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CHAPITRE III

En attendant que les citoyens soient sans cesse appelés à élire une foule de magistrats, de fonctionnaires et de représentants, l'échelle des honneurs électifs n'a que deux degrés : le Conseil général et la députation. Dans les Tilles importantes, on peut y ajouter le Conseil municipal, qui se confond à Paris avec le Conseil général. Dans les petites villes et à la campagne, on peut négliger le mandat municipal, qui ne donne pas assez d'influence, et ne met guère en vue celui qui le porte. Il n'est pas interdit de parvenir du premier coup à la Chambre, mais il est souvent utile de passer par l'assemblée du département. Toutefois, pour éviter les redites, nous parlerons surtout des élections législatives, telles que les ont réglées les lois de 1875. Sans doute l'adoption du scrutin de liste changerait les conditions de la lutte. Mais il pourrait arriver que chaque liste fût composée de candidats désignés par les comités d'arrondissement. Le champ de bataille peut devenir plus vaste, sans que 'la tactique soit notablement modifiée.

Si vous voulez parvenir, pensez-j^ bien : tout est là. L'ambition est comme l'avarice, une passion de tous les jours, de toutes les heures, de tous les instants. Un collège électoral est un être collectif, mais c'est aussi un assemblage d'individus;- il faut songer à l'ensemble et au détail, gagner la faveur du peuple et conquérir l'affection des particuliers, entraîner la masse et séduire les hommes. Tâchez de vous imposer par votre talent, votre réputation et votre dévouement, mais ne comptez pas sur votre mérite, si vous n'y joignez le zèle et le goût des petites choses. Dans presque toutes les carrières, les débuts sont laborieux. Vous aurez besoin d'une activité infatigable, d'une attention constante. Malheur aux paresseux !

Que les élections soient fréquentes ou rares, toute candidature doit être préparée de longue main. Le suffrage universel donne souvent à la tortue l'avantage sur le lièvre; il faut partir à point, marcher sans halte ni défaillance. Certains candidats sortent tout à coup de leur retraite. Ils se montrent, se prodiguent, se multiplient ; ils courent, voltigent, pérorent à perdre haleine. Ils ont beau se démener; ils ne regagneront pas le temps perdu. Leurs efforts même leur nuisent; on voit trop l'intérêt qui les pousse; leur zèle de fraîche date inspire la défiance. Les suffrages ne s'achètent pas comptant ; il faut les avoir payés longtemps d'avance. Xous avons peu de goût pour les gens qui nous demandent notre amitié à midi et nos services à une heure, qui font entrer un compliment et une prière dans le premier discours qu'ils nous adressent. Celui qui attend une vacance

pour se mettre sur les rangs trouve la place prise, les esprits prévenus, les voix engagées. Les paysans lui diront : « Vous ne vous êtes pas levé assez matin. » Après une course folle, il rentrera chez lui fourbu et battu. Ceux qui l'avaient devancé ne lui pardonneront pas de leur avoir disputé un honneur qu'ils briguaient depuis des années, d'avoir contesté leurs droits acquis ; trop heureux si on ne l'accuse pas d'avoir été suscité par des ennemis perfides pour jeter la division dans le parti qu'il prétend servir.

Il est donc sage de faire choix d'une circonscription. On s'épuiserait à disperser son activité sur trop de points à la fois. Si vous êtes né en province, l'arrondissement natal vous tentera d'abord. L'esprit de clocher est bien fort, et les gens aiment à voter pour un enfant du pays. Quand vous serez fameux, les vieillards, à dix lieues à la ronde, se flatteront de vous avoir fait sauter sur leurs genoux, et les jeunes gens verront en vous un camarade. A Paris et dans les grandes villes, les ambitieux pullulent et s'étouffent à l'entrée des honneurs. En province il y a des régions inoccupées et presque inexplorées, où vous ne trouverez guère de rivaux, pourvu que vous les envahissiez à temps.

Avant de faire votre choix, et de jeter votre dévolu sur une circonscription, rendez-vous compte de l'esprit qui y domine. Il ne suffit pas que vous ayez des chances ; encore faut-il que vous n'achetiez pas le succès à des conditions qui ruinent votre avenir. Si vos électeurs sont gens d'esprit timide, si leurs intérêts sont trop conservateurs, ils vous obligeront

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peut-être à des démarches qu'on vous reprochera plus tard, à des promesses qui vous gêneront longtemps. Vous auriez la ressource de vous modifier, de vous développer, d'employer l'intervalle entre deux élections à vous faire si bien connaître que votre candidature supporte la transplantation. Mais cela n'est possible que si la Chambre ne se renouvelle pas trop souvent et si le mandat n'est pas trop impératif.

