C. Acdcrtcn dtl
ment sur ces îles qui s'échelonnent depuis Fano jusqu'à Amrum, enserrant une petite mer intérieure aux eaux calmes, laquelle a été une des conditions favorables à la formation du marécage frison. Quant à ce marécage, il nous offre un type de paysage et un phénomène géologique auxquels on ne trouverait d'analogues en Danemark que dans une mesure très restreinte. Dunes et marais se poursuivent tout le long de la mer du Nord jusque sur les côtes françaises.
L'orographie du Jutland méridional présente, comme celle du Jutland septentrional, cette particularité que la ligne de partage des eaux est beaucoup plus rapprochée de la côte orientale que de la côte occidentale. Les points les plus élevés de la région se trouvent en règle générale sur cette ligne de partage, et la colline la plus élevée du Nord-Slesvig, le Knivsbjœrg (97 m.) au Nord d'Âbenrà, n'est distante que de 800 m. du profond golfe de Gennerfjord, vers lequel elle descend en pente raide. Parmi les autres hauteurs, nous pouvons citer les collines comprises dans la presqu'île de Lojt, — elles atteignent 92 m. et se dressent également à pic au-dessus de la mer, — et aussi le Dy b b0lbja;rg(68m.), situé à l'extrémité delà presqu'île du Sundeved, — hauteur bien connue pour le rôle stratégique qu'elle a joué dans les campagnes de 184S et 1849, et surtout dans la guerre danoallemande de 1864. Le point le plus élevé du Ssnderjylland tout entier est situé dans la région au Sud du golfe de SU, où la remarquable chaîna de collines des » Hyttenbjîerge* atteint 106 m. au point appelé Scheelsberg.
Types de paysages. i°. Une falaise plongeant dans la mer Baltique et couronnée d'un bois de hêtres aux troncs élancés. En face s'étend la mer large et ouverte; mais de chaque côté vont s' effaçant dans le lointain des côtes en pente douce alternant avec des falaises abruptes comme celle où se trouve l'observateur. Partout des bois de hêtres, interrompus cependant par des espaces défrichés et transformés en champs, C'est le bois de Skelleskov, à l'extrémité de la presqu'île de Broagerland, à un endroit où la mer est encadrée au Nord par l'île d'Aïs, au Sud par l'Anglie.
20. Tout à l'intérieur d'un bois, un tumulus ou «tertre de géant* (Ksempeti0j). Ce bois est la propriété de paysans et il n'est guère entretenu suivant les règles de la science forestière. On y voit de jeunes hêtres qui se hâtent vers la lumière en étouffant de vieux chênes ; un sous-bois touffu composé de coudriers et de ronces, avec un peu de houx de temps à autre. Le sol est très accidenté; par une longue et étroite crevasse tapissée de fougère on aperçoit, au-delà du bois, la mer bleue qui s'étend au loin en avant, mais qui est étroitement limitée sur les côtés. Ce paysage est celui que nous avons dans les bois qui descendent vers le Gennerfjord, sur les pentes du Knivsbjasrg.
30 Autre point de vue: le dos irrégulier d'une longue croupe de terrain, produite lors de la fonte des glaces, — avec de profondes dépressions tourbeuses entre des collines; — une large perspective vers l'Est sur des plaines
très peuplées, traversées par des haies vives, avec çà et là des clochers blancs, pointus; — plus loin, des plaines encore, égayées par des bosquets disséminés;— à l'horizon, de longues lignes de bois qui vont en s'étageant; — tout au fond, du côté de l'Est, la mer; — et au centre du tableau un petit bourg aux toits ronges posé au pied des hauteurs: telles sont les chaînes de collines qui s'étendent à l'Ouest de Kristiansfeld.
