SYPHILIS TERTIAIRE DE LA LANGUE
La langue peut présenter la gomme sijphili tique de type normal, grosse comme une noisette, dure, peu douloureuse, puis ulcérée et éliminant, par un cratère en croissant, un bourbillon sphacélé jaune. Svmptôme négatif important, cette lésion ne s'accompagne d'aucune adénopathie. Habituellement la syphilis tertiaire de la langue c'est la glossite scléreuse, qui est Tune des manifestations les plus fréquentes et les plus spéciales de la maladie. La langue est beaucoup augmentée de volume et très déformée comme par des boursouflures irrégulières. Elle est en outre coupée de plis longitudinaux profonds, souvent exulcérés, bordés de rhagadcs. Enhn, la langue est parsemée decicatrices blanches, irrégulières, capricieuscmcntdisposées, côtoyant souvent des ulcérations en voie de cicatrisation et dont la cicatrice s'ajoutera aux cicatrices existantes.
Les bosses irrégulières dont la langue est parsemée sont des noyaux gommeux, durs, le plus souvent allongés dans le sens de la langue, quelquefois séparés les uns des auti'es par des cicatrices. Ils n'évoluent pas comme des gommes, par ramollissement et ulcération, et gardent leur dureté toujours.
Les plis résultent de l'augmentation de volume de la langue. Ils se forment ici comme dans la macroglossie congénitale, mais peu à peu, à mesure que le volume total de la langue augmente. Ils sont très souvent bordés d'exulcérations, ou bien le fond du pli est fissuraire.
Les exulcérations, rarement profondes et pourtant tenaces, précèdent les cicatrices et les causent. Ces cicatrices en bandes d'un gris blanchâtre, brident la langue et esquissent à sa surface une sorte de lobulation. Souvent une ulcération se continue par une cicatrice et réciproquement, [/ensemble de ces lésions est tout à fait caractéristique. Rien ne peut le simuler. Ce sont des lésions des plus chroniques, que les traitements ordinaires améliorent et ne guérissent pas. Elles durent 6, 8, 10 ans et davantage. Il est seulement probable, mais non
LAAGUE. 55
pas certain, qu'elles ne sont pas contagieuses. Elles sont plus fréquentes chez riiomme que chez la femme, et souvent plus tenaces chez l'homme qui fume.
Contre elles il faut ivunir les traitements externes et internes. Externes : bains de bouche à l'eau alcaline, eau de Saint-Christau, etc. Mais surtout attouchements répétés des fissures, des rhagades, des ulcérations avec un pinceau mouillé de :
Acide chroniique 1 gramme.
Eau distillée 5 grammes.
Le médecin peut même toucher les lésions avec un pinceau humide roulé dans des cristaux d'acide chromique. Le soulagement qui en résulte est presque immédiat.
Le traitement interne doit être des plus actifs. Laisser de cùlé les pilules, frictions, etc., et recourir de suite aux piqûres, soit de :
Calomel 4 centigrammes.
Huile d'amandes douces fraîches .... i centimètre cube.
Stériliser. Agiter longuement avant de s'en servir.
et on les répétera chaque semaine alternativement dans chaque fesse; ou bien d'huile grise au 1/40% 8 centigrammes, deux fois la semaine; ou de :
Tiiiodure d'hydrargyre '2 centigrannues.
Eau distillée 1 centimètre cube.
lodure de sodium. . . (J. S. pour dissoudre.
tous les jours.
Le traitement sera poursuivi longuement, le malade étant surveillé pour prévenir tout accident, et arrêter le traitement en cas de sursaturation (hydrargyries de toute forme, stomatite, etc.). Mais le malade doit savoir que c'est là une des localisations les plus tenaces de la maladie, et le médecin une de celles qui doivent ôti'e attaquées avec le traitement le plus intensif. La gomme de la langue au contraire cède aisément au traitement antisyphilitique.
LEUCOPLASIE SYPHILITIQUE
Elle accompagne souvent les lésions précédentes et évolue souvent sur une langue que laglossite scléreuse a labourée au préalable. Dans ce cas le diagnostic est certain. En d'au très, la leucoplasie prend le pas
54 DERMATOLOGIE TOPOGRAPIIIOUE.
SU!' loiile autre lésion, el lessemblo cxtiêinemenl à la loiicoplasio non syphilitique décrite p. 42.