Détiez-vous aussi des régions où la démagogie règne déjà sans obstacle. Les réputations y durent peu ; la faveur populaire y est mobile. Quand on s'est engagé tout d"abord à bouleverser le monde en six mois, on ne tient qu'une faible partie des promesses qu'on a souscrites, et les électeurs, toujours dupés, se plaisent à changer de représentants. Les populations éprises du charlatanisme ont besoin tous les jours d"un nouveau charlatan, comme ces malades inquiets qui promènent leur crédulité de guérisseur en guérisseur.

La meilleure façon de mériter le titre de député, c'est d'en remplir les fonctions, autant que cela est permis à un homme qui ne peut assister aux délibérations de la Chambre que du haut des tribunes, ^lais un député n'est pas uniquement chargé de déposer dans l'urne des bulletins bleus ou blancs ; ce n'est que la moindre partie de sa besogne. Il est surtout le solliciteur général de ses commettants, leur factotum politique et administratif. Il assiège les bureaux, demande des places pour ses amis, des secours pour les communes pauvres, des subventions pour

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les ëcoles et les routes, des bourses, des croix et des palmes. Il rëclame la disgrâce des fonctionnaires qui déplaisent, dénonce les juges trop sévères, les percepteurs trop raides, et les commis trop vigilants. 11 défend les intérêts de ses électeurs, leur commerce et leur industrie, ici champion du libre-échange, ailleurs invoquant la protection, mais pour un objet spécial, les fers ou les houilles, les sucres ou les draps. Il démontre l'utilité d'un chemin de fer ou la nécessité d'un canal, discute les tracés et les tarifs. Il déclare la guerre à une congrégation, à un couvent, fait retentir un scandale ou étouffe des poursuites inopportunes. Au besoin un électeur influent charge le député de marier sa fille, de visiter son fils au collège, de l'amuser le dimanche, de le surveiller dans ses études et de faciliter ses débuts dans la carrière bureaucratique. Le député doit obtenir la remise d'une amende pour un débitant, la grâce d'un braconnier sympathique, un congé pour un soldat, une exemption ou un sursis d'appel pour un conscrit. Un député qui veut s'acquitter de tous ses devoirs a au moins un secrétaire, et le met sur les dents comme luimême. Ce n'est pas tout. Il faut parcourir la circonscription, assister et présider aux cérémonies officielles, aux comices agricoles, aux expositions d'horticulture, aux inaugurations d'écoles, de mairies, de chemins de fer et de statues, prononcer des discours et des oraisons funèbres, rendre compte de son mandat, tenir des réunions publiques et faire des conférences. Je ne parle pas des souscriptions et de tous les petits tributs levés sur la bourse du repré-

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sentant par le patriotisme, l'esprit de parti, la pliilantliropie et la mendicité : ce n'est qu'une question d'argent.

Serviteur volontaire de vos électeurs futurs, vous devez vous acquitter d'une partie de cette tâche avant d'être élu, avant même d'être candidat. Peutêtre ne vous sera-t-il pas possible d'acquérir sans vous compromettre, auprès de l'administration, un crédit qui vous permette de solliciter et d'obtenir des faveurs. Mais vous mettrez dumoins votre éloquence au service de ceux dont vous aurez un jour à briguer les suffrages. Il faut qu'on vous voie, qu'on vous entende, qu'on parle de vous et qu'on compte sur vous. Vous chanterez sur tous les tons les gloires locales ; vous plaiderez bruyamment la cause des intérêts locaux : haranguez, écrivez, agissez. Entrez dans les commissions et les comités. Sur toutes les listes on doit trouver votre nom. Si le moment n'est pas venu de travailler pour vous-même, travaillez pour autrui; cela vaut mieux que de rester les bras croisés. Laissez-vous exploiter ; votre tour viendra d'utiliser le zèle de vos amis.

Le titre de conseiller général est d'autant plus avantageux qu'il justifie votre activité, vous ouvre toutes les portes, vous assure une place à tous les banquets, et le droit d'y prendre la parole. Un membre de l'assemblée départementale trouve mille occasions de se signaler. Il harcèle le préfet, les chefs de service, domine les petits fonctionnaires, prend part à la nomination des sénateurs ; il est l'âme des ligues, des cercles, des associations et des congrès

électoraux. Dans les sessions il critique l'administration, et propose des vœux. Un vœu *bien choisi et bien soutenu met un homme en lumière.

