‹ Manuel encyclopédique du commerceChapitre 15 sur 1459 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dangereuse confusion du travail et de la richesse. — De

quelque côté qu'on aborde l'économie politique , partout on rencontre la grande idée du travail. Tout d'abord, il faut entièrement débarrasser son esprit d'une erreur trop longtemps accréditée, qui est comme la racine de toutes les autres, à savoir que ce qui importe, ce n'est pas le résultat, la satisfaction, mais bien l'effort, la peine ; car, disait-on, le travail c'est la richesse. Avec un pareil principe, la logique nous condamne à déraisonner tout du long. Il y a là une déplorable confusion d'idées qu'il importe de dissiper.

« La séparation des occupations, résultat de la faculté d'échanger, fait que chaque homme, au lieu de lutter pour son propre compte avec tous les obstacles qui l'environnent, n'en combat qu'un; le combat, non pour lui, mais au profit de ses semblables, qui, à leur tour, lui rendent le môme service.

« Or il résulte de là que cet homme voit la cause immédiate de sa richesse dans cet obstacle qu'il fait profession de combattre pour le compte d'aùtrui. Plus cet obstacle est grand, sérieux, vivement senti, et plus, pour l'avoir vaincu, ses semblables sont disposés à le rémunérer, c'est-à-dire à lever en sa faveur les obstacles qui le gênent.

« Un médecin, par exemple, ne s'occupe pas de faire cuire son pain, de fabriquer ses instruments, de tisser ou de confectionner ses habits. D'autres le font pour lui et, en retour, il combat les maladies qui affligent ses clients. Plus ces maladies sont nombreuses, intenses, réitérées, plus, on consent, plus on est forcé même à travailler pour son utilité personnelle ; à son point de vue , la maladie . c'est-à-dire un obstacle général au bien-être des hommes, est une cause de bien-être individuel. Tous les producteurs font, en ce qui les eoncerne, le même raisonnement. L'armateur tire ses profits de l'obstacle qu'on nomme distance ; l'agriculteur, de celui qu'on nomme faim; le fabricant d'étoffes, de celui qu'on appelle froid; l'instituteur vit sur V ignorance ; le lapidaire, sur la vanité ; l'avoué, sur la cupidité; le notaire, sur la mauvaise foi possible, comme le médecin, sur les maladies des hommes. Il est donc très-vrai que chaque profession a un intérêt immédiat à la continuation, à l'extension même de l'obstacle spécial qui fait l'objet de ses efforts.

« Ce que voyant, les théoriciens arrivent, qui fondent un système sur ces sentiments individuels, et disent: Le besoin, c'est la richesse; le travail, c'est la richesse; l'obstacle au bien-être, c'est le bien-être. Multiplier les obstacles, c'est donner de l'aliment à l'industrie.

« Puis surviennent les hommes d'État. Us disposent de la force publique, et quoi de plus naturel que de la faire servir à développer, à propager les obstacles, puisque, aussi bien, c'est développer et propager la richesse?...

« Pour pénétrer au fond de ce sophisme, il suffît de se dire que le travail humain n'est pas un but, mais un moyen: Il ne reste jamais sans emploi. Si un

obstacle lui manque, il s'attaque à un autre, et l'humanité est délivrée de deux obstacles par la même somme de travail qui n'en détruisait qu un seul. » (Bastiat, Harmonies économiques, p. 4 6-17.) ,.»"■*

Définition du travail. — Qu'est-ce que le travail en lui-même ? Cette question n'est pas inutile. On est trop généralement porté à n'entendre par ce mot que l'effort matériel, musculaire, le travail des mains; c'est un abus trop fréquent du lan-age de parler des classes laborieuses, de partager ainsi la société en deux camps forcément ennemis, les travailleurs et les oisifs; il y a la le eerme d'une guerre sociale. Les premiers économistes ne voyaient de producteurs que dans les agriculteurs. Adam Smith a rendu le nom de travailleurs aux industriels et aux commerçants ; mais il a maintenu les magistrats, les administrateurs, les savants, les artistes, les professeurs, l'armée, dans la classe improductive • expression impropre, à coup sûr, qui dépassait sa percée encore mal démêlée, mais qui se prêtait à de bien regrettables équivoques.

Est producteur, fait un travail utile, quiconque rend service à la société : voila la vérité complète. .