Sous réserve, car il y a des cas ambigus, la leucoplasie syphilitique a poui' caractères : sa localisation exclusive à la langue, sans lésions lencoplasiques des gencives, des joues, des lèvres. Ordinairement le placard d'iiyperkératose est diffus, ses bords sont reconnaissables, mais non pas limités comme au trait ainsi qu'on le voit dans la leucoplasie essentielle. Ordinairement la leucoplasie syphilitique évolue sur uu fond de sclérose sous-jacent perceptible à la palpalion. EnOn il est rare qu'elle ne s'accompagne pas au moins accessoirement de lésions de glossite scléreuse. La durée de cette lésion est illimitée. Une fois faite elle est permanente. L'épithélioma, sans être de règle, vient la compliquer quelquefois. L'action du traitement local est à peu près nulle. Le traitement général est celui de la glossite scléi'euse (|ue nous Tenons d'étudier (p. 55).
GLOSSITE DENTAIRE
lly a une glossite dentaire. Elle survient lorsque la langue est chroni- (juement irritéepardesdentsmal plantées, vieillies, déjetées, saillantes en dedans, tranchantes des l)ords, ou pointues, surtout lorsque les soins de bouche vulgaiies sont négligés, que les dents déchaussées sont couvertes de tartre et que les gencives sont suppurantes, surtout entin quand la profession du sujet l'oblige à pailer continûment. On voit alors la langue gonllée, douloureuse et de bords épaissis, porter l'empreinte des dents existantes et marquer pai' des saillies cnrrées la place des dents ([ui manquent.
La glossite dentaire simple n'est pas grave, il suffit de suj)primer sa cause pour la faire disparaître. Il faut conseiller Eavulsion des dents irréparables ou déjetées, le nettoyage du tartre dentaire et l'antisepsie des gencives avec des applications quotidiennes de
Alcool à GO" I ~ oA
Teinture de coclilcaria j
Teinture d'iode 10 —
ULCÉRATIONS TR AU iVl ATIOUES
Il y a des cas plus graves. C'est quand une dent cassée en éclat, en biseau, et devenue pointue on tranchante, a agi sur un même point de
LANGUE. ôà
la langue juscju à y déteriaiiier une ulcération eliioni(|ue ()lus ou moins profonde, (le bords callenx et quelqnefois végétants. Ces lésions, étant donné leur cause, siègent toujours sur les bords de la buigue. Kn outre un examen attentif montre toujours en regard de la lésion la dent qui la détermine.
Dans ce cas, pas de diagnostic et d'intervention hâtive. Supprimer la dent, cause de tout le mal. faire pratiquer des bains de bouche (eau de Saint-Christau) et des applications émollientes : eau de guimauve. Attendre ô semaines. Ordinairement la lésion sera transformée. Attendre encore, avec les mêmes pansements. Finalement il ne restera qu'une cicatrice blanche mince dont Tinduration disparaîtra peu à peu.
Bien savoir toutefois qu'une lésion trauma tique de ce genre peut être le point de départ d'un épithélioma et ne pas attendre indéfiniment si rulcération persiste ou s'aggrave après l'avulsion de la dent traumatisante. Dans ces cas, faire une biopsie qui dictera l'iidervcntion.
TUBERCULOSE LINGUALE
Je ne l'ai jamais vue que chez des tuberculeux avérés ou dont les sommets étaient pour le moins suspects, plus souvent chez des phtisi- ({ues en émaciation.
L'ulcère tuberculeux peut exister au voile du palais (p. 77). à la langue (fig. 2'2) ou à la face interne des lèvres (p. 91) avec ses mêmes caractères. C'est une ulcération creuse, à bords taillés à pic et déchiquetés, comme une crevasse dans un glacier.
En écartant ces bords qui sont à peine entrouverts, on découvre à 1.
"1 ou 5 millimètres de profondeur un fond ulcéreux jaune pointillé de rouge orange, saignant facilement et dont l'exploration est toujours très douloureuse.
L'un des bords de l'ulcère, ou les deux bords, sont calleux, hyperkérato-
siques, semés de points rouges cerclés de jaune. (Juelquefois un petit ulcère existe à cUé du grand.
Le bord de l'ulcère tuberculeux est quelquefois une masse gommeuse
Fig. 22. — Tuberculose Tinguale. (Malade de E. Desnier. Musée de l'hôpital Sainl- Louis, 11° 544.)
