OPÉRATIONS DE BOURSE
Si le jeu est la condition naturelle du producteur et de I échangiste; si d'autre pai t il est |*rmis au spéculateur dY- *rà la Bourse de l'avantage que lui assurent ses capitaux.
la supériorité de combinaisons pour d'autres inaccessibles, la priorité des renseignements, sera-t-il défendu d'associer, contre les hasards vulgaires, ces puissances irrésistibles, le capital et le talent, comme disait Fourier.
Non certes : nous sommes toujours dans les termes de la probité légale.
Au-dessus des joueurs gros et petits, agiotant au jour le jour, — qui avec la probabilité plus ou moins grande d'un agio en sus de l'intérêt de ses fonds, qui avec la certitude finale de sa perte,— s'élèvent Wiompie à millions et l'homme à idées, le juif Shylock et l'industrieux Figaro, ceux que l'union de leur fortune et de leur génie place à la tête de la spéculation. Car, nous l'avons dit, le monde spéculant forme une société complète, ayant, de même que le commerce et l'industrie, sahaute finance, sa bourgeoisieet son prolétariat. Inutile d'ajouter que la répartition des profits et des charges ne s'y fait pas autrement que dans le champ du travail.
Shylock est d'origine plébéienne. La source de sa fortune, c'est quelque calamité publique. Fournisseur, espion, servant, trahissant à la fois toutes les causes, il a grandi au milieu de la détresse de ses concitoyens; il s'est élevé sur des cadavres.
« Des aventuriers anglais des Indes orientales avaient gagné des sommes prodigieuses en peu de mois. Revenus dans la métropole, ils bâtissaient des habitations magnifiques où le faste tenait trop souvent lieu de goût; ils faisaient hausser le prix de tous les articles de consommation En face, on les saluait jusqu'à terre; derrière eux chacun tremblait. On en racontait des histoires épouvantables; et le paysan, tout à la fois malicieux et craintif, frémissait de tous ses membres au passage du lourd carrosse où se rengorgeaient ces hommes, qui n'avaient acquis leurs richesses qu'en Coulant aux pieds les lois de l'humanité. Il n'y a pas plus de vinjit ans, on racontait à l'auteur de cet ouvrage que lord Clive avait sous son lit une boîte dans laquelle étaient entassées toutes les pièces constatant ses crimes, et qu'il ne s'était suicidé que parce que sa conscience ne lui permettait plus d'en supporter l'écrasant souvenir. »
« Fils d'un batelier, obligé, dans sa jeunesse, de dîner sur le bout d'un comptoir, avec un journal pour nappe, Thomas Guy ne
laissa pas moins de 12 millions etdemi de francsà sa mort (1724). Ses premières opérations se portèrent sur les bons avec lesquels on payait les marins du temps de Charles H. Après plusieurs années de cruelles privations et de travaux plus grands encore, les défenseurs de la patrie recevaient leur solde en papier, non remboursable à la volonté des porteurs. Les marins trop souvent imprévoyants, étaient contraints d'abandonner ces gages incertains de leur paye aux usuriers qui les leur escomptaient au taux fixé par leur seule conscience. Des hommes qui avaient fait le tour du monde, comme Drake, ou qui avaient combattu corps à corps avec Tromp, étaient fort inhabiles à lutter contre les agents rusés des usuriers qui les attiraient dans les ignobles repaires de Rotherhite, et achetaient leurs bons au plus bas prix possible. C'est ainsi que d'excellents matelots, la gloire de la marine anglaise, étaient volés, ruinés et contraints à porter leurs services chez des nations étrangères. C'est à Tachât de ces bons que Thomas Guy s'attacha d'abord, et c'est sur le préjudice porté à nos braves matelots qu'il commença à établir la base de son immense fortune.
« Il mourut à l'âge de quatre-vingt-un ans, laissant par son testament 240,000 livres sterling (6 millions de fr.) à l'hôpital qui porte son nom. Son corps, qui reposait dans la chapelle des Merciers*, fut transféré en grande pompe ù l'hôpital Saint-Thomas, et le 13 février 1734, dix ans après sa mort, une statue fut élevée à sa mémoire, dans la cour de cet hospice qu'il avait édifié avec la paye si péniblement gagnée par les matelots anglais. » (Bourse de Londres. )
Shylock est naturellement l'entrepreneur de concessions, l'adjudicataire d'emprunts, le patron de tout ce qui offre de gros profits. Son rôle n'est pas difficile, car, dit le proverbe, l'eau va toujours à la rivière. S'il avise de spéculer sur les marchandises, ce n'est pas à moins de l'accaparement de toute une nature de produits : hier le mercure, le lin-, aujourd'hui le cuivre, le trois-six; demain le plomb, les sucres.
Le gouvernement décrète un emprunt 3 0 0 et appelle les capitalistes à soumissionner. Shylock se présente; il devient adjudicataire au taux de 75 fr. 25 c. Ce même jour le 3 0/0 monte à 77. Il vend aux spéculateurs son privilège déverser l'emprunt, et sans sortir de sa caisse autre chose que le cautionnement dont on lui paye l'intérêt, il gagne en quelques heures 15 millions.
Plein de sollicitude pour son pays, il offre un jour à 1 Liât de construire à ses frais, moyennant concession de 99 ans, indemnité pécuniaire et intérêts garantis, nn railway «que les besoins du commerce réclament impérieusement. » L'État, protecteur du commerce, s'empresse de saisir une si belle occasion et de conférer à Shylock le privilège qu'il sollicite : « le privilège de se ruiner, » s'en vont criant les Jérémies* chargés de prouver au public que Shylock n'a d'autre mobile qu'un ardent amour de l'humanité. Peu de temps après, le juif, trouvant au fond l'affaire bonne, et « jaloux d'en rendre lis profits accessibles à tout le monde,» forme une Société à laquelle il vend, moyennant un nombre d'actions et un prélèvement perpétuel sur le produit net avant toute répartition aux actionnaires, son droit de construire et d'exploiter un chemin de fer dans l'intérêt du commerce.
Le ploutocrate n'a que faire de chercher les entreprises; elles viennent le trouver d'elles-mêmes. Le public ne veut point d'une spéculation qui ne se recommande pas d'un nom connu. Combien sont-ils, de ces hauts barons de la commandite, faisant de leur honorabilité métier et marchandise, et qui, après avoir un instant figuré sur les listes de fondateurs et premiers actionnaires, se hâtent, l'affaire lancée, d'encaisser leurs primes pour aller ailleurs trafiquer de leur patronage? un demi-cent au plus pour toute la France!
Et le public de s'écrier, et le gouvernement de répéter après lui : 11 y a encombrement et souffrance; la place est surchargée, le public saturé; plus de numéraire, le papier nous inonde. Jusqu'à nouvel ordre, le gouvernement ne fera plus de concessions nouvelles, n'autorisera aucune émission d'actions, iv homologuera les statuts d'aucune société anonyme. Il fera plus : il restreindra, par la gêne de ses lois et règlements, la commandite elle-même.
Imbéciles! vos écus se sont. engloutis dans la caisse ce Shylock, d'où ils ne sortiront que pour favoriser vos reports, accélérer votre ruine, racheter à vil prix vos actions, quitte à revenir à petit bruit à la masse, comme l'eau des sources leur revient sous forme de pluie.
L'homme à idées c'est Panurge, Scapin, Figaro devenu spéculateur. 11 a la conscience élastique et l'esprit goguenard. 11 connaît à fond toutes les ressources de la réclame et du canard. 11 est aussi heureux des succès d'esprit que des bénéfices de ses mystifications. Il est passé maitre dans l'art de faire la prime. Écoutez cet apologue :
Certain aventurier d'une ville d'Afrique, à la recherche d'une idée, comme tant d'autres, se lève un jour tout radieux, et se frappant le front : — J'ai trouvé, j'ai trouvé! s écrie t-il comme Archimède. 11 brosse son habit râpé, cire ses bottesà soupape, met du linge blanc et s'en va trouver le gouverneur. L'intérêt de la morale l'amène auprès de l'autorité, dit-il. Les honnêtes habitants de la cité s'indignent de l'audace avec laquelle s'étale la prostitution. 11 ne craint pas d'être démenti par ses concitoyens en demandant qu'un arrêté relègue au plus vite les maisons de débauche dans certain quartier isolé, à peu près désert, où le scandale n'aura pas de témoins. Le fonctionnaire, père de famille et gardien de la morale, spéculateur aussi, promet de s'occuper de rafTairedans le plus bref délai.
Notre homme court chez un banquier. — J'ai besoin d'une caution, dit-il, je ne demande pas d'argent. Et il expose au financier sa démarche dans l'intérêt des mœurs. — C'est de Tor en barre, répond ce dernier. Attention !
Les trois puissances nrarchant de concert, l'administration, la spéculation, la Banque, le jour où parut l edit purificateur, notre aventurier se trouvait locataire àbail de toute la rue assignée aux maisons de filles.
Ignoble, direz-vous, d'invention comme de style. — Eh bien ! candide lecteur, nous pourrions attacher au carcan de cette véridique histoire un glorieux nom propre. Nous connaissons le banquier qui a fourni la caution et touché, pour sa part de bénéfice, 9,0G0 fr. C'est lui-même qui nous a raconté l'anecdote.
En voici encore une dont nous vous garantissons l'authenticité.
— A quoi songez-vous, mon cher, d'affermer à si haut prix un chemin qui ne cou vie pas ses frais ?
L'interpellé rit sous cape. — C'est peut-être une mauvaise affaire, répondit-il ; j'en courrai les risques.
Au bout d'un temps, le prolongement du raihvay en question vient donner à la tête de la ligne une importance considérable; les nécessités du service exigent la cassation du bail. Noire fermier invoque le respect des conventions. Toutefois, devant l'intérêt public, il consent à faire un sacrifice. Le bail est annulé moyennant indemnité de deux millions. — Si j'avais eu cette idée-là ! s'écrient avec admiration les spéculateurs à petits profits.
Descoulissiers, le nez au vent et l'oreille au guet, ont vu plusieurs gros bonnets en conférence et parlant d'un air discret.— Il y a des nouvelles, pensent-ils. Et les voilà tous en quête du mystère, chacun pour son compte. Heureux qui découvrira le premier le pot aux roses !
La nouvelle, qui ne demande qu'à se laisser découvrir, devient bientôt le secret de Polichinelle. Seulement chaque investigateur, convaincu qu'il -en a seul connaissance, opère avec sécurité. Us sont deux ou trois cents dans le même cas, et en voyant l'unanimitéde leurs tendances, ils commencent à soupçonner h vérité. Shylock et Figaro avaient besoin de produire soit une hausse, soit ime baisse; lescoulissiers ont donné en plein dans le piège. Fin courant ils payeront ou seront exécutés sans rémission.
Il est bruit d'une fusion de compagnies, d'un accroissement de concession. — Bon ! les titres vont monter ; c'est le cas de jouer à la hausse ; seulement attendons que la nouvelle prenne consistance.
