‹ Manuel du speculateur à la BourseChapitre 26 sur 210 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Que le régime actuel de la Bourse et du Crédit public est la condamnation du système économique.

Notre dessein n'est pas de faite ici la satire de toute une époque, dé toute une société. Nous manquerions d'ailleurs à

Di

nos propres principes, nous imiterions la théologie si, au lieu de rechercher les causes de la dissolution contemporaine dans des principes mal définis, des notions mal différenciées, des formules inexactes, des forces mal équilibrées, surtout dans cet état de guerre sociale que les classes privilégiées ont de tout temps créé et entretenu comme l'expression de la liberté et de Tordre, nous attaquions en masse personnes et corporations, c'est-à-dire 1 humanité tout entière.

Que d'autres entreprennent, s'ils le peuvent, s'ils l'osent, l'épuration du corps social! Pour nous, qui ne sommes ni prédicateurs ni jacobins, nous ne nous chargeons que d'interpréter les faits et de tirer au clair les idées. Trop éclairés sur les mystères de la fortune pour garder de ses injures aucun ressentiment, c'est à des sophismes que nous faisons la guerre, non à des hommes : c'est pour une science que nous combattons, nullement pour des intérêts. Et quelle science? la Justice, dans ses applications à l'Économie...

Le coup de théâtre du 2 décembre a imposé silence aux défenseurs de la Révolution; il n'a pas fait taire ses ennemis.

11 y a des gens qui, à propos de la spéculation boursière, ont saisi l'occasion de desserrer une ruade au socialisme, et de soutenir, contre nos critiquas, l'utilité et la haute moralité du jeu.

D'autres, qui avaient eu la gloire insigne de souffrir persécution et captivité pour la république sociale, qui depuis, libérés de Belle-Isle, aussitôt engagés dans les opérations certaines de la Bourse, font consister la moralité de l'agiotage à se dérober à ses conditions aléatoires; des hommes qui avaient commencé en 1848 la croisade du travail contre la coalition du capital, ont crié que nous voulions ramener le monde à la barbarie primitive, créer l'égalité de misère, et faire manger à la France rajeunie de 18.V2 le brouet noir.

D'autres enfin, M. Mires en tête, avouant que depuis frais ans vous avons assisté à de grands malheurs, sur lesquels se sont élevées de grandes fortunfs; mais distinguant, après

nous, la spéculation ulilc de la spéculation improductive et agioteuse dont ils font, bénévolement une exception, essayent d'obtenir grâce, tolérance, pour le spéculateur nécessiteux, jaiseur de dupes et devictimes, en faveur du financier probe

et austère, qui...., dont , auquel , etc. On voit que

M. Mirés parle de l'abondance de son cœur. Il connaît les 'nécessiteux, et il ne demande pas mieux aujourd'hui que de servir de Mécène au talent et à la vertu.

Quelques faits en réponse à ces fiers théoriciens trouveront naturellement ici leur place, et compléteront les éléments de la question que nous soumettons à nos lecteurs.

§ 1er. COMMENT LES OPÉRATIONS ALÉATOIRES , INDIFFÉRENTES DE LEUR NATURE, CONDUISENT FATALEMENT, DANS i/ÉTAT ACTUEL DES CHOSES, A L* ESCROQUERIE ET AU VOL. — COMPLICITÉ DE l \ SCIENCE ET DE LA LOI. — INÉGALITÉ DE POSITION DKS JOUEURS.

Ainsi que nous l'avons remarqué dans notre Introduction, dans un état de choses fondé sur l'absence complète de mutualité entre les organes de la production et de la circulation, aucune loi sérieuse, soit de prévention, soit de répression, contre les abus dont la Bourse en premier lieu, et après elle la commandite, sont le théâtre, n'est possible.

Cette impuissance du législateur contre des actes qui tous, du plus au moins, se ramènent à l'escroquerie et au vol, constitue, suivant nous, la réduction à l'absurde de la théorie qui les engendre, et qui par suite se trouve condamnée à en soutenir l'innocence, à en affirmer la légitimité.