56 DERMATOLOGIE TUPOGRAPIllQUE.
dure, ronde, saillante; ou bien le fond même de rulcéralion repose sur une nappe ou une niasse gommeuse. Le diagnostic microscopique €st presque toujours très facile. 11 suffit d'examiner une trace du tissu nécrosé du fond de l'ulcère par les méthodes ordinaires. Le bacille de Koch y fourmille.
L'évolution de cet ulcère est chronique, progressive. Peut-être la thérapeutique externe le guérirait-elle, mais les malades meurent de leur tuberculose pulmonaire comme les tuberculeux atteints de tuberculose pharyngée ou laryngée. Ce sont presque toujours des tuberculoses qui ne guérissent pas. Le traitement local consiste en attouchements quotidiens avec l'acide lactique pur ou en solutions concentrées, avec le chlorure de zinc au 1/15, au 1/20, etc. Cette affection est relativement assez rare pour qu'on ne puisse encore parler à son sujet des résultats de la radiothérapie.
ÉPITHÉLIOMA
Le traitement de l'épithélioma lingual relève à peine du dermatologiste et pourtant c'est ordinairement le dermatologiste qui est d'abord consulté, tant le niidade, en ces questions, a peur du chirurgien. L'épithélioma de la langue est l'arement ulcéreux, il est ordinairement hypertrophique.
Il est primitif ou secomlaire, très souvent secondaire à une leucoplasie essentielle, à uneglossitescléreuse syphilitique, à une ulcération dentaire chronique, etc. 11 naît à l'âge ordinaire des cancers, 50 ans. souvent chez des gens plus jeunes, plus souvent chez l'homme.
Ordinairement c'est une tumeur mamelonnaire, très irrégulière, plus largeà la base qu'au sommet, de figuration contournée irrégulière, recouverte de la mu([ueuse normale de la langue dont la structure villeusc est exagérée et recouverte d'un enduit hyperkératosique adhérent sur toute sa surface, (juelquefois le développement hyperplasique de la tumeur est plus accentuée, elle est lobulée, criblée d'incisures séparant des digitations. D'autres fois, c'est, sur une base plate, un anneau végétant en forme danémone de mer, quelquefois une tumempleine évoluant en plein muscle comme une noix enchâssée dans la langue. Plus tard cette tumeur sulcérera. L'ulcération repose alors sur un infdtrat profond mal limité. Ses bords éversés forment des bourrelets, son fond sanieux laisse suinter un liquide d'une odeur
infecte. Les hémorragies sont fréquentes, quelquefois graves. Les signes subjectifs sont très marqués : douleur, dysphagie, sialorrhée, otalgie. Dès lors les ganglions sous-maxillaires sont pris, ou le ganglion sus-hyoïdien. La tin est celle de tous les cancers.
Le diagnostic différentiel avec la syphilis tertiaire gommeuse, avec une lésion tuberculeuse hypertrophique, peut être, dans certains cas, impossible. Dans ce cas une biopsie est nécessaire. Un fragment extrêmement petit, pris au couteau de Graefe (Darier), ou aux ciseaux, suffit pleinement. La cicatrisation en est effectuée en quelques jours.
Le diagnostic est nécessaire à cause de l'intervention, car un traitement antisyphili tique d'épreuve est plus dommageable à un cancer de la langue que la biopsie, en soi tout à fait insignifiante, d'un fragment gros comme une rognure d'ongle. Le traitement du cancer de la langue parait être, pour le moment, l'exérèse chirurgicale complète, et la radiothérapie de la cicatrice. Au début d'une lésion épithéliomateuse on peut tenter la radiothérapie sans exérèse, mais à la condition de savoir que les rayons X sont supportés par les muqueuses à très hautes doses. On fait couramment sur la langue et sans la moindre radiodermite des séances de 6 et 7 unités II de Ilolznecht. Il faut plusieurs de ces séances. La tumeur rétrocède et se réduit à ini moignon scléreux que je n'ai pas vu disparaître tout à fait. Je surveille un cas semblable depuis 6 mois('). La radiothérapie devrait aussi être conseillée comme moyen utile et moral dans tous les épithéliomas inopérables.
Ne jamais négliger la l'adiothérapie des ganglions qui donne des résultats surprenants et semble ralentir de beaucoup la propagation à distance de la maladie.