4°. Un lac allongé, aperçu d'une de ses extrémités: sur le bord, une ceinture de roseaux; des lignes de rives, aux sinuosités d'une élégance extrême, qui paraissent finalement se rejoindre à un tournant du lac. Des collines aux pentes régulièrement arrondies s'abaissent vers J'eau, présentant elles aussi des lignes d'une mollesse infinie. Ni bois ni maisons aux alentours; l'impression produite par le paysage dépend uniquement de l'harmonie des lignes, et cette harmonie est la moins compliquée qui se puisse imaginer. Tel est le lac qui ondule au Sud de la ville de N or db or g dans l'île d 'Al s.
5° Passons maintenant à un paysage tout diffèrent, extrêmement varié, multiple, réunissant des formes qui s'opposent et des lignes qui se traversent. Vers l'Est s'avance une baie arrondie venue de la mer; on voit au Nord une baie analogue qui, par suite de l'étrottesse de son entrée, fait l'effet d'un lac; un troisième côté du paysage est formé par un f]ord qui, s'étranglant de plus en plus, s'en va dans les terres vers le Sud-Ouest. Chacune de ces nappes d'eau, exposée ou opposée au soleil, reçoit un, éclairage différent. Enfin, séparés par ces bras de mer ou plutôt les environnant, s'étendent des champs, des haies, des bois, nuancés suivant toutes les tonalités du vert. Mais voici qu'aux nuances vertes de la campagne s'oppose le rouge criard des nombreuses briqueteries qui s'échelonnent le long des côtes; leurs cheminées noires, dressées vers le ciel, font par leurs lignes rigides un contraste violent avec cette harmonie qui se dégage du contour des côtes et du mouvement des collines, et qui rappelle en somme l'harmonie du précédent paysage, avec cette seule différence que celle-ci était d'une simplicité extrême tandis que l'autre est beaucoup plus riche et plus complexe. Ce paysage est vu du rempart de S mol, c'est-à-dire de l'isthme qui relie la partie Nord du Sundeved à la presqu'île de Broager.
6° Sur la butte dejejsing, au Sud-Est de Tender. — A l'horizon, une ligne légèrement bombée, fort bien équilibrée par un moulin à vent posé sur l'extrémité la plus basse. De là part un plateau qui s'abaisse en pente douce vers l'observateur ; un chemin le traverse et se dirige avec des ondulations vers le point de plus élevé de l'horizon. Sur le plateau, de l'herbe, encore de l'herbe, partout de l'herbe; mais cette surface verte est parsemée de points colorés qui sont des chevaux détachés et des bestiaux de haute taille et de robes bigarrées: vaches, bœufs, veaux et génisses mêlés ensemble. Au-dessus d e tout cela s'étend un ciel dont l'horizon bas fait paraître la voûte doublement haute et vaste. Et l'espace est rempli de bruits de toute sorte; les cris aigus jetés sans trêve par l'alouette traversent les rumeurs plus confuses qui
viennent de la terre: mugissements du bétail, frottement et cliquetis des entravesaux pieds des chevaux, des jougs au cou des bœufs, craquement de l'herbe broutée. A droite et à gauche, de chaque côté du plateau, l'œil découvre une plaine infinie, uniforme, étendue marécageuse d'où émerge la butte sur laquelle se trouve placé l'observateur.
70 La lisière d'un bois de chênes mordu par le vent, rabougri dans une terre trop pauvre, des arbres fortement entamés du côté de l'Ouest. Le bois s'abaisse et devient un taillis qui finit par se perdre en petites pousses vert tendre dans l'immensité brune d'une plaine de bruyère: celle-ci se poursuit pendant des milles dans la direction de l'Ouest. Finalement la lande vient aboutir à un îlot de collines, en forme de bouclier, dont les contours sont brisés de place en place par une succession de tumuli moutonnant comme les seins sur la poitrine de la Diane d'Éphèse. — Nous venons de décrire le bois deLindet (»Lindetskovt) et la lande de Gassehede.
