‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 191 sur 360 · LA PAIX DE VIENNE ET LE RÉVEIL DE LA POLOGNE · texte numérisé non relu

LA PAIX DE VIENNE ET LE RÉVEIL DE LA POLOGNE

Lorsque x\apoléon se sépara d’Alexandre à quelques lieues d’Erfurt, il revint seul vers la ville, au pas, sans parler. Savary raconte même qu’il le vit s’absorber dans une méditation nuancée de tristesse. A l’apogée de sa puissance, il en touchait pour la première fois les limites. Il en saisissait meme la fragilité. La résistance du tsar l’éclairait. « C’est un système de faiblesse que vous me proposez, lui avait-il dit un jour en colère. Si j’y accède, l’Europe me traitera bientôt en petit garçon.» C’était le contre-coup de ses embarras d’Espagne, il le sentait : a Ces diables d’affaires d’Espagne, elles me coûtent cher. Cela m’occupe loin d’eux, voilà ce qu’il leur faut. » Contre l’avantage incertain d’établir Joseph à Madrid, il abandonnait au tsar une partie de l’Orient qu’il avait prétendu partager avec lui. La convention d’Erfurt réservait ses droits pour l’avenir. Mais quand cet avenir s’ouvrirait-il, en face de l’Autriche menaçante? Toujours de nouveaux obstacles à son ambition sur cette route de l’Orient où il s’imaginait d’abord ne rencontrer que l’Angleterre. Sa volonté pourtant ne désarme pas : il quitte Erfurt le 14 octobre ; le 5 novembre, il est à Logrono à la tête de son armée d’Espagne, avec l’espoir d’en finir au bout de trois mois. Son échec à Erfurt sera vite réparé par d’éclatants succès au delà des Pyrénées.

Ce qui l’attriste et l’émeut, c’est la cause plus intime à

NAPOLÉON AU LENDEMAIN D’ERFURT I LE DIVORCE. 407 laquelle il attribue la tiédeur du tsar et les manèges de rAutriche. « Savez-vous, dit-il à Talleyrand lorsqu’il s’est heurté à l’entêtement d’Alexandre, ce qui fait que personne ne marche droit avec moi, c’est que n’ayant pas d’enfants on croit la France en viager sur ma tête; voilà le secret de tout ce que vous voyez ici : on me craint et chacun s’en tire comme il peut. C’est un état de chose mauvais pour tout le monde. Il faudra bien y remédier un jour. » Et tandis qu’Alexandre et ses ministres sont encore là sous sa main, à Erfurt, Napoléon charge Talleyrand de les interroger discrètement sur un mariage avec une grande-duchesse <( dont l’âge lui convient. » Il a prononcé le gros mot de divorce^ mais avec une agitation singulière. Ce n’est pas sans déchirement qu’il en a pris la résolution. Beaucoup de tendresse et comme une superstition, la crainte de briser sa fortune avec celle de la femme qu’il y a depuis l’origine associée l’attachent à Joséphine. Les réflexions que lui suggère Fentrevue d’Erfurt le détournent d’elle : il lui semble que sa destinée exige une séparation et que la stabilité de la France la demande. De là ses tristesses, d’une part, et le problème qu’il examine en s’éloignant d’Erfurt.

Sans connaître les trahisons de son entourage, ni jusqu’à quel point ses serviteurs ont conspiré avec l’étranger, le génie de Napoléon a pénétré enfin, dans cette épreuve décisive, les motifs, et découvert la source de cette opposition. Si l’on discute son alliance, si en secret on le trahit, c c’est qu’on escompte, ou redoute la date que rien n’éloigne, sauf la vie d’un seul homme » où son empire disparaîtra avec lui. « Il est curieux, écrivait Metternich le 26 juillet 1807 pour conseiller la patience à son maître, que le génie de Napoléon tourmentant, modifiant les conditions de l’Europe entière, n’ait pas fait un seul pas qui tende à assurer l’existence de ses successeurs. » Auprès de Napoléon, Talleyrand et Fouché ont depuis longtemps fait la même remarque et suggéré le remède, le divorce que le ministre de la police osait même à la fin de 1807 proposer formellement à l’impératrice. « Il songe tant à l’avenir, n écrivait un peu plus tard Na-

408 VICTOIRES DE L’EMPEREUR EN ESPAGNE (DÉC. 1808). poléon à Cambacérès. L’Empereur y songeait lui-même, et en parla à Joséphine au mois de mars 1808. Les larmes et la tendresse de sa femme l’empêchèrent alors de prendre parti. Croyant désarmer ses adversaires, àErfurt, loin de sa victime, a il la sacriOa à la politique qui n’a point de cœur », (( à la loi d’airain ». De tous les sacrifices que Talleyrand et la Russie Tohligèrent à faire, nul ne lui coûta plus, et par la suite ne lui servit moins. Le remède venait trop lard; le mal était fait.

Certes Napoléon se hâte de vaincre en Espagne. Ses étapes sont autant de batailles gagnées. De Vittoria, tandis que les armées ennemies s’étendent pour l’envelopper, l’Empereur a marché sur leur centre et l’enfonce à Burgos, le 20 novembre. Ses lieutenants collaborent avec le même bonheur à son plan de campagne, Lannes sur sa gauche à Tudela, Soult sur sa droite à Espinosa. Par le col de Somo-Sierra, Napoléon poursuit sa route victorieuse. Madrid capitule le 5 décembre. Et Joseph est de nouveau roi d’Espagne, en un mois, par le génie de son frère (22 janvier 1809). La Junte nationale, obstinée à ne point le reconnaître, s’est enfuie à Séville : une campagne décisive de l’Empereur contre l’armée du général Moore, rejetée^, pressée dans les montagnes de Galice prive les Espagnols de leur dernière ressource : l’armée anglaise. Il ne restait plus à ce peuple que l’énergie de son désespoir, et la conscience de son droit.