Certains jeunes gens s'attachent à un citoyen populaire, ministre, orateur, chef de parti, et attendent de lui leur fortune politique. Il est utile en effet d'être recommandé au moment décisif par un de ces potentats de la démocratie qui disent aux électeurs : « Puisque je ne puis être à vous, je vous donne un autre moi-même. » Mais, tout en recherchant de précieux appuis, ne comptez que sur vous. Votre protecteur peut mourir, ou baisser, ou se brouiller avec vous, ou même vous sacrifier, s'il est trop assuré de votre dévoûment. D'ailleurs il y a peu de bourgs pourris. Les provinciaux n'aiment pas à recevoir de Paris un candidat qu'ils n'auraient pas choisi. Vos adversaires et vos rivaux tireraient parti de l'amour-propre départemental. On a vu des recommandations qui semblaient irrésistibles ruiner ceux qui s'en targuaient. Le suffrage universel veut que ses élus soient ses créatures.

Je ne saurais prévoir l'infinie diversité des circonstances. Si le député actuel est d'un parti opposé au vôtre, vous n'hésiterez pas à le combattre. Estce un de vos amis politiques ? Il conviendra de le soutenir ou de l'ébranler, selon son âge. S'il est vieux ou malade, s'il songe à la retraite, s'il convoite un fauteuil sénatorial (en admettant qu'il y ait encore un Sénat), il vous sera sans doute avantageux de capter sa succession en gagnant ses bonnes grâces, pourvu qu'il n'ait pas encore désigné un hé-

ritier. Mais s'il faut lui disputer la place, vous ne sauriez vous mettre trop tôt à l'œuvre pour lui enlever des suffrages.

Cette guerre ne peut pas toujours être menée à ciel ouvert ; mais il y a la sape et la ruine. Je suppose que le détenteur du mandat que vous convoitez n'est ni parfait, ni invincible: vous auriez fait choix d'une autre circonscription. Etudiez sa situation personnelle; épluchez ses votes. Suscitez-lui au besoin des rivaux peu redoutables, qui prendront pour eux tout Todieux de la besogne, et qui le discréditeront à votre profit.

Préparez-vous un champ de bataille ; soulevez des questions qui embarrassent votre futur compétiteur, et le brouillent avec ses amis. Faites-vous le champion d'une réforme contraire à ses convictions ou à ses intérêts. Montrez-vous très différent de lui; s'il vit dans l'opulence et le luxe, soyez austère; s'il est avare ou pauvre, soyez généreux; s'il est violent, étalez votre modération, à moins qu'il ne soit possible et utile de le dépasser. S'il parle peu ou mal, qu'on admire votre faconde; s'il parle trop, qu'on apprécie votre réserve. Vous avez sur lui un grand avantage; il est responsable de tout, et vous n'êtes responsable de rien. Toutes les promesses qu'il n'aura pas tenues, toutes les faveurs qu'on lui aura refusées, ses échecs, ses oublis, ses défaillances, ses répugnances, vous aideront à le perdre. Mais cheminez lentement, sans trop de bruit ni d'éclat. Il y a des députés endormis que l'apparition d'un rival éveille scudaii:, et qui défendent leur position avec ane ardeur dont

on ne les croyait plus capables. C'est souvent une faute mortelle de démasquer trop tôt ses batteries.

Enfin, l'heure de la moisson a sonné; la lutte électorale va s'ouvrir : vous n'avez plus qu'à poser votre candidature. Ici toutes les démarches sont importantes ; le moindre faux pas est ruineux. C'est en vain que vous avez tout préparé pour vaincre, si vous engagez mal la bataille décisive, si vous ne possédez pas les deux éléments essentiels du succès : un bon programme et un bon comité.

