‹ Manuel historique de la question du Slesvig; documents, cartes, pièces justificatives et renseignements statistiques, publié sous la direction de Franz de JessenChapitre 51 sur 102 · B. GERMANISATION DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

B. GERMANISATION DE L'ÉGLISE

La germanisation de l'Église dans la région du Slesvig où l'on parle danois est une œuvre conduite avec méthode, habileté, énergie et, en même temps, avec prudence. Les autorités ecclésiastiques et laïques s'entendent pour l'accomplir aussi rapidement que les circonstances le permettent.

Lors de la déclaration de guerre en 1864 la langue de l'Église était exclusivement le danois dans toutes les paroisses rurales du Nord-Slesvig proprement dit. Dans cette région on compte en tout 108 paroisses. On employait tour a tour le danois et l'allemand dans 49 paroisses rurales du Slesvig central et dans les villes du Slesvig septentrional. En conséquence le danois était employé exclusivement ou concurremment avec l'allemand dans 162 paroisses slesvicoises avant le commencement de la guerre. Mais dès février 1864, les commissaires civils ennemis prenaient un arrêté qui ordonnait l'instauration d'un service divin exclusivement allemand dans toutes les communes dites mixtes du Slesvig central où les deux langues étaient en usage à l'exception

de quelques paroisses de la région méridionale du département de Tander, où l'arrêté fut d'ailleurs appliqué quelques mois plus tard.

Dans 49 communes de ce district du Slesvig central le danois et l'allemand étaient en usage à l'église; l'allemand fut imposé dans 42 de ces communes a l'exclusion du danois comme langue de l'Église. Dans les 7 autres communes, appartenant presque toutes au département de Tonder, le danois conserva provisoirement le second rang. Dans les villes de langue danoise où, avant la guerre, le danois et l'allemand avaient été alternativement en usage dans la célébration du service divin, les commissaires civils prussiens ordonnèrent, en cène même année 1864, que l'on ne pourrait prêcher en danois que l'aprèsmidi, tandis que le service divin en allemand se célébrerait le matin comme grand'messe.

Dans les neuf mois qui séparèrent la déclaration de guerre de la conclusion de la paix, la langue allemande avait donc fait de grands progrès par suite des mesures des nouveaux gouvernants. Au lieu de 162 paroisses il n'y en avait plus dans le Slesvig que 120 où le danois fût en usage dans les églises ou exclusivement ou concurremment avec la langue allemande.

Dans les vingt années qui suivirent cette période de germanisation rapide et efficace, les progrès de la langue allemande comme langue d'Église furent relativement lents dans le Nord-Slesvig, danois de langage et de cœur. Il semble que les autorités aient voulu attendre et observer les suites des changements résultant des ordres d'en haut signalés ci-dessus. Entre temps l'école devait accomplir la première tâche en enseignant l'allemand à la jeunesse et en habituant ainsi la génération grandissante à l'usage de cette langue.

Cependant le service divin en danois disparut peu à peu dans le Slesvig central. Les requêtes demandant que la langue maternelle reprît sa place à côté de l'allemand dans les églises furent partout repoussées. Dans la commune de Hanved, près de Flensborg, par exemple, environ cent pères de famille envoyèrent aux autorités une pétition pour réclamer le rétablissent dans la commune du service divin en danois. Bien qu'il fût notoire qu'un grand nombre de pétitionnaires ne comprenaient pas l'allemand, on leur opposa une fin de non recevoir absolu, et tout ce qu'on put se décider à concéder à la population de cette commune où la grande majorité parle danois, ce fut que la messe de communion serait célébrée deux fois par an en danois. En outre les cérémonies du baptême et du mariage sont célébrées en danois sur la demande des intéressés.

Après 1S85, l'allemand comme langue d'Eglise fit de rapides progrès dans tout le Slesvig du Nord. Dans les cinq années 1885 — 1890, la célébration du service divin en allemand alternativement avec le danois fut introduite dans une trentaine de paroisses nord-slesvicoises dont le danois est la langue à peu près exclusive. Une statistique établie en octobre 1890 montre qu'alors le service divin en danois était encore célébré dans 1 14 paroisses du Slesvig. Dans 69 de ces paroisses le danois était la seule langue en usage. Dans les 26 années

qui suivirent la déclaration de guerre la langue danoise avait donc été supprimée comme langue de l'Église dans 48 paroisses tandis que l'usage partiel de l'allemand dans la célébration des offices avait été introduit dans 39 paroisses slesvicoises. D'autre part le service divin en allemand avait été considérablement étendu dans beaucoup d'endroits, et les renseignements pris montrent que le service allemand fut presque partout introduit a cause des fonctionnaires ou des Allemands immigrés. Qu'en réalité le désir de l'introduction du service allemand ne se soit pas manifesté d'une façon bien vive, c'est ce qui ressort du fait que les offices en allemand, en particulier dans les paroisses rurales, ne sont que médiocrement suivis. En même temps on s'aperçut que lorsque le service allemand fut introduit dans des paroisses de langue danoise, la fréquentation des églises s'en ressentit. Lorsque le service régulier fut interrompu, le peuple s'habitua à se passer de l'Eglise nationale.