Nous avons choisi les paysages qui nous ont paru les plus typiques, et leur ensemble donne certainement une impression assez exacte de la nature slesvicoise. Chacun d'eux pris à part est foncièrement danois; maïs tantôt ils rappellent les paysages des îles du Danemark, tantôt ils se rapprochent, par les formes et par les couleurs, de ceux du Jutland septentrional. Ce qu'il y a de caractéristique pour le Slesvig, c'est précisément l'assemblage de ces éléments divers, c'est qu'on y trouve d'une part la nature danoise sous sa forme la plus idyllique et la plus variée, telle qu'elle se présente par exemple au Sud de l'île de Fionie, et d'autre part la gravité imposante du paysage jutlandais. Des types très différents s'y succèdent à de courtes distances, ou même sans transition aucune.
Il existe pourtant en Slesvig un paysage qui ne ressemble à aucun autre paysage danois. De même que les blanches falaises de craie de l'île de Mweii forment le bastion extrême du Danemark vers la Baltique, de même les falaises tertiaires de l'île de Sild sont comme le rempart du Jutland en face de la mer du Nord. L'île, qui repose sur une haute assise tertiaire, dresse du côté de la pleine mer les falaises diluviennes de Rodeklev, colorées en rouge-feu, tandis qu'elle s'abaisse de l'autre côté, vers la mer intérieure, par les rochers de Morsum qui mêlent dans leur coloris bariolé le noir, le blanc et le rouge. Le dos élevé de l'île porte le vêtement brun de la bruyère, avec à l'Est des marécages verts. Du haut du phare de Kampen on aperçoit les longs bras, les tentacules que l'île projette vers le Sud et vers le Nord: ces bras ne sont pas des presqu'îles plates et sablonneuses, mais ils sont formés par les dunes les plus hautes, tes plus fantastiques et les plus déchiquetées qu'on puisse trouver sur les côtes de la mer du Nord. Ainsi se dresse fièrement, en face de la pleine mer, cette terre rocheuse dont les couleurs sont si différentes du vert habituel aux paysages danois; et ces violentes oppositions de bleu, de blanc
et de rouge, de brun et de vert, se fondent toutes, s'harmonisent dans l'atmosphère marine, et se concilient dans une incomparable unité.
Au point de vue géologique ce qu'il y a de plus intéressant dans l'île de Sild, ce sont les falaises tertiaires de Morsum, qui présentent en couches alternantes du sable blanc de kaolin, du grès de limonite allant du rouge couleur de rouille au bistre foncé, et de l'argile noire micacée. Les couches forment avec l'horizon des angles de 30 à 40 degrés, et elles ont une épaisseur d'au moins 1250 m. L'argile micacée est très riche en fossiles datant de l'époque miocène: on n'y a pas compté moins de iro espèces; de sorte que Sild appartient aux régions privilégiées en ce qui concerne les souvenirs de cette période géologique.
Population. Quand on dit que le Slesvig septentrional, abstraction faite de la classe des fonctionnaires, est un pays entièrement danois, on veut dire par là que dans les campagnes la langue danoise est aussi universellement parlée que dans n'importe quelle province du royaume, et que dans les villes et les bourgs, — si l'on excepte toujours les fonctionnaires, — le danois est également la langue prépondérante. Mais les questions de langues sont examinées à d'autres endroits du présent Manuel, et je me bornerai à rappeler ici que le Senderjylland compte en tout de 1 jo à 160.000 habitants de langue danoise, dont 140.000 dans le Slesvig du Nord et quelques milliers dans la ville de Flensborg.
