‹ Manuel du démagogueChapitre 2 sur 20 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Depuis qu'il y a des maîtres et des courtisans, Tart de plaire a été cultivé avec talent et avec succès. Cependant on y peut toujours innover, car les mœurs changent, les idées se modifient. Tous les souverains ne se piquent point du même mérite, ne sont pas accessibles aux mêmes séductions. Il ne faut pas louer Napoléon comme Louis XIV, et la faveur du peuple ne se gagne pas par les mêmes procédés que la faveur de Napoléon. La théorie reste la même; la pratique varie avec les temps et les hommes. Le premier soin de celui qui veut parvenir doit être d'étudier l'arbitre de sa fortune ; le démagogue français doit d'abord bien connaître l'esprit de la démocratie française.

L'esprit de la déuaocratie française n'est pas la même chose que l'esprit français. Nous donnons vo-

lontiers ce nom d'esprit français à l'ensemble des qualités et des travers qu'on remarque communément chez nos concitoyens les plus éminents en tous genres. Ce n'est pas sur les barbouilleurs qu'on juge notre peinture ; les écrivains de pacotille ne donnent pas le ton aux lettres françaises. Dans les arts, dans les lettres, même dans le domaine de la mode, c'est le petit nombre qui mène la feule; le goût e^t un privilège. En politique, partout où règne la démocratie, c'est la foule qui fait la loi ; ses chefs se contentent le plus souvent de la conduire où elle veut, par le chemin qui lui plaît. Si vous voulez exceller dans un art, interrogez les maîtres, élevez vos regards vers les plus parfaits modèles. Si vous voulez arriver aux honneurs, suivez une méthode contraire ; détournez les yeux des hommes trop éclairés ou trop vertueux dont le mérite rare vous ferait illusion ; consultez le vulgaire : c'est son opinion qui gouverne l'État, c'est son affection qui distribue les faveurs les plus durables, qui décerne la gloire où vous aspirez.

Sans doute, dans les choses de l'art, c'est le public qui prononce, du moins provisoirement, qui donne la réputation et le succès. Mais il y a une grande différence entre le public et le peuple. Le public est en somme une minorité, et une minorité qui se défie d'elle-même, qui se laisse guider, qui attend et qui écoute le jugement des connaisseurs. Le peuple, c'est la majorité, et une majorité qui trouve toujours des interprètes habiles pour traduire ses idées même les plus absurdes, des avocats éloquents pour justifier ses goûts, ses préférences, ses volontés les moins jus-

tifiables. Si tous les publicistes, écrivains et orateurs, se donnaient le mot pour ne dire que la vérité, pour ne prêcher que la justice, pour ne servir que l'intérêt national, le peuple serait forcé de suivre, car il ne se gouverne pas par lui-même ; il ne fait que choisir ses élus parmi les candidats, ses oracles parmi les politiciens. Mais ne nous arrêtons pas à cette supposition chimérique. Il ny a pas de souverain sans courtisans, ni de démocratie sans démagogues. Même si la flatterie cessait d'être une profession, elle serait encore un goût ; s'il n'y avait pas de démagogues par intérêt, il y en aurait par vocation et par principe. Si le peuple a des penchants mauvais, les démagogues ne manqueront pas, au besoin il en sortirait de dessous terre ou il en tomberait de la lune.

Mais le peuple a-t-il des penchants mauvais? Demandez s'il se compose d'hommes ou d'anges. Par quel tour de logique arrivera-t-on à concilier ces deux propositions : les hommes sont en majorité sujets à Terreur, aux passions, aux tentations ; dès qu'on a pris en main le bulletin de vote, la majorité des hommes est inaccessible à l'erreur, aux passions, aux tentations? Croirons-nous que Dieu ait fait ce miracle, et qu'il ait gratifié le peuple d'aujourd'hui, comme les rois d'hier, d'une lumière et d'une vertu surnaturelles? Il serait plaisant que la démocratie s'arrogeât cette portion chimérique de l'héritage dus droit divin. Dira-t-on que la nature nous a faits bons^ et sages, et que nous retournons à l'état de naturrv quand nous sommes assemblés, quand nous exerçons; nos droits civiques? Cet optimisme mystique fut à la

mode yers la fin du xviii^ siècle ; les meneurs de la Révolution y puisèrent un surcroît de confiance et d'énergie. Nous avons maintenant assez d'expérience pour revenir au sens commun, pour reconnaître que les foules ressemblent aux individus, qu'elles peuvent être ignorantes, emportées, avides, qu'elles se laissent flatter, tromper, égarer, qu'elles ont de bons et de mauvais penchants, qu'elles choisissent tantôt bien, tantôt mal, leurs chefs et leurs oracles.