Or, telle théorie, telle prat ique; telle science, telle société. L'économie politique, telle que l'ont laissée Adam Smith, J.-B. Say, D. Ricardo, Mallhus, etc., et que la représente l'Académie des Sciences morales et politiques, n'est autre chose que la description du galimatias social dans lequel croupit l'humanité depuis soixante siècles. Faut-il s'étonner que les adeptes de cette prétendue science en aient fait dans ces dernières années un engin de contre-révolution?...

Que le lecteur veuille bien nous accorder quelques minutes d'attention : notre dessein n'est pas de surprendre sa bonne foi.

Quelle loi morale, quel principe de justice peut, au for intérieur, défendre les marchés à terme?

Aucun assurément. En premier lieu, la condition aléatoire est de l'essence de la production et de la circulation des valeurs : d'autre part, le terme, ou, pour mieux dire, le délai entre la livraison de la marchandise et la réception de la contre-valeur qui la paye, est la condition non moins essentielle du crédit et de l'échange.

Le hasard, par lui-même, n'est ni moral ni immoral. Sans doute,, dans une société organisée sur le principe do garantie mutuelle, tous les efforts combinés tendraient à éliminer le hasard : mais là où cette mutualité n'est pas décrétée, l'agiotage devient prépondérant, et toute loi qui prétendrait le restreindre dans un ordre de transactions pendant qu'elle le laisserait libre dans les autres serait une loi arbitraire, une loi de mensonge et d'iniquité* \

En deux mots : la mutualité opère contre le hasard, comme on le voit par l'assurance ; l'agiotage opère sur. Aucune loi Qu constitution mutuelliste n'ayant déterminé à cet pgard les . droits et les devoirs des citoyens, leur condition légale est lp jeu : cette conséquence, est forcée.

Il suit de là que ce qui serait illicite, coupable dans ur\ régime de .mutualité, à savoir, la recherche de l'agio pour ljji-même,.à la place, du produit, cesse de l'être daVs un îfé-' gi'meM'insolidarité absolue, où tout est abandonné \ la fortune.

Cela posé, on demande : Lequel des deux est le plus moraî^ en soi, le plus utile, le plus conforme à la justice éternelle et à l'économie, de ces deux régimes : la mutualité ou la licenpe? Dépend-il de la volonté du législateur, du sophiste, que ce soit indifféremment celui-ci ou celui-là? [

Et c'est à pela que nous répondons, contre les économiste^ : Voyez les faits.

« D'après des documents officiels, le produit du service des agents de change, à Paris, pour(1855, a été de 80 millions,) ce qui suppose une masse de transactions de 04 milliards, " non compris les opérations de la coulisse, etc. Les transactions sérieuses n'atteignent pas certainement

plus de 3 ou 4 milliards. L'importance des opérations de pur agiotage est donc à celle des affaires réelles comme 16 ou 18 à 1. Cela est-il moral ?

Ajoutons : Cela est-il économique?

On a osé dire que les opérations de Bourse n'affectaient pas d'une manière sensible le crédit agricole et industriel ; qu'il n'était pas vrai que les capitaux fussent détournés de leur destination naturelle. Qu'est-ce donc que ces 80 millions que se partagent les agents de change, présidents et appariteurs dé cet immense tripot?

80 millions de courtages supposent que plusieurs centaines de millions ont été journellement engagés an jeu : n'eussent-ils pas été mieux placés dans l'agriculture, h laquelle la Société du Crédit foncier n'a pas un sou à offrir; dans le commerce, à qui la Banque ne cesse de serrer les courroies ?

Nous voilà donc, par l'effet de la prépotence laissée à l'élément aléatoire sur l'élément juridique, dans un état de démoralisation chronique, organique, légale. Qui donc, voyant ce qui se passe, l'oserait nier ?