Bien que les Danois appartiennent comme les Allemands à la grande famille germanique, le caractère national du Danois, tel qu'il s'est formé au cours de quinze siècles d'une évolution distincte, se trouve très sensiblement différent du caractère national de l'Allemand; et ces différences psychologiques ne sont peut-être nulle part aussi frappantes qu'en Slesvig, où les deux races vivent côte à côte. Tous les traits de caractère des Slesvicois du Nord sont danois; et le seul résultat auquel ont abouti des siècles d'influence exercée par les mœurs et la langue allemandes, a été de donner à la population danoise indigène de Flensborg et de l' Anglie une physionomie plus allemande que danoise, malgré certaines particularités qui paraîtraient danoises à un observateur venu du Sud. Une nuance de sentimentalité jointe à une certaine rudesse dans l'action, une certaine difficulté à comprendre et à pratiquer l'ironie, — et surtout à la pratiquer sur soi-même: tels sont les traits principaux qui nous frappent tout de suite dans le caractère allemand et qui sont totalement absents chez les Danois du Slesvig aussi bien que chez leurs compatriotes au Nord do Kongeaa. Une âme à double plan, la faculté de passer par des transitions délicates du plaisant au sérieux, une douceur tranquille, un cœur qui vibre intérieurement à tout ce qui est simple et expressif d'un sentiment, une certaine mollesse superficielle recouvrant une grande ténacité: ce sont là, dans le caractère danois, les traits les mieux faits pour irriter les Allemands, qui ne comprennent que l'expression directe et tranchante de ta pensée.
La population totale du duché s'élevait en 1901 au chiffre de 428.900 habitants, répanis sur 8734 km. carrés, ce qui fait une densité de 49 au kmq. Sur le chiffre total, le Slesvig du Nord comptait pour sa part 148.652 habitants sur une superficie de 3892 km. carrés, — soit 38 seulement par kmq. Cette infériorité sensible dans le chiffre de la densité est due en grande partie à ce que les deux villes les plus importantes, à savoir Flensborg et Slesvig, sont situées en dehors du Slesvig septentrional; mais c'est aussi une conséquence de la situation anormale qui a été faite depuis 1864 à cette partie du pays et qui a déterminé un grand courant d'émigration. Eu 1864, c'est-à-dire l'année même de la conquête, les trois départements de Haderslev, d'Àbenrâ et de Sanderborg avaient ensemble 120.330 habitants; au recensement de 1900, ils en avaient 119.307. Pour mieux faire comprendre la valeur de ces indications, nous donnerons les chiffres correspondants pour les deux départements danois qui touchent de plus près au Slesvig du Nord, ceux de Ribe et Vejle; ils présentent d'ailleurs des conditions sociales identiques. Or ces deux départements réunis comptaient en 1870, c'est-à-dire six ans ans plus tard, 168.302 hab., et en 1901 : 221.205. Les chiffres parlent d'eux-mêmes.
Le Slesvig septentrional est essentiellement une province rurale, un pays peuplé de paysans; ses villes et places de commerce ont juste les dimensions et le nombre suffisants pour les transactions, pour l'échange des produits de vente et des articles de consommation. D'une façon générale la densité de la population se règle sur les qualités productives du sol; de sorte que les régions les mieux peuplées se trouvent à l'Est et à l'Ouest et que les maigres terres du centre nourrissent beaucoup moins d'habitants. 11 y a cependant des exceptions à cette règle générale. Notamment dans la presqu'île de Sundeved nous trouvons côte à côte une région caractérisée par de grandes propriétés seigneuriales et où la population est très clairsemée, une région de petits fermiers et de paysans avec une population assez forte, et enfin des bandes de territoire où les ouvriers des nombreuses briqueteries, les pêcheurs et les marins contribuent à produire une densité considérable.
Professions. Industries. Sur les 148.652 habitants du Slesvig septentrional, 24.644 constituent la population des quatre villes principales, 6493 habitent les sept petites villes ou bourgs proprement dits; il en reste donc 117.515 pour les districts ruraux. L'agriculture est donc de beaucoup la première ressource du pays. Parmi les autres, il n'y a guère que l'industrie des briques et des tuiles qui mérite d'être mentionnée. Si l'on excepte les biens seigneuriaux sis à Aïs et en Sundeved et dont seize appartenaient autrefois au duc d'Augustenbourg, et si l'on y ajoute les propriétés de Gram, de Trsjborg et de Schakkenborg dans la région de l'Ouest, on peut dire que le Slesvig du Nord est par ailleurs dépourvu de grands domaines. On trouve il est vrai, — notamment dans la région de Haderslev, — un certain nombre de propriétés assez étendues pour qu'un Danois du royaume puisse les intituler »ProprieMer-
garde* ; mais pour le reste le Slesvig septentrional présente encore plus nettement que le Danemark le caractère d'un pays de petits fermiers.
