GUERRE INDÉCISE EN POLOGNE (DÉCEMBRE J
Cependant, à cette époque, au début de 1807, l’Empereur éprouva le besoin de préparer l’opinion publique et la France à l’effort décisif qu’il comptait leur demander. La guerre avait commencé contre les Russes, au delà de la Vistule. Un premier engagement, le 26 décembre 1806, entre Lannes et Bennigsen, était demeuré indécis. Le plus grave surtout fut que d’un coup préparé comme à Ulm et léna Napoléon n’avait pas réussi à envelopper l’armée russe. 11 se trouvait en présence de généraux avisés et prudents, d’une armée habituée à un climat qui décourageait ses troupes. En vain, pour entraîner ses soldats, faisait-il valoir que cette rude campagne encore c’était la revanche sur l’Anglais, l’ennemi national : « Nous avons conquis sur l’Oder Pondichéry, nos établissements de l’Inde, le cap de Bonne-Espérance: qui donne aux Busses le droit de renverser de si justes desseins? » Dans les marais de Pultusk, qu’importaient à la Garde elle-même, dont il entendit les murmures et blâma les faiblesses, Pondichéry et le cap de Bonne-Espérance? Et l’écho des plaintes de l’armée venait si bien à Paris que Napoléon, le 18 janvier, chargeait Fouché de les démentir.
Le 17 février 1807, le Sénat était convoqué pour recevoir communication d’un message de l’Empereur daté de Varsovie et d’un rapport de Talleyrand. Pour la première fois, le maître s’expliquait sur ses projets et parlait aux Français de l’urgence de la question d’Orient : « Qui pourrait, dit-il, calculer la durée des guerres, le nombre des campagnes qu’il faudrait faire un jour pour réparer les malheurs qui résulteraient de la perte del’Empire de Constantinople? » — « C’est pour sauver cet empire, pour le rétablir dans son intégrité et son indépendance, ajoutait Talleyrand, que la France verse aujourd’hui son sang, combat à trois cents lieues de ses frontières. » Après avoir entraîné la nation par la haine de l’Angleterre, parla gloire d’avoir conquis ses frontières naturelles et l’Empire des Habsbourg, Napoléon, sur la Vistule, propose à son patriotisme un nouvel objet, le maintien de l’Empire ottoman. Il le lui pré-
286 NAPOLÉON DÉVOILE SON PROGRAMME ORIENTAL, sente « comme le premier des intérêts » pour la conservation de son commerce du Midi, l’unique source de sa prospérité (( et même pour la sécurité de ses frontières ». Les Russes à Constantinople, ce seraient bientôt « ces fanatiques, ces barbares dans nos provinces ».
Ce qui est plus curieux encore, c’est de voir Napoléon répandre dans la presse, toute à ses gages, ces idées nouvelles. Sur ses indications, le ministère des affaires étrangères dut faire passer dans les petits journaux des articles écrits par Talleyrand : « Il ne faut pas différer l’insertion d’un seul jour, afin de ne pas laisser prendre à l’opinion une autre direction. » Serait-ce que l’heure des aveux a sonné et qu’enfin l’Empereur va fournir aux Français le moyen de suivre et d’approuver sa politique orientale?
En réalité, s’il souhaite leur concours, il craint leurs critiques. Et son véritable objet est toujours de les dépister. Il les invite à le suivre en Orient, il leur parle des intérêts de leur commerce méditerranéen, de leur frontière menacée, de défense en somme, alors qu’il leur prépare les charges d’une redoutable conquête. L’intégrité de l’Empire ottoman n’est pas ce qu’il se propose en réalité. C’est une bonne formule pour couvrir à Paris et à Constantinople un programme ambitieux de partage de cet Empire. Voici l’aveu précieux de Talleyrand, confident du conquérant, a Suivez, écrivait-il à M. d’Hauterive, les directions que vous a données M. l’archichancelier. Je ne crois pas du reste que quelque chose puisse relever la puissance ottomane. Elle est à mon sens perdue. La question est de savoir quelle portion en aura la France dans le partage qui doit nécessairement être fait de nos jours. » Ce qu’il disait à Paris, Talleyrand et son maître le répétaient à Varsovie à M. de Vincent, envoyé par l’Autriche pour surveiller leurs desseins : (( Les affaires de l’Empire ottoman sont le véritable nœud de la situation actuelle. Il faudrait un traité éventuel dont l’objet serait, s’il y a moyen de conserver l’Empire des Turcs, d’en garantir l’intégrité, ou de se concerter sur ce qu’il y aurait à faire de ces débris, s’il était prouvé qu’il
EJ^IBARRAS i)E NAPOLÉON APRÈS EYLAU (FÉVR. 1807). 287 n’est pas plus possible de le conserver dans son entier que de réparer une glace brisée en un grand nombre de morceaux. )) Et, tandis que le ministre tenait ce langage si contraire à ce qu’officiellement il annonçait aux Français, l’Empereur offrait à l’Autriche la Serbie, la Bosnie. Depuis un an, sa pensée tendait invinciblement au même but, la conquête de l’Orient, avec ou sans alliés, malgré l’Angleterre, malgré la Russie. Les résistances, les obstacles ne le gênaient que par leur effet sur l’opinion et sur la France. En se justifiant, il avait soin de les égarer à sa suite. 11 s’efforçait de présenter encore comme une œuvre nationale ce qui n’était que passion et calcul personnel.