L'unique pensée des gens de Bourse se résume en trois mots : gagner, au jeu, de l'argent ! Tous, ou la plupart, ont des revenus, un commerce, une industrie, un état, des moyens d'existence enfin. Que demandent-ils à l'agiotage, alors? Des profits sans travail, sans capital, sans esprit d'entreprise, sans génie. La Bourse a deux oscillations, la hausse et la baisse, comme la roulette a deux couleurs : vendre en hausse, acheter en baisse, parier sur la rouge ou la noire, c'est tout un. Le hasard est le grand artisan des succès et des revers.

Quand on nous citerait les bénéfices superbes encaissés par les heureux à une partie jouée le plus loyalement du monde, nous demanderions : Quel est cet élément, le hasard ? est-ce une puissance économique, un principe créateur de valeurs utiles et échangeables ?

« La plupart des agents de change, dit le Bulletin de la Presse «lu 18 janvier i8î>6, avaient reçu, depuis hier, de la province, un

nombre infini de dépêches télégraphiques qui révoquaient les ordres de ventes, et les remplaçaient par des ordres d achat. »

Voilà bien la meule qui tourne à vide, selon l'expression de J.-B. Say. Un déplacement de capitaux, stérile au point de vue de la production nationale, fatal aux victimes qui y perdent leurs moyens d'existence et de travail : telle est la Bourse. Ce n est ni plus ni moins qu'une transformation de la loterie tant décriée. La police traque à outrance les rares tripots clandestins où quelques fils de famille vont risquer, avec des filles, une partie de leurs revenus; elle protège la Bourse où les pères engloutissent, avec des escrocs, le patrimoine de leurs femmes, la dot de leurs filles, rétablissement de leurs garçons. Il y a donc, comme dit le professeur, une grande et une petite morale.

Dès qu'on ne s'assemble que pour jouer, qu'importe que Ton joue sur des chimères ou sur des réalités?

« L'histoire de la tulipomanie en Hollande est aussi féconde on enseignements que celle d'aucune autre époque. C'est dans l'année 1634 que les principales villes des Provinces-Unies commencèrent à se lancer dans un trafic destructeur de toute espèce de commerce La fureur du jeu qu'il alluma provoqua l'avidité du riche et les folles espérances du pauvre, lit monter la valeur d'une fleur au delà de son pesant d'or, et finit, comme toutes les frénésies de la même espèce se terminent ordinairement, par toutes les tureurs et toutes les misères du désespoir. Pour quelques personnes enrichies, il y en eut un nombre prodigieux de ruinées. En 1634, on recherchait les tulipes avec le même empressement qu'on a mis, en 1844, à se procurer des promesses d'actions de chemins de fer. La spéculation a suivi exactement la même marche dans les deux cas. On prenait l'engagement de livrer certains oignons; et, par exemple, lorsqu'il ne s'en trouvait que deux semblables sur le marché, comme cela arriva une fois, alors château, terres, chevaux, bœufs étaienj vendus pour payer les différences. On passait des contrats et on payait des milliers de florins pour des tulipes que ni le courtier, ni le vendeur, ni l'acheteur ne devaient jamais

voir. . .

« On peut juger jusqu'où allait celte manie, quand on \ou établi par diverses autorités qu'il y avait telle tulipe que l'on paya en valeurs égalant 2,900 fr. : une autre variété fut pa\ée2,000 florins VteO fr.) ; on donna, en échange d'une troisième, un carrosse neul,

deux chevaux gris et leurs harnais; ou livra douze acres de lerre pour une quatrième. H y eut un spéculateur qui, en quelques semaines réalisa t>03000 florins (69,600 tr.)

« .Mais à la lin, l'heure de la panique sonna, la confiance s'évanouit, on manqua aux engagements, on cessa de payer de tous les côtés, les rêves dorés se dissipèrent. Ceux qui, une semaine avant plaçaient les plus magnifiques espérances dans la possession de quelques tulipes, qui leur auraient suffi pour réaliser une fortune princière, restaient le visage allongé et l'œil stupéfait devant de mauvais oignons qui n'avaient aucune valeur intrinsèque, et qu'ils ne pouvaient vendre à aucun prix.