Le genre d'exploitation est à peu près le même dans la région Est que dans le royaume de Danemark. Le froment se cultive plus fréquemment comme semis d'automne, — conséquence du prix plus élevé que lui donnent sur le marché allemand les tarifs douaniers. La culture des betteraves n'est pas tout à fait aussi développée qu'en Danemark; elle a son territoire relativement le plus étendu dans la presqu'île de Sundeved et dans le Nord de l'île d'Aïs; mais elle est moins pratiquée dans la partie Sud de cette île, et elle est à un niveau déplorablement bas dans le département Est de Haderslev. Dans l'île d'Aïs on cultive quelques betteraves que des bateaux vont porter à la fabrique de sucre d'Assens en Fîonie. Le jardinage est surtout pratiqué dans l'île d'Aïs et en Sundeved ; la pomme de Graasten (ou Gravenstein) est connue dans toute l'Europe.
L'élevage des chevaux a son principal centre dans l'île d'Aïs et dans les terres de prairies situées dans la direction de Tonder. Ces chevaux appartiennent à la race jutlandaise, qui n'a pas sa pareille qu'en Belgique pour tirer le charrue ou les omnibus; cependant ils sont un peu plus hauts sur jambes et peut-être un peu plus él égants que les chevaux du type jutlandais proprement dit. Ilya quelque temps de cela, les autorités allemandes semblaient disposées à gêner par destracasseries l'élevage de ce cheval de trait lourd et solide, — »kaltblûtig«, disent nos voisins, — et à vouloir diriger les éleveurs sur une autre voie, en leur proposant pour idéal un type plus léger destiné aux voitures. Maintenant au contraire l'Allemagne, qui a complètement laissé de côté l'élevage du cheval lourd, a tourné son attention vers le type slesvicois, et le Slesvig lui expédie aujourd'hui non seulement des animaux de service mais encore beaucoup de jeunes chevaux et de juments pour l'élevage.
En ce qui concerne les bites à cornes, le Slesvig présente plus de variété. L'ancienne race nord-slesvicoise de vaches rouges, — qui se retrouvait sous une forme plus grande et plus pleine dans le marais du littoral frison et sous une forme plus petite dans les terres plus élevées appelées »Gest«, — a maintenant complètement disparu du littoral ; à l'intérieur du pays le type pur de cette race se trouve limité à quelques régions situées aux alentours de Grain. En effet on commença vers 1860 à importer d'Angleterre des taureaux à cornes courtes, (race de Durham), dont l'introduction eut pour résultat de modifier complètement, en quelques générations, la race indigène. On élève actuellement, dans le Slesvig occidental et dans le district Est de Haderslev, un bétail d'engraissement qui a pour base la race à courtes cornes, mais dont le sang doit être perpé-
tuellement renouvelé par l'importation de taureaux* anglais, et dans les régions peu fertiles la race est en voie de dégénérescence. Comme les produits de laiterie se sont mieux maintenus à des prix avantageux que les produits de boucherie, on s'est mis peu à peu à regretter une transformation dont on chantait d'abord les louanges, et l'on cherche aujourd'hui à protéger avec soin les survivances de la vieille race rouge. Dans l'île d'Aïs et en Sundeved, du côté d'Âbenrâ et plus bas, aux environs de Flensborg, on a conservé en général la vache laitière rouge, d'un type semblable à celui du bétail de l'Anglie, mais un peu plus grand et un peu moins riche en lait. La fameuse raced'Anglie, qu'on peut ranger parmi les meilleures laitières et dont on a développé cette qualité pendant de longues années, n'a pas, paraît-il-, fait de progrès dans ces derniers temps : le jeune bétail ne reçoit pas une nourriture assez abondante, et l'embonpoint et l'aspect extérieur de la race souffrent de cette insuffisance. Dans des régions moins fertiles du Slesvig on élève un certain nombre de jeunes animaux qui vont plus tard, en même temps que le bétail importé du Jutland septentrional, paître les herbages du marais littoral, et, une fois engraissés, sont dirigés sur les marchés allemands; mais du reste en Slesvig comme en Danemark, — et sous l'influence des usages danois, — la laiterie constitue le mode le plus imponant de l'exploitation du bétail. Le Slesvig du Nord a de tous côtés ses laiteries coopératives (>Andelsmejerier«), lesquelles se continuent, mais en nombre plus restrein t, dans le Slesvig allemand et dans le Holsten. D'ailleurs le beurre du Slesvig septentrional est de beaucoup le meilleur et il remport aux expositions allemands les récompenses non seulement les plus