CHAPITRE IV
Enfin, mon jeune ami, yous l'avez emporté. Le parti dominant vous a choisi pour son champion, et le suffrage universel pour son représentant. Il ne me reste plus qu'à prendre congé de vous. Yous connaissez le caractère du souverain qui vous admet a sa cour dans un rang si distingué; vous possédez l'art de lui plaire ; vous êtes pénétré de la doctrine démagogique ; l'expérience vous apprendra le reste. Je ne saurais plus quels conseils vous donner, car je ne puis savoir d'avance quel est l'esprit, quel est le rôle constitutionnel de l'Assemblée dont vous allez faire partie. Un candidat est toujours un candidat, mais il y a une différence infinie entre un député élu pour six ans, comme sous l'Empire, et un député élu pour deux ans, comme le voulait la Constitution de n91. Un conventionnel, avec sa portion de dictature, ne ressemble guère à un membre de la Chambre des Communes, et celui-ci, qui peut devenir ministre, n'a presque rien de commun avec un représentant américain, qui n'a pas de portefeuille à conquérir. Dans tous les cas, vous aurez à gagner la faveur de vos
collègues, et à conserver celle de vos électeurs. Mais vous TOUS préoccuperez davantage des uns ou des autres, selon les institutions.
Sous le régime parlementaire, qui organise le gouvernement des partis, qui suppose des chefs reconnus et une discipline assez rigoureuse, on distingue nettement la majorité de l'opposition. Les devoirs et les intérêts d'un député, dans chacune de ces deux situations, sont dès longtemps connus ; rien n'est plus simple ni plus clair. Mais le régime parlementaire ne saurait se concilier avec le système démocratique, tel que nous l'avons déduit du principe d'égalité. Que les ministres soient pris ou non dans la Chambre, ils ne sont plus que des agents d'exécution. Leur autorité morale , dans les délibérations , disparait devant le mandat impératif. Comment poseraient-ils la question de confiance, quand chaque législateur est lié par des instructions précises? Les discussions deviennent insignifiantes, et doivent être courtes ; ce n'est pas l'Assemblée qu'il s'agit de convaincre, puisque le peuple a pris lui-même une décision, et n'a chargé ses représentants que de la promulguer. Aussi les plus brillants orateurs parlent-ils surtout pour le dehors, c'est-à-dire pour la presse, pour le pays, pour les électeurs. Ils ne discutent pas ; ils se succèdent à la tribune pour faire connaître leurs idées ou leur talent. Il peut y avoir des groupes, c'est-àdire des cercles : il n'y a plus de partis, faute de discipline. Un parti est une collection d'hommes qui obéissent à des chefs reconnus ; on ne peut obéir à la fois à des chefs et à des commettants.
^insi le rôle du député s'abaisse graduellement. Il n'aspire plus à conquérir des portefeuilles, car les portefeuilles sont peu de chose. Il ne saurait se flatter de devenir chef de parti, puisqu'il n'y a plus ni partis ni chefs. 11 essaierait en vain de dominer ses collègues par son éloquence ; on persuade même un entêté, on ne persuade pas un commissionnaire. Il n'a même pas l'orgueil de donner des lois à son pays en ne consultant que sa conscience. Sa conscience est dans sa poche : c'est son programme. A peine lui est-il permis, s'il découvre dans ce programme une erreur, une faute, un péril, de se tirer d'affaire par une démission qui passera peut-être pour une désertion.
Dans la lutte engagée aujourd'hui entre les partisans et les adversaires du régime parlementaire, les seconds offrent au peuple de prendre le mandat législatif au rabais. Ils donnent davantage et ils demandent moins. On pourrait s'étonner que des ambitieux travaillent avec tant de zèle à avilir l'objet de leur ambition, si l'on ne savait que l'ardeur de la concurrence pousse souvent un entrepreneur à accepter des conditions désastreuses , pour l'emporter sur ses rivaux. Ce n'est plus un gain qu'on se dispute avec acharnement, c'est une.perte. Le but se déplace ; pour faire fortune, on veut vaincre ; puis on s'échauffe tant que pour vaincre on consent à se ruiner.
