‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 189 sur 360 · LE TSAR REFUSE DE MENACER L’AUTRICHE · texte numérisé non relu

LE TSAR REFUSE DE MENACER L’AUTRICHE

poléon se serait fait la part du lion. Une sinaple promesse et des marques d’attachement n’engageaient pas la Russie.

Napoléon qui croyait le tsar séduit par ses concessions reconnut le mnnège trop tard, quand le moment vint d’exiger le prix qu’il avait voulu y mettre. Il lui demandait de l’aider à intimider l’Autriche, pour qu’elle reconnût les rois d’Espagne et de Naples, désarmât, consacrât ses conquêtes, et lui permît d’en réaliser d’autres en Orient. II avait combiné un article menaçant pour les Habsbourg; il pressa le tsar de le signer : « Dans le cas où l’Autriche donnerait des inquiétudes à la France^ l’empereur de Russie sur la première demande qui lui en sera faite s’engage à se déclarer contre l’Autriche. )> Pour refuser cette condition, Alexandre prit les conseils de Talleyrand, et le parti des Habsbourg représenté à Erfurt par un de leurs meilleurs diplomates, dans le secret de l’intrigue, M. de Vincent. « Il ne faut pas de mesures inquiétantes pour l’Autriche, » lui soufflait Talleyrand. Ne devait-on pas craindre que Napoléon ne passât aussitôt des menaces au coup de force? Si pour lui opposer des barrières, la Russie avait travaillé à sauver laPrusse, devait-elle maintenant laisser détruire l’Autriche? La grandeur de l’Empire depuis un siècle s’était fondée sur la rivalité des Allemands et des Français. Pour l’avenir même que le tsar avait entrevu depuis Tilsitt, cette rivalité demeurait précieuse. Les prières des Français raisonnables et sensés qui lui demandaient d’épargner l’Autriche se trouvaient d’accord avec les calculs de sa politique. II faut qu’il existe une balance entre les forces de la Russie, de la France et de l’Autriche, et la Russie n’ayant rien à redouter pour elle-même de l’Autriche peut voir avec une sorte de tranquillité l’accroissement de sa force comme moyen de parvenir à l’établissement de ce système. )>

Malgré les instances de Napoléon, Alexandre repoussa donc en termes très nets et très fermes toute proposition qui contraindrait l’Autriche à désarmer. Arguments, séductions, rien n’y fit. « Votre Empereur, s’écriait Napoléon devant Caulaincourt, est têtu comme une mule. » Il eut

LA. CONVENTION D’ERFURT. 40i

recours à la colère, jeta son chapeau à terre et le piétina. Il avait trouvé son maître. Le tsar sourit. « Vous êtes violent, moi entêté. Avec moi la colère ne gagne donc rieu. Causons, ou je pars. » Il ne partit pas : c’eût été perdre ce qu’il avait acquis. Les deux alliés s’en allèrent chasser à léna, le 6 octobre, amis comme par le passé. Ils portèrent leurs hommages au génie allemand représenté à Weimar par le duc et sa cour d’hommes de lettres, Wieland, Goethe. Napoléon voulait séduire la nation allemande et la préserver des excitations de la Prusse et de l’Autriche. De retour à Erfurt, il échangeait avec Alexandre les cadeaux, les marques d’un mutuel dévouement.

Le tsar tenait aux avantages qu’un traité préparé par Champagny et Roumantsoff était sur le point de lui confirmer. Pour prix de son alliance contre l’Angleterre formnlée dans les quatre premiers articles de la Convention d’Erfurt, il obtenait par les articles 5, 7, 8, 9, sous la médiation de la France, la Finlande, la Valachie et la Moldavie, (( provinces russes ». Comme il n’avait pas voulu refuser toute satisfaction à son allié, il lui promettait, « dans le cas seulement où l’Autriche se mettrait en guerre avec la France, » de se déclarer contre elle. Il espérait bien que les Habsbourg ne l’obligeraient à tenir cette promesse, bien moins grave que celle qu’il avait refusée. « L’Autriche, disait-il, ne sera jamais assez folle pour se faire l’agresseur et entrer seule en lice. » Encore prit-il ses précautions : ce fut d’écrire à l’Empereur François pour le tranquilliser et le renseigner sur la portée de son engagement. « Jê vous prie d’être bien persuadé de l’intérêt que je prends à Votre Majesté et à l’intégrité de son empire. »