« Pour conjurer le mal, les marchands de tulipes convoquèrent des assemblées et firent de beaux discours dans lesquels ils prouvaient que leurs tulipes avaient plus de \aleur que jamais, et que la panique élait aussi absurde que mal fondée. Ces discours excitèrent de grands applaudissements; niais les oignons n'en restèrent pas moins sans valeur. » (La Bourse de Londres, par J. Francis, traduction de M. Lefebvke-Dlruflé, sénateur, ancien ministre.)

Quel rêve d'une imagination en délire s'élèverait jamais à la hauteur de l'histoire ? La pierre philosophale fut mise en commandite de 1824 à 1825 :

' « Parmi les compagnies qu'on voyait surgir chaque jour, il s'en forma une pour fabriquer de l'or. On annonçait que le succès était certain. Les actions furent enlevées avec fureur; mais, leur placement achevé, on avertit les actionnaires que, comme les frais qu'entraînerait la fabrication d'une once d'or en atteindraient deux fois la valeur, on était obligé de dissoudre la société, et que le versement ellectué serait retenu pour payer les frais faits jusquelà. » (Bourse de Londres, page 272.)

Restons dnns les données contemporaines. L'esprit humain, malgré sa passion elTrénée du jeu, qui lui représente sa spontanéité et son indépendance, répugne au néant: il aime à se reposer sur des matérialités. Ici commence la couversion du jeu en escroquerie.

« En France comme en Angleterre, à Paris comme à Londres, le démon de l'agiotage a tourné la tète des habitués de la Bourse, et sali de son contact les affaires les plus recominandables. Alléchés seulement par l'appât des primes et par les différences considérables qu'il était possible d'occasionner d'un jour à l'antre sans risquer beaucoup d'argent, les hommes qui se sont mêlés à ces

spéculations n'ont pas pris la peine de faire un choix entre les titres des différentes compagnies qu'ils trouvaient sur la cote de la Bourse; ils les ont tous acceptés sans distinction, les ont tous entourés de la même faveur, et sans se rendre compte de leur valeur réelle, ils en ont escompté l'avenir inconnu par des primes qu'ils réalisaient dans les quarante-huit heures.

« Les choses ont été ainsi pendant quelques mois; bientôt les profits obtenus par les plus avisés au moyen de' ces manœuvres leur ont suscité de nombreux concurrents, qui, trouvant la place prise, le marché des actions industrielles trop circonscrit, se sont jetés à corps perdu dans des opérations bien autrement aléatoires, en escomptant, achetant et vendant à prime, non plus des actions existantes, ayant une base certaine, mais des promesses d'actions, dos certificats de souscription, — moins que cela même, — de simples paroles : car on a vendu, acheté et coté à 40 fr. de prime des titres d'une compagnie qui n'existe encore qu'en projet; qui a reçu des demandes, mais qui n'a point èncorc ouvert de souscription et n'a même fait aucune réponse à ceux qui lui ont écrit pour prendre un intérêt dans l'opération qu'elle a en vue. »

Ainsi parlait le Journal des Chemins de fer du 28 décembre 1844. 11 disait encore, le 2 août 1845 :

« Pour ne parler que d'une affaire récente, les récépissés de la compagnie Sellièrc pour les embranchements de Dieppe et de Fécamp sur le chemin de 1er du Havre, l'agiotage a été poussé sur ces valeurs jusqu'à la frénésie. Les 3(5,000 actions représentant le capital de la compagnie, 18 millions, ont été vendues et achetées plusieurs fois dans la même semaine. Faut-il en conclure qu'acheteurs et vendeurs avaient une opinion différente de l'affaire? Pas le moins du monde : le même joueur achetait et vendait dans la même Bourse, des actions qu'il ne possédait pas, qui n'existaient pas encore. Ainsi on vendait des récépissés à livrer aussitôt l'émission; puis on vendait à terme des récépissés qu'on n'avait pas, qu'on n'entendait pas acheter. 11 ne s'agissait que d'un échange d'engagements et de payements de différences. Mieux que tout cela : la plupart du temps, acheteurs et vendeurs ne connaissaient l'affaire que sous le nom de Dieppe a Fécamp; c'est-à-dire que s'ils avaient essayé de se rendre compte de l'affaire sur laquelle ils jouaient, ils auraient du croire, — et ils croyaient généralement, — qu'il s'agissait d'un chemin de fer de Dieppe à Fécamp : ce qui, soit dit en passant,eùt été industriellement la chose la plus absurde.»