Pouvait-on supporter plus longtemps qu'on appelât classe improductive, classe stérile, classe stipendiée, ces administrateurs qui dirigent les affaires Générales des peuples; ces magistrats qui rendent la justice; ces publicistes, jurisconsultes, philosophes, qui défendent la cause de la liberté, du droit, de la fraternité humaine; ces économistes qui apprennent à tous les vraies lois de la production; ces représentants de la force publique qui assurent l'exécution des arrêts, des tribunaux, qui préservent le pays de l'invasion étrangère ou du desordre intérieur- ces artistes et littérateurs qui entretiennent le goût du beau; ces professeurs qui répandent les connaissances utiles ; ces savants surtout sans les découvertes desquels nulle industrie n'existerait vraiment?

Étaient-ce des travailleurs improductifs que Filangieri, Beccaria, qui ont courageusement dévoilé les injustices des lois; Turgot, Cobden, Bastiat, qui ont voué leur vie au triomphe de la liberté de l'industrie et du commerce ; Voltaire, qui a prêché la tolérance, l'humanité ? etc.

Étaient-ce des travailleurs improductifs que Papin, qui, par la vapeur, a centuplé (la langue française n*a pas de mot assez juste) la puissance humaine; Fulton, qui a dompté la mer une seconde fois; Ampère, qui a créé la télégraphie électrique; Davy, qui a doté l'industrie minière d'une lampe merveilleuse; Watt, Stephenson, Séguin, qui ont créé la machine à vapeur et la locomotive? Qui a plus qu'eux fourni du travail à l'humanité, et en même temps satisfait à ses besoins? Grâce au génie des savants, un fileur de coton produit dans sa journée 360 fois autant de fil que l'ouvrier de jadis ; pour le lin, c'est 250 fois ce qu'obtenait la ménagère avec sa quenouille; une locomotive peut transporter la charge d'au moins 10,000 hommes; et il y a aujourd'hui bien plus de fileurs qu'autrefois de fileuses, plus de locomotives que de porteurs et de voituriers autrefois !

Cependant, à moins de faire de l'économie la science sociale unique, il est impossible d'admettre que tous les travaux utiles relèvent de son autorité. Il ne faut pas isoler les sciences, mais il ne faut pas davantage les confondre. Tout travail utile n'est pas une industrie, et c'est là vraiment ce que sentait Adam Smith, sans réussir à l'exprimer. Un jugé*, un administrateur, un instituteur, remplissent des fonctions; ils n'exercent pas une industrie. Il y aune répugnance instinctive à représenter un artiste comme un fabricant de statues et de tableaux. Posons donc cette définition qui circonscrit nettement le cercle de nos études.

Le travail économique, le travail industriel, est l'effort que l'homme applique aux objets matériels pour la satisfaction de ses besoins.

Le travail n'est que du mouvement. — Ce travail se ramène en définitive au simple mouvement. Voilà notre seul pouvoir sur la nature : rapprocher ou éloigner les corps. « Que fait le mineur? il meut une pioche qui écarte la terre ou une barre du fer qui entame le roc, ou de la poudre placée dans le trou qu'il a creusé, ou une matière qui communique le feu à la poudre, et, grâce à l'explosion, la pierre brisée laisse un passage par lequel l'ouvrier peut se mouvoir lui-même vers le minerai qu'il veut transportera la surface. De même, le manufacturier qui construit un moulin , par exemple, a soin que du bois rapproché d'une certaine façon d'instruments tels que la hache, la scie, etc., prenne, par une suite de mouvements combinés, la forme d'une roue hydraulique ; puis, après avoir préparé, par une autre suite de mouvements imprimés à la terre, à la pierre, à l'eau, le canal destiné à recevoir cette roue, il la met en place ; elle tourne, et, au moyen d'un engrenage établi sur son axe, le mouvement est transmis à des meules entre lesquelles on met le grain qui va se transformer en farine, etc. » (Courcelle-Seneuil, Traité décon. polit., \ev vol., p. 75.)