élevées mais aussi, proportionnellement, les plus nombreuses de beaucoup. Ce beurre trouve sa principale clientèle dans la population aisée des grandes villes de l'Allemagne du Nord: tel est le placement ordinaire; c'est seulement quand le marché allemand est encombré qu'on expédie certaines quantités de beurre en Angleterre par le port danois d'Esbjsrg. L'autre produit principal des métairies, savoir la viande de porc , s'écoule aussi en Allemagne; tandis que dans ces dernières années les exigences du marché anglais ont complètement transformé le caractère du lard danois en poussant les éleveurs à fournir des porcs bien charnus et tués de bonne heure, on continue en Slesvig à engraisser systématiquement les cochons jusqu'à leur faire atteindre des poids de plusieurs centaines de livres, car on se règle d'après le goût des Allemands.
Nous avons esquissé précédemment un certain nombre de paysages slesvicois; nous dirons maintenant quelques mots du caractère des villes et bourgs du Slesvig septentrional, et plus généralement de la manière dont les hommes ont contribué à donner au Sonderjylland son aspect particulier.
Nous ne nous attarderons pas à parler des tertres funéraires témoins de l'âge de la pierre et de celui du bronze, bien qu'en plusieurs endroits les tu-
muli concourent eux aussi à la physionomie du paysage: on se rappelle la hauteur de Gassehoj décrite plus haut (paysage n° 7). Nous ne parierons pas non plus du célèbre rempart deDanevirke, bien qu'il présente encore sur de longues étendues des ruines imposantes, — ni des églises du moyen âge, bien qu'elles aient aussi leur importance et leur valeur pittoresque: dans la région orientale, et notamment dans l'île d'Aïs, elles apparaissent sur un fond de verdure comme des taches blanches ; accordons une mention spéciale à l'église de Broager avec ses hautes flèches et sa situation unique, dominant tout le pays. Vers l'Ouest la plupart des églises ont des tours hautes, dont les clochers sveltes, aperçus de loin, font partie intégrante du paysage.
En revanche il faut insister davantage sur la situation et l'aspect des villes. De toutes les villes du Slesvig septentrional, Âbenrâ (Apenrade) est celle qui passe en général pour la plus joliment située; elle est entourée de trois côtés par de magnifiques bois de hêtres, descendant jusque sur les bords du fjord qui forme le quatrième côté. A parler franchement, la ville de Tcnder me paraît préférable dans sa simplicité parfaite, avec ses maisons basses, aux toits rouges, cachées dans les plantages, si bien qu'on ne voit presque que le haut clocher de l'église; mais tout autour se développe une vaste plaine verdoyante dont les tons charment la vue. Là le ciel a des colorations plus intenses qu'ailleurs, les nuages prennent des formes plus imposantes et les effets de lumière sont à la fois plus délicats et plus puissants par suite de l'humidité de l'air et de l'atmosphère plus dense qui vient de la mer du Nord. — Pour bien apercevoir Sanderborg, il faut suivre le sentier qui longe le détroit d'Aïssund et qui va toujours en montant, puis, une fois parvenu au point appelé Bâdsager, faire volte-face et regarder la ville qui se présente en raccourci et qu'on domine ainsi que son château ducal. Celui-ci se tient tout à fait à part sur son promontoire, mais il lui manque malheureusement ses pignons et ses tours d'autrefois pour faire bonne figure. En avant de la ville, on a sur la mer, entre le bois de Sonderskoven situé dans l'île et les hauteurs de Dybbelbjaîrg sur le continent, une perspective longue et étroite, mais singulièrement saisissante; l'œil se pose un moment sur le bois de Skelleskov que la presqu'île de Broager avance dans la mer, et il s'arrête au loin sur les lignes bleuâtres qui sont les côtes de la presqu'île d'Anglie. — Le paysage de Haderslev est dominé par l'église gothique de Notre-Dame (Frue Kirke) : c'est ainsi qu'il se présente en particulier lorsqu'on pénètre en bateau par le fjord; on aperçoit alors l'église située du côté de la coupole de hêtres de Boghoved, et reposant sur une colline arrondie, au milieu du terrain bas; mais elle est dominée à son tour par les hauteurs qui s'allongent au Nord et au Sud et sur les flancs desquelles grimpent les maisons de la ville. Malheureusement l'effet produit par ce paysage est considérablement diminué aujourd'hui par les énormes casernes que les Prussiens ont bâties sur les hauteurs du Nord, de sorte que l'église se trouve détrônée de sa position de souveraine.