Je ne veux pas médire de mes concitoyens. Je les tiens pour une des nations les plus douces et les plus humaines qui soient au monde. Ce n'est pas que nous so3'ons, comme nous aimons à nous le laisser dire, les délices du genre humaui. Notre amour-propre nous a fait beaucoup d'ennemis, et nos malheurs en ont triplé le nombre. Chose remarquable : à force de nous vanter, nous avons su exciter la jalousie même dans lïnfortune. ILais ce qui prouve que nous valons mieux que notre réputation, sans valoir peut-être autant que nous nous prisons, c'est que les étrangers de toute race se plaisent à vivre chez nous. Quand ils nous jugent mal, leur goût corrige leur jugement, et leur amour pour la France désavoue leur sévérité pour les Français.

Donnons-nous le plaisir de nous louer un peu ; nous aurons assez lieu de nous décrier. Voici ce que disait au commencement du xviii^ siècle un Suisse observateur et philosophe, qui nous connaissait bien et ne songeait guère à nous flatter, l'auteur des Lettres sur les Anglais et les Français : « La bonté » de cœur qui est propre aux Français, et qui fait le

» fond de leur caractère, et la franchise qui assortit )> cette bonté, font ensemble l'ornement de cette » nation. S'ils cultivaient ces qualités autant qu'elles » le méritent, et s'ils plaçaient là la préférence » qu'ils prétendent avoir sur les autres nations, on » serait tenté de la leur adjuger. »

Nous n'avons pas beaucoup changé depuis deux siècles, malgré les révolutions qui ont transformé notre état politique bien plus que nos mœurs ; nous pouvons encore nous faire honneur de l'éloge qu'un étranger et un protestant nous accordait à la fin du règne de Louis XIV. Et cet éloge ne s'applique pas seulement aux classes dirigeantes d'alors ou d'aujourd'hui; le peuple y a droit tout entier. Nulle part on ne trouve autant d'ouverture de cœur, de politesse vraie, d'empressement à obliger. L'égoïsme conserve partout ses droits : partout la majorité des humains est peu capable de grands sacrifices; mais c'est bien quelque chose que cette affabilité qu'on rencontre chez nous dans toutes les conditions, et qui fait qu'un homme isolé est moins seul en France qu'ailleurs. La colère nous jette quelquefois hors de notre naturel; nous devenons à l'occasion cruels et féroces, quand les circonstances déchaînent les passions mauvaises dont le germe est dans tous les cœurs. Mais la douceur est en efi'et le fond de notre caractère, et nous sommes en réalité les plus sociables des hommes.

Si notre faculté maîtresse est la sociabilité, ce n'est pas seulement parce que nous sommes bons, mais parce que nous sommes doués au plus haut degré de l'instinct d'imitation. Il nous en coûte beaucoup de

ne pas faire comme les autres, de ne pas ressembler à tout le monde. Nous nous plaisons à exceller, mais nous craignons de nous singulariser. Quoi qu'en pensent les artistes, pour qui l'originalité doit être une vertu, dire d'un Français que c'est un original, c'est lui donner un ridicule. Nous obéissons servilement à la mode, même quand nous la trouvons absurde et gênante. Notre grand poète comique, concevant ridée d'un misanthrope, en a fait un homme du monde, dont la hardiesse et la sauvagerie ne vont qu'à se révolter contre quelques usages. Juger sincèrement un sonnet, mais avec une sincérité qu^ s'enveloppe d'abord de périphrases, fuir les embrassades frivoles et les protestations banales, condamner la médisance et ne pas solliciter les juges, voilà toute la misanthropie d'Alceste. S'il s'indigne de la coquetterie de Célimène, ce n'est pas comme misanthrope, mais comme amoureux. Quand il parle de fuir dans un désert, on ne saurait le prendre au sérieux : on sait qu'il continuera de fréquenter les salons, de s'y faire craindre par ses boutades et d'y être estimé pour sa franchise. Il n'a rien de commun avec le Timon de Shakespeare ; il ne veut de mal à personne ; il est fidèle au roi et à l'Eglise, et ses plus âpres sorties contre les mœurs du temps seraient des lieux communs dans la bouche du premier sermonaire venu.