Ainsi l'homme ne crée rien ; mais, par une habile combinaison de mouvements, il produit de surprenantes merveilles que l'admiration permet d'appeler de véritables créations. Otez de cette machine le travail qu'y ont successivement accumulé le premier inventeur, les auteurs de ses divers perfectionnements et tous ceux qui ont fabriqué ou ajusté les rouages, que va-t-il rester? quelques poignées d'une terre rougeàtre : l'industrie, comme une fée bienfaisante, l'a touchée de sa baguette magique; elle en a fait sortir de la fonte, du fer, de l'acier, les a façonnés en levier, roues, ressorts, dents, aiguilles, etc., et en a tiré d'admirables instruments.

Grandeur et bienfaits du travail. — Quel grand spectacle nous offre l'industrie humaine! C'est l'intelligence, c'est la liberté luttant contre les forces aveugles de la nature, transformant le monde matériel et du même coup le monde moral, reprenant en sous-œuvre et complétant la création de l'univers et de l'homme. L'histoire du travail est sans doute un douloureux martyrologe, tant il a été victime de la spoliation sous tout-es les formes ; mais quelle sublime épopée, quand on considère ses conquêtes et ses triomphes ! Jetons les yeux, aux deux époques les plus extrêmes, sur ce vaste théâtre du monde; que trouvons-nous à l'origine? une créature faible, jetée sur la terre; nue, sans armes, comme un enfant abandonné par une mère sans entrailles. Qu'admirons- nous à l'heure qu'il est? un roi puissant, maître des lois de la nature, qu'il a conquise par son génie, un bienfaisant dominateur qui, armé de la gravitation, de l'élasticité, de la vapeur, de l'affinité chimique , de toutes les forces naturelles , refait à son usage l'univers.

En même temps que le travail faisait de cette terre le domaine royal de l'homme, il rendait aussi l'homme digne de sa royauté par l'amélioration de sa nature morale, par l'adoucissement de ses mœurs, par les liens du commerce, solide union des peuples : :i mesure qu'il chassait la misère, il mettait du même coup en fuite la barbarie, à mesure qu'il affranchissait les peuples de leurs besoins physiques, il donnait 1V\ s >r à leurs facultés supérieures, et du bien-être matériel sortait l'épanouissement de la civilisation. Devant les progrès du travail a disparu l'anthropophagie; devant les progrès du travail a disparu l'exploitation d'une classe par l'autre; devant les progrès du travail disparaissent de plus en plus les luttes sanglantes des peuples entre eux. Ces trois dilemmes sont également inévi-

tables : travail ou barbarie, travail ou oppression intérieure, travail ou guerre de conquête.

Jadis, sur nos côtes de France, les populations, inhumaines autant que misérables, saluaient l'apparition des oiseaux précurseurs de la tempête ; elles appelaient de leurs vœux cruels les fureurs de l'ouragan, et par des feux perfides attiraient sur les écueils d'infortunés navigateurs : c'était une proie ardemment désirée et pillée sans pitié. Cet usage barbare, on l'appelait un droit, le droit de bris ! Il ne fut aboli qu'en 1681, sous le ministère de Colbert. Aujourd'hui, tout ce littoral est couvert de sociétés de sauvetage, et ces peuplades, autrefois cruelles, sont de riches populations auxquelles la chimie et la pisciculture ont fourni des instruments de travail, l'une par l'extraction de la soude, l'autre par la création de bancs d'huîtres.

Si le travail est libre, honoré, chacun y consacre son activité et tourne contre la nature les armes dont il aurait déchiré ses compatriotes. Au contraire, dans les sociétés anciennes de la Grèce et de Rome, dans le monde féodal, l'aristocratie, pour s'affranchir des besoins matériels, opprima le peuple, imposa le travail à des esclaves, et l'avilit pour longtemps, se condamnant ainsi à entretenir le mal permanent de la servitude et ses dangers. Aux progrès de l'industrie et du commerce, au degré d'honneur où l'on tient le travail, se rattachent donc la liberté intérieure d'un peuple et sa tranquillité.

Enfin, de nation à nation, quand les peuples ne s'entendent pas, par l'échange, à jouir réciproquement des avantages des climats différents, ils cherchent à se les enlever par le droit de l'épëe. Dès qu'ils comprennent qu'ils sont unis par les liens d'une étroite solidarité, qu'ils sont les uns pour les autres des débouchés permanents, ils évitent de rompre leurs relations pour ne pas s'infliger à eux-mêmes la double souffrance de la privation et de l'encombrement, et la paix, assurée par ces échanges, s'affermit solidement dans le monde.

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