La première statistique relative à la question de l'Église qui fut établie ensuite du côté danois date de sept ans plus tard, ainsi que la première dressée par M. H. P. Hànssen-Norremblle, membre du Landtag. Les résultats en furent publiés dans le premier semestre de 1897 des »Annales slesvicoises* [S0nderjydske Aarboger]. Des 108 paroisses qui au début de 1864 avaient un service exclusivement danois il n'en restait en 1897 que j; ou le service allemand n'eut pas été introduit. >En d'autres termes*, est-il dit dans cette statistique de 1897, «dans plus de la moitié des 117 paroisses slesvicoises qui ont plus ou moins conservé le service danois la langue de l'Église est mixte. Lorsque l'œuvre de la germanisation commença en 1864, la' langue de l'Eglise n'était mixte que dans n de ces paroisses.* — La statististique en question déclare en outre à propos des progrès de la germanisation: »Le règlement scolaire du 18 décembre 1888, par lequel l'enseignement en danois était banni de toutes les écoles primaires du Slesvig a déjà exercé une très grande influence sur la germanisation de l'Église nationale. De 1865 à 1888, la langue allemande n'a pu — ainsi qu'il a été dît plus haut — - faire que peu de progrès. De 1888 à 1890, au contraire, l'oeuvre de germanisation avait le vent en poupe. Puis il semble que la grande agitation provoquée dans le Nord-Slesvig par le nouveau règlement scolaire ait inquiété les autorités. Le mouvement se ralentit visiblement dans les années 1891 et 1892, mais pour s'accélérer de nouveau dans ces dernières années. De 1865 à 1888 l'allemand ne fut introduit que dans 8 paroisses nord-slesvicoises ; de 1888 à 1897, au contraire, il le fut dans j6.» — Pendant ce temps une génération s'était levée, née sous la domination prussienne. Elle avait fréquenté l'école germanisée; les jeunes hommes avaient fait leur service dans l'armée prussienne. Ce fut une erreur psychologique de la pan des autorités de croire qu'elles pouvaient agir sur cette jeunesse par la germanisation de l'Église. Ni l'école primaire prussienne ni la caserne n'avaient fait de ces jeunes gens des Allemands. Par l'introduction de la langue allemande dans les églises leurs cœurs ne furent point attirés vers l'Église, ils en furent plutôt détournés.

Le but qu'on semble se proposer provisoirement est d'ordonner dans toutes les églises du Nord-Slesvig la célébration de l'office en allemand quinze fois par an, c'est-à-dire les jours de fête et un dimanche sur quatre. On cherche à atteindre ce but en employant une tactique différente avec chaque paroisse. Là où le caractère danois de la population est une force invincible on se contente d'un commencement modeste et on n'avance que lentement pour ne pas éveiller des sentiments trop hostiles à l'Église d'État. Là, au contraire, où l'on trouve un appui dans quelques Danois superficiellement germanisés ou dans quelques fonctionnaires ou employés immigrés, on avance à grands pas. Ce sont des considérations politiques qui déterminent la marche à suivie et l'allure du mouvement. Empruntons quelques exemples à la statistique citée plus haut. La commune de Hellevad qui fait preuve de tendances hostiles à l'Église nationale n'a eu depuis des années que deux fois le service divin en allemand. Par contre, les communes d'Uge, Ravsted et Vilstrup, où les sentiments ne sont guère différents, mais où depuis longtemps il existe une germanisation superficielle, encore que la langue maternelle soit à peu près exclusivement le danois, on a célébré le service en allemand quinze fois par an, pour comme ncer.

Les aperçus donnés plus haut concordent avec les déclarations allemandes. Dans un exposé de la question de la langue de l'Église dans le Nord-Slesvig publié en Allemagne au mois de juin 1901 dans la >Nord-Ostsee-Zeitung« de Kiel, on dit: »Le service divin se célébrait exclusivement en danois dans 106 paroisses en 1876, dans 53 seulement en 1897, et aujourd'hui ce chiffre est tombé à 43. Depuis 1890 — par conséquent au cours des dix années 1890- 1900 — le service allemand a été introduit dans près de 40 paroisses, presque toujours sur l'ordre du consistoire. Mais tant qu'il s'agit des cérémonies de second ordre, par lesquelles on a souvent commencé, il n'est point besoin de recourir aux hautes autorités ecclésiastiques, puisque le conseil de fabrique ne peut s'opposer à ce que l'église serve à la célébration de l'office divin et par suite à la célébration de l'office solennel au jour anniversaire de l'Empereur et en d'autres circonstances analogues. Ici c'est le pasteur seul qui décide ou, en cas de réclamation, le doyen et le consistoire.» — Cet exposé laisse voir le bout de l'oreille politique. La dernière remarque veut dire aussi que le pasteur peut très bien de sa propre autorité célébrer le premier service en allemand dans les Églises danoises où jamais auparavant n'avaient résonné les mots d'une langue étrangère dans les exercices du culte.