La hausse se caractérise un jour très-nettement ; c'est le moment d'acheter; le symptôme est décisif, la fusion est certaine. Et les demandes d'achat d'affluer et de pousser à la cherté des titres. Enfin le grand jour arrive': la fusion n'est plus une hypothèse, c'est un fait accompli, officiel. La belle liquidation ! Mais voilà que les actions restent stationnâmes; elles ont même une tendance à la baisse. Pauvres dupes î l'affaire était escomptée quand vous vous êtes décidés à spéculer.
u La première mystification politique dont on ait gardé le souvenir à la Bourse eut lieu sous la reine Anne. Un beau jour, un homme bien vêtu apparut sur la route royale, galoppant à toute bride. Prodigue de sa monture et de ses éperons, il faisait ouvrir toutes les barrières devant lui et annonçait à haute voix la mort subite de la reine. La nouvelle vola de l'orient au couchant, du midi au septentrion. Rapide comme un feu follet, elle atteignit la ville en traversant les solitudes où l'on voit se dresser aujourd'hui tant de palais. Les fonds tombèrent avec une rapidité proportionnée à l'importance de la nouvelle. »
« De toutes les fausses nouvelles, aucuue ne fut plus fréquemment répandue ni plus favorablement accueillie que celle de la mort de Napoléon. 11 y eut, entre autres, une occasion dansJaquelle ce bruit fut universellement accrédité. Lord Grandville reçut un message qui la lui annonçait et qui en précisait toutes les circonstances. Personne n'éleva de doutes, les fonds haussèrent, et la nouvelle se répandit partout. L'histoire mise en circulation ayait un certain caractère romanesque tout à fait en harmonie avec <lesk actes de la vie du héros dont elle révélait la fin. On disait que Napoléon,' ayant] réuni un conseil de guerre auquel il avait apaelç, un des chefs du désert, qui ne lui avait témoigiié quelque attacjieT. ment que pour mieux assurer sa vengeance, ce barbare l'avait assassiné en plein conseil. , ^
« ll'est digne de remarque que cette frauduleuse invention ne fc fut pas imputée aux gens de Bourse, mais à deux spéculateurs. d'État, assistés par des membres de la Chambre des communes. Bien que les habitués de la Bourse fussent innocents de cette supercherie, ils n'en supportèrent pas moins les conséquences qui* résultèrent de la fluctuation des fonds, et il y en eut plusieurs de ruinés par l'ingénieuse gentillesse que s'étaient permise les spéculateurs d'État et les membres de la Chambre basse. » (Bourse dey Londres, passim.)
Qui ne se rappelle le fameux message du Tartare sur la prise de Sébastopol! Les souverains se -complimentèrent ; l'Europe entière fut dupe vingt-quatre heures.
Lorsque Shylock el Figaro se coalisent dans une affaire, on peut s'attendre à une rafle complète.
« Le capital d'une compagnie de mines fut partagé entre cinquante propriétaires, qui déployèrent, dans leurs avertissements au public, tout ce que l'art du puffa de plus ignoble, lis annoncé-
rent que les ustensiles les plus ordinaires des paysans de la contrée étaient en argent. Il n'y avait (pie \)\) mines ouvertes dans tout le district, la compagnie proclama qu'elle en avait acheté 360. Une autre affirmait audacieusement que dans un pays où il u'y avait pas plus de cinq mille habitants, elle était propriétaire de" 3,000 mines; et bien que celles qui existaient eussent été abandonnées après une perte de 170,000 livres sterl. (4,250,000 fr.), elles n'en furent pas moins achetées à un prix très-élevé. Grâce à ce puff, les actions atteignirent une prime énorme.
« Une autre compagnie de mines se distingua par la magnanimité de ses sentiments. Ses règlements portaient qu'aucun de ses directeurs ne pourrait être propriétaire de plus de 200 actions; que toutes les autres seraient loyalement mises à la disposition du public, et que la plus stricte probité dominerait toutes les transactions. Malheureusement tous ces beaux sentiments s'affaiblirent à mesure que la puissance de la compagnie s'accrut. Des milliers d'actions furent partagées entre les administrateurs et soigneusement mises sous clef. On prit une délibération par laquelle les directeurs et les agents de la compagnie étaient dispensés de faire des versements. Après quoi, ceux-ci chargèrent les courtiers les plus respectables de la Bourse d'acheter mille actions, qui furent payées avec l'argent de la compagnie. Il en résulta une hausse sur la place, <à la suite de laquelle ils tirent vendre toutes leurs actions avec prime. C'était la personne même qui avait vendu les mines à la compagnie qui était chargée de donner des renseignements sur leur valeur. Ouoique les mines ne valussent rien, ce compère ne laissait pas que d'en faire les descriptions les plus flatteuses. Telle mine qui ne valait pas 10,000 fr. fut achetée 275,000, et on paya 3,02,-i,000 fr. pour d'autres qu'on trouva presque tout épuisées. » (ftourse de Londres, passiin.j
À l'ombre de ces deux puissances, la Fortune et le Charlatanisme, le commun des martyrs perd ou gagne, selon les chances. De là un concert, permanent de murmures et d'éloges où chacun à sa, dévotion exalte ou maudit les rois de l'agio. Que leur importe? lis n'entendent pointée qui se dit si bas. Puis les mécontents d'aujourd'hui ne seront-ils pas les satisfaits de demain ?
Tel se croit habile parce qu'il a fait quelques bons coups.
Le hasard a voulu qu'il opérât dans le même sens que Shy-
lock et Figaro ; c'est pourquoi il a réussi.
Les gros ne s'associent qu'entre eux. Comme fout gain, entre joueurs et filous, suppose une perte, il finit bien que quelqu'un paye. Ce quelqu'un ne sera pas la haute pcyrel...
Elle a bien ses protégés. Comment refuser de prévenir son portier, son laquais, son cireur, ses amis, ses maîtresses, son médecin, son journaliste, ses pensionnaires, ses pauvres, du moment favorable? dévoués clients dont il est bon d'entretenir le zèle, et qui rendent tant de services par leurs bavardages!... Nous en trouvons dans VA Imanach de la Bourse pour 1857 un exemple par trop naïf pour que nous nous privions du plaisir du le rapporter à noire tour.
« On n'a connu qu'après la mort de M. Laffitte, et encore par la noble indiscrétion de ses obligés , les nombreuses infortunes qu'il secourait dans l'ombre. M. Mirés suit de près cette tradition. Que d'écrivains turent agréablement surpris en recevant par ia poste cette riche nouvelle :
« Monsieur, j'ai l'honneur de vous prévenir que je vous ai « accordé... actions dans une entreprise de..., et que je Tes ai « vendues d'après vos ordres. Veuillez donc, je vous prie, fiasse r à ma caisse pour y toucher vos dillérences qui s'élèvent h... »
« Une foule de traits d'aussi bon goût ont. assuré à M. Mirés tant d'amis dévoués dans la presse et dans les arts, que leur gratitude impose silence aux clameurs de t'envie. »
Quand M. Mirés, qui prend aujourd'hui avec une dignité si comique la défense du financier austère contre le spéculateur nécessiteux, fait de ces envois aux gens de lettres qui cult ivent son intimité, est-ce une leçon de morale, de désintéressement, de vertu civique qu'il leur donne? Lui, entrepreneur de tant de commandites, bonnes et mauvaises, serait-il de force à justifier sa conduite? Comment! vous êtes promoteur, entrepreneur, directeur et. principal commanditaire d'une société par actions; et quand ces actions, chauffées par vos journaux, offrent une prime de 50 fr., vous vous permettez de les vendre!
Vous n'êtes donc pas un entrepreneur !
Vous n'êtes donc pas un commanditaire sérieux !
Et comme directeur et administrateur de la compagnie, vous manquez à votre devoir.
Or, puisque vous n êtes [dus un nécessiteux, et qu'il est
impossible de reconnaître en vous le financier probe, austère, que vous recommandez, pour une autre fois, à la justice dramatique de M. Dumas, qu'êtes-vous donc, monsieur Mirés?
La conclusion est claire. Aux grands artistes de la Bourse comme à ceux de l'Opéra, il faut une clique et une claque qui fasse taire la critique et mette le spéculateur en rut ; et l'auteur de l'anecdote, M. P. de F. eût pu faire son métier d'une façon un peu moins sotte. Mais la pièce jouée, au diable la philanthropie : s'il fallait entretenir tout le fretin, où serait le profit? Aussi rien à espérer pour les imprudents en cas de déconfiture, ainsi que nous l'enseigne l'apologue populaire.
La Coulisse, ayant monté
En pleine sécurité,
Se trouva fort dépourvue
Quand la baisse fut venue. *
Pas d'argent, plus de crédit, j Pour payer point de répit.
Elle alla crier famine
Chez la Banque, sa voisine, ^ . La .priant de lui prêter
Quelques sous pour tripoter
Jusqu'à la haussé nouvelle. 1
— Je vous paîrai, 1 Ci i dit-elle, Fin prochain, délai légal, Intérêt et principal.»
La Banque n'est pas prêteuse :
C'est là son moindre défaut.
— Que faisiez-vous au temps haut?
Dit-elle à cette emprunteuse.
— Chaque jour, à tout venant J'achetais, ne vous déplaise.
— Vous achetiez, j'en suis aise ; Eh bien ! vendez maintenant .
§ X DÉVELOPPEMENT DE L'ESCROQUERIE ET DU VOL DANS LES OPÉ- RATIONS DE BOURSE : L'AGENT DE CHANGE, L'HOMME D'ÉTAT, LES GRANDES COMPAGNIES. — STRATÉGIE DE L'AGIOTAGE ; JOURNAUX.
On a déjà pu se convaincre par ce qui précède que le jeu de Bourse n'est pas une partie franche où chaque joueur ne relève que du hasard et de ses appréciations personnelles. 11 y a des gens qui, selon l'expression de Me Berryer, voient dans les caries : les dés pipés y sont de mise ; les grecs n'y sont pas traités comme escrocs. En effet, le jeu proprement dit, si démoralisant qu'il soit, est la moindre plaie de la Bourse. Ce qui confond et qui devrait ouvrir les yeux aux braves théoriciens du laissez- faire, c'est que des faits dignes de toute la sévérité de la cour d'assises s'y commettent tous les jours, sans que la police ose les saisir, sans même qu'il soit possible à la justice de préciser le trait qui les dislingue de ceux que la science officielle approuve et que la loi tolère.
De nombreux exemples vont nous édifier sur la marge laissée à l'escroquerie par la probité boursière. Les faits que* nous allons citer sont authentiques : toutefois , nous le déclarons avec franchise, notre intention n'est pas de généra-^ liser une inculpation qui n'atteint sans doute que quelques^ individus. Ce que nous voulons seulement faire remarquer,, c'est que la même latitude pour le crime est laissée aux fidè-t les et aux infidèles; c'est que rien ne garantit ici l'honorabiliy», de personne, et que dans ce régime de licence légale, où la cupidité n'a de frein que la conscience, une^ égale suspicion frappe à bon droit compagnies, corporations, tout le monde.
A tout seigneur tout honneur : commençons par l'agent de change.