VARIA
L'hydroa huileux est une dermatose non définie qui peut avoir été artificiellement construite avec des cas d'impétigo streptococcique des muqueuses, mal étudiées, certainement rares, des cas d'érythème polymorphe floride à localisation buccale accessoire, enfin et surtout avec des cas de dermatite herpétiforme de Duhring-Brocq (p. 679). La poussée est caractérisée par l'apparition dans la bouche d'une nnilti-
(') D'après certains auteurs les épitliélioinas pavimenteux lobules, cpii sont fréquents à la langue et à la lèvre inférieure, ne donneraient aucun résultat à la radiothérapie.
58 DERMATOLOGll' TOPOCRAPHIQUE.
tilde de lésions plilycténulaires, en cocarde, dont les phlyctènes se rompeni, déterminant des exnlcérations passagères. Les symptômes fonctionnels sont cenxdes stomatites séiienses. La dnrée de la poussée est brève. Tout rentre dans l'ordre en 10 on 15 jours, mais les poussées se renouvellent toujouis. l.e traitement est purement symptomatique et palliatif.
Le lichen plan de la langne est moins fréqnent qne celui de la face interne des joues (p. 80). C'est, sur la langue, une ou plusieurs plaques grises, très leucoplasiques d'aspect, mais quadrillées de petites arborisations d'un gris bleuâtre, qui traversent la plaque grise comme de petites cicatrices linéaires très tines. Ces lésions ne demandent pas de tj'aitement, pas plus que la maladie (lichen plan d'Erasmus Wilson) dont elles d('rivent (p. (i'ir)).
La langue noire est le nom qu'on donne à une mycose linguale conunune chez les vieillards et dans les asiles. C'est une mycose qui est au vieillard ce que le muguet est au nourrisson.
Elle ne s'accompagne presque pas de symptômes fonctionnels, d'un peu de dysphagie et de gène seulement et d'un peu de sécheresse. La langue est couverte ordinairement de deux plaques noires symétriques, allongées dans le sens du grand axe de la langue, séparées par le raphé médian, plus larges aupi'ès du Y lingual.
Sur ces surfaces, la structure villeuse de la langue est exagérée, et les papilles hyperkératosiques se dressent, ou sont couchées sur la langue en tous sens comme l'herlje trop haute sur un pré.
Cette maladie semble due à un parasite mycosique, de culture facile, despî'ce mycologique non déterminée, et qu'on extrait sans peine de la lésion par culture directe sui' gélose glycérinée.
Le traitemeid consiste en frictions de :
Alcool à 90" 100 grammes.
Acide salicyliqiic 10 —
ou l)ien en badigeonnages iVélhcr caniphrc.
On a conseillé aussi les applications d'eau oxygénée à 1*2 volumes et neutre, étendue de 1-10 fois son poids d'eau.
Glossodynies. — Certaines gens accusent à la langue des donleuis constantes, exagérées par la parole, la mastication, le tabac, les épices, etc.
Le iiiédeciu regarde el ne voit rien. Le malade désigne lelle ou telle, papille, très visible, comme le siège de la douleur du moment. D autres lois c'est une papille du Y lingual que le malade accuse d'être douloureuse.
Sans exception, les malades qui présentent ces douleurs sont des nerveux, ordinairement des nerveux suggestibles. Tous passent leuitemps à s'examiner et ont découvert leurs papilles, qu'ils considèrent comme des lésions de la muqueuse. Ces glossodynies, vraies ou suggérées par le malade lui-même, constituent nu état nerveux plus ou moins accusé. Les malades doivent être traités comme des neurasthéniques. Toutefois, il est souvent utile de prescrire des médicaments locaux et de paraître y attacher une grande confiance. On soulagera souvent ainsi le malade pour plusieurs semaines. Le remède sera varié avec les récidives immanquables dans de tels états.
Ulcération du frein de la langue. — Je mentionne simplement lulcération du irein de la langue qui accompagne les toux spasmodiques et convulsives, surtout chez Lenfant pendant la coqueluche. Cette ulcération est laite par le bord tranchant des incisives infélieures, à l'instant où la langue est projetée hors de la bouche. C'est une petite ulcération linéaire transversale, grisâtre le lendemain du jour où elle s'est faite. Elle n'est à connaître que pour les confusions auxquelles elle peut donner lieu.