Nos habitudes de langage trahissent sans cesse l'esprit d'imitation qui nous domine. Nous disons d'un habit : « cela se porte », d'une démarche : « cela se fait », d'une opinion : « cela se dit », et il

n'est besoin de rien ajouter. Nous ne tolérons les paradoxes que quand ils sont soutenus avec esprit ; nous ne souffrons la contradiction que si elle nous amuse. Quand nous avons constaté la direction d'un courant, il ne nous reste plus qu'à y céder ; nous ne supportons pas l'idée de rester longtemps à l'écart. Un parti qui a conscience de sa faiblesse numérique est chez nous un parti ruiné. Bien peu de Français pousseraient l'héroïsme jusqu'à persévérer dans une croyance peu répandue, s'ils ne se faisaient illusion sur le chiffre de leurs coreligionnaires. Les plus solides arguments ne valent pas le spectacle d'une foule, nombreuse, et aucun courage n'est plus rare que celui qui consiste à plaider une cause perdue, simplement parce qu'on la trouve juste, et sans espoir de la faire triompher.

L'instinct d'imitation est naturellement accompagné de l'instinct de propagande. Ne comprenant pas comment nous pourrions penser autrement que tout le monde, nous nous efforçons sans cesse de ramener au troupeau les révoltés et les isolés. Toute majorité regarde comme son premier devoir la conquête de la minorité, à laquelle on ne pardonne pas d'exister, mêmxe quand on ne la craint plus. Si la douceur de nos mœurs nous fait haïr les cruautés de l'Inquisition, notre extrême sociabilité nous donne le goût de la persécution. Toute hérésie politique, religieuse, philosophique, nous semble une rébellion, et nous tenons l'unité pour le premier des biens. Làdessus nos démocrates modernes ne diffèrent guère de Louis XIV ; il ne serait pas très difficile de leur

faire recommencer les dragonnades. Peut-être le règne de la tolérance ne s'établira-t-il jamais en France, tant la diversité des croj^ances nous choque, et c'est parce que nous sommes très sociables que nous joignons une rare intolérance à une réelle douceur. Par là aussi s'explique une autre contradiction. Les Français à l'étranger prennent d'abord pour de la barbarie ce qui s'éloigne de leurs habitudes ; cependant ils se plient autant et mieux que tout autre peuple aux coutumes du pays qu'ils habitent. Ne pouvant être imités, ils imitent; désespérant d'être pris pour modèles, ils se font copies, et fournissent au besoin des caciques aux Hurons et des mandarins à la Chine. Aussi n'est-il aucun emploi qui plaise plus aux Français que celui de missionnaire. Ce n'est pas que nous soj'ons plus que d'autres attachés à nos croj^ances, mais nous éprouvons davantage le besoin de les répandre, et notre bon cœur nous fait prendre en pitié les gens qui ont le malheur de ne pas penser comme nous. Comme nous avons changé de dogmes sans changer de caractère, nous nous piquons toujours d'appeler le reste du monde à la possession des vérités dont nous sommes épris. Nos malheurs ont à peine refroidi ce zèle, et la crainte de provoquer l'hostilité des puissances ne nous préserve que difficilement de toute indiscrétion. Nous n'avons pas cessé d'admirer l'esprit de propagande qui éclatait dans la Convention et qui animait le Directoire ; nous regrettons seulement d'être trop faibles pour inviter tout haut les autres peuples à nous accompagner dans le chemin de la Terre promise.

L'inconstance dont on nous accuse peut aussi se rapporter à notre naturel sociable. Notre histoire prouve que nous ne sommes pas si changeants qu'on veut bien le dire ; il a fallu de bien légitimes griefs pour nous déprendre de nos rois. Mais, depuis que nous sommes entrés dans une période de révolutions, nous sommes devenus d'autant plus mobiles que les grands courants nous emportaient sans résistance. Un homme s'arrête où il veut ; une foule lancée dépasse le but. Un homme avance ou recule pas à pas ; une foule se précipite ou se prend de panique. Maintenant le pat'ti vainqueur traîne avec lui une masse dont le poids le pousse aA^ec une force irrésistible au delà des bornes qu'il se marquerait lui-même. Nous avons toujours eu, depuis quatre-vingt-dix ans, d'assez bonnes raisons pour changer d'avis ; le mal est' que nos oscillations ressemblent au flux et au reflux, qui balaient tout, parce que derrière chaque vaoTie il V a TOcéan.

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