La Société du Palais de l'Industrie n'a pu se constituer, le monument n'a pu se construire qu'à la condition que le gouvernement garantit un intérêt annuel de 4 0/0 du capital engagé dans l'entreprise. Personne n'a jamais cru, en effet, qu'une construction colossale, du coût de 17 millions, impropre à tout autre usage qu'aux expositions, c'est-à-dire susceptible de produire tous les cinq ans quelques profits très-incertains, fût une affaire industrielle. L'État faisait appel, sous forme d'emprunt indirect, aux capitaux privés, pour l'érection d'un édifice tenant du luxe beaucoup plus que de l'utile. En réalité, les actions du Palais étaient une sorte de 4 0/0, et elles n'ont jamais touché que l'intérêt garanti par le Trésor. Or, dès leur émission, les actions de 100 fr. au pair faisaient 30 fr. de prime; en 1854, le monument n'étant pas pneore achevé, elles se cotaient 170 fr. ; elles ont monté jusqu'à 176; c'est-à-dire que pendant que le 4 1/2, mieux garanti, étaU à 92, la foule stupide et vorace se ruait sur le 4 0/0 à 176, retombé aujourd'hui à 70.

On prévoit déjà, d'après ces faits, que la position des joueurs n'est pas égale, ce qui ajoute singulièrement à l'immoralité du jeu; mais ici, comme sur la question même de fagiotage, les données sont telles qu'il est impossible de formuler, à priori, une condamnation, à moins de se placer hors du régime que l'économie anarchique, légale, nous a fait, et qu'il s'agit pour elle de défendre.

En effet, si le marché aléatoire, mais reposant sur une donnée réelle, ayant un objet réel, est permis; et si le jeu, un jeu effréné, en est la conséquence, fera-t-on un crime au spéculateur assorti de capitaux, à qui une position inexpugnable permet d'attaquer à son gré ou de garder l'expectative; lui fera-t-on un crime de profiter des écarts que l'emportement des joueurs ne manque jamais de produire sur le marché, de combiner \ejerme avec la prime, le comptant avec le fin courant ?

Le public de la Bourse, de même que lo monde de la production, se divise donc en deux catégories : l'une, de beaucoup la plus nombreuse, est celle des exploités; l'autre celle des exploiteurs.

Les premiers, masse moutonnière, vile multitude, ramassis de portiers, de domestiques, de rentiers, de petits bourgeois, laborieux, mais avides, de gens placés à tous les degrés de l'échelle sociale, ne connaissent de la Bourse et de ses ficelles qu'une chose : Tenter la chance. Franchement ils s'imaginent que les choses se passent à la Bourse comme à la loterie ; que tout dépend du hasard ou d'un calcul de probabilités !... Aussi de quel air vous les entendez professer < e fameux axiome de la sagesse populaire : Qui ne risque rien n'a rien I Donc, pensent ces philosophes, c'est prudence • I exposer sou pécule, sa vie sur un coup de dé. Vivre riche ou mourir!... La folie serait de croupir dans l'honnête aisance ou la médiocrité.

Où commence la richesse? Pour l'artisan et le domestique, ce serait mille livres de rentes ; pour l'industriel, un capital triple ou quadruple: pour la moyenne bourgeoisie, le million, le saint et sacré million ! Ainsi en raisonne-t-on, du moins au point de départ. Mais le jeu, c'est la roue d'engrenage; une fois le doigt pris, il faut que le corps suive; 1 impitoyable machine ne s'arrête ni ai»x cris d'angoisse ni aux tortures, elle ne rendra que les lambeaux d'un cadavre.