La bataille d’Eylau l’y obligea plus encore. L’armée prenait ses quartiers d’hiver lorsqu’on apprit la marche subite de Bennigsen sur Thorn. Un instant. Napoléon espéra le prendre de flanc au milieu de ce mouvement. Bien renseigné, le général russe suspendit sa marche et offrit la bataille. Sous un ciel obscurci par la neige, les deux armées se heurtèrent presque sans se voir et sans lâcher pied durant douze heures de carnage (8 février 1807). (( L’éloignement, écrivait Napoléon à Duroc le lendemain, rend mes pertes plus sensibles. » Il ressentait l’effet de ces rudes combats sur des troupes séparées de la patrie par une pareille distance, que le sentiment national ne soutenait plus. C’était comme une préface de la guerre de Russie et de la catastrophe finale.
< Napoléon Ta-t-il deviné? En tout cas, de février à mars 1807, il envoie note sur note à Fouché, pour qu’il commande aux journaux de dire : « Il n’y a plus de troupes en Russie. » Il fait expulser de France de Staël :
(( Cette femme est un vrai corbeau. Elle croyait la tempête déjà arrivée » (18 avril). Il s’obstine, mais il s’inquiète. L’Autriche n’a pas répondu à ses avances. Brusquement, le lendemain même d’Eylau, il se tourne encore vers la Prusse. Le 13 février, le général Bertrand fut envoyé à Frédéric-Guillaume, pour lui offrir une fois de plus la grâce du vainqueur, et même ses bienfaits : la permission
288 NAPOLÉON SONGE A SE RAPPROCHER DES RUSSES, de rentrer dans sa capitale, « et la Pologne » à laquelle il n’attachait plus aucun prix, un royaume réorganisé et plus fort, s’il abandonnait et même combattait Alexandre. Effort perdu, Bertrand fut éconduit le 20 février 1807.
Dans le langage, dans les démarches de Napoléon, à cette date, on devine le trouble, une impatience inquiète. ((Il avait, dit un témoin contemporain, la contenance d’un homme dont l’esprit était inquiété furieusement. » Au moins la Prusse lui répondait non catégoriquement. L’Autriche, qui eût pu le servir à défaut des Hohenzollern, par peur autant que par calcul, se réservait toujours et ne répondait pas. (( Que veut-elle, je ne le sais. Veut-elle l’intégrité de l’Empire ottoman? J’y consens, ou bien un équivalent. Que veut-elle ?» A Pozzo di Borgo venu à Vienne de la part d’Alexandre pour l’enchaîner, comme à Andréossy qui le pressait de se déclarer, le ministre autrichien Stadion refusait tout engagement et toute promesse. Décidément les puissances allemandes s’opposaient à Napoléon, par leur alliance avec les Russes, ou simplement par leur neutralité. Il n’avait plus à compter sur leur complicité pour s’ouvrir les chemins de l’Orient.
Dès lors son dessein fut bien arrêté de les châtier. Puisqu’elles ne voulaient pas l’aider à refouler les Russes, a ces nouveaux Européens » dans leur Asie, il s’entendrait avec le tsar pour disposer avec lui de l’Europe à leurs dépens, (( Je suis d’opinion qu’une alliance avec la Russie serait très avantageuse, » écrivait Napoléon le 14 mars 1807. Mais en la souhaitant il s’en défiait, au souvenir du traité négocié l’année précédente pard’Oubril, et déchiré aussitôt que conclu : <( Y a -t-il quelque fond à faire sur cette cour? » Le 26 avril, Alexandre P** vint à Memel resserrer son alliance avec la Prusse par la convention de Bartenstein. 11 semblait plus que jamais décidé à la guerre. Napoléon cependant imagina qu’il se lasserait de faire seul les frais de la coalition. S’il avait pu entendre le langage que tenait à Vienne l’envoyé russe Pozzo di Borgo, son hypothèse serait devenue une certitude. <( Si l’Autriche s’ob-