: Cet officier public, dont l'examen de conscience est préalablement fait par le pouvpir, puis par la corporation; qup doit trouver, avant le prix de sa charge, un cautionnement dê 125,000 ftv, l'agent de change, dont nous avons dit la position légale, savoir, interdiction d'agioter pour son compte, défense de prêter son ministère à des opérations de jeu,
l'agent de change est le premier à spéculer contre ses clients ]l connaît à l'avance, par les ordres qu'il a reçus, quelle sera la physionomie du marché : il voit dans les cartes, il peut les biseauter au besoin.
« A la Bourse du jeudi 11 septembre 1851, les actions du chemin du Nord ont éprouvé une baisse subite et sans aucune cause apparente. Du cours de fermeture de la veille, 463 75 demandé, elles sont tombées successivement et sans interruption à 457 50. Pendant la même Bourse, toutes les actions de chemins de fer se sont maintenues aux cours qu'elles avaient atteint la veille. In mouvement aussi brusque a inquiété les porteurs d'actions du Nord; ils ont craint qu'une circonstance spéciale, connue seulement des vendeurs, ne fût la cause de cette baisse.
« Nous sommes en mesure de dissiper ces craintes et de rassurer les esprits, en expliquant d'une manière précise la cause de la baisse que les actions ont subie.
« Par suite de la rareté des titres de rente, les vendeurs de 5 0/0 à découvert sont, sous l'influence des escomptes, obligés de fournir les titres vendus. L'abondance des capitaux disponibles, la quantité de rentes achetées journellement , soit pour la Caisse d'épargne,. soit pour les gros et petits capitalistes, est telle que les escomptes sont insuffisants et que des rachats forcés sont par suite nécessaires.
« Ces rachats sont faits, quand il y a lieu, par le syndicat des agents de change, qui fait supporter à ceux des membres du parquet qui les'rendent nécessaires un courtage de 250 fr. par 5,000 fr. de rente, au lieu du courtage ordinaire de 50 fr. La différence constitue une espèce d'amende qui a pour elîet de limiter la spéculation à la baisse en la rendant onéreuse pour ceux qui s'y livrent sur une grande échelle.
« C'est pour échapper à la pénalité imposée par le syndicat et continuer ses opérations sans avoir à subir les conséquences de l'escompte, du rachat et du courtage plein, qu'un agent de change connu par la hardiesse de ses spéculations à la baisse, a vendu, à la Bourse du 11 courant, des quantités considérables d'actions du Nord, et a ainsi écrasé les cours sur cette valeur.
« Voici comment son opération s'explique :
« Le capital du chemin du Nord étant représenté par 400,000 titres, l'agent en question compte que, grâce à cette abondance, il pourra satisfaire, sans grand préjudice, aux ventes qu'il a effectuées, et qu'il pourra ainsi rester à la baisse sans courir la
chance de voir les actions qu'il a vendues escomptées ou rachetées faute de titres à fournir; et comme les agents de change n'ont pas de courtage à payer, la double liquidation par mois n'a pour eux aucun inconvénient.
« A une époque comme la nôtre, quand tout ce qui constitue un privilège ou un monopole est attaqué avec violence, quand l'envie, cette lèpre des sociétés modernes, domine les esprits et les conduit à méconnaître tous les bienfaits que produisent les oflices ministériels, pour n'en signaler que les abus ou les inconvénients, les titulaires doivent se montrer plus prudents et plus réservés qu'en aucun autre temps. Les Chambres, syndicales ont un plus grand devoir à remplir; leur surveillance doit êlre incessamment éveillée sur tous les faits grands et petits. Ceux qui se sont passés dans plusieurs Bourses de la semaine dernière auraient dû, à notre avis, attirer l'attention de l'honorable syndic des agents de change, et motiver de sa part des avertissements sévères adressés à l'agent qui, oubliant sa mission et ses devoirs, faisait à haute voixToiïre des valeurs à des taux successivement inférieurs aux cours véritables, et cela .avec une affectation si inarquée, que ses collègues en étaient eux-mêmes scandalisés.
a Cette manière d'opérer est des plus blâmables. En effet, ou cet agent vendait pour le compte d'un client, et son devoir alors était d'opérer les ventes aux meilleurs cours, devoir qu'il méconnaissait en affectant l'intention de les affaiblir ; ou au contraire, ce qui est plus probable, il vendait pour son compte, et alors il manquait doublement à sa mission d'officier ministériel, qui l'oblige à s'abstenir de toute affaire personnelle et à ne pas affaiblir par des manœuvres le cours de valeurs qui constituent la fortune publique. J. Mirés. — Journal des Chemins de fer.)
Les manœuvres que nous venons de signaler sont prévues par l'article 419 du Code pénal :
« Tous ceux qui, par des voies ou moyens frauduleux quelconques, auront opéré la hausse ou la baisse du prix des denrées ou marchandises, ou des papiers et effets publics au-dessus ou audessous des prix qu'aurait déterminés la concurrence naturelle et libre du commerce, seront punis d'un emprisonnement d'un mois au moins, d'un an au plus, et d'une amende de 500, à 10,000 fr. Les coupables pourront de plus être mis, par l'arrêt ou le jugement, sous la surveillance de la haute police pendant deux ans au moins et cinq ans au plus. »
Tout cela semble fort concluant, u'esL-il pas vrai? mais
tout cela pèche par la base. Quelle loi peut empêcher un agent de change de posséder des titres de rente et des actions de chemins de fer? Aucune. La qualité de rentier et propriétaire d'actions n'a rien d'incompatible avec celle d'officier ministériel. Étant donc ou pouvant être légalement propriétaire de valeurs, qui peut empêcher l'agent de vendre? Qui peut l'empêcher d'acheter? qui peut être juge mieux que .lui de l'opportunité de la vente et de la suffisance du prix? — Son mandat, dites-vous, lui défend de se livrer à aucune opération pour son compte personnel. N'est-ce que cela? Il fera ses opérations sous le nom d'un tiers, ou par l'entremise d'un collègue.
« Autour de l'agent gravitent toujours cinq ou six associés commanditaires, dont plusieurs n'ont acheté leur fraction de charge que dans l'intention de jouer avec plus de sécurité, et surtout d'être jnitiés aux grandes opérations de la place. » (Almanach de la Bourse pour 1857.)
Il est clair d'après cela que tout agent de change est dans l'occasion prochaine, presque dans la nécessité de forfaircà son mandat. Gomment, dès lors, n'en chercherait-il pas les moyens? Et qui nous dit que, malgré les tours qu'ils se jouent, la corporation tout entière des agents de change n'est pas coalisée?... Or, la porte une fois ouverte à l'abus, l'abus ne connaît plus de bornes. Bientôt il juge que ces 'précautions sont hypocrisie pure, et il s'en dispense : c'était probablement le cas de l'agent tancé par M. Mirés. Du contrebandier au brigand, il n'y a pas l'épaisseur d'un cheveu , témoin Mandrin. Mais qui fait la contrebande? L'insolidarilé universelle. Nous rentrons dans notre thèse.
Passons à d'aujtrcs.
« Le prince de Talleyrand, dit M. de Mériclet, avait très-bien compris la difficulté des jeux de Bourse, l'impossibilité des bénéfices en jouant pour jouer. Quand il faisait une opération, il la voulait faire à coup sûr. Ce n'était jamais qu'avec l'appui d'un secret important, ou d'un événement dont il prévoyait la portée, qu'il se mettait au jeu. Il était d'ailleurs très-méfiant. Ce fut lui qui répondit à l'un de ses amis, qui se plaignait d'avoir été trompé au jeu : « C'est abominable; mais trouvez-moi donc un autre moyen « de gagner ! »
L'auteur cite une opération dans laquelle ce roué de la diplomatie fut pourtant pris au piège de ses finasseries. Il avait fait vendre 600,000 fr. de rentes à découvert en quelques jours. L'agent du prince n'était pas sans inquiétude, car la tendance à (a hausse était nettement, accusée.
« Tout à coup on apprend l'intervention de la France en Espagne. C'était la guerre, et la guerre effraye toujours la Bourse. Mais on apprit en même temps que les puissances étrangères donnaient leur assentiment à cette intervention. La Bourse ne fut nullement effrayée, et la rente persista à monter. La vente de ces G00,000 fr. produisit une perte de 100,000 fr. L'agent présenta lui-même son compte de liquidation au prince, qui le reçut très-gracieusement, paya sa dette et se contenta de dire : « Nous serons plus heureux « une autre fois. »
Le même auteur rapporte qu'une duchesse de R*** lui proposa un jour de l'associer à une opération du genre do celles de M. de Talleyrand.
« Il me serait possible, dit-elle, d'entr'ouvrir les rideaux d'une réunion où se discutent des propositions qui ont la plus grande influence sur les cours de la Bourse. Je m'étais fait un devoir de ne jamais user des secrets dont je devinais l'importance; mais la nécessité a opéré une transformation dans mes idées. Vous souvient-il de l'époque où la Banque de France réduisit son escompte de 5 à 4 0/0? Quelques paroles amies me furent confiées; j'achetai 12,000 livres de rente. Peu de jours après, cette opération me valut quelques mille francs de bénéfice. Cette circonstance se renouvellera; la réduction sera de nouveau réclamée, ou décidée par la Banque elle-même. Vous comprenez l'importance d'une telle décision; vous êtes un homme d'intelligence et... d'argent, comme tous les hommes de notre époque. Ce ne sont pas des nouvelles politiques qui n'ont rien de décisif; ce sont des certitudes d'une opération qui ne peut faillir; c'est une pluie d'or» ou plutôt une victoire gagnée sans les hasards du combat. » (La Bourse de Paris.)
Lors de la prise de Sébastopol, le gouvernement , impatient d'annoncer au public le succès de son expédition , fit afficher la nouvelle à la Bourse aussitôt qu'elle lui fut connue. Ce ne fut, parmi les spéculateurs, qu'un cri d'admiration sur te désintéressement de l'empereur et de ses minis-
tres,qui livraient immédiatement à la publicité un événement aussi grave, dont ils pouvaient tirer de merveilleux profits en le divulguant seulement quelques heures plus tard. Celle admiration n'était point de l'ironie, mais de la naïveté: elle donne la mesure de l'honnftleté des admirateurs et de ce qu'ils eussent fait s'ils avaient été au pouvoir. C'est la honte d'un pays que son gouvernement reçoive du pareils éloges.
Kappellerons-nous la concession des mines de Gouhenans et la condamnation de MM. Teste, Despans-Cubières et Pellaprat? Le financier de l'entreprise disait avec une candeur piteuse, en parlant des pairs qui les avaient condamnés : « Mais ces gens-là n'ont donc jamais fait d'affaires! » 11 avait cent fois raison. Le procès Teste et Cu bières ne fut qu'une satisfaction donnée à l'esprit révolutionnaire par le gouvernement-bourgeois.
Dans une société fondée sur le principe de l'inégalité des conditions le gouvernement , quel qu'il soit, féodal, théocratique, bourgeois, impérial, se réduit, en dernière analyse, à un système d'assurance de la classe qui exploite et possède contre celle qui est exploitée et ne possède rien.
