DE LA VARIOLE
De toutes les maladies qui affectent l'espèce humaine , la variole est sans contredit la plus redoutable et la plus meurtrière ; et cependant on semble rire de ses attaques , on me'prise son préservatif, ou du moins on a recours à lui lorsqu'il n'est plus temps, c'est-à-dire quand le fle'au est venu nous arracher nos femmes, nos enfants, nos parents, nos amis, enfin ceux qui sont l'objet de nos plus chères affections.
La variole e'tait , dit-on , connue en Chine il y
a plus de trois mille ans ; mais c'est vers le 8 e siècle seulement qu'elle nous fut importée.
Au 15 e , Christophe Colomb la porta en Amérique.
Son foyer, dit Sacco, est dans les déserts intérieurs de l'Arabie. Elle passa , ajoute-t-il , avec les mahométans , en Palestine , puis parcourut la Perse , la Syrie , l'Egypte , suivit tout le littoral de l'Afrique , et enfin parut en Europe.
La première mention qui en fut faite par Aaron, prclre d'Alexandrie , date du 6 e siècle de l'ère chrétienne. Peu après , Grégoire de Tours , dans son Histoire des Francs, rapporte qu'en l'an 570, il se déclara en France une peste à boutonsqui couvraient presque tout le corps. Cette maladie était accompagnée d'une forte fièvre ; si bien que ceux qu'elle attaquait devenaient aveugles , borgnes , et qu'enfin le plus grand nombre en mourait.
Grégoire de Tours , ainsi que Vély, racontent à ce sujet que la femme de Contran, duc d'Orléans, en fut atteinte , et que s'étant vue , elle devint si furieuse , qu'elle fit promettre à son époux de faire mourir ses deux médecins, Nicolas et Donat,
si elle en mourait. Elle succomba en effet, et, malgré les raisonnements de ces médecins , qui démontrèrent que cette peste était une maladie nouvelle, inconnue, qu'Hippocrate et Galien n'en avaient pas parlé , ils lurent néanmoins sacrifiés et enterrés vivants, dit Chantreau , avec la reine. Vers la même époque , ajoute cet historié n Soissons fut ravagé par cette épidémie.
Chilpéric prit la variole et guérit ; les deux enfants qu'il avait eus avec Frédégonde , moins heureux , succombèrent à la violence du fléau. Frédégonde, furieuse , s'en prit à Clovis , fils du premier lit de son royal époux ; elle l'accusa d'avoir empoisonné; ses deux enfants et le fit poignarder.
La variolea reçu différents noms : les Allemands l'appelèrent poekens, les Anglais small-pox; les Italiens variulo, vajula; les Espagnols la viruelas. Dans le midi de la France , ou la nomma picote , nom qu'elle y porte encore, surtout dans le Languedoc ; enfin , vers le 14° siècle , Guy de Chauliac l'appela variole. Quelques auteurs font dériver son nom du mot vari, dont les Latins se
18 MANUEL DU VAMNATEUR
servaient pour désigner les taches de la couperose; enfin d'autres prétendent que c'est un mot nouveau formé par analogie , ce dont nous avons fait petite vérole, et dans ces derniers temps variole. Malgré les nombreux travaux auxquels cette maladie a donné lieu , son origine est encore enveloppée dans les ténèbres de l'histoire des temps passés.
Les auteurs grecs et latins gardent un silence absolu sur cette affection. Est-ce parce qu'ils ne la connaissaient pas ? Est-ce parce que , modifiée dans sa nature et ses effets soit par le climat ou la rareté et les difficultés des communications internationales , ou plutôt par le peu d'étendue des villes, qui ne permettait pas une grande agglomération de population ? est-ce modifiée par ces causes, disons-nous, que la variole ait revêtu d'autres formes, qui l'auraient fait confondre avec d'autres maladies de même nature et lui auraient fait donner un autre nom? Nous serions assez porté à admettre cette manière de voir, en ce qu'il est peu probable pour nous que cette affection si terrible soit née tout à coup et ait persisté
à s'étendre sur toute la surface du globe, à exercer ses affreux ravages, sans que ni élément, ni saison, ni sexe , ni âge , ni genre de vie , ni précautions sanitaires générales ou particulières , puissent mettre à l'abri de ses atteintes non-seulement les habitants d'une localité, mais encore les individus isolés. Nous nous appuyons encore sur ce que les auteurs ne signalent sa présence dans un pays qu'à la suite d'une grande guerre ou de communications de peuple à peuple, de nation à nation.
Rhazès ne signale sa présence en Egypte qu'à la suite de l'armée des Sarrasins , en 640 , bien qu'elle dût passer de ce pays dans l'Arabie. Les auteurs des 11 e et 12 e siècles l'ont vue dans le nord de l'Europe, à la suite du retour des croisés dans leur pays; et cependant les Arabes l'avaient déjà apportée en Europe dans le 8 e siècle.
Quelle que soit l'opinion desauteurs à cet égard, presque tous s'accordent à donner l'Ethiopie pour berceau à la variole ; de là elle serait passée en Egypte et en Arabie , où , suivant Meutd , elle se serait montrée vers l'an 572, année de la naissance de Mahomet. Marchant à la suite des Sar-
20 MANUEL DU VACCINATfcUR
rasins, elle aurait successivement envahi la Syrie, la Mésopotamie, la Perse, la Cilicie, toute l'Asie enfin.