Autrefois on voyait des hommes éminents ou présomptueux se présenter d'eux-mêmes à leurs concitoyens. Une pareille hardiesse serait aujourd'hui une inconvenance. Quand même vous auriez travaillé ostensiblement pendant un quart de siècle à vous assurer des suffrages, quand même votre ambition serait connue et affichée, il importe qu'au moment précis où s'ouvre la période électorale, vous soyez saisi d'une subite modestie, et qu'on vous vienne chercher dans votre cabinet. Rien ne vous empêche de prier vos amis de vous rendre ce service : vous devez l'avoir mérité. Quelques-uns se contentent d'affirmer qu'on les presse de toutes parts de se mettre sur les rangs, mais le public ne croit guère à cette foule anonyme de solliciteurs complaisants. Il vaut mieux que votre nom soit publiquement prononcé par des personnages réels, qui ne craignent pas de se compromettre et de faire une démarche solennelle auprès de vous. Une fois le grelot attaché, je vous fais grâce de toute hésitation hypocrite. Acceptez sans balancer. S'il est de bon ton d'attendre qu'on vienne à vous, il

serait de mauvais goût de vous faire l'aire violence : à quoi bon affubler vos plus chauds partisans d'un rôle légèrement ridicule?

Dans quelques contrées on a pris l'habitude de réunir une sorte de congrès local, formé par les délégués des communes de l'arrondissement. Ces délégués sont en général choisis par eux-mêmes, ou par un très petit nombre de compères. Ce sont les zélateurs et les importants du parti, et ils le représentent assez mal, mais ils le dominent. Avant Télection solennelle et régulière que la loi entoure de tant de garanties, il se fait ainsi une élection de fantaisie ; le suffrage universel, qui repousserait peut-être le vote à deux degrés comme une diminution de sa souveraineté, subit docilement les injonctions d'un prétendu congrès dont l'origine est toujours suspecte. Car, même si les délégués sont réellement élus, ils le sont avant que la discussion ait éclairé les esprits, et leur influence dans les débats préliminaires n'est nullement mesurée au nombre de voix dont ils disposent dans le pays. Mais vous n'avez pas mission de défendre les droits du suffrage universel malgré lui, et votre intérêt vous oblige à vous entendre avec ses soi-disant fondés de pouvoirs.

Il arrive parfois que le congrès ou le comité qui dirige les élections, se charge de rédiger entièrement un programme, au bas duquel il ne manque plus que la signature du candidat. Celui-ci est dispensé de réfléchir et de se faire une opinion sur chacun des problèmes à l'ordre du jour. Avant même d'entrer au Parlement, il devient une machine et un

instrument passif. Dans ces conditions, le métier de législateur n'a rien de séduisant. Mais il faut ajouter que, si vous avez fait preuve de quelque mérite personnel, vous auriez peu de chances d'être agréé par un sanhédrin aussi despotique. Quand les hommes cherchent un flatteur, ils apprécient le talent ; ils s'en défient quand ils ne cherchent qu'un valet.

Je suppose donc que vous avez affaire à un collège électoral qui vous laisse une part d'initiative, que le comité dont vous briguez l'appui ne prétend pas vous réduire à porter une lettre comme les Basque et les Champagne de l'ancienne comédie. Votre cause va être jugée en première instance, et cet arrêt provisoire a beaucoup de poids sur le suffrage universel qui rendra la sentence définitive. Ces arbitres volontaires peuvent être les délégués des communes, les membres des corps élus ou d'un comité permanent ; dans tous les cas, vous devez compter parmi eux des amis sûrs, instruits et pénétrés des rôles qu'ils auront à jouer. Ces rôles sont divers. L'un fera votre éloge; l'autre dénigrera vos rivaux. Celui-ci vous adressera à l'improviste une question choisie par vous pour vous permettre de placer une brillante réponse ; celui-là, par des interrogations captieuses et malignes, déconcertera vos compétiteurs. Gardez-vous de combattre ceux-ci en face, sinon à armes courtoises ; rien de plus choquant qu'un assaut de mauvaises paroles entre deux ambitieux de même parti. Poussez au contraire la politesse jusqu'à la générosité; si la bataille s'envenime, contenez le zèle de vos adhérents dès qu'ils auront tout dit. On vous saura gré de votre

grandeur dame, et vos adversaires n'y gagneront rien.

Selon les circonstances, votre programme sera rédigé d'avance par vous pour être soumis au comité et développé en séance, ou composé en collaboration, au cours même de la séance où vous serez entendu. Le résultat sera le même dans les deux cas, si vous vous êtes assuré le moyen de diriger secrètement la discussion. Le plus prudent, quand on n'a pas affaire à des esprits par trop ombrageux, est de lancer tout d'abord une profession de foi ; cela vous permet de choisir votre terrain, de prévenir vos juges en votre faveur, et les promesses que vous prodiguerez n'auront pas l'air de vous être arrachées.

