DE L'INOCULATION
Si l'on veut remonter à l'origine de la petite ve'role , si l'on veut savoir quel est le pays d'où elle est sortie , les causes qui lui ont donne' naissance, on se heurte dans un de'dale d'opinions toutes plus opposées les unes que les autres. Ce qui est pour la petite vérole existe pour le premier moyen qu'on ait trouvé de s'en garantir ; je veux parler de l'inoculation.
Connue et pratiquée en Chine depuis plusieurs siècles , l'inoculation a été abandonnée. Les Chi-
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nois eu accordent la découverte au fils du prince Tching-Siang. Quelques écrivains du siècle dernier et même de ce siècle croient devoir l'inoculation à des femmes, qui, jalouses de conserver leur beauté , allaient au devant du mal pour que le mal fût pour elles moins meurtrier.
Qui a pu leur révéler cette vérité ?
Il a fallu que la coquetterie fût bien grande pour essayer un palliatif qui pouvait présenter de si dangereux résultats. C'est en Géorgie , en Circassie , que cette méthode fut , dit-on , mise en pratique , et l'essai en fut fait sur des femmes esclaves, qui, par leur L naissance, étaient destinées à être vendues, pour orner, par la beauté de leur visage et de leurs formes, les luxurieux sérails des princes de l'Orient.
L'inoculation nous vient-elle de la Chine ou de la Circassie? Nous allons essayer de répondre. La petite vérole a pris naissance dans l'intérieur de l'Afrique en s'avançant vers l'Arabie ; elle s'est répandue en Chine (c'est au moins l'opinion des historiens de la variole). A cette époque , les sciences et les arts étaient cultivés , et , à l'appa-
rition du iléau , chacun s'empressa d'y porter remède ou de le prévenir; de là Y inoculation .
Ce qui doit étonner, c'est que cette pratique ne tarda pas à tomber dans l'oubli ; mais des marchands nomades , qui (ont un trafic honteux de leurs semblables , apprirent des Chinois la manière de se préserver de la petite vérole , et dans leurs voyages en Géorgie , en Circassie , ils essayèrent ce moyeu sur leurs esclaves , et les succès qu'ils obtinrent mirent en faveur la méthode de l'inoculation.
Bientôt , totalement oubliée en Chine , elle fut de nouveau remise en vigueur, et, pour s'assurer de ce fait , il suffit de consulter les mémoires concernant l'histoire , les sciences, arts, etc., des Chinois , mémoires classés et mis en ordre par les Pères de la compagnie de Jésus en mission à Pékin.
Yoilà pourquoi on a donné plusieurs origines à l'inoculation.
Il n'est pas. sans intérêt d'apprendre commeut les Chinois pratiquaient cette opération.
Cet historique n'a pas, il est vrai, une valeur
solue , et si j'ai cru devoir le mettre sous les yeux de rues lecteurs , c'est pour les intéresser. Le Père d'Entrecolles , de la compagnie de Je'sus , nous en donnait les de'tails ci-après (1).
«Pékin , 11 mai 1726.
«Pour parler exactement , dit le Père d'Enfrecolles, il faut nommer l'inoculation semence de la petite vérole ou bien manière de la semer: Ichung-teou [ichung, semer; teoic, la ve'role); ce dernier mot signifie pois à manger. Je croirais assez que les Chinois , en donnant le nom de teou à celte maladie , ont eu égard à la figure de la petite vérole , dont les boutons paraissent sur la peau en forme de petits pois.
« L'art de semer la petite vérole était un secret qu'on ne divulguait pas , ajoute le Père d'Entrecolles. Je n'omis rien pour m'en procurer des connaissances certaines. Outre des présents qu'il fallut faire , on me fit bien promettre que je ne communiquerais point à la Chine ce qu'on ne
(1) Lettres édifiantes.
m'apprenait qu'en faveur de l'Europe. Les trois receltes que je vais rapporter m'ont été communiquées par des médecins du palais. » Yoîci la première, ou du moins, comme les détails sont écrits fort au long , nous n'abuserons pas de la patience du lecteur; nous nous bornerons à en donner une analyse.
« On recueille d'abord les croûtes formées par les pustules de la petite vérole de préférence cliez les plus jeunes enfants , et surtout lorsque la maladie n'a présenté aucun caractère de malignité ; on fait sécher les croûtes , puis on les enferme dans un flacon de cristal ou un vase de porcelaine, dont l'ouverture est fermée à la cire. Sans cette précaution , ajoutait-il , ces croûtes perdraient de leur vertu , qui ne passe pas cent jours. Il faut que l'enfant se porte bien et ait accompli sa première année pour subir cette opération. Si les écailles mises en réserve sont petites, prenez-en quatre ; si elles sont grandes, prenez-en deux; seulement vous y mêlerez le poids d'un grain de musc , en telle sorte que le musc se trouve entre deux écailles. Le tout, mis dans
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du coton , doit être insinué dans le nez , par la narine gauche si c'est un garçon , par la narine droite si c'est une fille. »
Voici pour la première manière ; nous passons à la deuxième et à la troisième.
Elles me semblent si naïves et si originales , que je ne résiste pas au désir de les copier mot à mot.
«Pour réussir dans la manière de semer la petite vérole , il faut choisir les écailles de celle qui est la mieux conditionnée. Les écailles récentes ont besoin d'une préparation pour tempérer leur acrimonie ; voici en quoi elle consiste. On coupe en rouelle la racine de la scorsonère , à laquelle on ajoute un peu de réglisse , qu'on met dans une tasse de porcelaine pleine d'eau chaude. On couvre ensuite cette tasse d'une gaze fine , sur laquelle on tient quelque temps les écailles véroliques exposées à la vapeur bénigne de cette composition , puis on les retire et on les sèche ; alors elles ont le degré de force qui convient. Les
croûtes ramassées depuis un mois ou davantage n'ont pas besoin de cette préparation ; il suffit de les tempérer par la douce transpiration d'un homme plein de santé, qui les porte sur lui quelque temps avant qu'on en fasse usage.