Or, les hommes chargés d'exercer un tel pouvoir, qui sontils? De grands propriétaires, naturellement, de grands spéculateurs, des capitalistes, des financiers, de gros industriels, des entrepreneurs de travaux publics, de* fournisseurs du gouvernement, des concessionnaires de l'État, des administrateurs-fondateurs de toutes les compagnies anonymes.
Aucune loi n'a déclaré ces fonctions et celle de ministre incompatibles. Loin de là, les chefs de l'aristocratie sont les prédestinés du ministère : l'inverse impliquerait contradiction. De tout temps les fonctions publiques ont été regardées comme la récompense de la capacité, du génie, du patriotisme, c'est-à-dire comme une occasion de faire fortune : la seule vertu qu'on demande, en cette occasion, à un ministre, est d'en user avec modération, discrétion. La Révolution, il est vrai, aspire à changer ce régime, parfaitement honorable sous nos anciens rois, témoin Colbert : elle ne peut pas se vanter jusqu'ici d y avoir mis fin. C'est la démocratie qui a condamné M. Te*le ; or, la démocratie, qu'elle
le sache, c'est la mutualité universelle. En droit et aux termes du Code, le malheureux ministre était coupable; en fait, et d'après les us et coutumes, plus ou moinsavoués et officiels, de tous les gouvernements, il pouvait se dire sans reproche. La bourgeoisie doit réparation à sa mémoire.
Si donc il est absurde que sous un régime de concession, de spéculation, de guerre financière et industrielle, un bourgeois n'arrive aux affairks que pour s'exclure, qui osera dire que ce même bourgeois, devenu ministre, doive laisser périr sa fortune, engagée dans la circulation générale, plutôt que de la retirer à propos; que s'il lui est permis de réaliser sans bénéfice, et pour éviter un désastre facilement prévu, il lui sera interdit d'opérer avec bénéfice, et pour réparer une ruine?...
Tout cela se tient et s enchaîne. Il n'y a pas de limite posée entre le droit et le non-droit; et si une loi d'envie se montre à la traverse et oppose son veto, la logique, disons même l'équité, proteste contre elle.
Mais il n'est pas donné à tout le monde d'être ministre, de vendre des concessions ou de spéculer avec les secrets de l'État. Aussi les habiles ont-ils su trouver des combinaisons de sociétés, des cumuls d'attributions, des agences de- publicité non moins productives qu'une position officielle aux mains d'un fonctionnaire malversateui .
« Le Crédit mobilier, dit Me Berner dans le procès (ioupy, est la plus grande maison de jeu qui ait jamais existé dans le monde. Il ne faut passe payer de vains mots. Il y en a de magnifiques, je le sais : la protection de l'industrie, raflianchistement du crédit de l'État, le développement du crédit particulier, la consolidation de toutes les valeurs industrielles, c'est-à-dire un rêve. Tout cela c'est l'apparence: ils ont donné au jeu un nom nouveau, ils l'appellent dans leurs rapports l'industrie du crédit.
« La Société du crédit mobilier avait annoncé déjà, dans un de ses rapports , l'insuffisance , pour les immenses opérations auxquelles elle se livre, de son capital de uo millions. Le succès prodigieux qu'elle avait obtenu, je n'examine pas comment, nécessitait un accroissement de capital. Au mois d'août M3«>. on commence à annoncer que \o dividende pour l'année de ces actions. ?m capital de 5t0 lr., sera de ioo lr. au moins, ( elle annonce anti-
cipée circule sur la place. Les gens bien instruits, bien avisés, se trompent souvent dans la confiance qu'ils mettent aux rapports qui leur sont faits. Mais enfin ce bruit est répandu avec assez d'habileté : il y a plus de 200 fr. de dividende pour 1855. Là-dessus, des journaux, dont le langage change, j'en conviens, à certaines époques, se montrent très-favorables à la compagnie du Crédit mobilier.
« Le Journal des Chemins de fer de M. Mires, entre autres, annonce qu'il existe pour la Compagnie du Crédit mobilier un projet de diviser les actions en coupons de 250 fr. et de doubler le capital en donnant une action nouvelle au pair à chaque action ancienne. On affirmait ailleurs qu'il n'en était pas encore question, et qu'il fallait ranger cette rumeur parmi celles qu'une spéculation effrénée répand pour en profiter et obtenir des mouvements factices. A qui fallait-il imputer la spéculation effrénée ? Je n'en sais rien. Mais le public, dans lequel on faisait circuler qu'il y aurait à la fin de 1855 uu dividende de 200 fr. au moins, n'était pas induit en erreur. C'était une prévision singulière sur l'exercice 1855, qui avait encore cinq grands mois à courir, que de déterminer qu'il y aurait 200 fr. de bénéfices à la fin de l'année, sans savoir quels événements pourraient survenir Nous étions en pleine guerre ; on ne savait pas quels besoins l'État pourrait éprouver, quelles négociations détourneraient de certaines valeurs les capitaux pour les porter dans les caisses du Trésor, qui auraient peut-être besoin d'être remplies. Prévoir la paix était une difficulté bien grande pour tous les esprits, à cette époque-là. Mais la Compagnie du Crédit mobilier en savait assez. Le public était éclairé par elle. Certainement, à la fin de 1855, il y aurait 200 fr. de dividende.
u Dans le projet d'augmentation du capital, les nouveaux titres sont réservés aux précédents actionnaires. En conséquence, il n'y a que ceux qui sont porteurs d'actions de la Compagnie qui vont avoir dans des conditions très- avantageuses, au pair, au-dessous même du pair, parce qu'il y aura des primes accordées, les actions nouvelles qui vont être émises. Évidemment il n'y a pas de meilleur moyen de faire deux choses à la fois : 1° d'appeler des capitaux à venir prendre part à de si larges festins; 2° de déterminer la hausse des actions dont on est porteur ou qui sont en circulation.
« Ce qui n'était qu'une rumeur au commencement prend de la consistance : le 1er septembre, les journaux annoncent que définitivement l'accroissement du capital de la Compagnie va avoir lieu au moyen d'obligations émises à 280 fr., dont 200 fr. payables en
souscrivant, et 80 fr. le lor mars 1856. Les coupons des actions du Crédit mobilier à échoir les 1er janvier etl er juillet prochains seront acceptés comme argent en payement du premier terme des obligations, sur le pied de 200 fr.
« Les annonces qui ont été faites dans les journaux par la Compagnie du Crédit mobilier sont insérées au Moniteur exactement dans les mêmes termes.
« Le bruit si prématurément répandu dans le public, au mois d'août, que les actionnaires du Crédit mobilier allaient toucher immédiatement un dividende de 200 fr. en acceptant des obligations qui serviraient à augmenter le capital de la Compagnie, ce bruit a produit un effet que vous comprenez facilement. Tout le monde a couru après les actions du Crédit mobilier, et du taux déjà considérable de i, 200 fr., si je ne me trompe, vous les voyeî monter, vers la fin d'août, au prix de 1 ,300 fr. et de 1 ,400 fr. Le 6 et le 8 septembre, les publications officielles certifient ce qui n'était encore qu'insinué, que glissé dans la rumeur publique. La hausse prend un élan nouveau. Elle atteint et dépasse 1,600 fr. avec la rapidité de l'éclair. Cette hausse, il est bien évident que c'est l'engagement pris par la Compagnie qui l'a produite.
« Mais voilà que parait au Moniteur, sous la date du 28 septembre, c'est-à-dire l'avant-veille de la liquidation, et au mépris de la promesse de délivrer jusqu'au 5 octobre des obligations à quiconque apporterait des actions à la Compagnie du Crédit mobilier, un avis annonçant que la Société générale, pour entrer dans les vues du gouvernement, n'émettra pas d'obligations nouvelles.
«Vous comprenez, Messieurs, l'effet produit par un pareil avis. Autant les engagements formellement pris à l'appel fait à quiconque serait porteur d'actions avaient provoqué à acheter, autarit la nouvelle que le payement immédiat du dividende .en obligations n'aurait pas lieu devait provoquer à revendre. Aussi les actions qui avaient été à 1,655 fr. tombent subitement à 1,200, et même à 1,100 fr. Ainsi, dans l'espace de six semaines, il y avait eu hausse de 500 fr., tant sur la rumeur que sur l'annonce officielle que des obligations allaient être délivrées aux actionnaires, et en moins de vingt jours, il y a eu baisse de 500 fr., par suite de la rétractation spontanée de la Compagnie du Crédit mobilier. »
C'est à cette époque, et, — si nous sommes bien informé, — - sur cette même opération décrite par Me Berryer, que les spéculateurs d'une seule ville de province, Nancy, per-
(tirent ensemble contre ceux de Paris une dizaine de millions. Il s'ensuivit de graves sinistres commerciaux et là liquidation de plusieurs maisons de banque de la localité.
A défaut de mesures répressives contre de pareilles manœuvres, le substitut du procureur impérial, M. Pinard, crut devoir au moins prononcer quelques paroles sévères :
« On nous a donné la liste des grandes entreprises que le Crédit mobilier avait lait naître, soit. On nous a parlé de ses services industriels, soit encore. Mais, au milieu de la lièvre de l'époque, au milieu de cet amour elîréné du jeu et de ces luttes éperdues, est-ce que le Crédit mobilier n'a pas de reproches à se l'aire? Cette lièvre, l'a-t-il calmée ou l'a t-il excitée? Ces entraînements, ne les a-t-il pas doublés? Est-ce qu'en multipliant les entreprises au delà 'des forces de la place, en les jetant à l'avidité des joueurs avec ces certitudes de primes énormes doublées par la spéculation de tous, en escomptant l'avenir au prolit du présent, il n'a pas créé, avec d'autres qui doivent partager sa responsabilité, de sérieux périls pour la morale publique et les intérêts matériels eux-mêmes? Les reports, sous l'action d'une situation si tendue, ne sont-ils pas devenus la loi normale de la place?
« Ne faut-il pas à chaque liquidation 30 ou 40 millions de reports pour sauver les joueurs en les excitant? Et le jour où ce moyen périlleux de vivre et de marcher manquerait un instant, le jour où l'arc trop tendu se briserait, que de pertes, que de deuils de familles, que de morts et de blessés, puisqu'un des administrateurs du Crédit mobilier lui-même est tombé récemment sur le clnmp de bataille! Voilà le bilan moral et linancier que vous oubliez, et que la parole impartiale du ministère public doit jeter dans la balance du passif, quand on vante sans réserve les merveilles de vos opérations. »
Les directeurs du Crédit mobilier, les premiers et les plus riches financiers de France, avec un capital de 60 millions et une centaine de millions de comptes courants annuels, semblent défier toute concurrence. De fait, il n'y a que revers à qui joue contre eux. Mais il est possible de glaner où ils moissonnent C est ce qu'ont pensé MM. Miiès, Vergniolle et Amail, en créant, le premier la Caisse générale des Chemins de fer, le second, la Caisse centrale de l'industrie, le troisième, la Caisse générale des Actionnaires.
//objet de ces diverses entreprises est le môme : acheter et vendre, vendre et acheter des valeurs et elï'ets publics: acheter en baisse, vendre en hausse, encaisser des primes : agioter avec le moins de risques possible, conformément au principe de la spéculation expectante. (Voyez p. 1 19.)
