CHAPITRE III
SÉPULTURES CHRÉTIENNES
Article 1 .
Cimetières, cercueils, et croix funéraires.
Cimetières. — Il est souvent difficile de distinguer les cimetières gallo-romains d’avec les cimetières mérovingiens ; il est surtout difficile de déterminer l’âge des diverses sépultures qu’ils renferment, attendu que les inhumations s’y sont quelquefois succédé sans interruption, pendant un laps de temps considérable, et que les cercueils ont toujours à peu près conservé la même forme. L’orientation des cercueils de l’ouest à l’est paraît être un caractère distinctif des cimetières chrétiens. Plusieurs de ces enclos funéraires étaient d’une immense étendue, parce qu’ils servaient ordinairement à plusieurs localités. Ces cimetières étaient situés tantôt près de l’église et tantôt en dehors des villes. A partir du vme siècle, les personnages de distinction purent être inhumés dans l’atrium des églises, sous le porche et le narthex : l’intérieur des églises fut longtemps réservé, d’une manière exclusive, aux princes, aux évêques et aux abbés.
Cercueils. — Les cercueils en pierre antérieurs au xie siècle ont la forme de coffres plus étroits vers les pieds
288 MOYEN AGE ET RENAISSANCE
que vers la tête. 11 n’est guère possible de les distinguer des cercueils gallo-romains, quand des faits historiques, l’orientation, la tradition et surtout la présence d’armes, de médailles ou d’autres objets ne viennent point fixer l’incertitude. Du xie au xvie siècle, l’intérieur présente quelquefois une ouverture circulaire pour recevoir la tête. On
trouve dans plusieurs de ces cercueils, dont le couvercle est tantôt plat et tantôt prismatique, de petits vases grossiers où l’on mettait de l’eau bénite et des charbons destinés à brûler de l’encens : ces derniers sont percés de trous pour donner de l’air au charbon allumé. Cet usage a persisté dans quelques endroits jusqu’au xvme siècle.
Croix de cimetières. — Les croix de cimetières anté-
SÉPULTURES CHRÉTIENNES
rieures au xve siècle sont très-rares. Celle de Gresy (Calvados), qui remonte au xne siècle, se compose d’une croix grecque supportée par quatre colonnes groupées en faisceau ; celle de Jouarre est du xuie siècle. Depuis cette époque jusqu’à la Renaissance, il arrive souvent qu’une face de la croix représente le Sauveur mourant, et l’autre, Jésus enfant dans les bras de sa mère. C’est surtout en Bretagne que les croix funéraires offrent des groupes de personnages assez compliqués.
Article 2.
Fanaux et chapelles sépulcrales.
Fanaux. — On voit, dans certains cimetières (1), des
Fanal (le Fénioux.
édicules nommées fanaux , lampiers ou lanternes des morts ,
(I) A Ciron (Indre), à Fénioux (Charente-Inférieure), à Parigné-
MOYEN AGE ET RENAISSANCE
ayant la forme d’une tourelle ou d’un pilier terminé par un lanternon de pierre, dont les ouvertures regardent les quatre points cardinaux. Ces colonnes, cylindriques ou carrées, sont ordinairement flanquées de colonnettes engagées et surmontées d’une croix. Un flambeau nocturne était allumé dans la lanterne, pour convier les fidèles à prier pour les morts. Presque tous les fanaux avaient à leur base un autel orienté, où se disait probablement la messe d’inhumation.
Chapelles sépulcrales. — Elles avaient la même destination que les colonnes creuses et pouvaient, en outre, servir à diverses cérémonies mortuaires. Elles ont ordinairement la forme d’une tour circulaire à plusieurs étages, dont le toit est surmonté d’un fanal; elles étaient souvent dédiées à saint Michel, parce que cet archange tient le premier rôle dans le pèsement des âmes, au jugement der-
nier. La chapelle des morts de Montmorillon, qui date du
l’Évêque (Sarthe), à Felletin (Creuse), à Mauriac et Falgoux (Cantal), etc.
