ECZÉMA DES BORDS CUTANÉS DES LÈVRES
C'est une affection des plus pénibles et des plus rebelles. Elle a pour siège exactement le point où la peau rejoint la denii-nuiqueuse du bord rouge des lèvres.
La lésion peut ourler ainsi les deux lèvres, mais siège souvent à la lèvre inférieure seule. Elle s'accompagne ou non de l'état desquamant et iîssuraire du bord rouge des lèvres que je viens de décrire.
Elle peut être disposée comme un liséré de 5 millimètres de diamètre ou s'étendre sui* une largeur de un centimètre environ. Son bord est net du côté de la demi-muqueuse, diflus et mal délimité du coté de la peau. Sur sa surface, l'épiderme corné manque, la surface excoriée est d'un rouge un peu jaunâtre, un peu suintante, recouverte d'une poussière de croûtes cristallines. De distance en distance on observe, tracées verticalement, de petites tissures plus ou moins marquées, douloureuses. La lésion est perpétuellement cuisante, davantage pendant et après les repas.
La durée de cette atïection est fort longue. Elle est récidivante et paroxystique. Elle se développe souvent peu à peu, par un bord externe polycirciné, un peu estompé.
C'est peut-être une lésion streptococcique et non un eczéma ('). Son traitement est difficile. Les pommades couvrantes simples sont tout à fait insuffisantes, et leur application suivie de résultats nuls. J'ai vu les applications de teinture d'iode diluées au 1/10*' modifier très heureusement cette dermatose en extension. Entre les applications quotidiennes de cette mixture on appliquait une pommade de zinc.
Le nitrate d'argent au 1/5'' et même au 1/3, au pinceau, donne également de bons résultats.
Comme dans tous les cas analogues, étudier et modifier quand il y a lieu les réactions salivaires et le chimisme stomacal. Enfin penser à l'eczéma dont les causes traumatiques sont mentionnées ci-dessous.
(*) D'après les derniers travaux de l'école française : Besnier, Brocq, Veillon, Sabonraiid, etc., le nom d'eczéma doit être réservé à un processus caractérisé essentiellement par des lésions finement vésiculeuses et primi'ivement amicrobiennes pour tous les moyens acluels d'investigation.
ECZEMA ARTIFICIEL
Dans les eczémas orbiculaires des lèvres, quelque type objectif qu'ils affectent, le médecin doit toujours songer aux dermitestraumatiques qu'ont déterminées souvent les crayons de rouge, les pâtes dentifrices, spécialement les pâtes ou poudres salolées. L'odeur du salol dans ces pâtes ou poudres est éminemment reconnaissable. La cause l'econnue et supprimée, le traitement le plus simple fait disparaître les lésions.
Un ou deux jours de pansement bumide, et pâte de zinc.
Axoiif;e absoluaioiit IVaicho ) ~ r-n
n . , . . V ;i;i oO iïrainmes.
Oxyde de zinc \ ^
L'iuiile d'amandes douces fraicbe est préférable dans le cas de dei'mite aiguë intolérante.
(VlILIUM
On peut voir exactement à la limite du bord louge des lèvres et de la peau un ou deux rangs de petits kystes ronds miliaires blancs: miliimi.
Cette lésion est insignitîante, indolore: le malade lorsqu'il l'aperçoit peut en prendre peur ou bien, si c'est une femme, la trouver laide.
Elle est très facile à détruire, kyste par kyste, chacun avec une ponctuation du plus tin des galvano-cautères.
En deux ou trois séances la guérison en est obtenue.
CHANCRE mOURÉ
Le chancre induré peut exister presque indifféremment en tous points des lèvres. Il est presque toujours typique. C'est une lésion ronde, un peu saillante, de consistance presque cartilagineuse, incluse dans la peau, montrant une sui'face plate, rouge, à peine exulcérée, non suintante. Le ganglion indicateur peut être pré-auriculaire, sousmaxillaire ou sus-hyoïdien, suivant la place du chanci'e.
