‹ Manuel historique de la question du Slesvig; documents, cartes, pièces justificatives et renseignements statistiques, publié sous la direction de Franz de JessenChapitre 52 sur 102 · C. LA LANGUE MATERNELLE ET LES SYNODES · texte numérisé non relu

C. LA LANGUE MATERNELLE ET LES SYNODES

Nous avons déjà vu comment les nouveaux gouvernants se hâtèrent de supprimer le danois comme langue ecclésiastique dans un certain nombre d'églises du Slesvîg central. Beaucoup de pasteurs danois quittèrent dès lors la province, en partie contraints par la nécessité, Un certain nombre d'entre eux restèrent cependant en Slesvig jusqu'à l'incorporation des Duchés à la Prusse qui eut lieu en janvier 1867. Le 4 mai de cette année, les nouveaux maîtres du pays décrétèrent que tous les ministres slesvicois qui refuseraient de prêter le serment de fidélité seraient destitués. Quelques jours plus tard, le 20 mai, 27 prêtres étaient en conséquence forcés de renoncer à leur charge.

Dès le début, la population vit bien le danger qu'était la germanisation pour sa vie spirituelle. Ce danger apparut menaçant à la fin de 1888 lorsque le règlement scolaire du 18 décembre interdit tout enseignement en danois dans les écoles nord-slesvicoises et que les écoles privées furent fermées par les autorités. On devait donc faire quelque chose pour écarter le danger, et on doit dire que les habitants travaillèrent sans relâche dans ce but. Si aucun

résultat n'a été obtenu, la faute n'en est pas à la population. Dès 1889 les Nord-Slesvicois adressèrent au gouvernement une pétition signée de 10.000 intéressés pour le prier de supprimer ou de modifier le règlement scolaire si néfaste pour le maintien de la langue et le développement de la vie spirituelle. Comme cette tentative pour remédier à un fâcheux état de choses fut infructueuse, les représentants danophiles des institutions ecclésiastiques se mirent résolument à l'ouvrage et, jusqu'à aujourd'hui, ils n'ont laissé passer aucune occasion de signaler le danger qui est né pour l'épanouissement de la vie régleuse de la germanisation complète de l'école. Dès 1889, l'année même où le règlement entrait en vigueur, trois membres danophiles du synode général s'adressèrent personnellement au Ministre des Cultes prussien pour lui en exposer les conséquences dangereuses. Mais la seule réponse qu'ils obtinrent fut un refus catégorique de rien modifier. La même année le comité synodal du district décanal de Haderslev adressa au consistoire une requête où il déclarait que le règlement scolaire était extrêmement inquiétant pour l'enseignement religieux.* Il demandait donc que, avec la collaboration bienveillante du consistoire royal, on introduisit dans les programmes >un nombre convenable d'heures d'enseignement en danois.* D'autres comités synodaux nordslesvicois émirent la même opinion, et divers conseils de fabrique s'unirent à cette manifestation. Mais ces démarches n'aboutirent qu'à un résultat négatif.

C'est en juillet 1891 que les synodes de districts se réunirent pour la première fois après la mise en vigueur de l'ordonnance sur les langues, et les synodes nord-slesvicois firent retentir au nom de l'Église une énergique protestation contre les procédés employés dans les écoles par les autorités. Cette protestation des représentants de la population trouva un vif écho auprès des habitants des paroisses de toute la province. En outre, les laïques danois trouvèrent un appui auprès de quelques ministres. C'est ainsi qu'un homme dont l'esprit et le cœur panageaient le désir de la population danoise, le pasteur Claussen, de Dybbgl, aujourd'hui décédé, déclarait alors au synode de district tenu à Sonderborg: «C'était un principe de la Réforme que la parole de Dieu devait être annoncée dans la langue maternelle des fidèles. C'est surtout quand il s'agit des enfants qu'il ne faut pas renier ce principe.» Le même synode adopta une résolution déclarant nécessaire la réintroduction dans les programmes de six heures d'enseignement religieux donné dans la langue maternelle afin de rendre cet enseignement fructueux, et demandant aussi l'inscription sur ces programmes de deux heures d'enseignement de la langue danoise par semaine. A une très forte majorité les synodes de district tenus à Haderslev et à Terninglen adoptèrent des motions analogues réclamant l'enseignement de la religion en danois et quelques heures d'enseignement du danois. Ces résolutions furent envoyées au consistoire et au synode général avec prière de les examiner en vue de les présenter au gouvernement.