SÉPULTURES CHRÉTIENNES. 291
xii® siècle, est remarquable par la bizarrerie de ses sculptures. Nous donnons le dessin de celle de Fontevrault (xme siècle). Ces chapelles servaient quelquefois de charniers. On donne le nom de reliquaires , en Bretagne, à des édicules attenantes aux cimetières et où l’on dépose les ossements des morts qui ont été déterrés. Ces constructions ne paraissent point remonter au delà du xvie siècle. Dans d’autres provinces, certaines cryptes ont reçu la même destination.
Tombeaux.
Les tombeaux qu’on a désignés sous le nom d 'apparents, pour les distinguer des simples cercueils en pierre, en plomb ou en bois déposés dans la terre, ont toujours été plus rares que ces derniers. Ils s’élèvent sur la dépouille mortelle des personnages notables dans les églises, les cryptes, les cloîtres et les cimetières ; ils sont tantôt isolés et tantôt placés sous des arcades pratiquées dans l’épaisseur des murs. Ce n’est guère que dans le Midi qu’on en \
Tombeau de Jouarre.
trouve d’antérieurs au xe siècle. Ces derniers sont en marbre, ornés de bas-reliefs et de figures emblématiques, inspirées quelquefois par les traditions païennes; plusieurs portent le monogramme du Christ et sont couverts de
MOYEN AGE ET RENAISSANCE
cannelure en spirales. Us affectent à peu près la même forme que les sarcophages romains. Le couvercle offre quelquefois la disposition d’un toit à double égout. Ceux dont le diamètre est égal des deux côtés doivent être considérés comme antérieurs au ve siècle. Le plus grand nombre de ces tombeaux étaient sans aucune espèce d’or-
Tombeau arqué.
nements et se plaçaient, sous des arcs semi-circulaires, dans les murs des cryptes et des églises. Une tablette de marbre, incrustée dans l’épaisseur du mur voisin, indiquait le nom et l’àge du défunt.
La décoration des tombeaux quadrilatères des xie et xue siècles accuse l’influence du style byzantin. Us reposent sur de courtes colonnes cylindriques ou sur un soubassement en pierre. Leur couvercle, plat ou de forme
Tombeau de la reine Adélaïde, à Saint-Jean-aux-Bois (xue siècle).
prismatique, est plus souvent uni que couvert de sçulp-
SÉPULTURES CHRÉTIENNES. 295
lures; ils commencent à être décorés de la statue couchée du défunt. Cet usage devient général au xme siècle, où l’on voit disparaître les couvercles à double pente. L’ornemen-
Tombeau de Godefroy d’Arnsberg, à Cologne (xive siècle).
tation architecturale se modifie au xive siècle; les arcades, ornées de moulures, qui recouvrent les tombeaux engagés dans les murs, sont surmontées d’un gable et flanquées de contre-forts. Les détails architectoniques se compliquent encore aux deux siècles suivants. Ce n’est qu’au xvie siècle qu’on commença à figurer l’image du défunt à genoux et
Tombeau, de Philibert le Beau, à Brou (xvie siècle).
les mains jointes; la figure du défunt est quelquefois reproduite dans le soubassement, mais sous les traits décolorés de la mort. Le style classique prévalut entièrement, au commencement du xvue siècle; la manie de l’allégorie dépare les plus beaux tombeaux de cette époque.
Nous citerons, parmi les plus anciens tombeaux, ceux de la crypte de Jouarre (Seine-et-Marne) ; de l’église des Carmes, à Clermont; de la crypte de Saint-Gervais, à Rouen; des musées de Bordeaux, Arles et Marseille; et
Tombeau de Longueville, au Louvre (xvue siècle).
parmi les plus remarquables sous le rapport de l’art, ceux des cathédrales de Bourges, Amiens, Rouen, Nantes, le Mans et Bayeux ; des églises de Saint-Denis, et de Folleville (Somme); et ceux des musées du Louvre, de Dijon et de Lyon.
Article 4.