La marche, la durée, l'évolution de la lésion est typique comme son aspect. Le chancre de la lèvre ne comporte aucun traitement local
actif. Les emplâtres (Vigo, minium-cinabre, etc.) dont on le recouvre ne l'empêchent pas de guérir. La syphilis qui suit les chancres extragénitaux ne comporte pas un pronostic spécialement grave comme on La dit.
La contagion d'un chancre de la lèvre est trop évidemment possible pour qu'il y ait lieu d'y insister auprès du médecin, mais le médecin doit à plusieurs reprises en avertir le malade et le mettre en garde contre les baisers donnés par inadvertance.
PLAQUES iVlUQUEUSES
Les plaques muqueuses peuvent s'observer à la face muqueuse des lèvres comme partout dans la bouche; elles y gardent leurs caractères habituels : leurs dimensions de trois à quatre millimètres, leiii' forme ovale, leur dépression centrale, légère, de couleur rouge, leurs bords gris.
Les plaques muqueuses commissurales « en feuillet de livre » sont particulières. Elles peuvent atteindre à des dimensions exceptionnelles ; leur bord gris, dépassant la lèvre en dehors, ourle alors les commissures comme la membrane commissurale du bec des tout petits oiseaux. A distance même, l'aspect en est singulier. Ces lésions, qui p3uvent s'observer à tout âge, sont très fréquentes chez les nourrissons syphilitiques. Elles accompagnent très ordinairement une roséole floride ou une éruption papuleuse secondaire abondante sur tout le corps et qui ne laisse aucun doute à l'œil du médecin. La bouche aussi contient des plaques muqueuses du type banal.
Le traitement des plaques muqueuses par le nitrate d'argent est traditionnel et passe pour hâter leur évolution. Le traitement général quand il n'est pas encore commencé doit être institué sans retard.
11 est inutile d'insister sur le danger extrême de contagion que présentent les malades atteints de plaques muqueuses commissurales. Le baiser doit leur être interdit, de la façon la plus formelle et la plus explicite.
SYPHILOIVIE TERTIAIRE H Y PER TROPH IQU E
Les lèvres, particulièrement la lèvre inférieure, peuvent être le siège d'une lésion tertiaire hypertrophique qu'il faut connaître.
88 DERMATOLOGIE TOPOGRAPIIIQUE.
La lésion occupe toute la face profonde de la lèvre et présente les plus grandes ressemblances avec celles de la langue syphilitique tertiaire. La muqueuse est mamelonnaire, bosselée, parcourue de cicatrices blanches des lésions anciennes; à côté de ces cicatrices existent souvent des ulcérations plates et roses en voies de cicatrisation lente. Les lésions s'arrêtent au milieu du bord rouge des lèvres, visiblement épaissi, éversé et dilTorme. Il y a souvent des rhagadescommissurales. Ces lésions s'accompagnent toujours d'un peu d'hypersécrétion salivaire.
Bien que les lésions tertiaires soient réputées non contagieuses, de grands doutes peuvent persister au sujet de celles-ci. Le malade doit en être averti.
L'évolution spontanée de ces lésions est chronique, progressive. Elles résistent aux traitements usuels des syphilis moyennes et doivent faire recourir aux traitements intensifs. Injection bi-hebdomadaire d'huile grise au 1/40 (0'^',08) ou frictions quotidennes avec 4 à 0 grammes d'onguent mercuriel double. Le sirop de Gibert à forte dose peut être conseillé aux patients dont l'estomac est complaisant. Les traitements locaux ne doivent pas être négligés : cautérisation des ulcères et rhagades, soit au nitrate d'argent, soit au chlorure de zinc au 1/15, soit à l'acide chromique au 1/5, qui donne des résultats excellents.
La nuit, le port d'une mentonnière compressive en caoutchouc, très modérément serrée, active la résorption desinfiltrats et aide à ramener plus promptement la lèvre à son volume normal.
LEUCOPLASIE NON SYPHILITIQUE
C'est l'ancien psoriasis buccal déjà étudié par nous avec les lésions de la bouche en général (p. 42). Il n'a d'ailleurs aucun rapport avec le psoriasis; il ne semble pas en avoir davantage avec la syphilis, quoi qu'on en ait dit.
