LA QUESTION D’ORIENT A LA FIN DU XVIIU SIÈCLE
Au moment où le Directoire provoque l’Europe à former contre la France une coalition plus redoutable que les précédentes, lorsqu’il prétend disputer à la fois la mer aux Anglais, à l’Empereur, la Suisse, l’Allemagne et l’Italie, et jusqu’à la Pologne au tsar, une flotte française, une des dernières qui lui restât, emporte 40000 Français parmi les meilleurs, vers l’Egypte : à leur tête, du théâtre de la guerre où leur présence semblait indispensable, s’éloignent le vainqueur de l’Autriche et ses auxiliaires, Kléber, Desaix, Lannes, Murat.
Une telle entreprise, à la veille d’une guerre européenne décisive, semblait le dernier mot d’une diplomatie qui accumulait les difficultés, comme par gageure. Les contemporains, frappés de l’inutilité et du danger de cet effort lointain, embarrassés de l’expliquer, ont été amenés à croire que les Directeurs cherchaient en cette affaire la satisfaction de leurs intérêts particuliers, de leurs rancunes. Ils les ont accusés d’avoir voulu éloigner le plus possible Bonaparte et ses soldats : « Les avocats ont voulu se débarrasser du héros, écrit Lucien dans ses Mémoires : on leur reprocha cette perfidie. »
Ces accusations ont souvent été reprises par l’histoire, depuis que les Français, à l’approche des Russes victo-
188 LES ORIGINES DE L’ENTREPRISE D’ÉGYPTE, rieux en Italie, les eurent formulées contre le Directoire en juillet 1799. 11 a paru, comme on le dit alors, qu’en déportant 10000 Français dans les déserts de l’Arabie, les Directeurs étaient responsables des malheurs delà patrie. Un émigré d’allures louches, agent secret de la République et des royalistes, Montgaillard, en 1825, a répandu par ses récits d’histoire contemporaine cette explication que le caractère personnel de la diplomatie directoriale rendait d’ailleurs plausible. Le Mémorial de Sainte-Hélène a fait une légende de la jalousie des avocats contre le général de l’armée d’Italie et des moyens qu’ils employèrent pour le perdre au risque de perdre la France elle-même.
Au moins faut-il entendre la défense des accusés. Laréveillère-Lepeaux, alors directeur, l’a présentée dans ses Mémoires: (( Tout ce que cette entreprise, dit-il, a de véritable grandeur, comme tout ce qu’elle peut avoir de téméraire et d’extravagant soit dans la conception, soit dans l’exécution appartient en propre à Bonaparte. L’idée n’en était jamais venue au Directoire ni à aucun de ses membres. Son ambition et son orgueil ne pouvaient plus supporter l’idée de n’être plus en évidence, ou d’accepter un emploi qui l’eût placé sous les ordres des directeurs, a Comme nous savons d’ailleurs, et par le témoignage même du frère de Bonaparte, Lucien, qu’au Directoire Laréveillère fut toujours et nettement hostile à cette expédition d’Egypte, « bonne à nous attirer une guerre avec la Turquie, à éloigner de France le meilleur de nos généraux et trente mille hommes d’élite, )) sa défense paraît justifiée : le procès qu’on lui a fait, à lui et à ses collègues, paraît mériter une révision.
A^oici d’ailleurs un aveu précieux de Bonaparte dans ses Mémoires rédigés par Bertrand. « Pour qu’il fût maître de la France, il fallait que le Directoire éprouvât des revers en son absence et que son retour rappelât la victoire sous les drapeaux. » Et l’aveu se reproduit dans le Mémorial dont le rédacteur n’est pas gêné par les contradictions : « La position de Napoléon était délicaie. Il n’était pas temps de prendre une marche audacieuse. C’est dans cette délicatesse
LES AMBITIONS ET LES MOTIFS DE BONAPARTE. 189 de position que je crois trouver les principales raisons de la conclusion de la paix de Gampo-Formio, et aussi de l’entreprise d’Egypte. » Les complices des desseins de Bonaparte à cette époque, d’ailleurs, font les mêmes déclarations que les confidents de sa pensée. Talleyrand s’est fort employé à l’expédition d’Egypte; or il dit : « Lejeune général ne voulait pas aller se perdie dans la foule des simples généraux. Il voulait tenir en haleine la renommée. Après la paix de Gampo-Formio, il vint proposer à Paris au Directoire la conquête de l’Egypte. — c Et les directeurs ne firent que lui céder, » conclut Lucien.
Répliques des uns, aveux des autres, ne laissent aucun doute à qui veut impartialement établir les responsabilités de cette entreprise d’Egypte si différente de celles que méditait le Directoire. Elle appartient, comme le traité de Gampo-Formio qui l’a rendue possible, à la politique de Bonaparte. Elle est le second acte imporlant de son œuvre personnelle, cette œuvre qui vint s’ajouter à l’action du gouvernement français, sans s’y confondre pourtant, puisqu’elle la contrarie. Déjà l’histoire de France ne se fait plus seulement dans les armées et les conseils de la République; elle se fait parallèlement dans l’armée et selon les desseins de Bonaparte.
Le plus malaisé, c’est d’expliquer les motifs qui ont déterminé le général de l’armée d’Italie à s’éloigner, pour courir cette aventure, du théâtre de ses intrigues et de ses succès. L’explication fournie par ses amis ou ses Mémoires paraît avoir été réglée ultérieurement : Bonaparte eut besoin, à son retour, de faire excuser un départ qui, en 1798, avait pu paraître une trahison, « une résolution criminelle », disait Lucien.
Comme alors il se présenta en sauveur aux Français, il était naturel qu’il rattachât à ce rôle, dont l’utilité parut démontrée, ses actes antérieurs. Si, en brumaire, il avait pu arracher la France aux Directeurs qui compromettaient la Révolution, c’est qu’auparavant, en s’exilant, il s’était arraché lui-même à leurs perfidies. Plus tôt, il se fût