Vers le 8 e siècle, les Arabes ayant tourné leurs armes vers l'Europe , l'Espagne , la Sicile et la première Narbonnaise, furent successivement atteintes du fléau , qui s'étendit ensuite de proche en proche vers tout le Nord, où il exerça ses ravages, surtout vers le 11 e siècle, époque où les croisades établirent des communications plus suivies et plus fréquentes entre les peuples de ces contrées.
Aucun ouvrage, aucun monument, ne peut indiquer si la variole existait dans le Nouveau Monde avant l'expédition des Espagnols. On attribue , comme nous l'avons dit plus haut , à Christophe Colomb son introduction en Amérique ; cependant, en 1517 , elle se déclara à Saint- Domingue , et y détruisit presque la totalité de la population indigène. En 1520, un nègre, au service des Espagnols , la communiqua aux Indiens du continent américain , et elle se déclara avec une intensité telle que très-peu d'habitants de cette contrée y survécurent.
Avant la précieuse découverte du vaccin , la mortalité occasionnée par la variole était effrayante. En consultant les tables chronologiques dressées par Monro, par les Odier, de Genève, les Duvillard , on trouve pour Londres , dans un espace de cent ans , 193,432 morts varioleux sur 2,538,450 morts, c'est-à-dire t sur 14. Pour Genève, on a, sur 76,050 morts, 3,972 delà petite vérole, c'est-à-dire 1 sur 20. Pour Edimbourg , dans l'espace de dix-neuf ans seulement , on a , sur 24,322 morts , 2,441 varioleux , c'està-dire 1 sur 6. Enfin , à La Haye, sur 18,671 morts dans l'espace de quatorze ans , la variole en a emporté 1455 . c'est-à-dire 1 sur 13. Nous donnons ce résultat non pas comme certain , mais comme aussi approximatif que possible.
En 1723, dit Voltaire, 20,000 personnes moururent de la petite vérole à Paris ; en 1768, 16,000 à Naples. En Chine , le nombre est incalculable (Clarck).
Le baron Dimsdale nous assure qu'il en meurt en Russie plus de 200,000 par an..
Ces faits , pris au hasard, ne prouvent-ils pas
que la variole détruit à elle seule au moins le dixième de la population, et si on pouvait joindre à ce tableau celui des personnes chez lesquelles la variole a laissé des infirmités pénibles, quelquefois repoussantes , celles qu'elle rend infirmes ou estropiées pour le reste de leurs jours , celles qu'elle défigure , on serait à juste titre effrayé du petit nombre de ceux qui ne payaient pas leur tribut à la variole, avant la découverte de Jenner.
Notre but n'étant pas de faire ici un traité de la variole , nous nous contenterons seulement de tracer un tableau rapide de cette affection.
La variole est une maladie exanthématique, qui se montre à la peau et qui détermine un plus ou moins grand nombre de boutons. Elle est accompagnée de fièvre ; elle est épidémique et éminemment contagieuse. On la divise en quatre périodes : l'incubation , l'invasion , la suppuration , et la dessiccation.
Elle est sporadique , a dit Pinel , et cette opinion est encore en faveur de nos jours.
On ne sait pas comment se comportent les ma
ladies épidémiques et contagieuses ni de quelle manière elles communiquent leur germe, comment le germe se développe , à quelle cause on doit attribuer sa transmission plus ou moins facile, et surtout à quelles causes on doit attribuer le relard ou la pre'cipitation de son développement.
Je ne citerai ici qu'un exemple. En 1831 , le choléra ravagea la capitale ; quelques mois après son invasion , tout avait disparu : pourquoi cet arrêt, tant qu'il y a des hommes t" pourquoi aussi, quelques années plus tard , a-t-on vu à la Charité , à la Pitié et à Saint-Louis , des cas de choléra bien observés et non contestés '(
Ces cas, sporadiques parle fait, ne prouvent-ils pas que le germe reçu pendant l'invasion de l'épidémie ne s'est développé que quelques années après ?
Alibert nous apprend qu'un ancien consul à Alep a contracté à Paris , après vingt années de séjour, le bouton d'Alep, duquel il est mort. Enfin, lorsque dans une ville , dans une commune , il éclate une épidémie de petite vérole , comment s'est-elle déclarée i J Ne serait-on pas porté à croire
24 MANUEL DU VACUNATEUR
que pendant une épidémie tous les individus qui vivent dans la constitution épidéuiique recèlent le germe du mal ; mais que l'économie , peu disposée à ce moment à donner naissance au développement de la maladie, attend que les conditions nécessaires se trouvent réunies pour frapper mortellement le sujet qui en a pris le germe.
On a reconnu deux espèces de varioles : l'une, variole bénigne ou discrète; l'autre, variole maligne ou confluente. Dans la variole discrète , les accidents, peu marqués du reste, suivent en général une marche régulière et prompte ; du neuvième au onzième jour, la maladie est terminée. Dans la variole confluente au contraire, les phénomènes se déclarent avec une grande intensité; l'état de malaise qui précède dure plus longtemps.