La dernière statistique existante à l'heure actuelle a été dressée par la »Ligue allemande du Slesvig septentrional < et elle fut publiée dans l'organe de cette association >DieNordmark« sous la date du 15 août 1904. D'après ce travail le nombre des églises nord-slesvicoises où le danois est encore la seule langue en usage est tombé de 43 en 1901 à 38 en 1904. Cette statistique allemande peut se résumer dans le tableau ci-dessous;

. . ,, Service mixte Districts decanaux „ ... allemand et danois

Service exclusivement danois

Service exclusivement allemand

Narre Tender*

1 9 paroisses

lî —

7 paroisses

7 paroisses*

Nord-Slesvig

70 paroisses

38 paroisses

7 paroisses

Voilà donc les résultats de quarante années de germanisation. Comme il a été dit plus haut, au commencement de 1864, 108 paroisses du Slesvig septentrional et central avaient le danois comme langue exclusivement en usage à l'église. Aujourd'hui le nombre de ces paroisses n'est plus que de 38. Lors de la déclaration de guerre on prêchait ou en danois exclusivement, ou alternativement en allemand et en danois dans 162 paroisses. Aujourd'hui ce nombre est réduit à 108. Il faut y ajouter 3 paroisses du département de Flensborg où le service danois n'a pas encore été supprimé. En d'autres termes, dans 51 églises slesvicoises la langue danoise a cessé de se faire entendre au cours des quarante années de domination prussienne.

Nous avons déjà expliqué plus haut comment il est procédé à la germanisation de la langue de l'Eglise. Nous ajouterons maintenant quelques renseignements que nous nous sommes procurés auprès d'» hommes de confiance* dignes de foi qui sont sur place et connaissent la situation locale.

A Tinglev le service est maintenant célébré en allemand 15 fois l'an, surtout en considération du nombreux personnel allemand du chemin de fer. La fréquentation de l'église y a diminué sensiblement dans ces dernières années, ce qu'on remarque surtout les jours où l'office est célébré en allemand.

Dans la paroisse voisine de Kliplev le service allemand est célébré 12 fois l'an. La langue allemande y fut déjà imposée dans les années 1870 — 1880 pour des raisons inconnues. Mais entre 1890 et 1900 rarement plus de 10 personnes assistèrent aux offices.

Dans la paroisse de Ri ngenies, située comme les deux précédentes dans une région où les Allemands s'efforcent tout particulièrement de faire pénétrer leur influence, le service divin est célébré en allemand 17 fois par an. La fréquentation des églises y a sensiblement diminué depuis l'introduction du service allemand.

Dans la paroisse d'UUerup c'est en 1890 que fut célébré le premier service

* Au district décanal de Narre Tander le gouvernement a ajouté quelques paroisses frisonnes qui de tout temps ont eu l'allemand comme langue de l'Église.

allemand sur la demande de quelques paroissiens germanophiles. La demande, qui fut agréée malgré l'avis du conseil de fabrique et du comité du synode, invoquait comme motif la présence dans la commune de deux institutrices nées en Prusse nouvellement installées.

Dans la paroise de Sommersted près de la frontière danoise on ordonne en 1888 de célébrer le culte 12 fois par an en allemand. On prit cette mesure en considération du personnel du chemin de fer et des douaniers de la gare. Le service allemand avait d'ailleurs été déjà introduit, mais il dut être suspendu, faute d'assistants.

Dans la paroisse de Hammelev le service allemand fut introduit en 1885, il y fut célébré 7 fois par an. Après 1890 ce service fut réduit, les assistants faisant défaut. De la statistique de 1904 il résulte que le service allemand est aujourd'hui complètement supprimé dans cette paroisse.

Des paroisses de Bedsted, Hellevad, Ravsted et Bylderup enfin on nous apprend que le service divin en allemand y fut introduit à l'instigation de la «Ligue allemande du Slesvîg septentrional «, association politique constituée pour lutter contre les sentiments danophiies dans ce district. A ce propos on ne saurait mieux terminer ce chapitre qu'en citant le fait suivant: Dans l'église du Saint-Esprit, à Flensborg, on avait célébré jusqu'en 1900 l'office divin en danois tous les dimanches et jours de fête. Ce service fut réduit de moitié au commencement du nouveau siècle, et une requête signée de 700 hommes et femmes de la ville, demandant que le danois reprit à l'église la même place que par le passé, fut repoussée en juillet 1900 par le consistoire de Kiel.

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