«On observera que les croûtes prises sur le tronc du corps , soit sur la poitrine , soit sur le dos, etc., sont les meilleures, et qu'il faut se donner garde d'employer celles que l'on trouve sur la tête , sur le visage , sur les pieds et sur les mains.
«Quand on veut semer à sec la petite vérole , il faut prendre le cocon d'un ver à soie et y mettre la quantité d'écaillés nécessaires , puis l'insinuer dans le nez , du côté gauche si c'est un garçon , et du côté droit si c'est une fille ; on ne l'y laissera que trois heures. Il y a une autre manière , c'est de faire de ces croûtes, pulvérisées et mêlées avec un peu d'eau tiède , une mixtion épaisse ; on enferme cette pâte dans une enveloppe de coton bien délié , qu'on insinue dans le nez de l'enfant , en l'y laissant six heures. La fièvre ne sera pas longtemps à venir, et , au sixième jour,
on verra les marques de la petite ve'role , les boutons se sécheront et tomberont au bout de douze jours. Pour délayer dans l'eau ces croûtes, il faut se servir d'un bâton fait de bois de mûrier.
« Il y a six occasions où il ne faut point semer la petite vérole.
al Si l'enfant n'a pas encore un an accompli.
« 2° Si c'est un jeune homme qui ait atteint sa seizième année.
« 3° Si ce sujet a au dehors quelque maladie.
«4° S'il a au dedans quelque indisposition.
a 5° Pendant l'été et dans les grandes chaleurs, lorsque la semence n'est pas bien conditionnée. Au reste , dans cette petite vérole venue par artifice, il faut employer les mêmes remèdes que dans la petite vérole naturelle. »
Ces précautions et cette espèce de raffinement qu'on trouve dans cette deuxième recette font assez voir que la méthode de semer la petite vérole n'est pas une invention si nouvelle à la Chine, puisqu'on y a ainsi réfléchi et qu'on a songé à la perfectionner en plusieurs manières
«Enfin la troisième , dit le Père d'Entrecolles. m'a plus coûte' à obtenir ; on me l'a donnée en forme de petit livre manuscrit. Le titre porte Tchung-tequ /.an/a, c'est-à-dire Règles à observer en semant la petite vérole.
« 1° Il faut que l'enfant à qui on veut procurer la petite ve'role soit sain , robuste, et exempt de toute maladie.
« 2° On s'assurera si la suture sin muen est parfaitement réussie et formée. C'est pourquoi on ne doit guère procurer la petite vérole qu'aux enfants qui ont trois ans , et c'est une expérience qu'ilne faut plus faire quand ils en ont plus de sept.
« 3° Il faut que l'enfant soit exempt d'infirmités internes et habituelles , qu'il n'ait nulle part, sur le corps , ni gale, niapostume, ni dartre., non pas même de légères ébullitions de sang , enfin que son ventre ne soit pas trop libre.
« 4° Il faut s'abstenir de semer la petite vérole lorsque l'enfant regarde souvent du coin de l'œil, comme s'il était louche, lorsqu'il a l'oreille dure, bien plus s'il était sourd , lorsqu'il a le nez bouché ou qu'il n'urine que difficilement.
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« 5° Ce serait une tentative inutile , si l'enfant avait de grands yeux de'pourvus de la caroncule qui est située au coin de l'œil , ou s'il avait l'hircus en forme de pointe , et non pas arrondi, comme l'ont le commun des hommes.
«6° La saison des grandes chaleurs ou des froids excessifs serait contraire à cette opération, de même que s'il régnait des maladies , ou si le ciel était irrégulier, et qu'il fût trop sec , trop humide , trop couvert.
«Quand on aura remarqué que l'enfant a les dispositions nécessaires , il faut le préparer par une potion propre à dissiper la malignité ou à purifier le sang et les humeurs du corps ; ce ne sera que dix ou onze jours après ce remède qu'on entreprendra de semer la petite vérole. Telle est la composition du remède : on prendra des pois rouges , des pois noirs , des pois verts, et de la réglisse concassée et brisée , le poids d'une once de chaque ingrédient ; on réduira le tout en une poudre très-fine qu'on mettra dans un tuyau de bambou dont on enlèvera la peau , en laissant le nœud qui est à chaque extrémité. On remplira ce
tuyau de la poussière médicinale , puis on fermera les deux ouvertures avec des coins de bois de sapin , sur quoi on étendra une épaisse couche de cire , afin qu'il ne reste ni fente ni ouverture aux deux extrémités du bambou. Tout étant ainsi disposé pendant l'hiver, on suspendra ce tuyau dans un mao-cang, d'où on ne le tirera qu'après un ou deux mois. Après en avoir nettoyé les dehors , on ajoutera à cette mixtion , qui sera séchée à l'ombre , sur une once de cette poudre , 3 mas de feuilles de la fleur de moei-tse (c'est , je crois , un abricotier sauvage qui fleurit durant l'hiver ; il y en a qui n'ont que des fleurs). On ne ramassera pas avec les doigts ces feuilles qu'on trouvera tombées sur la neige , mais on les percera avec une aiguille , on les mettra sur du papier, et on les exposera à la chaleur d'un feu clair pour les sécher entièrement ; enfin on réduira ces feuilles en une poudre très-fine , qu'on mêlera avec l'autre poudre , et qu'on emploiera de la manière suivante : La prise sera d'un mas ou d'un demi-mas , à proportion de l'âge de l'enfant; on délayera cette poudre dans une portion