La précaution était sage : à défaut de menace. Napoléon avait conipté sur l’effet de son entrevue avec le tsar pour intimider l’Autriche. Au moment où l’envoyé autrichien l’était venu trouver, il lui avait dit à dessein, la colère dans les yeux : « L’Empereur Alexandre est et restera mon allié ; il remplira scrupuleusement ses obligations, j’en ai la certitude, et dirigera contre vous toutes les forces de

402 NAPOLÉON ENCHAÎNÉ PAR L’INTRIGUE D’ERFURT. l’Empire. Votre véritable intérêt n’est-il pas de licencier vos milices et de réduire vos troupes de ligne? — Nul n’a le droit, répliquait Alexandre au même envoyé, à la fin de l’entrevue qu’il eut à son tour avec lui, pour bien préciser ses obligations, d’intervenir dans les alTaires intérieures d’un autre Etat. » L’Autriche ne pouvait plus ignorer la défaite diplomatique que la Russie avait infligée au vainqueur de Presbourg. Elle en reportait le mérite et l’honneur sur Talleyrand, dont l’entrevue d’Erfurt paraissait affermir les desseins et le système. « Son appui, s’écriait Metternich enthousiaste, est notre cause tout entière » (4 décembre 1808).

La diplomatie secrète de Talleyrand avait en effet prévalu contre les desseins de son maître. Après avoir armé l’Autriche, il avait obtenu de la Russie qu’elle ne l’obligeât point à désarmer. Mais à quel prix? Si Talleyrand fermait à Êambition de Napoléon les routes de l’Orient, il les ouvrait toutes grandes à la Russie, et la menait comme par la main jusqu’à la mer. La cession delà Finlande livrait au tsar la Raltique. Délivrée de la France, la Prusse lui procurait une alliance précieuse, dont la Pologne, cinq ans plus tard, devait être le gage. Par sa trahison, Alexandre avait plus que lui vaincu à Erfurt. Talleyrand le reconnaîtra plus tard, lorsqu’à Vienne il sera contraint en 1814 de disputer aux Russes rOrient qu’il vient de leur livrer, depuis la Baltique jusqu’à la mer Noire. Il verra bien alors que ce n’était point l’intérêt de la postérité et de l’Europe d’abandonner ainsi les Etats faibles comme la Suède et la Turquie aux appétits des grandes puissances. « Je déteste, disait -il, le partage de l’empire ottoman. » Au moins Napoléon qui le souhaitait n’en cédait-ii depuis un an à son allié de Tilsitt aucune parcelle qu’il ne fût assuré d’avoir sa part. Son ambition tenait en suspens les progrès de la Russie. Pour limiter les conquêtes de son maître, Talleyrand favorisait celles de son adversaire. Entre la diplomatie de l’Empereur qui lui résistait et les intrigues de son grand chambellan qui le servaient, le tsar demeurait l’arbitre : l’ar-

LE SECRET DE TALLEYRAND ET LA FRANCE. 403 bitrage lui fut avantageux. En voulant ruiner ou fortifier les résistances de l’Autriche au partage de l’empire turc, Napoléon et son confident consentaient à un premier démembrement, dont la France était exclue. Nul doute que Talleyrand ne fût responsable du tout, puisque son intrigue avait déterminé Napoléon, en armant l’Autriche, à ces concessions.