LE JUTLAMD MÉRIDIONAL 43 5
Les lignes de collines, larges et longues, qui encadrent le fjord et le joli tac de Dammen, donnent une impression de grandeur et de fermeté.
Vu intérieurement, Tonder est la plus amusante petite ville qu'on puisse voir, avec sa grand'rue coudée, ses maisons à pignons où l'œil est flatté de trouver aux chambranles et aux panneaux des portes de fines ciselures en style baroque ou rococo. Si l'on entre dans cette ville un jour de mardi-gras, alors que petits et grands courent masqués par les rues, on se sent pour un moment le contemporain des personnages de la comédie de Holberg. Par contre Sonderborg, qui a subi, notamment dans les rues principales, une reconstruction complète après le bombardement de 1864, est la ville slesvicoise la plus dépourvue de caractère; on n'y voit que de banales maisons modernes. Haderslev, avec ses larges artères et ses belles bâtisses qui rappellent sa période florissante au temps danois, est certainement celle dont l'aspect est le plus imposant; et de même, avec ses enseignes presque toutes rédigées en danois, c'est celle qui produit la plus l'impression d'une ville danoise. Âbenrâ, où la grand'rue est très étroite et mpntueuse, a un aspect aimable mais sent tout à fait la petite ville. Une différence essentielle partage les quatre cités en deux catégories: en effet Sonderborg et Âbenrâ sont des villes maritimes, où les navires, le port, les quais jouent un rôle capital dans la vie industrielle et commerciale, dans les préoccupations des habitants, dans les jeux des enfants et les distractions des hommes; par contre la mer et la marine tiennent à Haderslev une place secondaire et font totalement défaut à la ville terrienne de Tender. Celle-ci a comme compensation sa rivière de Vida qui, peu après avoir reçu le dernier affluent important que lui envoie la région humide située en amont de la ville, passe auprès de celle-ci comme un cours d'eau majestueux, encadré de digues que protègent des arbres très vieux et très beaux. De plus Tflnder a ses foires et ses marchés, plus fréquents que dans les autres villes, et qui remplissent ses rues, ses places et ses maisons de gens et de bêtes; au-dessus de Tonder comme au-dessus de Ribe plane une atmosphère spéciale, où se mêlent les parfums divers du foin, des vaches, du limon et du fumier.