Pour ce faire, voici la combinaison aussi simple qu habile imaginée par ces compagnies, ou mieux, empruntée à la Société type, le Crédit mobilier.
On fait appel aux actionnaires, qui viennent échangerleur argent contre des actions, du papier, s'enlevant ainsi à euxmêmes le moyen d'agir sur la place : une concurrence de moins. On concent re dans les mains de quelques directeurs 5 millions (Société Vergniolle), 25 millions (Société Amail), 50 millions (Société Mirés) ; on centuple leur action : coalition de plus. On nomme un comité de direction.
« La position de membre du comité de direction, dit le Journal des Chemins de fer, à propos de la déconfiture de M. Place, est généralement enviée, parce qu'elle donne le secret des opérations, qui ne sont pas ordinairement connues des autres administrateurs. Le comité de direction connaît seul la situation de la place; il détermine l'action que la Compagnie doit exercer sur elle, soit qu'il îacilite par des reports une situation tendue, soit que les nécessités ou des combinaisons d'un autre genre l'obligent d'abandonner le marché à ses propres ressources; enlin il sait si la Société est. en mesure de pallier cette situation en donnant à bon marché Jes capitaux nécessaires à la liquidation.
« La situation particulière où se trouve ce comité, le mettant à même de prévoir ies mouvements de la Bourse, donne aux administrateurs qui en t'ont panie un crédit, une importance qui expliquent la confiance dont ils sont investis et la facilité avec laquelle un certain nombre de banquiers ont. donné à M. Plâce des sommes considérables pour les faire valoir.
« Or de deux choses l'une : ou ces capitaux ont été confiés à M. Place pour les faire valoir dans des affaires industrielles, et alors on s'étonnera que ces capitaux n'aient pas élé mis dans les affaires faites par le Crédit mobilier lui-même; ou bien ces capitaux ont été destinés à des opérations de Bourse, et Ton regrettera que des sommes aussi considérables aient élé détournées des grandes entreprises industrielles pour être portées vers le jeu. »
On s'étonnera, on regrettera, voilà donc le dernier mot de
la prudence des actionnaires et des déposants de sommes en comptes courants, leur dernier recours contre un détournement de destination.
Eh quoi ! vous placez un homme dans la position d'employer sans contrôle des capitaux assez considérables poui; diriger le marché à la hausse ou à la baisse; vous lui donnez la facilité d'opérer pour son compte, non point sur un secret d'État, mais sur une décision bien plus efficace encore, prise à huis-clos, à son instigation; déjouer contre les actionnaires, contre les prêteurs, contre la Société qu'il représente, de s'acheter à lui-même, en qualité de membre du comité, des valeurs qu'il possède comme simple particulier : et contre les abus d'une telle situation, au milieu d'un monde qui suc le dol et la fraude par tous les pores, vous n'avez qu'un frein, la conscience du mandataire ! Triples sots! Vous le traiteriez lui-même d'imbécile, s'il s'arrêtait à des scrupules.
Cependant les compagnies de jeu, car celles qui nous occupent ne sont pas autre chose, distribuent des dividendes merveilleux. Celui du Crédit mobilier a été de 203 fr. 70 en J855. M. Amail a voulu essayer ses forces au préalable sur un fonds commun, dont il a tiré 27 0/0 en cinq mois; c est sur la foi de celte expérience qu'il s'est décidé à mettre en commandite son habileté, sa prudence, et la vertu bien connue de M. Jourdan ! La Société Mirés a donné 69 fr. en 1854,, 79 90 en 1855; la Société Vergniolle 20 0/0.
Certes la prospérité de l'entreprise est trop de l'intérêt des directeurs pour qu'ils la laissent péricliter; c'est le levier qui fait toute leur force, sans lequel ils ne seraient, comme M. Tartempion et M. Coquardeau, que de simples joueurs, ballottés sans boussole au milieu des tempêtes et* des écueils. Mais les directeurs n'ont-ils fait d'autres profits que le tant pour cent réservé à la gérance? Ont-ils spéculé pour leur compte?
Les 240,000 actions des immeubles Rivoli ont primé en moins d'un an de 70 fr. C'était une affaire menée par le Crédit mobilier. A 'ce taux, c'était un bénéfice de 16,800,000 fr.
ou 70 0/0. Si le Crédit mobilier rendait des comptes, nous
saurions ce que lui a produit cette entreprise. En n'attribuant que 35 0/0 h la compagnie et autant aux directeurs, l'affaire était encore belle pour tout le monde. Si c'est là une hypothèse, elle porte seulement sur les chiffres 5 le fait est praticable, vraisemblable, avoué par « l'envie dont la posi- « tion de membre du comité de direction est l'objet. »
Cela vous révolte, ami lecteur. Mais remarquez que la loi ni les principes n'ont le plus petit mot à dire.
Un homme a la réputation d'être un grand, un habile entrepreneur. La confiance générale lui est acquise : tous les capitaux sollicitent la préférence de ses actions. Voyezvous là un crime?
Or cet homme n'est point infaillible, et n'entend nullement se donner pour tel. Ses conceptions ont été souvent heureuses : quelquefois aussi il a éprouvé des mécomptes.
C'est aux capitalistes d'aviser.
Eh bien ! il croit que la construction d'un hôtel comme l'hôtel Rivoli est une excellente affaire; il prouve la sincérité de son opinion, d'abord, en retenant pour lui-même une masse d'actions, puis en les revendant à la hausse; chose dont se garderait sa délicatesse s'il supposait l'affaire mauvaise ou seulement douteuse. Y a-t-il dans tout cela ombre de tromperie?
11 est vrai que les actions tombent après que notre homme a réalisé ses primes, ce qui fait murmurer les déconfits. Mais quel tribunal oserait l'accuser? Est-il responsable, après tout? Et parce que son opinion vaut crédit, et que son crédit fait prime, irez-vous lui demander des comptes? Vous avez spéculé sur son habileté, mais non pas sur sa garantie : c'était à prendre ou à laisser.
Le rapporteur du Crédit mobilier, après riiosanna sur la prospérité de l'entreprise, ajoute d'un ton dolent:
« C'est en de pareilles circonstances qu'on se livrait centre nous à la polémique la plus violente, abusant ainsi du silence qu'un établissement comme le nôtre est tenu de garder sur ses opérations. »
Le silence et le mystère ! c'est le contraire des entreprises individuelles qui ne croient jamais faire trop de bruit de
leurs recettes, de la balance favorable de leurs comptes, du développement de leur trafic, et qui pèchent juste par Topposé : l'excès de réclames et de mensonges.
Les petites compagnies, créées à l'image du Mobilier, ne sont pas moins discrètes. Pourtant elles ont chacune un journal; mais c'est pour faire la critique des compagnies industrielles dont les valeurs servent d'enjeu.
Sous le régime de monopole fait à la presse, c'est une puissance considérable qu'un journal. Quels sont les lecteurs capables de distinguer une annonce payante d'une critique sérieuse? Qui les garantit que l'article le plus indépendant en apparence n'a pas été payé au rédacteur en actions au pair ou de toute autre façon ? Pourquoi les bulletins financiers et les cours ne saceordent-ils pas entre eux?
Tous les jours on peut lire dans la Presse, page 3, aux annonces :
« M. Lauvray, rédacteur du Bulletin financier de la Presse, est attaché à la Caisse, 14, rue Grange -Batelière, pour achats, ventes et reports en valeurs françaises et étrangères. »
On ne saurait y mettre plus de candeur que M. Lauvray. Comment ne s'a perçoit-il pas, comment M. de Girardin, son patron, ne lui fait-il pas sentir que ce sont là des fonctions incompatibles? D'autres fout ce que fait M. Lauvray, et se gardent bien de l'annoncer à son de trompe. S'il s'agissait de décerner un prix d'innocence, nous savons bien qui aurait notre suffrage ; mais n'est-il pas honteux pour un journal d'une aussi grande réputation que la Presse de donner l'exemple d'une pareille bonhomie... en affaires?
Un directeur qui a l'oreille d'un journaliste vend en une Bourse quelques actions à un compère, à un prix tout à fait arbitraire, et fait annoncer le lendemain que les valeurs font prime, quand elles ne sont ni demandées ni offertes.
La première condition pour une valeur est de vivre-; et les valeurs ne vivent que par l'offre et la demande. Faitesles mouvoir, comme le pêcheur qui lire la ligne : vous êtes sûr d'amorcer tous les jours quelques acheteurs de province. Lorsque le Constitvtionnel, le Pays et le Jovrnal des Chemins de fer poussent a la hausse sur une valeur, qui pourr ait
résister à un si touchant accord? Le public sait-il que ce sont trois porte-voix à une seule embouchure?
Les journaux voués spécialement aux affaires financières, outre la faculté de donner leur avis, favorable ou défavorable, sur les valeurs dans lesquelles les rédacteurs ont des intérêts engagés, ont encore une correspondance publique avec les spéculateurs qui les ont choisis pour oracles. Ils écrivent, sans désigner toutefois l'entreprise dont ils parlent :
« Bonne affaire, dont la baisse n'est sans doute que momentanée, par suite d'embarras de place; gardez, vous verrez une reprise. — Vendez. — Se relèvera. — Acceptez avec empressement.
— Hâtez-vous de souscrire, vous et les amis dont vous parlez. — La valeur est bonne et d'un bel avenir. — Nous ne sommes pas plus rassurés que vous sur cette valeur. — Votre placement est toujours sur. »
Tout est bon à la réclame, journaux, revues, annuaires, guides., almanachs; tout sert d'occasion, de prétexte, de moyen, même la morale, à cette industrie de sycophantes. Il est bien à vous, dirons-nous à Y Almanach de la Bourse, de distribuer aux spéculateurs vos précieux conseils ; mais de quel droit, faisant la revue des valeurs cotées, vous permettez-vous de dire : Chemina de fer du -Midi, n'achetez pas.
— Chemin de jer Victor- Emmanuel , n'achetez a aucun prix. — Fonds espagnols, idem. — Compagnies maritimes, mauvais placement, etc. Oubliez-vous que sous ces désignations, il n'y a pas seulement une table de jeu, qu'il y a aussi une réalité industrielle, une entreprise à laquelle il ne vous est pas permis, par vos dénonciations téméraires, de porter préjudice? Que savez-vous si cette affaire que vous signalez comme mauvaise ne deviendra pas excellente; si cette autre que vous recommandez comme sûre ne tombera pas bientôt en faillite?
On ne sait en vérité lequel on doit le plus admirer, de l'aveugle confiance des demandeurs d'avis ou de la présomption des conseillers.
L'organe de M. Vcrgniolle s'intitule Y Industrie* c est en
quelque sorte le moniteur du Crédit foncier : il a pour fédacteurs MM. Ch. Fabas, E. Villars, A. Rouault.
M. Mirés, l'Égérie du Pays et du Constitutionnel, rédige en outre le Journal des Chemins de fer, avec la collaboration de MM. C. Devina et Biaise (des Vosges).