— Je suis allé une seule fois à la Bourse ; j'y ai gagné ;*)0,000 fr. Je n'y remettrai jamais les pieds, disait un négociant parisien à ses amis. Ce sage n'était pas de son temps ; tous ses amis lui donnaient tort.

Sans la moindre expérience des affaires, complètement étranger aux combinaisons par lesquelles les privilégiés du temple de Plut us pr éviennent ou parent les catastrophe*., le joueur que son imbécillité ou la médiocrité de son enjeu a marqué pour le repas du dieu, joue jusqu'à l'entière déconfiture, qui ne se fait jamais attendre. Bien de plus stupide, de plus glouton que cet animal :'il mord aux plus grossiers appâts. S'arrêtant devant une affiche de spectacle, qu'il prend pour une annonce industrielle, il lit: Chemin de fer de Pans à la lun*^ et il écrit au directeur pour avoir des aciions. Point n'e>t besoin d habileté pour plumer de pareils oisons. Combien faut-il de goujons pour engiaisser un brochet? combien de pa^ssereaux pour le dîner de l'cpervier.'

combien d'agneaux pour sustenter un lion ? combien de petites fortunes pour les menus plaisirset les maîtresses d'un nabab? Toujours est-il que le gibier ne manque pas : brochets, éperviers, lions et financiers s'endorment chaque soir en bénissant la Providence, qui donne la pâture quotidienne à tous ses enfants.

Dans le petit, le minime nombre de ceux qui gagnent de l'argent à la Bourse, et qui forme la catégorie des privilégié^ on distingue les prudents et les habiles.

Les prudents font d'un bout de Tannée à l'autre des opérations d'arbitrage. Ce sont des capitalistes qui n'achètent 'jamais au delà de leur fortune disponible; ils profitent de la baisse pour placer leurs fonds, et se contentent, en attendant la hausse, de palper leurs dividendes. Us réalisent leur avoir quatre, cinq, six fois par an, plus ou moins, selon les circonstances. Ils vont du Mobilier au Foncier, du Foncier à la Rente, de la Rente aux Chemins de fer, des Chemins de fer aux Petites Voitures, des Peliles Voitures aux Gaz, des Gaz aux Omnibus. Les plus avisés font des reports et deviennent les prêteurs à la petite semaine des joueurs qui ont. encore quelques mille francs à risquer. Leur position est excellente au point de vue de la sécurité : le pire qui puisse leur arriver est de rester détenteurs de titres en stagnation, et d'en être réduits aux profits semestriels de leur placemenl . Ils tirent ainsi de 10 à 20 0/0 de leur capital. Ils se croient des citoyens éminemment utiles, et se donnent volontiers la vertueuse indignation de déclamer contre l'agiotage et le parasitisme. Les journaux de Bourse, les manuels de Bourse, les almanachs de Bourse les proposent en exemple; la cour les prône, la ville les admire, la multitude les envie; ils cumulent les bénéfices de la fortune et de la considération des citoyens. Ceux qui le peuvent les imitent : un mouvement s'est déclaré en ce sens, et I on applaudit, comme à une amélioration de la moralité publique. iNous en sommes là î

Tout ce monde, monde honnête, monde d'élite, monde intelligent, prudent et sage, qui jour a COlP sur. complice et fauteur de toutes les exlrav; gances, de toutes les forni-

cations, do. tous4es crimes qui prennent leur origine à la Bourse et dont il profite, à quoi sert-il, d'ailleurs?... A quoi servent ses capitaux? Ceux qui s'en font les avocats, pour ne pas dire les souteneurs, devraient nous le dire.