La précession des plaques blanches de fumeur à l'intérieur des commissures buccales n'est pas nécessaire à son action, mais s'observe fréquemment.
La leucoplasie buccale s'observe sur la face interne de la lèvre comme sur celle des joues ou sui' la muqueuse des gencives. Partout : ses lésions ont l'aspect d'une mince couche de blanc d'œuf coagulé collée à la peau, et qu'il suffirait de pousser du doigt pour qu'elle se i
décolle; mais ces plaques blanches sont au contraire totalement adhérentes à la muqueuse. Elles ont un relief plat à peine sensible, à la surface ; elles sont largement plissées ou quadrillées suivant la région de la bouche qu'elles occupent. A la commissure, elles sont partagées par des plicatures rayonnantes en patte d'oie.
Cette lésion est à rattacher aux hyperkératoses. On les observe à partir de 20, 25, 50 ans. Elles sont chroniques et ne disparaissent jamais. Mais elles changent lentement de place et peuvent par endroit diminuer, pour reprendre, et s'agrandir. A partir de 40, 45 ans, elles sont une menace perpétuelle d'épithélioma. La transformation épithéliomateuse de ces lésions est si fréquente, que la nature épithéliomateuse de la leucoplasie elle-même a pu être soutenue.
Le traitement est presque nul. Ne rien faire ou tout détruire est une règle bonne à suivre, car il faut craindre dans ces cas les demi-interventions; on a préconisé les raclages, la destruction totale au galvanocautère, etc. L'action des rayons X est certaine, mais leur application est difficile, et les résultats d'avenir qu'on escompte ne sont pas encore démontrés constants.
Dans les cas moyens on peut se borner à une surveillance permanente de la lésion, à des bains de bouche fréquents avec l'eau (cuprique) de Saint-Christau (source des Arceaux) et à la suppression absolue de toute irritation locale comme celle du tabac.
EPITHËLIOMA
L'épithélioma de la lèvre peut suivre la leucoplasie dont la description précède. Sur une plaque de leucoplasie chronique nait et se développe un bourrelet épithéliomateux plat ou une tumeur saillante. L'épithélioma de la lèvre peut se greffer sur le syphilome tertiaire que nous avons décrit tout à Theure (p. 87). Il est ordinairement plus végétant que le précédent, souvent en forme de framboise plus ou moins saillante.
Enfin l'épithélioma peut se développer sur le bord de la lèvre sans avoir été précédé d'aucune lésion dermatologique ou autre. 11 affecte dans ce cas la forme et l'allure commune aux épithéliomas de la face (p. 54). Pourtant il en existe des formes frambœsoïdes comme des formes ulcéreuses. En pressant le bourrelet épithéliomateux entre les
doigts, on en fait sourdre, avec quelques gouttes de sang, des filaments blanchâtres (vermiotes), que le microscope montre constitués de cellules et de globes cpidermiques. En cette dernière localisation, au bord des lèvres, Tépithélioma est de marche moins rapidement extensive que Fépithélioma sursyphilitique et surtout que l'épithélioma des leucoplasies dont la gravité est souvent excessive.
Il est impossible de se prononcer encore absolument sur la valeur des rayons X dans le traitement des épithéliomas de ces régions. Je dois dire cependant que j'ai traité avec mon adjoint M. Noire une femme atteinte d'épithélioma surleucoplasique de la commissure, deux fois opéré par le chirurgien et récidivant, adhérent à la mâchoire et jugé par le chirurgien inopérable; la guérison en apparence complète a été obtenue en 8 séances de 5 unités II chacune; la malade n'est plus traitée depuis 5 mois et est revue par nous mensuellement. Il serait infiniment à désirer que de tels résultats fussent constants et durables, sans qu'on puisse les dire définitivement acquis.
En dehors de la radiothérapie on ne pourrait conseiller que l'exérèse large chirurgicale: ce procédé est compatible avec la radiothérapie ultérieure de la cicatrice (').