LIVRE DEUXIEME
oonnaissems, en faveui' de telle ou (elle coiubiuaison instrumentale, dont le ridienle ensemble avait pour eux des cbarmes particuliers. C’est ainsi tpi on a vu des colonels amasser (piekpiefois de buil à dix cornets à pistons dans leur musicpie, afin de donner par là plus de relief et de sonoi ilé a la partie chantante ; d’auti'es, tenant à avoir des basses bien ronflantes et bien corsees, ce (|ui donne toujours un petit air savant à un orchestre militaire, aggloméraient sans raison les opbicléides, bien jjeu dignes, hélas! la plupai’t du temps, de s’acquitter avec lionneur du rôle qui leur était confié. Cette latitude laissée aux colonels poui- la composition de leur musique, c’est-a-dire, pour le choix des instruments, pouvait avoir les plus singulières conséquences; et l’on a fait cette judicieuse remaïque, que, si la fantaisie eût pris a l’un d’eux de fournir sa musique (sauf le cornet d’ordonnance, dont l’emploi est obligatoire) de cornets à pistons exclusivement ou seulement d’ophicléides , il se serait encore trouvé dans les termes de la légalité. En effet, pourvu cpie les colonels fissent usage des cornets d’ordonnance, dont la sonnerie est destinée aux signaux, et -qu’ils eussent soin d’entretenir au complet un personnel de trente-deux musiciens dans la cavalerie, et de quarante-cinq dans l’infanterie, ils avaient le champ libie sur tout le leste. Faut-il s’étonner, après cela, qu’il fût si (ordinaire de rencontrer des musiques où l’on n’entendait que le chant; d’autres où l’on n’enteiVdait que les basses; d’autres encore, et c’est le plus grand nombre, où l’harmonie du médium restait coiDplétement vide? D’un côté, l’emploi abusif d’instruments stridents et criards; de l’autre, celui d’instruments dont la timide sonorité ose à peine se pioduire en |)lein air, soit, par exemple, les hautbois ou les bassons, contribuaient à former ces ensembles ridicules et incohérents qui, dans le premier cas, étourdissaient l’oreille de leurs bruyants éclats , et dans le second ne lui envoyaient que des sons affaiblis, ternes et voilés, simulant le râle d’une musique à l’agonie.
Après un mûr examen , la commission se prononça également contre l’insuffisance du chiffre des exécutants, déclarant qu’elle y voyait un obstacle réel à la création d’une bonne musique militaire. Ses motifs étaient d’autant plus péremptoires, cpi’en Allemagne et en Russie, où les musiques de régiment sont généralement organisées avec beaucoup de
soin et de ponctualité, on n’a jamais ci u devoir s’en tenir à un nombre
aussi restreint d exécutants, lors même (jue les règlements en faisaient une loi. Ainsi, en Prusse, où letat de vingt-cinq musiciens est de rigueur, on en emploie ordinairenient de ciiK|uante a soixante ^ en Autriche et en Bohême on va plus loin encore; il y a des ensembles qui se composent de soixante-dix à quatre-vingts musiciens. Dans quelques pays même, ce chiffre est dépassé. D’après l’opinion formellement exprimée par l’illustre auteur de la Vestale, dans le sein de la commission, une musique militaire, réunissant toutes les conditions desirahles de supéiiorite , ne saurait comprendre moins de soixante-quatorze exécutants; et c’est sur cette hase, qu’il a déclaré devoir rester invariable,que le comte de Saint-Andréa a établi son système d’organisation pour nos musiques régimentaires.
Enfin la commission, appelant en dernier lieu l’attention du ministre sur un point qui de tout temps a donné lieu à de vifs débats, ne lui laissa ])oint ignorer que la position subalterne des musiciens n’était pas une'des moindres causes d’infériorité. Ceci s’explique aisément. Les exécutants des oi'cbestres militaires, qui s’astreignent à des éludes spéciales, et qui, par leur talent et leur (jualité d’artistes, pourraient acquérir dans le monde une certaine considération, ne sont rien dans l’armée; on les y assimile aux simples soldats, sans leur ouvrir comme à ceux-ci la perspective attrayante d’un avancement qui peut atteindre jusqu’aux premiers grades. N’est-ce point là le motif le plus réel du dégoût qu’ils témoignent en général pour leur condition, et de l’empressement avec lequel ils recherchent l’occasion de s’y soustraire dès qu’ils ont la conscience de ce (pi’ils valent, soit comme hommes de cœur, soit comme artistes de talent ?
La commission, ayant achevé ce résumé des obstacles qui s’opposent à une organisation satisfaisante et rationnelle de nos musitpies, entreprit defaiie,àM. le mai échal ministre de la guerre, le récit des travaux subsé- (juents auxquels elle s’était livrée, et des expériences (pfelle avait dû tenter a plusieuis reprises pour éclairer son jugement et arrivei' à la solution des questions importantes qui lui étaient soumises, notamment des trois suivantes, posées en ces termes par M. le maréchal ministi e de la guerre :
i" Combien d’hommes sont strictement nécessaiies pour une musique <l’inlàntei ie et j)our une musique de cavalerie?