On assure qu'à cette publicité, déjà si considérable, il joindra bientôt celle du Siècle, dont il serait, dit-on, le plus fort actionnaire. 11 serait plaisant de voir M. Mires, qui tient l'empire par le Pays et le Constitutionnel, mettre avec le Siècle la république dans sa poche. Espérons que les honorables rédacteurs de la feuille démocratique sauront défendre cette dernière forteresse de la révolution.
Le Journal des Actionnaires, organe de la Société Amail, a pour rédacteurs MM. Louis Jourdan, Lefranc, Xavier Eyma.
M. Louis Jourdan, que tous ceux qui le connaissent s'étonnent de rencontrer en pareille synagogue, un homme que ses vertus privées placent hors ligne ; apôtre du Très- Haut, qu'il prêche aux athées-, vicaire du prophète Enfantin, à qui seul il est resté fidèle; adversaire desjésuites, champion des nationalités; M. Louis Jourdan, parlant le jargon de l'agio, couvant la prime dans le Journal des Actionnaires, en même temps qu'il évangélise les abonnés du Siècle de sa parole d'archevêque, nous offre un type de plus à ajouter à ceux que nous connaissons déjà, celui du démoc. soc. devenu boursier. Brutusaux champs de Phi lippes désespère de la République et de la Vertu, et se tue. Comment M. Jourdan, qui ne désespère, nous le dirons pour lui, ni de Tune ni de l'autre, s'cst-il fait maquignon dans les bandes des triumvirs?
M. Jourdan s'est dit :
Pour refréner la spéculation dévorante, homicide, des gros capitalistes, sauvegarder la position des petits, moraliser les uns et les autres, et peu à peu amener la cessation du jeu, il est un moyen, il n'en existe qu'un seul : c'est d'abord de créer en faveur de la plèbe boursière un office de consultation qui l'éclairé et la dirige; puis d'en grouper les ressources parcellaires, et du faisceau de ces petits porte-
feuilles former une masse capable de tenir tôte aux grandes puissances.
L'instruction et l'association : voilà, en deux mots, le système curatif de M. Jpurdan.
Rêve d'une belle âme ! Pour mettre fin à l'anarchie dont profitaient quelques fripons, on se forme en partis, on organise la guerre civile!... Quelle découverte!
Si la Compagnie se borne à donner des consultations, comme faisait autrefois le Journal des Actionnaires , elle va directement contre le respect de la commandite, ainsi que nous le disions tout à l'heure à propos de YAlmanach de la Bourse; elle ne peut garantir ni la sûreté ni la sincérité de ses conseils; en un mot, d'oflice de consultation, elle devient fatalement agence de chantage.
Si, non contente de conseiller, la Compagnie prend en main la conduite des opérations, c'est une guerre de flibustiers qu'elle entame contre les entreprises concurrentes, guerre qui, loin de calmer la fureur du jeu, ne peut servir qu'à l'envenimer. Car il faut que la Compagnie joue, ne fûtce que pour gagner de quoi payer ses frais généraux. Entre cinq ou six établissements rivaux qui s'arrachent les opéralions d'arbitrage, l'arbitrage redevient fatalement spéculation à la hausse ou à la baisse, à terme ou à prime. La guerre, une guerre acharnée, est donc inévitable.
Sous prétexte de désencombrer le portique, une ordonnance de police vient d'établir une taxe de 1 fr. sur toute personne entrant à la Bourse. Qu'est-ce à dire? La police, en établissant cette taxe, a obéi à son génie fiscal. Par le fait, elle a consacré le jeu, elle lui a conféré le droit civique; bien plus, elle en a fait un privilège. Il serait absurde de voir là un moyen de moral isation de la Bourse.
Eh bien, sous le prétexte d'informer le public, et, fiu besoin, de rallier, discipliner, placer avantageusement les petits capitaux, la Compagnie Amail et ses pareilles n'ont fait autre chose qu'obéir à leur génie agioteur. C'est tout ce que nous voulions dire à l'apostolique M. Jourdan.
Du reste, il ne manque pas d'imitateurs. La Bourse ne fait acception d'aucun parti. Au banquet de l'agiotage, jésuites,
absolutistes, libéraux, gallicans, dynastiques de ta droite et de la gauche, impérialistes, républicains bleus et rouges, socialistes, se retrouvent en bonne fraternité. L'agiotage a résolu le grand problème de l'unité, la pierre philosophale de la politique : la fusion des antagonismes. Tous jurent par le même Évangile, la cote des fonds publics; écoutent le même oracle, la prime; adorent le même Dieu, Técu de cent sous : Unvs Deus, una fides, unum baptisma.
Oh 1 si cette Gomorrhe pouvait se consumer sans répandre sur le pays la désolation, les miasmes pestilentiels, l'asphyxie et la mort, combien nous serions plus disposés à attiser le feu qu'à l'éteindre!...
Mais « il ne faut passe le dissimuler. Dans tous les pays et dans tous les siècles, c'est toujours au travail qu'incombe la tâche de réparer, à la sueur de son front, les erreurs ou les folies financières. Les masses sont pénétrées, à cet égard, d'un instinct qu'aucun sophisme ne saurait tromper. » {Introduction à la Bourse de Londres, par M. Lefebvre-Dlriiflé, sénateur, ancien ministre du commerce).
§ 4. DÉVELOPPEMENT DE L'ESCROQUERIE ET DU VOL DANS LES OPÉ- RATIONS DE LA COMMANDITE.
De la Bourse, théâtre où se joue la grande comédie de l'époque, passons à la commandite, officine où se compose le drame, où se combinent les coups de théâtre.
M. L. Deplanque, dans Y Almanach de la Bourse de 1856, après avoir relevé la lésinerie maladroite des actionnaires qui marchandent aux fondateurs de sociétés des actions rémunératoires ou une part dans les bénéfices, se demande à quelle source les dits fondateurs peuvent espérer de trouver la récompense de leurs efforts et de leurs risques.
« Cette source, dit-il, pour être cachée, n'en est pas moins abondante; mais, aux yeux du vulgaire, il semble que les fondateurs ne sont mus que par leur ardent amour du bien public, par le louable désir de doter le pays du bienfait de ces nouvelles voies de communication, merveilleux résultats de l'intelligence, qui, en supprimant les distances, pour ainsi dire, rapprochent les hommes et les choses, et sont l'instrument de la richesse et de la civilisa-
tion, et tout le pathos qu'on peut faire ù cette occasion. Peu s'en faut que les imbéciles et les niais ne se croient obligés d'élever des statues à ces bienfaiteurs du pays, qui consacrent à son service leur temps et leur argent, ne se réservant d'autres avantages que ceux qu'ils offrent à tout souscripteur d'action.
« Hypocrisie ! Le traité avec l'entrepreneur ou les entrepreneurs est le Pactole où vont se désaltérer les fondateurs-organisateurs; tout épuisés de leurs patriotiques efforts, de leur bienfaisance sans bornes, de leur désintéressement à toute épreuve.
« La remise faite par l'entrepreneur général aux fondateurs va ordinairement à dix pour cent du capital à dépenser pour l'établissement du chemin. Ainsi, supposons qu'il s'agisse d'une ligne qui doive coûter 60 millions, c'est une somme de 6 millions que l'entrepreneur met à la disposition des fondateurs, et qu'ils ont à se partager entre eux, après s'être tenu mutuellement compte des dépenses et avances de toutes sortes qu'ils ont dû faire jusque-là pour mener à bien l'entreprise.
« Dans ce système le bénéfice des fondateurs est certain, chiffré d'avance, connu et réalisé, avant qu'il soit possible de déterminer par expérience la valeur vraie de l'affaire par le montant de ses produits. »
Si l'assertion de l'auteur est exacte quant au dix pour cent, sur une somme de 3 milliards engagée dans les chemins de fer français par les compagnies et par l'État, le pot-devin partagé entre les fondateurs, une centaine d'individus au plus, serait de 300 millions. Qu'en pensent les actionnaires?— Rien, sinon qu'ils voudraient bien devenir fondateurs eux-mêmes.
C'est déjà une triste société que celle où le voyageur est forcé de traiter avec les brigands! Mais croit-on qu'avec le système des coupons de fondation et d'une part dans les bénéfices, ces messieurs renonceraient aux profits des traités d'entrepreneurs? Souvent les administrateurs font mieux encore : ils se partagent les entreprises de terrassements, de travaux d'art, les fournitures de rails, de traverses, de voh tures, de combustible, etc., traitant ainsi avec eux-mêmes des conditions de prix et de qualité.
Et ce qui se passe dans les compagnies de chemins de fer a Heu dans toutes les sociétés anonymes ou en commandite :
nous défions qu'on en cite une seule dont les fondateurs, administrateurs, directeurs, gérants, osent jurer qu'ils sont purs de toute opération équivoque.
Comment, nous ne cesserons de le dire, en serait-il autrement, quand i'état des mœurs, quand les définitions de la loi, quand les théories de la science ouvrent la porte à toutes les malversations, par cela même les excusent, les autorisent?
Déjà nous avons vu de quelle manière un fondateur de société pouvait, le plus légalement, bien mieux, le plus loyalement du monde, entraîner des milliers d'actionnaires dans une entreprise où ils perdraient tous, à la fin, 30 0/0 de leur capital, pendant que lui-même et les siens réaliseraient un bénéfice de 70 0/0.
Il en est de même pour les remises et fournitures.
Où est la loi, le principe, soit d'économie, soit de morale, qui interdise h un administrateur, à un membre du conseil de surveillance, à un gérant, de faire à sa compagnie la fourniture des objets dont elle a besoin? Cela est tellement dans la nature des choses, tellement rationnel, qu'il se voit des sociétés formées tout exprès entre banquiers, industriels, marchands, commissionnaires, propriétaires, etc., à fin d'assurer à chacun d'eux le placement de ses marchandises et produits.
Or, si je puis être vendeur envers ma compagnie, j'ai droit ii un bénéfice sur ma vente. Quelle loi viendra limiter ce bénéfice? Aucune : donc, etc.
De même, si je puis être vendeur de mes produits, je puis l'être encore des marchandises que j'ai achetées à mes risques personnels pour les revendre. Ici encore j'ai droit à un bénéfice ou remise : donc, etc.
De ce principe, en soi irréfutable, nonobstant toutes restrictions et modifications particulières, la mauvaise conscience se prévalant de l'insolidarité fondamentale qui gouverne la société et toutes les transactions qui s'y opèrent, saura bien tirer toutes les interprétations et conséquences qui, dans un cas donné, la justifient ; et une fois le chapitre des interprétations entamé, clic ne gardera plus de mesure,
et marchera à pas de géant dans l'infidélité, la concussion, le vol.
La société des chemins de fer autrichiens a adopté le système préconisé par M. Deplanque : 10 0/0 sur les bénéfices nets aux fondateurs, des jetons de présence et une quote-part dans les profits aux administrateurs. Nous allons voir comment, par un plan de capitalisation, ces messieurs prétendent réaliser immédiatement, au prixd'une vingtaine de millions, des éventualités de profit dont l'expérience n'a point encore dit l'importance, et dont l'échéance en tous cas serait répartie par annuités sur 92 ans. Laissons parler le Journal des Cliemins de fer, qui ne se pique pas de pruderie en pareille matière.