Avait-il du moins procuré à la France, à la nation dont il s’autorisa devant l’étranger, devant la postérité, ce bienfait de la paix qu’elles eussent en effet apprécié? Quelques mois après Erfurt, à la guerre très lourde que le réveil de la nation espagnole et les menaces des Anglais nous obligèrent à soutenir, s’ajouta un conflit entre Napoléon, l’Autriche et la Turquie qui faillit être le signal d’une grande prise d’armes des nations en Europe contre la France. Cette lutte, ruineuse pour les Français, dangereuse par la diversion qu’elle procura aux Anglais et les excès où elle entraîna Napoléon, c’est Talleyrand qui la provoqua. Ses confidences perfides au cabinet autrichien après et avant Erfurt, l’illusion qu’elles donnèrent à Metternich et à François II d’une revanche facile avec le concours de la Russie, des nations européennes, et des Français euxmêmes déterminèrent l’Autriche à combattre Napoléon une quatrième fois. Talleyrand s’en allait répétant aux étrangers que la cause de la France n’était plus celle de Napoléon. Elle n’en fit pas moins les frais, jusqu’à la catastrophe finale, de cette guerre et de toutes celles plus redoutables encore qui en sortirent fatalement.

Assurément, c’était, chez cet homme d’Etat formé à la bonne école de la politique nationale, une vue juste que de condamner les excès de la conquête impériale, d’en marquer le caractère stérile et dangereux. Lorsqu’à Erfurt même, en faveur de l’alliance autrichienne et de la paix continentale, il opposait aux ambitions de Napoléon les traditions de Vergennes, en principe il avait raison, comme onze années plus tôt, il ne se trompait pas en proposant au Directoire une politique coloniale, une expédition

404 PATRIOTISME ET DIPLOMATIE SECRÈTE, en Egypte, plutôt que la conquête des frontières naturelles. Mais Napoléon n’était pas moins justifié à lui répondre :

(( Il n’est pas question de cela, il faut prendre le temps comme il est. » « Ce qui est, a riposté Talleyrand dans ses Mémoires, est presque toujours fort peu de chose ; toutes les fois que l’on ne pense pas que ce qui est produit ce que sera. Dans les affaires de ce monde il ne faut pas s’arrêter seulement au moment présent. On accepte le pouvoir non pour servir des hommes ou des choses qui déplaisent, mais pour les faire servir au profit de l’avenir. » En dépit de cette justification, ç’a été constamment, de la part de Talleyrand, la même erreur de prétendre réaliser ses desseins personnels en servant des ambitions qu’il blâmait. Sa propre ambition fit ainsi plus de mal à la France que sa clairvoyance ne lui rendit de services. C’est ainsi qu’en 1798, il a précipité la France dans les affaires d’Orient à la suite de Bonaparte, quand les hommes du Directoire suffisaient à peine à régler, au gré des passions nationales, le compte de la conquête avec les puissances allemandes.

Et de même en 1808 : pour écarter Bonaparte de l’Orient où il l’avait d’abord engagé, où son ambition s’obstinait, il déchaînait de nouveau contre lui les colères et le patriotisme au delà du Rhin. Double faute, dont les effets ont été incalculables pour la France, de Rastadt à Presbourg, et d’Erfurt au traité de Paris. La diplomatie, l’intrigue de Talleyrand ont compliqué ce que la conquête et la puissance nationale simplifiaient. Contraire aux ambitions qu’elle acceptait de servir, elle a épuisé leurs ressources, en les obligeant à des efforts que l’ancienne diplomatie française dont elle se réclamait avait, avec Vergennes, condamnés, sur terre et sur mer à la fois, ruineux pour l’avenir qu’elle prétendait assurer.

L’attitude de Talleyrand, à Erfurt, condamnait enfin cette diplomatie non seulement dans ses conséquences, mais dans son essence même. C’est une œuvre, qui pour être en principe nationale, n’en est pas moins en fait clandestine. Elle a tous les caractères et tous les défauts de cette

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