Hais il y a des sous-entendus, des compensations avouées ou secrètes, honnêtes ou honteuses. Si la possession du pouvoir ne paie pas les efforts qu'elle a coûté, si l'honneur parait trop mince, si l'élu du
3 >i DANS LA CARRIERE
peuple ne reçoit qu'un mandat de peu de durée, de peu d'étendue et de peu de valeur, il pourra chercher des dédommagements. Dans certains pays, législateurs et gouvernants trafiquent de ce qu'on leur a laissé d'autorité, et le peuple est d'autant mieux volé par ses représentants qu'il a pris contre eux plus de précautions. Quelque tendance que nous aj'ons à imiter les Américains, il se passera sans doute encore quelque temps avant que les spéculateurs français achètent en détail un Conseil départemental, un tribunal ou un jury. D'ailleurs la friponnerie est étrangère à notre sujet ; il ne s'agit que de l'ambition.
Faut-il donc admettre que les démagogues contemporains se donnent tant de peine pour atteindre à des honneurs que le triomphe de leur doctrine rendra peu enviables? Ne proposerai-je à votre ambition juvénile d'autre but que la conquête d'un titre de plus en plus discrédité ? Entrerez-vous dans la carrière avec cette pensée que, le jour où vous arriverez au pouvoir, l'exercice du pouvoir ne sera que le plus instable et le plus ennuyeux des métiers ? Quand le progrès démocratique a été poussé assez loin, les mandats électifs deviennent une corvée pour les honnêtes gens, qui n'ont pas la ressource d'en trafiquer. Si rien n'arrête le courant qui entraîne le peuple vers l'égalité absolue, un moment viendra où la gestion des intérêts communs devra être imposée comme les fonctions de juré. Alors les charges, grandes et petites, seront véritablement des charges, et les phrases banales sur le fardeau des affaires politiques recevront enfin un sens exact et précis.
CONCLUSION 3œ;
Mais, je vous l'ai déjà dit, votre succès ne sera jamais assez complet pour que vous ayez à vous en repentir. La doctrine démagogique tend à l'abaissement du pouvoir; mais comme elle tend aussi à transformer la société par l'action de l'Etat, il faudra laisser à l'Etat un pouvoir redoutable jusqu'à ce que le nivellement soit accompli. Il y aura pendant longtemps, peut-être pendant des siècles, des réactions à éviter, des résistances à vaincre. Avant de réduire le gouvernement à n'être qu'une délégation temporaire et presque servile de la volonté générale, il faudra organiser un gouvernement de combat. Rappelez-vous l'histoire de la Révolution française. Jamais assemblée ne proclama plus haut que ne fit la Convention la souveraineté directe et inaliénable du peuple. La Constitution de 93 était fondée sur ce principe ; mais elle ne fut jamais mise en pratique, et la Convention exerça la dictature la plus absolue dont se soit jamais emparée une Assemblée. Cromwell combattit pour les droits du Parlement, et chassa le Parlement ; il défendit contre le Roi la cause des libertés anglaises, et supprima toutes les libertés. Son chef-d'œuvre fut de faire voter par ses collègues des Communes l'ordonnance de renoncement, qui les dépouillait de leurs commandements militaires, et de s'en faire excepter. Nous n'avons pas à prévoir une de ces longues guerres civiles qui jettent les vainqueurs de la tyrannie aux pieds d'un nouveau tyran. Mais les grandes réformes, quand on veut les accomplir promptement, exigent un pouvoir fort, et les
ambitieux trouveront toujours de quoi se satisfaire dans les crises politiques.
En France, plus que partout ailleurs, on a besoin d'idoles. Au moment où les Athéniens avaient abaissé toutes les magistratures et fait descendre toute l'autorité dans l'assemblée du peuple, cette assemblée se livrait à des démagogues qui exerçaient en réalité le pouvoir souverain, qui possédaient à la fois la popularité, la gloire, l'influence, sous la seule condition d'emporter sans cesse la palme de l'éloquence, ou plutôt de l'habileté oratoire, comme doivent faire les ministres et les chefs de parti dans le régime parlementaire. Shakespeare nous montre les Romains entraînés par réloquence de Brutus, qui vient de tuer César, et cherchant une récompense digne d'un si grand service. Une voix s'écrie : « Faisons-le César ! » et la foule applaudit. Les Romains de Shakespeare ressemblent assez aux Français d'aujourd'hui.