« Nous sommes convaincu que la moralisation de l'industrie et de l'association tient essentiellement à la corrélation intime d'intérêts entre les actionnaires, les fondateurs et les administrateurs. Toutefois, comme complément de notre pensée, il faut admettre que lorsque les fondateurs d'une entreprise ont stipulé en leur faveur des avantages importants, ils doivent s'en contenter, et ne pas y ajouter le bénéfice de primes prélevées sur le public.
« Ceci dit, nous revenons à la capitalisation des parts de fondateurs. Le prélèvement en leur faveur est de 10 0/0 du revenu, défalcation faite de l'intérêt des obligations et du capital social. Mais comme il n'a été appelé, en 1855, qu'une partie du capital nécessaire, le montant des intérêts à solder a été insignifiant, et presque tout le produit a été employé à former le dividende, sur lequel les fondateurs ont prélevé les 10 0/0 qui leur ont été attribués. Ce dividende, fixé à 24 fr. par action, a formé une somme de 9,600,000 fr., et par conséquent les fondateurs ont dû préie- *er pour 1855 un bénéfice de 960,000 fr. à 1 million.
« C'est sous l'empire de ce bénélice que les fondateurs ont voulu capitaliser leurs parts, et qu'il a été créé à leur profit 44,4-44 actions nouvelles, dont la prime, de 400 à 450 fr. par action, leur assure un bénéfice personnel de 18 à 20 millions, qu'il n'a tenu qu'à eux de réaliser, même avant l'assemblée générale, sur la décision de laquelle ils pouvaient compter. »
Et pourquoi ne réaliseraient-il pas? Y a-t-il un seul actionnaire qui ne leur envie ce bonheur! Aussi rassemblée générale a sanctionné cette combinaison par 1781 voix
contre 58, la stupidité des actionnaires ne manquant jamais de se montrer à la hauteur de l'effronterie des directeurs. Si l'affaire n'aboutit pas, ce sera par suite du refus de l'empereur d'Autriche d'y donner son approbation.
Le Journal des Chemins de fer dit encore à ce sujet :
Le système de la capitalisation des parts de fondateurs n'est pas absolument nouveau : il a déjà été pratiqué en France, dans la Société du chemin de fer de Saint-Germain. Mais du moins ce n'était pas à l'origine de la Société, quelques mois après l'organisation, avant l'achèvement de la ligne, ni enlin avant que le capital social eût été réalisé.
« Du reste, le motif essentiel qui nous porte à considérer ce système comme défavorable aux véritables intérêts des sociétés industrielles, c'est qu'il rompt le lien entre les actionnaires et les fondateurs, et qu'ainsi le principe constitutif de l'association est vicié. »
Il s'agit vraiment bien d'association et de lien d'intérêts! L'affaire des fondateurs-administrateurs est de lancer l'entreprise, d'escompter en quelques mois ce qu'elle peut rendre en un siècle, ce qu'elle ne rendra peut-être jamais; puis de courir à une nouvelle curée. Et tout le monde de dire : J'en ferais autant!
Toutes les actions ne présentent pas aux spéculateursfondateurs la ressource des marchés d'entrepreneurs, ou des réalisations immédiates, il fallait trouver une nouvelle rubrique : elle ne tarda pas à se produire, ce fut la vente à prime des actions. *
« La société étant formée, les fondateurs se réservent le plus grand nombre d'actions. Celles qui sont délivrées aux souscripteurs ne doivent servir qu'à faire connaître le titre sur la place. Les moyens de publicité sont cependant disposés comme s'il s'agissait de placer d'abord tout le capital, souvent même il suffirait à un placement double ou triple : c'est ce qu'on appelle lancer l'affaire. Les demandes viennent de toutes parts; plusellessont abondantes, mieux l'affaire se dessine. Cependant les fondateurs, constitués de fait en société particulière, sous le nom de syndicat, mettent à part les actions qu'ils se réservent, font une répartition des actions disponibles au prorata des demandes, de telle sorte que celui
qui en a demandé deux cents en obtient vingt, ce qui tend déjà, à produire un excellent effet. De leur côté, les acheteurs, qui, il faut bien le dire, sont toujours complices du tour qu'on leur joue, s'empressent de demander plus de titres qu'ils n'ont réellement le désir d'en avoir; mais afin d'obtenir à peu près ce qu'ils désirent, ils enflent ainsi leur demande : ce qui donne lieu de publier, ce qui se trouve vrai, que les demandes ont été aux actions disponibles comme dix, vingt sont à un. Nouveau mouvement de recherche.,
« Alors les fondateurs écrivent aux souscripteurs pour leur faire connaître le nombre d'actions mis à leur disposition. Ce sont ces lettres qu'on appelle promesses d'actions.
a Aussitôt parties, elles deviennent un sujet de transaction. On les vend, on les achète, c'est-à-dire que, moyennant une différence qu'on paye comptant au bienheureux porteur, on se met en ses lieu et place, et qu'on lève les actions contre leur capital nominal lors de leur émission.
« Il arrive très-souvent que l'on n'attend pas ces lettres pour opérer sur les actions des sociétés nouvelles, et qui ne sont pas encore nées. On trouve beaucoup de gens pour vendre à découvert, moyennant une prime, les titres à livrer à l'émission.
« Cependant les fondateurs soutiennent ces transactions en rachetant bonne partie de ces lettres : ce qui en augmente la valeur de moment en moment.
« Enfin l'émission est annoncée : les titres commencent à paraître sur la place; des ventes et des achats faits à propos sur ces titres, qui sont encore en petit nombre, en élèvent les cours à des taux fabuleux. C'est alors que les fondateurs s'empressent de réaliser les actions réservées, par petite partie, par des ventes au comptant, tandis qu'ils maintiennent les cours par des achats de primes à de forts écarts, primes qu'ils abandonnent en temps utile; c'est alors que tout est mis en œuvre pour donner les plus belles espérances de l'entreprise. » {Almanach de la Bourse de 1856.)
Le rapport du conseil d'administration du chemin de fer du Nord, en 1846, relève les chiffres suivants :
« Du 28 octobre 1845 au 31 janvier 1846, il a été transféré 571,741 actions, c'est-à-dire un nombre égal à une fois et demie le nombre total des actions émises.
« Ces transferts ont présenté cette circonstance favorable, que les actions, en se classant, se sont constamment divisées, et que, pour la même quantité d'actions vendues, le nombre des acheteurs a été régulièrement deux fois plus considérable que celui
dos vendeurs. Ainsi les 571,741 actions transférées ont été vendues par 8,884 personnes, et achetées par 17,469 actionnaires nouveaux.
« Les 400,000 actions étaient, au 31 janvier 1846, possédées par 18,000 actionnaires : ce qui représente moyennement 22 actions par chaque titulaire. »
11 est aisé de faire compte de cette opération. Le nombre des actions du Nord est de 400,000, émises au pair de 500 fr. (liquidées plus tarda 400); elles se vendaient, fin janvier 1846, au cours de 755 fr. ; on n'avait encore fait qu'un versement de 125 fr. Puisqu'il avait été transféré 571,741 actions, c'est que la prime de 255 fr. par chaque litre avait été répartie entre plusieurs acquéreurs ayant acheté et vendu à des taux divers entre le pair et 755. Quant aux premiers souscripteurs, la haute finance et ses protégés, accapareurs de toutes les actions au pair, voici la faculté de bénéfice brut qui leur était réservée :
Le premier versement de 125 fr. constituait un déboursé de 50 millions:
L'encaissement de la prime de 255 fr. réalisait un bénéfice de 102 millions. A défalquer les dépenses pour manœuvres ci-dessus décrites, mémoire.
En d'autres termes,* les 17,469 actionnaires nouveaux achetaient aux écumeurs, moyennant la somme de 102 millions, non pas l'action portant dividende, mais le droit de continuer les versements ultérieurs. En 1850, c'est-à-dire cinq ans après, .les actions du Nord ne touchaient encore que 24 fr. de dividende, intérêts compris, c'est-à-dire 6 0/0 du capital versé de 400 fr.
L'opération que nous venons de citer s'est répétée et se répète encore dans toutes les compagnies possibles. La certitude qu'ont les financiers de faire primer les actions avant un second versement leur permet, avec 125,000 fr. de disponibles, d'en souscrire 500,000, de toucher l'agiosur 100,000 actions au lieu de 25,000, enfin de gagner en trois mois 102 millions avec 50, plus ou moins, quel que soit l'avenir de la compagnie.
A cela que peut-on trouver à redire?
lies actions ont été imaginées pour être vendues apparemment et entrer dans la circulation. Les prospectus sont faits aussi pour donner au public connaissance des entreprises, montrer leurs avantages, calculer les probabilités du rendement. Quant àla vente et au rachat desactions par les compagnies, soit par leurs conseils d'administration, qui peut leur faire un crime, d'abord, dans un cas de baisse excessive, de racheter leurs actions dépréciées, par ce moyen de déjouer la malveillante et de soutenir leur crédit; puis, quand la hausse est revenue, quand le public est remis de sa panique, de porter de nouveau les actions sur le marché?
Nous voudrions savoir ce qu'un casuiste, non de l'école relâchée d'Escobar, mais de l'école sévère de Port-Royal, consulté sur ces manœuvres de l'agiotage anonyme et en commandite, répondrait à cela?
Enfants, dirait-il, vous ne voyez pas 'que toutes vos transactions, vos contrats, vos promesses, vos obligations, sont primées elles-mêmes par une cause dont la fatalité vous entraîne, bon gré malgré, dans la prévarication ; c'est votre condition d'antagonisme légal, c'est cette insolidarité organique, suprême, qui fait la base exprimée ou sous-entendue de tous vos contrats, et en faveur de laquelle ceux-ci doivent s'interpréter toujours. A la place de l'état de guerre, qui fait l'âme de votre droit, commencez par poser en principe la mutualité universelle; et vous pourrez ensuite parler de justice, vous aurez vaincu le péché d'origine.
Qui veut la fin veut les moyens. Si la vente des actions à prime est de droit, sera-t-il défendu au vendeur de faire valoir par les moyens ordinaires du commerce, ses titres, qui sont sa marchandise?
La question touche à la niaiserie. Mais, comme l'erreur commise de bonne foi dans la mise en valeur d'un capital et la fondation d'une entreprise n'est pas imputable, nous allons voir les comptes rendus hebdomadaires et annuels des sociétés donner carrière à des abus, à des escroqueries effroyables.
« Beaucoup de compagnies s'efforcent à tout prix de développer leurs recettes. Ce sentiment est louable; mais il ne doit pas être
satisfait aux dépens des actionnaires. Dès qu'il y a perte sur les nouveaux transports, la prospérité apparente qui semble ressortir de l'augmentation des produits n'est qu'une illusion qui peut trom» per le vulgaire et servir des spéculations de Bourse, mais cette illusion ne tarde pas à faire place à la réalité, qui se résume, au bout du semestre, en une réduction des produits nets, c'est-à-dire des revenus des actionnaires. » (Journal des Chemins de fer.)