Quelques mois après, la question fut examinée pour la première fois par le synode général de Rendsborg en même temps qu'une demande présentée par

quelques ministres nord -slesvicois pour que quelques heures de danois fussent introduites dans les programmes. Nous ne voulons plus, pour finir, relever qu'une seule déclaration, celle du commissaire royal. Il a fait savoir qu'il avait adressé au Ministre des Cultes prussien un rapport sur les motions adoptées par les synodes de district tenus à Haderslev, Tarninglen et Sonderborg, et qu'il avait reçu du Ministre une réponse où on lui recommandait expressément de s'opposer à l'adoption de ces motions par le synode général en les écartant comme ayant un caractère politique. Aussi ne vit-on les motions soutenues que par une minorité de laïques et cinq ou six prêtres. C'est ainsi qu'elles furent enterrées.

L'année suivante, en 1892, dès le mois de janvier, les membres nord-slesvicois du synode général, d'accord avec leurs collègues laïques des synodes de district et des comités synodaux adressèrent une pétition à la Chambre des Députés contre le règlement scolaire de 1888. C'est à peine si au cours de la session la pétition fut brièvement examinée par la Commission de l'Enseignement, mais elle ne fut pas portée a l'ordre du jour du Landtag.

Cependant le règlement scolaire fut maintenu dans les écoles primaires nord-slesvîcoises en accord absolu avec l'esprit dans lequel il fut rédigé. La langue maternelle resta exclue de l'enseignement public. Seules quelques leçons d'enseignement religieux furent encore données en danois. Autant que les circonstances le permettaient on devait se hâter de trouver un expédient pour que les jeunes gens fussent instruits dans leur langue maternelle. A cet effet on fonda en 1892 la «Ligue scolaire>nord-slesvicoïse«, qui à la fin de l'année comptait plus de 4.000 membres.

En 1893 la pétition dont il a été question plus haut fut envoyée pour la seconde fois au Landtag prussien, signée de représentants de l'Église. Elle vint en discussion et elle fut soutenue par les députés polonais et les membres du Centre. Mais la grande majorité vota contre. On n'avait donc atteint aucun résultat par ce moyen, et la Ligue scolaire devint encore plus active. Dans cette première année de son existence la Ligue a aidé 200 jeunes Nord-slesvicois à fréquenter des écoles du royaume de Danemark. A la même époque se dessina dans différentes régions du pays un mouvement en faveur de l'Eglise libre. L'action de la Ligue scolaire et l'agitation pour l'Église libre doivent être citées ici comme des mouvements en relation avec cette question et comme une réponse au refus constant opposé par le gouvernement et le Consistoire à la demande énergique et réitérée des habitants de langue danoise.

Tout à coup dans la bataille apparut un nouvel élément: soixante-dix sept prêtres prussiens de l'Église d'État du Slesvig septentrional s'unirent et adressèrent une requête au ministre des Cuites pour lui demander d'introduire deux heures d'enseignement en danois par semaine dans les écoles nord-slesvicoises. Cette résolution fut prise le 29 novembre 1893 dans une réunion tenue à Flensborg. Ces pasteurs ne s'étaient-ils aperçus qu'après une expérience de quatre ans d'une chose évidente pour tous, à savoir que la vie religieuse