Moïse a mis quarante ans à conduire les enfants d'Israël de l'Egypte dans la terre promise; il ne faudra sans doute pas moins de temps pour établir le règne de la démocratie pure. Encore y a-t-il beaucoup de chances pour qu'avant de toucher au but le peuple regrette les oignons d'Egypte, et se lasse de traverser le désert ; la route est longue, les obstacles sont nombreux ; il y a tant d'expériences à tenter, et de fautes à commettre ! Plus on fera de pas dans la voie de l'égalité absolue, plus il y aura d'intérêts lésés, et par conséquent de résistances à surmonter. Ceux qui se chargent de présider à une ré-
volutioii si profonde s'assurent de la besogne pour toute leur vie : ils ne devront s'en prendre qu'à euxmêmes s'ils n'obtiennent pas le salaire de leur travail. Avant qu'ils aient achevé leur œuvre, il faudra sans doute la défaire et la recommencer plus d'une fois. Les habiles sauront diriger la retraite aussi bien que la marche en avant. Le démagogue parfait devine le sentiment populaire, et prévoit les vicissitudes du courant. C'est par là qu'il se distingue du sectaire. Peut-être un jour travaillerez-vous à reconstruire ce que vous aurez aidé à démolir. Il est un art de ménager les transitions, de changer de système sans changer d'attitude, et de conserver la faveur du peuple à l'heure où le peuple est las de ses favoris et de leurs doctrines. Mais il faut se borner : je ne prétends pas dicter la conduite que vous aurez à tenir au milieu d'une génération que je ne connais pas, après des épreuves que je veux éloigner de mon imagination.
J'ai accompli ma tâche, et je vous ai indiqué la méthode qui me paraissait la plus propre à vous assurer aujourd'hui des succès dans la carrière politique. Je crois n'avoir rien omis d'important; je suis sûr de n'avoir rien dissimulé de grave: je me flatte aussi de n'avoir rien exagéré. Je ne sais si le programme que je vous ai tracé ne vous effraiera pas ; mais il ne me convenait pas de vous tromper. Vous voulez prendre part à la gestion des affaires publiques, y prendre part de la façon la plus brillante et la plus profitable au point de vue de l'ambition : j'ai dû vous exposer
les avantages et les charges de la profession de démagogue. Je vous aurais sans doute bien plus rebuté si je vous avais montré comment on sert le peuple sans le flatter. La vie du courtisan est quelquefois un peu rude; celle du serviteur véridique et fier est autrement cruelle. Si votre vocation politique n'est que le désir de parvenir décemment, gardez -vous bien de vous attacher scrupuleusement à la cause de la vérité et de l'intérêt national ; vous apprendriez trop vite à connaître les amertumes d'un dévouement impuissant et méconnu, les piqûres douloureuses de l'impopularité.
Un ancien favori de Louis XIV disait que la disgrâce ne rend pas seulement les hommes malheureux, mais qu'elle les rend ridicules ; on estimait que le dernier efifort de la philosophie était de déplaire au maître, et de s'en consoler. Héritier de nos rois, le peuple souverain n'inflige pas un sort moins rigoureux à ceux qui prétendent le servir en n'écoutant que leur conscience, et lui parler avec une franchise sans limite. L'ambitieux n'est pas obligé d'être un malhonnête homme ; ce ne serait même pas habile. Mais s'il s'obstine à rester toujours sincère, à dire tout ce qu'il croit vrai, à conseiller tout ce qu'il croit utile, il doit se résigner à tous les déboires, et notamment au pire de tous : personne presque ne lui rendra justice, et c'est quand il fera le plus de sacrifices à sa conscience qu'il sera le plus calomnié. Il n'y a pas là de quoi vous tenter.