Quant à nous, il nous est impossible d'avoir ici deux poids et deux mesures, d'amnistier l'exploiteur d'esclaves, quand nous condamnons le négrier. La Bourse , dit M. Mires, est le marché aux capitaux. Nous Pavions dit nous-mêmes (page 75), et nous sommes heureux de nous rencontrer avec les chefs de la spéculation moderne. Mais sont-ce des marchands ou des parasites que ces piqueurs de diflérences qui ne tiennent à aucune entreprise, et qui n'auraient rien à recueillir, s'il n'y avait que des affaires sérieuses, si chaque actionnaire, comme le mot le donne à entendre, restait fidèle à sa commandite, si du moins de porteur d'actions à porteur d'actions il ne se faisait que des échanges réels, des arbitrages?

Ce sont les habiles, joints aux nécessiteux, comme les appelle M. Mirés, qui allument le jeu, et les prudents l'entretiennent.

Or, si peu que chacun contribue pour sa part à la corrupt ion publique, dès lors que tout le monde y contribue, il s'engendre une immense corruption. C'est ce qu'exprimait fort bien la Revue d'Edimbourg à propos des opérations de Chemins de fer :

« Les grandes fraudes que nous avons signalées ne sont pas le fait de la déloyauté d'un seul individu, ou même d'un groupe d'individus; elles résultent de la combinaison dos intérêts d'un grand nombre d'individus et d'agrégation d'individus. Comme une histoire qui passant do bouche en bouche et recevant à chaque édition nouvelle une légère addition, revient à sa source sous une forme presque méconnaissable; de môme c'est avec un peu d'abus d'influence de la part des propriétaires fonciers, un peu de favoritisme de la part des membres du Parlement, un peu d'intrigue de la part des gens de loi, un peu de collusion de la part des entrepreneurs et ingénieurs, un peu d'àpreté au gain de la part des directeurs, un peu d'atténuation des dépenses probables et d'exagération des bénéfices en expectative, que les actionnaires sont trom-

pés d'une manière indigne, sans que la fraude puisse Être imputée directement à personne. » (Revue Britannique, février 1856.)

Que disons-nous autre chose? Nous admettons avec l'écrivain anglais, que les individus nécessiteux, prudents ou habiles, à l'instigation, sous le patronage, et au profit desquels se produisent ces fraudes colossales, ne sont peut-être pas, sous le rapport de la moralité, au-dessous de la moyenne générale.

Nous soutenons seulement qu'en raison de l'élément aléatoire qui domine dans toutes les transactions, et qu'aucun principe de droit public n'est de force à conjurer, les œuvres de tous ces hommes sont mauvaises, leur conscience véreuse, leurs spéculations immorales; et nous ajoutons que si une distinction doit être faite parmi eux, ce ne sera pas à coup sûr en faveur des sophistes qui essayent, par de vaines déclamations, de légitimer ce que la conscience universelle réprouve.

Après les prudents les habiles.

Toute spéculation, industrielle, commerciale, financière, repose sur un calcul de probabilités. Dans un régime d'antagonisme, où les pensées, pas plus que les intérêts, ne se garantissent les unes les autres, nul ne peut être contraint de faire part aux autres de ses prévisions : voilà le droit.

Mais qui distinguera les prévisions légitimes des illégitimes? qui préviendra l'abus des confidences et des secrets d'État? qui osera dire devant la correctionnelle : La connaissance de tel fait, de telle résolution, devait être rendue publique, car elle appartenait à tout le monde, elle créait un cas de force majeure dont personne n'avait le droit de se prévaloir?

L'introduction de pareils principes dans le droit civil impliquerait une révolution, la révolution de la mutualité. Nous restons donc, par horreur de la justice révolutionnaire, dans l'anarchie immémoriale, où s'escriment à armes inégales la médiocrité avide et aveugle, le capitalisme clairvoyant et Thabileté escroqueuse.

Les habiles sont en quelque sorte la bohème de la Bourse. Avec un mince capital, voire même sans capital aucun, ils spéculent tous les jours, vendent et achètent quand même.