2'’ Quels sont les instiuments, soit anciens, soit nouveaux, (pfil convient d’adopter [)our cliacune d’elles?
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y (Juels soiil les insliumenls dont on pourrait augmenter le noml)re avec avantage })oiir ajoutei' à la force de l’exécution, et dans (juelle proportion celte augmentation devrait-elle avoii* lieu pour clia(|iie instrument ?
La commission, ayant été d’avis (jue ces trois ([ueslions pouvaient se réduire à une seule, celle d’une bonne combinaison de musicpie militaire, ne crut point devoir résoudre cbacune d’elles séparément, et jugea plus convenable de les embrasser toutes les trois dans un commun examen, passant alternativement de l’une à l’autre, suivant cjue la circonstance l’exigeait.
El d’abord, pour ce qui est des instruments isolément pris, la commission commença pur décider qu’on ferait appel à tous les principaux facteurs de la capitale, et qu’on les inviterait en son nom à venir lui faire entendre les instruments /zofo'cwwa:’ qu’ils aui aient inventés ou perfectionnés. Quekpies-uns , se rendant à cet appel, se présentèrent devant la commission, et lui soumirent divers instruments sortant de leur fabri- (|ue (i) ; mais soit que la présence de M. Adolphe Sax au milieu d’eux leur portât ombrage, en raison des précédents succès de cet habile facteur, (|ui cependant avait été convoqué au même titre que tous les autres; soit qu’ils eussent redouté d’exposer les produits de leur industrie aux conséquences d’un examen sérieux, confié à des juges aussi compétents, toujours est-il que, dans l’intervalle de deux séances, tous les facteurs, un
fl) Les instruments (jui, dans cette circonstance, furent présentés à la commission, se réduisent aux suivants :
Un fliij^el-horn à pistons, instrument qu’on reconn utétre simplement le flügel-horn autrichien, dont la commission fit ultérieurement l’examen, et qui fut rejeté, à cause de plusieurs imperfections de mécanisme.
2“ Un instrument appelé embolyclave , annoncé comme devant servir à remplacer avec succès l’ophicléide, et qui-fut en effet trouvé supérieur à celui-ci, eu égard à la justesse , de même qu’au volume et à la qualité du son; mais le mécanisme de l’embolyclave ayant paru à la commission trop fragile et trop compliqué pour les musiques militaires, ce motif mit obstacle à l’adoption de l’instrument.
3'’ Une contre-basse en mi bémol à pistons, laquelle n’etait encore autre chose que le bombardon autrichien, ainsi que le prouvaient sa forme et son mécanisme. Il fut reconnu
lie l’cmbolyclavc.
d’ailleurs (|ue cet instrument l’emportait sur l’ophicléide au même titre q
seul excepté, même ceux cjui s’étaienl d’abord lendus à 1 invilation de la cotumission et lui avaient présenté quelques instruments, même ceux (|ui avaient demandé un délai pour lui en soumettre de nouveaux, prirent subitement la résolution de s’abstenir. Ce qui ajoute aux torts graves de jMM. les facteurs dans cette circonstance, c’est la manière peu rnesuree avec laquelle ils ne se fir ent point scr upule d’executer leur dessein. Loin de cbercber ii atténuer’, par les excuses (jue dictent les convenances et l’habitude des bonnes relations sociales, tout ce qu’un procédé de cette nature avait d’insolite, sur tout vis-a-vis d’une assemblée dont les membres appartenaient presque tous à l’Institut de France, — de tous les corps savants le plus éminent et le plus respectable, — ils se bornèrent, par* une lettre collective , à prévenir la commission qu’ils n’avaient aucun autre instr ument à lui fair e connaître, et (pie d’ailleurs , ne croyant point devoir l’accepter telle qu’elle était constituée , ils entendaient décliner sa jirridiction. On le voit , MM. les facteurs étaient peu exigeants : ils n’aspiraient à rien moins qu’à se donrrer’ des juges de leur’ choix. On ne saurait trop regretter (pie, dans cette occasion, ils ne se soient pas montr és plus explicites. La composition du jury nommé par eux, en remplacement de celui (pii comprenait toute la section de musiqite de l’Institut deErance, eût été sans doute for t curieuse à connaître.
La commission, s’étant consultée sur cet incident qui venait changer la marche de ses travaux, en référa immédiatement à qui de droit; mais d’après les ordres (pi’elle l’eçut ultér ieurement de M. le maréchal ministre de la guerre, elle dut passer outre, et procéder sui’-le-champ à l’examen des instruments de M. Adolphe Sax (le seul facteur ipii eiit accepté les conditions ressortant de l’invitation de la commission), de même ((u’à l’appréciation des ([ualités et des défauts que pouvaient offrir les anciens
instruments, dont le modèle se trouvait encore alors tant au Gvrnnasc
musical (pie dans les r égiments. Au r este, malgr é cette r idicule pr otestation des facteurs dont nous avons parlé plus haut, la commission ne laissa pas de tenir ces derniers au cour ant de ses opérations, poussant même la condescendance jusqu’à les inviter itérativement à se présenter devant elle, et a revenir ainsi sur leur’ décision première.