Je ne saurais vous donner que des conseils assez vagues au sujet de cette profession de foi. Les exigences de la lutte varient à l'infini. Il est parfois utile d'être court, et de n'aborder qu'un petit nombre de sujets à la mode. Souvent, au contraire, il convient d'être diffus, et de toucher à tout. Yous vous inspirerez de la connaissance que vous aurez du collège électoral. Ici vous caresserez les intérêts, là vous exalterez les principes. Si vous n'espérez que les voix d'un parti nettement limité, soyez clair, énergique, violent au besoin. Si vous avez à rallier des indifférents, des hésitants, des neutres, à réunir autour de vous des hommes de nuances diverses ou fuyantes, votre tâche sera plus difficile. Yous ferez à chacun sa part ; vous emploierez un paragraphe à rassurer les timides, et l'autre à charmer les fougueux. Yous corrigerez le verbe par l'adverbe, et le sub-

stantif par l'adjectif. Mais il importe qu'on ne voie pas l'effort et l'artifice, et que vous plaisiez à tous, j'entends à tous ceux dont vous espérez les suffrages, sans vous affubler ostensiblement d'une peau de renard, sans crier comme Sosie : « Messieurs, ami de tout le monde ! » Plus votre pensée sera indécise, plus vous mettrez dans votre style d'élan et de chaleur ; l'enthousiasme dissimulera le calcul. Si vous êtes contraint de vous montrer par trop conciliant, faites choix d'un ennemi réel ou imaginaire qui vous serve de plastron, et pourfendez-le avec assez de vigueur pour qu'on ne s'aperçoive pas des concessions où l'intérêt vous oblige. Le cléricalisme et la monarchie rendent bien des services aux républicains qui veulent ménager les modérés sans s'aliéner les violents.

En cette matière il n'y a point de préceptes généraux, mais les modèles abondent. La Chambre des députés, en 1882, a ordonné de rassembler et de publier le recueil des professions de foi de tous les députés élus l'année précédente. Elle a rendu par là un service inappréciable aux candidats à venir. Dans cette collection de chefs-d'œuvre consacrés par le succès, vous trouverez tous les tons et tous les styles,le fougueux et le calme, le doux et l'amer, l'austère et le souriant. Vous y verrez comment on se loue sans orgueil, comment on flatte délicatement les passions, comment on s'engage à fond ou à demi, comment on tempère une promesse par des exphcations qui l'annulent discrètement, comment on fait appel aux intérêts privés en les décorant d'une apparence de bien

public, comment on indique le but qui unit les hommes, en glissant sur les moyens, qui les divisent. Ce livre admirable fom^nirait d'exemples dix traités de rhétorique; on y rencontre à foison toutes les figures utiles, mais surtout la périphrase, l'euphémisme et la réticence. J'ose dire que tous les conseils que je vous adresse ne sont que le commentaire de cette inestimable anthologie politique.

Une profession de foi se rédige à loisir dans le silence du cabinet. On y peut esquiver les écueils et choisir son chemin. Devant un comité, dans une réunion pubUque,il faut payer de votre personne, et suivre où ils vous mènent vos adversaires habiles, sans parler de vos amis maladroits. On vous interrogera sur les sujets que vous tenez le plus à éviter; on essaiera de déjouer vos plus savantes manœuvres, de vous brouiller avec les indécis que vous voudriez conquérir; on vous sommera de parler net. Ne vous laissez point déconcerter. Souvent on peut répondre à une question par une autre question ; sur ce terrain, les meilleures parades sont des ripostes. Celui qui vous met sur la sellette n'a peut-être pas le droit d'exiger de vous des éclaircissements, et vous pouvez le chasser du débat en faisant allusion à son passé, en suspectant sa bonne foi, en démontrant l'absurdité de sa propre opinion, pourvu que vous la connaissiez. Si vous amusez ou ^i vous flattez votre public aux dépens de l'importun, on ne vous demandera rien de plus. Si au contraire vous êtes contraint de vous prononcer . prononcez-vous avec tous les dehors de la franchise. Avouez au besoin votre em-