Leurs liquidations ne se soldent que par des différences. Ils peuvent vivre des années, opérer sur des millions, sans jamais posséder le inoindre tilre, sans avoir touché de dividendes. C'est le jeu à découvert dans sa plus haute expression. En revanche ils sont parfaitement maîtres de leur terrain : tous les chemins, les sentiers, les précipices, les coupe-gorge leur sont familiers; ils n'ont que faire de boussole pour se diriger dans ce labyrinthe. Jls chassent la prime à courre, à l'a mil, au traquenard-, les faiseurs «les recherchent et les protègent, parce qu'ils emploient leur flair et leur adresse à lancer ou dépister le gibier, à diriger ou égarer la meute. Aussi vivent-ils assez bien de leur braconnage. Si quelqu'un d'eux, par hasard, se casse le cou ou se trouve happé par la correctionnelle, on se dit le lendemain, à la halte : « C'était un homme bien adroit ; quel dommage ! » Et après cette oraison funèbre, on n'en parle plus.

Voici un spécimen de leur industrie, que nous empruntons à la Gazette des Tribunaux, pour l'édification des prédestinés. C'est une des rnilie manières dont on les pipe à la hausse ou à la baisse. La parole est au chef d'emploi 5 il expose comment on lance une affaire.

« J'ai, par exemple, cinq courtiers; je leur remets à chacun mille actions de la société qu'il s'agit de lancer. Ils arrivent à la Bourse. La compagnie est déjà connue par des prospectus. Ils of- -frentde vendre immédiatement, au comptant, les actions dont ils sont délenteurs, et offrent en même temps de les rachètera terme avec plus ou moins d'écart, sur lequel écart est déduit encore ie montant d'une prime.

« Je m'explique par un exemple. J'offre mille actiois de la Lignêenne au comptant et au pair, à 100 IV.; j'offre en même temps de les reprendre, à la liquidation prochaine, à 110 IV., dont 5 h . de prime. Cela veut dire (pie quand la liquidation arrivera, si je ne veux pas prendie livraison des actions que je viens de racheter à 110 fr., mon vendeur les gardera, moyennant que je lui pave Ti IV. par action.

« Il aura ainsi gagné ;> fr., et l'action qu'il avait payée 100 IV. ne lui en conte plus que 9;;. Il peut recommencer la même opération pendant un minore de liquidations indéterminé, avec chance de toujours gagner la prime et sans aucune chance de peite, car le pis qui puisse lui arriver, c'est tic voir l'acquéreur

prendre livraison si les actions montent, et dans ce cas on les lui paye.

« Voilà comment il est possible d'ouvrir un marché à la Bourse ?ur la première valeur venue. Il faut trouver un vendeur et un acheteur. Le vendeur, c'est celui qui apporte ses titres; l'acheteur, c'est celui qui se résout très-facilement à prendre des aclions au comptant, quelle que soit leur valeur, puisque en même temps qu'il les prend d'une main au comptant, il les lâche de l'autre main à terme, avec prolit. Cette opération a pour effet immédiat Je produire la hausse, »

C'est alors qu'arrivent les moutons de Pamirue, et que les compères se voient arracher, contre bons et beaux écus sonnants, les chiflons de papier sur lesquels ils semblaient faire, dans leur coin, des transactions si animées. Voyons maintenant l'inverse.

« Voici comment opèrent les haissiers. Sans avoir d'actions, ils en vendent des quantités plus ou moins considérables, suivant le crédit dont ils peuvent disposer. Or plus une marchandise est offerte, plus son cours baisse. Quand les actions sont descendues à un cours inférieur à celui auquel il les ont vendues, ils en rachètent et gagnent ainsi la différence.

« Ces opérations de baissiers ont une grande, influence sur le marché : elles ont pour effet de forcer les vendeurs à primes d'abandonner leurs primes; d'où résulte nécessairement une dépréciation de la valeur.

Tel est le mécanisme des opérations de Bourse pour l'établissement d'un marché, et voilà comment je m'y suis pris pour lancer la Ligiiéenne. »

Qu'en disent ces bons provinciaux qui, du fond de leur sous- préfecture, prétendent, sur les indications d'un bulletin financier, souvent dupe, parfois complice, diriger à Paris une opération de Bourse et y gagner de l'argent?

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