Il résulte du compte rendu de l'exploitation en 1854 que les combustibles minéraux ont été transportés, sur la ligne du Nord, au prix moyen de 3 c. 725, savoir : la houille à 3 c. 68, le coke à 3 c. 77.
Est-il possible que la Compagnie couvre ses frais à un taux aussi bas? Les éléments nous manquent pour.résoudre la question ; voici seulement ce que nous en savons.
Lorsque le gouvernement imposa aux compagnies le tarif de 5 c. par tonne et kilomètre pour le transport des céréales pendant la cherté, toutes s'empressèrent de déclarer qu'elles étaient trop heureuses de venir, par un sacrifice^ en aide à l'alimentation publique.
a A ce propos, le journal la Presse prétendit que les compagnies pouvaient effectuer sans perte le transport des céréales à 3 centimes, parce que les frais pour le chemin du Nord, par exemple, ne revenaient qu'à 2 cent. 70.
« Le Journal des Chemins de fer répondit avec raison que la dépense représentée par ce chiffre ne se composait que des frais d'administration, d'exploitation, traction et entretien du matériel, de la voie et des bâtiments; mais qu'il n'y était rien compté pour l'intérêt du capital employé à l'établissement du chemin et à l'acquisition du matériel, rien pour le renouvellement de ce qui doit être remplacé, rien encore pour l'amortissement de ce qui doit être abandonné gratuitement à l'État à la fin de la concession.
« Le Journal des Chemins de fer établit ensuite que le prix de revient réel, au chemin du Nord, est de 5 cent. 49 par tonne kilométrique; il conclut que les compagnies, en transportant les céréales à 5 centimes, font«n véritable sacrifice (1). »
(I) De* Réformes à opérer dans l'Exploitation des Chemins de fer, page 94. Paris, 1855, Garnier frère?. — S'il était permis à un auteur de s'appeler lui-même en témoignage, nous nous bornerions à indiquer ici le litre de ce livre, que nous aurons ptus d'une fois encore l'occasion de citer dans le cours du présent Manuel. Mais la vérité nous oblige à reconnaître une paternité, qui ne fut d'ailleurs jamais un secret. Le lecteur appréciera.
Pourtant les céréales ne sont ni plus ni moins encombrantes que la houille. Mais il faut grossir la recette brute à tout prix , môme au détriment du produit net.
Veut-on savoir quelle est l'importance du mouvement des combustibles minéraux sur la ligne du Nord : voici les chiffres de l'exercice 1854 :
Tonnes. Produit. Tonnes à 1 kilom. Houille. . . 442,787 2,819,307 7G,G22,063 Coke. ... 151,135 1,4G9,355 39,001,524
Ensemble . 593,922 4,288,722 115,623,587
Les résultats de 1855 sont plus considérables encore : le
tarif s'est abaisse à 3 c. 67 pour la houille , 3 c. 51 pour le coke ; moyenne, 3 c. 59.
Trafic en 1855 :
Tonnes. Produit. Tonnes à I kilom.
Houille. . . 651, G70 4,312,618 117,379,676
Coke. . . . 171,591 1,614,824 46,046,163
Ensemble . 823,261 5,928,442 163,425,839
Nous avons de graves raisons de considérer le chiffre de 5 c. 49 comme étant le vrai prix de revient, indépendamment des raisons alléguées par le rédacteur de l'article précité :
1° Parce que c'est, à 2 millièmes près, le tarif perçu par les lignes du Gard et de la Méditerranée ;
2° Parce que les wagons à charbon de terre s'en retournent à vide, faisant ainsi double parcours pour une seule recelte.
La différence entre ce chiffre et les tarifs appliqués sur la ligne du Nord constitue , sur l'exercice 1854 , un déficit de 2 millions, et sur celui de 1855, de 3 millions, dont profitent les marchands de houille au détriment de la Compagnie.
Et maintenant tirons la conséquence de ce calcul :
D'un côté M. de Rothschild et ses collègues de l'administration du Nord, arbitres des tarifs, en môme temps propriétaires de charbonnages belges on français , circulant sur Ja ligne qu'ils administrent , se trouvent , comme expéditeurs de matières transportables, dans le cas de recevoir leur part des deux ou trois millions de remise qu'ils font si libéra-
lement en une seule année , en leur qualité de directeurs de la compagnie de transport : situation impossible, dont nous ne doutons pas que ne sache triompher leur délicatesse ;
D'autre part, il efet indubitable que leur but a été, en outre, d'écraser la concurrence de la voie navigable, en même temps de faire valoir leur ligne par une augmentation à tout prix du trafic, conséquemment de soutenir artificiellement la hausse des actions : tous motifs qu'une saine morale réprouve, mais que, dans l'état actuel des choses, la conscience publique tolère, et qui ne seront reprochés par personne.
En toute hypothèse , n'est-il pas clair que MM. de Rothschild et consorts ont entre les mains les moyens, ici de bénéficier aux dépens du tiers et du quart, là de jouer à coup sûr, et que s'ils n'en usent pas, c'est pure et gratuite vertu de leur part, pitié pour l'imbécillité publique?
C'est encore M. Mirés qui signale les fraudes suivantes , dans un article intitulé : Conseils aux actionnaires :
« Parfois les administrateurs, ceux des compagnies pauvres surtout, cherchent à prolonger l'illusion produite par un accroissement de recettes obtenu à force de réductions sur les tarifs, en ajournant ou réduisant les dépenses nécessaires pour le bon entretien de la voie et du matériel. Ce système est funeste à la fortune des compagnies. Les ménagères ont coutume de dire qu'un point de reprise fait à propos en épargne neuf plus tard. Cette maxime est tout aussi juste pour l'entretien des chemins de fer que pour celui des vieilles jupes. Un chemin, mal ou insuffisamment entretenu, détruit rapidement le matériel et se détériore lui-même au point d'exiger, au bout de peu d'années, un renouvellement presque complet de ses parties essentielles. Le dommage est plus grand encore pour le matériel roulant. Non-seulement il perd de sa valeur comme capital, mais il cesse de rendre les services pour lesquels il a été construit. Une machine mal entretenue perd de sa puissance motrice ; il ne faut que quelques mois de négligence et d'abandon pour réduire de 50 0/0 son elfet utile : de telle sorte que, pour avoir voulu économiser quelques centaines de francs, on se trouve bientôt dans la nécessité d'employer deux machines au lieu d'une pour obtenir le même résultat.
« La propriété de la compagnie ne subit donc pas seulement une perte considérable sur son capital; mais l'exploitation devient en définitive plus coûteuse, avec ce système de fausse économie,
que si les dépenses d'un entretien complet eussent été faites en temps opportun. »
« Un point important, c'est la clôture définitive du Compte de Capital. Dans beaucoup de compagnies, ce compte est resté ouvert en permanence, bien que rétablissement des chemins de fer qu'elles exploitent soit terminé depuis longtemps. Ce système de comptabilité permet aux administrateurs d'imputer continuellement sur le Compte de Capital toutes les dépenses d'amélioration que les progrès de la science et les développements du trafic font successivement juger nécessaires. On ne se borne même pas là : certaines dépenses d'entretien , qui devraient rester au débit du Compte d'Exploitation, en sont distraites et ajoutées au capital, afin de permettre des distributions de dividendes qui entretiennent la confiance des actionnaires et trompent le public sur la valeur des entreprises. On ne saurait condamner trop sévèrement de pareilles opérations, et réclamer avec trop d'insistance la clôture définitive du Compte de Capital. La facilité avec laquelle les grandes compagnies trouvent de l'argent, au moyen d'emprunts privilégiés dont le service prime le payement de tout intérêt aux actionnaires, est la source du mal (1). »
C'est le cas de toutes les compagnies de chemins de fer sans exception. Le renouvellement des rails et des traverses , sur les lignes d'Orléans et du Nord , est imputé, en tout ou en partie, au Compte de premier Établissement , exécuté à l'aide d'emprunts : parce que sur les Comptes d'Exploitation antérieurs, on n'a pas fait de réserve; parce qu'on a distribué le bénélice brut au lieu du produit net ; parce qu'il fallait pousser à la hausse par de gros dividendes , afin de donner aux fondateurs-écumeurs le moyen de tripler leur mise de fonds.
Nous passons sous silence les intrigues, les fraudes et mystifications de toute espèce qui se pratiquent tant dans les administrations des compagnies, que dans les comptes rendus et la tenue des assemblées elles-mêmes.
« La masse du public, dit la Revue oVÉdimbourg, qui ne jette jamais les yeux sur un journal de cbemin de fer, et qui a soin de
(1) Voir encore, sur le môme sujet, l'ouvrage cité plus haut, Des Réfoimes à opérer dans l'Exploitation des Chemins de fer% pa»lm.
sauter dans les feuilles quotidiennes, le compte rendu des assemblées d'actionnaires, se figure que toutes les iniquités dont elle entend parler de temps à autre sont des exceptions, qui se rattachent aux spéculations fantastiques d'une époque de lièvre, qui passe comme toutes les crises. On se refuse à croire que les grands capitalistes et les personnages influents qui administrent les affaires des compagnies soient capables de s'enrichir indirectement aux dépens de leurs constituants.
Une histoire secrète des compagnies détromperait vite les âmes simples. On apprendrait comment, naguère encore, dans telle compagnie, les directeurs se partagèrent entre eux 15,000 actions nouilles qui se vendaient alors avec prime ; comment ils se servirent des fonds de la compagnie pour payer les à-compte dus sur ces actions, et comment l'un d'eux puisa ainsi dans la caisse commune jusqu'à concurrence de plus de 80,000 livres sterl. (2 millions de francs). On saurait commeut, dans une autre, un demi million sterling se trouvait porté sous des noms fictifs ; comment, dans une troisième, les directeurs achetaient en compte plus d'actions qu'ils n'en avaient émis; comment, dans plusieurs, ils rachetaient pour la compagnie leurs propres actions, se payant euxmêmes avec l'argent des actionnaires. On apprendrait que des directeurs, alors que l'intérêt de l'argent est à un taux élevé, contractent à un taux inférieur des emprunts pour leur propre compte sur les balances flottantes que la compagnie a chez des banquiers; que d'autres encore se payent des salaires supérieurs à ceux qui ont été fixés, dissimulant la différence sous la dénomination de frais divers dans un coin obscur du grand livre. On trouverait que dans certains cas les procurations à l'aide desquelles on a pu enlever des mesures contestées avaient été obtenues au moyen d'exposés inexacts, et qu'il a été fait usage de procurations spéciales pour des affaires autres que celles pour lesquelles
elles ont été données Les directeurs d'une compagnie seraient
convaincus d'avoir fait passer certaines résolutions au moyen d'actions privilégiées mises sous le nom de chefs de station, d'avoir fait compter comme valables des procurations émanées des enfants du secrétaire, trop jeunes pour écrire, etc., etc.
Nous n'avons pas l'honneur de l'invention, comme on peut voir : mais il faut avouer que pour la contrefaçon nous n'avons pas nos pareils.