COMPLOT DE TALLEYRAND ET D’ALEXANDRE
tillerie, les cloches des églises, des beffrois, au milieu d’une foule innombrable de curieux. « Je veux avant de commencer que l’Empereur soit ébloui par le spectacle de ma puissance ; il n’y a point de négociation que cela ne rende plus facile. )) A la hâte de son allié, il opposait un système momentané de lenteur. Longs déjeuners, visites aux établissements du pays, réceptions et spectacles prirent la plus grande partie des premières journées. Avant de démasquer ses batteries. Napoléon attendait l’effet de sa stratégie, et sa diplomatie, comme à la guerre, espérait envelopper son adversaire.
Mais quand il se démasqua, il était trop tard : et le cours de l’histoire en fut changé, comme celui de sa destinée. Alexandre avait pris position. Passant à l’ennemi d’une façon définitive, Talleyrand l’avait mis en garde.
Par l’habitude prise depuis longtemps de dissimuler à ses ministres les secrets essentiels de sa diplomatie, par besoin peut-être d’employer ses plus adroits serviteurs à l’œuvre la plus délicate de son règne. Napoléon communiqua à son grand chambellan seul les négociations avec la Russie, ses desseins, a Je veux être sûr que l’Autriche sera inquiète et contenue, lui avait-il dit. L’article contre l’Autriche est le point essentiel. )> C’était ordonner à Talleyrand en somme de renverser l’obstacle que ses calculs secrets avaient fait surgir devant une entreprise condamnée par sa prudence. Par une nouvelle trahison, Talleyrand ne déclina pas l’ordre ; il vint à Erfurt, décidé à faire reculer son maître une seconde fois, à empêcher « l’esprit d’entreprise de dominer dans cette singulière entrevue». Il arriva deux jours avant Napoléon : après l’Autriche, c’était la Russie qu’il allait lui opposer. Alexandre n’était favorable ni à Talleyrand, ni ses ministres qui le tenaient en médiocre estime. Le grand chancelier employa les deux journées qu’il avait d’avance sur les Empereurs à se procurer auprès du tsar des garants et des avocats. Du premier coup il mit la main sur Caulaincourt, et le conquit à son intrigue. La trahison était complète : les deux hommes à qui Napoléon
napoléon trompé par son entourage. 399 avait confié son secret s’accordaient pour le livrer. « Il faudra bien qu’un jour on lui rende justice, » a écrit Talleyrand dans sa gratitude pour Caulaincourt. Le témoignage de Talleyrand n’y aidera guère.
Ce fut en effet Caulaincourt qui, chargé d’aller chercher le tsar à Weimar, le disposa aux confidences de son ami. Rendez-vous fut pris le soir même chez la princesse de Tour et Taxis, « une excellente personne » dont le salon fut tous les soirs la coulisse où se noua l’intrigue, derrière la grande scène sur laquelle Napoléon étalait inutilement sa puissance. Tandis que l’Empereur ménageait ses effets, son confident, devenu décidément son adversaire, allait droit au fait, et se découvrait. Aussitôt il dit au tsar : « Sire, que venez-vous faire ici? C’est à vous de sauver l’Europe, et vous n’y parviendrez qu’en tenant tête à Napoléon. Le peuple français est civilisé. Son souverain ne l’est pas. Le souverain de Russie est civilisé et son peuple ne l’est pas. C’est donc au souverain de Russie d’être l’allié du peuple français. On ne pouvait plus nettement poser la question. Alexandre avait désormais à choisir entre la politique orientale de Napoléon qui pouvait le servir, mais le gêner aussi, et celle de ses ministres qui, au nom de la nation française, lui offraient un rôle moins onéreux d’arbitre entre la France, l’Europe et le conquérant trahi par son entourage. Sacrifier l’Autriche, ou tout au moins la menacer pour ouvrir à Napoléon le chemin de l’Orient; s’allier aux Habsbourg et à Talleyrand pour le lui fermer. Entre ces deux diplomaties françaises qui le sollicitèrent à Erfurt, le tsar avait la partie belle : et il faut avouer qu’il la joua supérieurement.
On ne le vit plus insister auprès de Napoléon pour le règlement immédiat de la question d’Orient. Mais il parut d’accord et toujours déterminé pour l’avenir avec son allié de Tilsitt. A ce prix peu coûteux, il obtint l’évacuation de la Prusse et du grand-duché de Varsovie, les dépouilles de la Suède, la Finlande et les Principautés du Danube, l’extension gratuite et la sécurité de ses frontières. Cela valait mieux qu’un vaste système de conquêtes combinées où Na-