Une discussion a[)profondie et comparai ive s’étant engagée sur’ les diver s insli’umenls placés sous les yeux delà commission, celle-ci, avant de
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s'arrêter à un choix détinitif, crut devoir, pour plus de sûreté, s’adjoindre MM. Savai t et Séguier, dont les luiuières étendues et les profondes connaissances dans la partie inécaniipie et dans la partie acoustique del’aii, devenaient un utile auxiliaiie pour éclaircii* certains points, et pour amener de la sorte les débats à une conclusion plus j)rompte. Après avoir abordé les (pieslious de détail, la commission, passant à la question d’ensemble, eut à examiner quelle était pour une musique militaire la combinaison instrumentale la mieux entendue et la mieux proportionnée, en un mot quelle était l’organisation la meilleure. Deux piojetsse disputaient à cet égard l’bonneur de ses suffrages ; l’un avait pour auteur M. Cai afa, directeur du Gymnase «nusical, et n’était composé, à peu de chose près, tpie des anciens éléments ; l’autre était l’œuvre de M. Adolphe Sax, et avait été présenté par lui à la commission, dans un mémoire fort remarquable sur la question de la réorganisation des musiques militaires, mémoire dont il fut autorisé à donner lecture dans les séances du 7 et du 1 1 mars 1845. Afin d’ètre à même de former son jugement sur les deux combinaisons proposées l’une par M. Carafa, l’autre par M. Ad. Sax, la commission ci’ut qu’il était nécessaire de procéder à une audition comparative. En conséquence, le diiecteur du Gymnase musical et l’habile inventeur furent invités chacun à organiser immédiatement une musique modèle, d’après les différents systèmes qu’ils avaient fait connaître; mais la commission , voulant donner à cette épreuve toutes les garanties d’écpiité désirables^ décida (pi’elle aurait lieu au Champ-de-Mars , c’est-à-dire en plein air et dans un lieu très-spacieux. Elle arrêta en outieque les morceaux à exécuter seraient désignés d’avance, et qu’ils ne pourraient étie empruntés qu’à de la musique encore inédite. En celte circonstance, M. Ad. Adam voulut bien fournir une marche et un pas redoublé de son ballet Le Diable à quatre, lequel était destiné à l’Académie royale de musique, et n’avait pas encore été représenté. Cependant on laissa à chacune des parties adverses la faculté d’exécuter un morceau de son choix. Après les délais (ju’exigeaient les pré|)aratifs de celte lutte, MM. Carafa et Sax furent convoqués au Champ-de-Mars pour y faire l’essai de leui‘ projet d’organisation, en présence de la commission. Le premier vint avec un orchestre de quarante-cinq musiciens, composé des meilleurs elèves du Gvnmase musical, et comprenant les professeurs eux-mêmes, l.e second
2h*9. MANUEL GÉNÉRAL DE MUSIQUE MILITAIRE.
n’amena (|iie Irenle-hiiit exécutants, qui pour la plupart n’avaient eu leurs instruments (pie la veille, à minuit, grâce aux menées perfides et au système d’intimidation si habilement organisés contre lui, et qui, dans cette circonstance, l’éussirent encore à lui enlever sept de ses instrumentistes , dont la défection imprévue l’empêchait de réaliser un ensemble égal en nombre à celui (|u’on lui opposait. Indépendamment de la musique de M. Garafa et de celle de M. Sax, plusieurs musiques d’infanterie avaient été également convoquées pour le même jour, de maniéré à offrir un terme de conqiaraison entre l’ancien système et les deux systèmes proposés. G’est le 22 avril i845 qu’eut lieu cet intéressant concours, auquel la pompe militaire, et plus encore l’intérêt que le public semblait prendre à la question qui allait se décider, donnaient un aspect tout à la fois imposant et soleiinel. L’ordonnance en avait été réglée d’ailleurs de la manière la plus pittoresque, et un temps magnifique ajoutait encore un nouveau prestige à la magie du coup d’œil. Pour avoir une idée du spectacle grandiose qu’offrait alors le Cbamp-de-Mars, (ju’on se figure un Yaste espace entouré d'un cordon de hussards à cheval et de fantassins; en dehors de celte enceinte, une foule compacte et curieuse; au dedans, deux groupes, à la distance d’environ cent pas : d’abord la commission et son honorable président, environnés de généraux, de colonels, d’officiers supérieurs, d’artistes éminents et d’écrivains célèbres; puis les divers corps de musique, armés de leurs instruments, que les rayons du soleil faisaient flamboyer, et qui se tenaient prêts à entrei* en lice au premier signal. C’est à midi que ce signal fut donné. On commença par entendre la musique du I U léger, qui était composée comme suit :
1 petite flûte.
I petite clarinette.
l'j. faraudes clarinettes.
3 cors.
1 trompettes.
1 cornets à pistons.
/» trombones.
6 opliicléidcs.
7 hommes composant la batterie.
Total ; 38 exécutants.