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barras; on n'exige pas que vous soyez infaillible. Enumérez les données du problème ; insistez sur les difficultés et les inconvénients de chaque solution. Engagez-vous à étudier de nouveau ce sujet délicat, à suivre le gros du parti ; terminez par un appel à la concorde et à la discipline. Peut-être même parviendrez-vous à combiner le pour et le contre dans votre réponse, à concilier des prétentions contradictoires et des intérêts opposés, à prouver que la diminution des impôts accroît les recettes du trésor, et que l'augmentation des dépenses assure l'équilibre du budget, ou bien que l'intervention continuelle et l'omnipotence de l'Etat sont des garanties pour la liberté des particuliers. C'est à vous à mesurer la force de votre éloquence et la faiblesse de votre adversaire, à sonder l'ignorance , la naïveté , la crédulité de votre auditoire. Vous seriez bien malheureux si vous ne trouviez pas, pour vous tirer d'affaire, quelque sentier de traverse.

Yous parlerai-je de tous les menus incidents d'une campagne électorale : polémiques de journaux, meetings ruraux et urbains, visites et tournées, sans compter les manœuvres de la dernière heure? On ne saurait tout dire, et la matière est inépuisable. J'aime mieux répondre à une qaestion que vous allez m'adresser et que je devine. Je vous enseigne les devoirs du candidat, mais du candidat en général, sans distinction de parti. Où est dans tout ceci la démagogie ? Est-ce qu'un conservateur ou un libéral ne sera pas obligé de suivre la même tactique, d'employer les mêmes artifices? Est-ce que la méthode

n'est pas à peu près invariable, depuis qu'il y a des élections? Quand Cicéron briguait le Consulat, son frère Quintus s'amusa à lui dédier un petit traité de la candidature consulaire ; on y trouverait aujourd'hui encore plus d'un conseil utile. Ni la nature ni l'art n'ont beaucoup changé. Si la presse a modifié les conditions de la lutte politique, il y a longtemps que cette révolution est accomplie, et tous les partis en subissent également les conséquences.

La vérité est que la période électorale oblige tous les partis à sacrifier à la démagogie. De même qu'il y a pour les rois des circonstances qui les rendent plus accessibles à la flatterie, le peuple, à certaines heures, donne audience à ses courtisans. Les sujets dévoués, fidèles, désintéressés, qui souhaitent de pousser ou de maintenir un monarque dans la droite voie, sont parfois contraints d'imiter discrètement les adulateurs pour les mieux combattre. Burrhus et Sénèque ne dédaigneront pas de lutter de rhétorique avec Narcisse, afin d'arracher au tentateur l'âme du jeune prince. Leur silence et leur tristesse ne suffiraient pas ; il faut qu'ils acceptent la bataille sur le terrain où elle est offerte, qu'ils manient les armes de leur adversaire. Un jour arrive où l'on ne voit d'autre contre-poison aux flatteries des méchants que les flatteries des gens de bien. C'est ainsi que le mal s'aggrave par les remèdes même qu'on lui oppose, que les médecins honnêtes et savants se parent à leur tour des oripeaux du charlatanisme. C'est ainsi que le suffrage universel, ce roi des temps modernes, contraint ceux qui le servent de disputer à ceux qui l'ex-

ploitent la palme de Tliabileté, d'une habileté dangereuse et corruptrice.

Quel bien Alceste pourrait-il faire, avec sa franchise bourrue, sa loyauté hérissée de scrupules? Qu'il reste à l'écart ; qu'il boude dans la solitude ; qu'il prenne les rochers et les ours à témoin de la perversité du siècle. Phihnte n'aura garde de l'imiter. Ne vous y trompez pas; Philinte est un honnête homme. Mais il veut se rendre utile ; il s'accommode aux travers de son temps. Il souhaite d'être élu, dans l'intérêt du pays encore plus que dans son propre intérêt, et il sait que vouloir la fin, c'est vouloir les moyens. Pour être écouté, il a recours aux compliments ingénieux; pour être accepté, il cède sur un point, et sur un autre. Il consent à se charger d'un programme qu'il n'aurait pas tracé lui-même, se réservant peutêtre d'en tempérer l'application par la sagesse dont il se pique. D'ailleurs la bataille l'échauffé et l'entraîne ; à force de fixer les yeux sur le prix à conquérir, sur le juge à gagner, il perd ae vue ses principes et ses traditions. Car il faut vaincre, sinon à tout prix, du moins au prix de bien des concessions, et sacrifier à demi la vérité dans la lutte électorale pour acquérir le droit de la défendre sur un plus vaste théâtre. Il est vrai que, pour mieux déjouer les démagogues, Philinte sera tombé dans la démagogie ; pour disputer aux flatteurs la confiance du peuple, il aura flatté avec plus d'art ; le bon courtisan aura rivalisé avec le mauvais.