de la population était menacée par l'ordonnance de 1888 sur les langues? Ou bien craignaient-ils de perdre leur influence au moment où naissait et se propageait l'agitation en laveur de l'Église libre? — Cette question nous laisse perplexes. Dans leur réunion ainsi que dans leur adresse ils reconnaissent pourtant que l'ordonnance sur les langues était un danger pour la vie religieuse et morale. Ils élurent une dépuration qui devait se rendre à Berlin et y exposer la question. Comme porte-parole on choisit l'évêque de la province, le surintendant-général Kaftan, docteur en théologie. Mais il refusa en déclarant que les autorités à Berlin feraient la sourde oreille. Néanmoins la députation se mit en route et à son arrivée à Berlin s'adressa au Ministre des Cultes. Celui-ci refusa une audience aux délégués. Du moins permit-il à leur porteparole de lui remettre l'adresse des prêtres. Une réponse fut aussi envoyée par le ministre à cette requête. La teneur en fut communiquée à une assemblée convoquée pour le 2 août 1894 à Flensborg. La réponse était une fin de non recevoir catégorique. Il faut encore signaler comme un fait significatif que des 77 prêtres qui avaient d'abord pris l'affaire en main, 17 seulement se réunirent cette fois, et cette minorité décida de laisser dormir la question.

Du 29 octobre au 9 novembre 1894 se tint le synode général de Rensborg. Une pétition y fut envoyée par le comité du synode deTernînglen et plus de 1300 représentants de paroisses nord-slesvicoises. Cette pétition demandait une modification du rescrit sur les langues si nuisible aux progrès de la langue maternelle et aux intérêts de la religion. Le doyen germanophile de Tonder, Kier, prit la parole contre la motion. Cependant il dut avouer qu'il était difficile que l'enseignement religieux portât des fruits après l'application de l'ordonnance sur les langues.' De même il reconnut que l'ordonnance pouvait faire naître le soupçon que l'administration ecclésiastique projetait de changer brutalement la langue de l'Église dans le Slesvig septentrional. Mais il n'en insista pas moins pour qu'on passât à l'ordre du jour.

Le pasteur Claussbn de Dybbol déclara au contraire que >notre peuple est plein d'inquiétude parce qu'il voit sa langue maternelle menacée. On constate à tout moment que cette crainte est fondée. Par exemple, les enfants suivent les leçons de catéchisme et répondent beaucoup moins bien qu'autrefois. Mes catéchumènes, dit-il, ne peuvent plus écrire eux-mêmes sans secours étranger les leçons de catéchisme. — La langue danoise doit être conservée pour les enfants: c'est une langue charmante, une langue qui a une riche littérature. Mais alors il faut que les leçons de religion soient soutenues par l'enseignement de la langue écrite. Notre Église nationale est, elle aussi, menacée d'un grand danger. C'est hors de l'Église, c'est à d'anciens recueils de sermons que les personnes âgées vont demander leur édification. Si le service divin en danois est encore réduit, elles chercheront à s'édifier d'une autre façon, et nous courons le danger de les voir se séparer de nous. Je ne suis pas prophète ni fils de prophète; mais je vis. au milieu de mon peuple et je l'aime. C'est

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pourquoi je viens adresser au synode une prière et un avertissement; je le supplie d'avoir pitié du NordSlesvig et d'adopter la pétition de la minorité.*

Mais c'était encore une fois prêcher devant des sourds. La motion fut repoussée par 66 voix contre 23.

Cependant la germanisation des écoles allait son train. Un mot d'un pédagogue allemand du Slesvig du Nord en dira plus qu'une longue description sur la situation. L'inspecteur Mosehuus d'Àbenrâ, pédagogue exerçant le droit de contrôle sur les écoles, dit un jour, en parlant de la jeunesse nord-slesvicoise qui vient à l'école sans comprendre la langue qu'on y parle: »Les enfants doivent être traités comme des sourd-muets.* Que de difficultés ne rencontret-on pas à inculquer d'abord aux écoliers les mots et les tournures d'une langue étrangère, puis les idées si différentes de celles qu'exprime leur langue maternelle I Et quelle lumière ce fait ne jette-t-il pas sur la distance qu'il y a entre l'état de choses qui existe dans les écoles prussiennes du Slesvig septentrional et les exigences de la pédagogie moderne! Nikolaj Svendsen

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