Voila pour les quatre villes proprement dites (Kobstasder). Les gros bourgs ou petites villes, — que nous appelons »Flaekker*, — sont peut-être plus intéressants encore à visiter. Kristiansfeld, qui a été fondé en 1773 par une colonie piétiste de Hernhutes (frères Moraves, disciples de Jean Hus), a reçu son caractère particulier de l'ascétisme, de l'esprit d'ordre et de discipline: ce caractère se manifeste dans le plan géométrique de la ville, dans l'architecture puritaine des maisons; il faut visiter aussi le cimetière, si étrangement impressionnant, où de longues files de simples pierres tombales, sans ornements, reposent sur la terre nue, mais à l'ombre épaisse des tilleuls. Nordborg, dans l'île d'Aïs, occupe une position remarquable, sur un sol qui monte et qui descend; il possède plusieurs petites maisons charmantes,
couvertes de chaume, blanchies à la chaux, avec des détails en pierre et en bois dont le style appartient à l'époque Louis XVI ou à une époque voisine. Mageltender a le même charme intime; mats ce qui contribue à lui donner sa grâce idyllique, ce sont les maisons aux murs rouges tirant sur le brun, avec des portes et des fenêtres encadrées de blanc, c'est le joli parc seigneurial, ce sont les beaux arbres qui ombragent les rues et qui atteignent une taille assez rare dans un pays balayé par les vents de l'Ouest. Grâsten occupe une situation ravissante près du petit lac qui reflète son château ; on rencontre de çà de là dans ses rues des chênes antiques, au large feuillage, mais dont le nombre a malheureusement bien diminué.
Comme conséquence de la situation du pays au temps de la répartition des terres, — il y a de cela 120 ans environ, — la région orientale du Sanderjylland a conservé pour la plupart ses grosses agglomérations rurales, contrairement à ce qui s'est passé par exemple dans l'île de Séeland. Les villages les plus beaux et les plus pittoresques se trouvent dans la partie Nord de l'île d'Aïs. Avec l'esprit d'économie qui caractérise les habitants de cette île, on ne reconstruit pas ici une ferme d'un seul coup : on pose un toit neuf ou bien on rebâtit un corps de logis selon qu'on se juge en état de parer à la dépense. Il résulte de cette prudente méthode de rapiéçage une certaine irrégularité architecturale qui peut paraître plus amusante pour l'œil que si la construction était refondue tout d'un bloc. Il faut attribuer au même principe d'économie le fait que tant d'éléments anciens ont été conservés: des encadrements de bois peints en noir qui ressortent sur les murs blanchis à la chaux, bâtisses penchées et gauchissantes, petites fenêtres, carreaux à tenons de plomb; mais le tout brillant de propreté. Qu'on ajoute à cela les grands vergers, les parterres bigarrés devant les habitations, et le sol accidenté sur lequel sont bâtis ces villages, et l'on comprendra pourquoi nous leur avons attribué la première place. Dans la saison où fleurissent les arbres fruitiers, ils sont ensevelis dans une neige délicate, rose et blanche.
Dans le Marskland, c'est-à-dire dans ces plaines marécageuses qui s'étendent tout à l'Ouest, du côté de la mer du Nord, les maisons revêtent la tonalité brun-rouge que leur donnent les briques faites avec l'argile du pays. Elles prennent ainsi quelque chose de l'aspect des maisons hollandaises, qu'elles rappellent encore par leur méticuleuse propreté.
On ne peut pas dire, avec la meilleure volonté du monde, que les nouveaux maîtres du Slesvig aient précisément embelli ce pays. Le mauvais goût allemand et la manie allemande de la réglementation ont sévi d'un commun accord. Tout ce que les Allemands ont perpétré en fait de casernes, de gares, de bâtisses administratives et gouvernementales glace l'âme d'épouvante. Parmi les exploits «artistiques» accomplis par eux en Slesvig, nous citerons les deux grandes pyramides triomphales élevées l'une près d'Arnkilsore, à l'endroit où Us descendirent pour la première fois dans l'île d'Aïs, et l'autre
sur la colline de Dybbel. Ces aiguilles gothiques, se dressant devant la perspective du détroit et sur un large plateau, manquent d'appui dans le paysage et se morfondent dans un isolement lamentable. Mais à coté du gothique de 1870, le nouveau style allemand est bien pire dans sa barbare lourdeur, témoin le monument (la >Bismarckthurm<)dont on a décoré la plus haute colline du Slesvig septentrional, le Knivsbjasrg. H. V. Clausen