Dès que la période électorale est ouverte, les âmes se détendent; il règne dans l'atmosphère politique

une de ces températures cxui relâchent les nerfs, qui brisent la volonté, qui plient les cœurs à toutes les faiblesses. On voit des citoyens, qui se sont fait honorer jusque-là par leur courage et leur indépendance, feuilleter le dictionnaire des synonymes, et chercher des circonlocutions pour éviter de prononcer la syllabe fatale qui met la popularité en fuite, ce petit mot de trois lettres qui fait les hommes libres et les candidats ridicules : Xon. Pour briguer les suffrages, les Romains revêtaient une toge blanche ; les modernes revêtent je ne sais quelle livrée qui fait pénétrer jusqu'aux moelles la contagion de la mollesse et de la servilité. L'esclavage, disaient les anciens, ôte à un homme la moitié de son âme. La candidature lui en ôte bien les trois quarts.

Que d'avantages vous aurez sur ces compétiteurs mal entraînés ! Ils bégayent une langue que vous parlez couramment. Leurs courbettes et leurs génuflexions ont toujours quelque chose de raide et de gauche. On ne reconnaît pas chez eux cette aisance, cette souplesse, cet air dégagé, à la fois respectueux et familier, qui signalent les habitués de la Cour, gentilshommes de vieille race sous la monarchie, démagogues de vieille date sous la République . Gomme vous vous jouerez de ces apprentis flatteurs 1 Comme vous profiterez de leurs maladresses, de leurs réticences, de leurs réserves ! Qu'il vous sera facile de les mener plus loin qu'ils ne voulaient aller, de mettre leurs déclarations récentes en contradiction avec leur passé, de leur faire perdre tout le fruit de leurs sacrifices tardifs !

L'arène électorale est le terrain favori de la démagogie. C'est là que la foule est accessible à l'ivresse de la toute-puissance, qu'elle respire avec délice les vapeurs capiteuses de l'encens, qu'elle se trouve grandie en voyant s'abaisser devant elle les hommes qu'elle respectait ; c'est là qu'elle se croit savante et même infaillible à force d'être prise pour juge de tous les procès et pour arbitre de toutes les querelles. Alors ceux à qui tout enseignait la modestie, reçoivent des meilleurs maîtres une leçon continuelle d'orgueil et de présomption ; ils oublient leur ignorance , leurs déceptions passées, le prix que leur ont déjà coûté leur amour-propre et leur crédulité. Nul ne les avertit : qui oserait dire la vérité ? Ce ne sont pas les candidats, ni leurs journaux, ni leurs amis, ni leurs partisans. Les indifférents s'abstiennent, et les clairvoyants lèvent silencieusement les bras au ciel, tandis que le flot montant des adulations submerge la raison du peuple.

Car le peuple est naturellement raisonnable. Ce qui le prouve, c'est la peine qu'il faut se donner pour lui faire perdre la tête. Même avec l'aide de la presse, qui est sans cesse à l'œuvre, les candidats n'y suffiraient pas, s'ils n'étaient secondés par les comités. Les comités sont parfois gênants et agaçants, mais ils sont nécessaires. Cette institution que la loi ne connaît pas, et que les mœurs rendent de plus en plus puissante, est pour la démagogie un auxiliaire indispensable. Elle joue dans les élections le même rôle que les confréries dans les sectes religieuses. Elle échauffe l'enthousiasme, elle entraîne la foule, elle

décuple l'énergie des passions. Ces volontaires de la politique, sortis du milieu du suffrage universel, se substituent à lui, et lui persuadent que leurs volontés sont les siennes, lui font épouser leurs ambitions et leurs rancunes, leurs sympathies et leurs aversions. Ces claqueurs gouvernent le public, et le forcent d'applaudir leurs favoris, de siffler qui leur déplaît.

S'il vous faut un signe pour vous avertir de la lassitude du peuple, pour vous apprendre que le courant va changer, que la marée montante est à bout, et que le reflux est proche, voici un signe qui ne vous trompera pas. Quand vous verrez décroître la puissance des comités, quand le suffrage universel s'avisera de choisir directement ses mandataires, vous saurez que le moment est venu de faire halte, et peut-être de rebrousser chemin.

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