. Pour courir dans cette carrière, vous n'avez pas besoin de vous faire violence ; si vous aviez trop à prendre sur vous, il serait sage de chercher ailleurs l'emploi de vos facultés. Tout au plus faudra-t-il au début quelques efforts. Pascal dit au chrétien de sa façon : « Abêtissez- vous ! >' .Te vous dirai simplement : « Entraînez-vous ! »
Des lectures et des fréquentations bien choisies, quelques exercices préliminaires appropriés à votre dessein, vous donneront vite le goût de votre profession. Jetez-vous d'abord à l'eau, et jouez pour vous divertir le rôle de tribun naissant ; c'est un amusement que vous ne tarderez pas à prendre au sérieux. Quand voas éprouverez quelque lassitude, lisez pour vous retremper les écrits des plus âpres polémistes de l'autre bord, excellent tonique pour les passions menacées d'anémie. On peut trouver à toute heure l'occasion de s'indigner; les naïfs la cherchent dans les journaux de leur opinion, et les gens d'esprit dans les journaux de l'opinion opposée. Pour moi, je n'ai pas à vous exhorter, puisqu'il me serait impossible de vous prêcher d'exemple. Mais j'essaierai de vous guider dans la voie où vous entrez, de dresser pour vous la carte du pays que vous allez parcourir. Je vous aiderai ainsi à gagner du temps, à devancer vos rivaux, à éviter les tâtonnements et les mécomptes où vous exposerait votre jeunesse. La démagogie a ses écueils, mais l'expérience les signale. Ce qui fait le charme de cette profession, c'est qu'on l'exerce presque entièrement à ciel ouvert ; ses secrets sont accessibles à tout observateur attentif. Les ressorts qui font mouvoir la foule n'ont rien de mystérieux ; pour apprendre
à les connaître et à les manier, il suffît de quelques principes généraux et de quelques notions d'histoire. Je vous indiquerai les principes et je résumerai les leçons de l'histoire. Le reste vous regarde, car la méthode ne supplée pas au talent, ni à la volonté, et le succès suppose toujours une supériorité quelconque, fût-ce celle de l'aadace ou des poumons.