Pierres tumulaires.
On donne le nom de pierres tumulaires ou tombales aux dalles unies ou ornées de moulures peu saillantes qui
SÉPULTURES CHRÉTIENNES
recpuvrent, dans les églises, les cercueils placés sous le pavé. On en connaît fort peu qui soient antérieures au xme siècle. A cette époque, l’image du défunt, gravée au trait sur la pierre, est accompagnée de divers emblèmes, de symboles, de figures d’anges et de saints, et d’une inscription, ordinairement en latin, qui forme la bordure de la dalle; les lettres, gravées en creux, étaient souvent enduites d’un ciment noir ou rouge qui les rendait plus apparentes. Outre cette épitaphe, indiquant le nom et les titres du personnage et terminée par une prière simple et
Étienne de Sens (Cathédrale de Rouen, xm' siècle).
naïve, on voit quelquefois une autre inscription, empruntée à l’Ecriture sainte et gravée autour de la tête du défunt, L’architecture figurée des pierres tombales du xive siècle subit les mêmes modifications que le style des églises. Un dais se dessine au-dessus de la tête du défunt, qui est revêtu des attributs de sa profession. Les inscriptions ne subissent pas de modifications sensibles ; la langue vulgaire est usitée en même temps que la langue latine, et quelquefois sur la même pierre. Sur les bords du Rhin, on voit des pierres tumulaires dont les figures sont taillées en demi-relief. L’ornementation se complique, au xve siècle ; les titres honorifiques se multiplient. Quelquefois, les
MOYEN AGE ET RENAISSANCE
mains, les pieds et la tête, en marbre ou en cuivre, étaient incrustés dans la pierre. On ne remarque plus dans la largeur de la pierre la diminution vers les pieds, qui avait presque toujours lieu au xme siècle. La langue française devient d’un usage beaucoup plus fréquent, et les lettres onciales sont remplacées par les caractères gothiques. La langue française fut définitivement préférée à la langue latine, au xvie siècle. Des titres honorifiques accompagnent toujours le nom du défunt, qu’on désigne plus fréquemment qu’autrefois sous son nom de famille. Le nom des femmes est précédé du titre de demoiselle ; celui des laïques, de celui de noble homme , sage maître, bonne personne , etc. ; celui des ecclésiastiques est toujours précédé de la formule : Cy gist vénérable homme et discrète personne , messire ou maître... Quand le style de la Renaissance eut remplacé l’ornementation élégante et minutieuse du commencement du xvie siècle, les grandes figures disparaissent pour faire place aux armoiries, aux allégories, aux détails légers et frivoles, et aux longues et prétentieuses épitaphes, j Au xviie siècle, ces panégyriques lapidaires sont quelque- j fois encadrés dans des médaillons ovales; les dalles en pierre ou en marbre noir portent le nom du sculpteur ou du maçon qui les a façonnées.
BIBLIOGRAPHIE
Gaumont (de). Cours d’antiquités monumentales, l. 6; J 841 ; in-8. Dufour (Charles). Description de la pierre tumulaire du chevalier Robert de Bouberch. Amiens, 1850; in-8.
Franzenius. Commentatio de funeribus veterum chrislianorum. 1709; in-8.
Gilbert. Description historique de l’église royale de Saint - Denys. Paris, 1815; in-12.
Legrand d’Aussy. Les sépultures nationales; Mémoire lu à l’Institut , le 1 ventôse an vu.
SÉPULTURES CHRÉTIENNES
Lenoir (Alexandre). Musée des monuments français. 1822; in-4. Magne (l’abbé). Mémoire sur les pierres tombales de la cathédrale de Noyon. 1844; in-8.
Millin. Antiquités nationales. 1800 ; in-4.
Montfaucon. Monuments de la monarchie françoise. Paris, 1729; in-folio.
Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Recherches sur la manière d’inhumer des anciens, à l’occasion des tombeaux de Civeaux, en Poitou, par le révérend père R., de la compagnie de Jésus. Poitiers, 1738; in-12.