Si l’une et l’autre le servirent contre Napoléon, comme elles avaient servi le peuple français en 1792 et en 1793 contre l’Europe, rien ne le faisait prévoir au moment où la Junte de Séville adressait un appel désespéré à toutes les nations d’Europe. C’est une lutte d’un genre nouveau pour Napoléon, gâté par ses guerres d’Allemagne et d’Italie, où il n’avait trouvé qu’à désunir ce qui n’avait jamais été uni, à morceler ce qui l’était depuis longtemps déjà, dans un pays pauvre et mal fait pour sa stratégie ordinaire. Sans diminuer le mérite et les avantages de la nation espagnole, il faut pourlant constater que sa résistance fut singulièrement aidée, aux heures décisives, par un concours de cir^

L’ESPAGNE SAUVÉE PAR LES AFFAIRES DE L’ORIENT. 409 constances analogue aux événements qui hâtèrent et favorisèrent, sous la République, la délivrance de la France. C’est la même histoire en sens inverse.

Lorsque Napoléon s’est jeté sur l’Espagne, c’est avec le dessein d’y prendre contre l’Angleterre des positions qui lui permissent de régler à son aise la question d’Orient, de même qu’en faisant la guerre à la Révolution française, les puissances allemandes songeaient au partage de la Pologne. Leur rivalité en Orient paralysait leur action sur le Rhin, tandis que l’énergie nationale se déployait en France pour la défense des frontières. Les ambitions orientales de Napoléon procurèrent en 1809 aux Espagnols la même trêve.

Il était àRénavente, le 1®** janvier 1809, satisfait en deux mois de leur avoir détruit trois armées, lorsqu’il reçut la nouvelle d’une grande révolution à Constantinople. Le grand vizir Baraïctar, dont l’autorité s était substituée à celles des sultans Selim et Mustapha successivement assassinés, à son tour a péri dans son palais incendié par une soldatesque sans loi, excitée par les Oulémas. Sur ce seul avis, Napoléon se rapprocha de France; laissant à Soult le soin d’achever l’armée anglaise en Galice, il arrivait à Valladolid le 7 janvier avec sa garde. « Les affaires d’Espagne n’étaient plus dignes de l’occuper. » L’anarchie de l’empire turc attirait toute son attention. Le sort de l’Orient allait-il se régler sans lui, sans qu’il y eût la part qu’il s’était réservée ?

Aussitôt l’ordre est donné à Paris de réunir à Toulon au 1®"* mars une escadre de soixante-quinze voiles, et un corps de trente-deux mille hommes pour une expédition lointaine, importante : « Cette escadre m’intéresse au delà de ce que vous pourrez penser. » Pour tenir les Anglais en respect, des armements sont prescrits à Boulogne et à Brest. C’est l’entreprise décisive de la Méditerranée, de l’Egypte, qui se prépare. Comme il y faut la coopération de la Russie, Napoléon de Valladolid envoie en mission spéciale un officier de sa maison, M. de Ponton, à l’empereur Alexandre, à Caulaincourt. Exciter le tsar contre les Anglais, l’inviter

410 NAPOLÉON ET SON ENTREPRISE CONTRE LES TURCS, à terminer avec lui les affaires de Turquie, voilà le plus pressé. Avec sa garde, Napoléon rentrait à Paris le 28 janvier, convaincu que la soumission des Espagnols était désormais affaire de temps, de police et de fermeté.

Sur le chemin que suit son ambition avec la même patience, et qui le détourne de l’Espagne, se dresse toujours le même obstacle que Talleyrand a fait lever six mois plus tôt. Son insistance à Erfurt ne l’a pas abaissé. « Le désarmement de l’Autriche, voilà le principal. Si le tsar avait voulu parler ferme à Erfurt^ c’eût été chose faite. » De Paris, à ce moment décisif Napoléon reprend pendant tout le mois de janvier de 1809 la cause qu’il a piaidée inutilement en 1808 auprès de son allié. Il s’efforce de séduire ou convaincre les ministres d’Alexandre, Roumantsoff et Kourakin, par des distinctions, des cadeaux, des menaces aussi : « je donnerai des coups de bâton à l’Autriche. » Son langage est appuyé par des actes. Il lève une nouvelle conscription de cent mille hommes. Il ordonne à la Confédération germanique une levée égale. Il a ramené sa garde ; et cent cinquante mille hommes d’Italie, de Dalmatie n’attendent qu’un ordre pour franchir les Alpes. Au premier signal, la France jettera quatre cent mille hommes sur l’Autriche. L’Empereur semble prêt à exécuter cette menace qu’il a lancée à Alexandre à Erfurt. « Je vais vider tout de suite ma querelle avec l’Autriche. » Et sans trêve, par chaque courrier, il la répète à Saint-Pétersbourg, pour obliger le tsar aux mesures comminatoires qu’il souhaite pour faire céder l’Autriche, sans guerre. La guerre, en effet, il ne la veut pas : ce serait a se battre sans raison ». Il a mieux à faire que de poursuivre les « soldats tout nus » de l’Empereur François. Alexandre, de son côté redoutait une rupture entre la France et l’Autriche pour les obligations que, dans ce cas, la convention d’Erfurt lui prescrivait. Ce fut l’Autriche qui la provoqua : les confidences de Talleyrand l’avaient décidée à risquer une fois de plus la partie.

Le premier motif de cette décision, il faut la chercher en effet dans les conseils que l’homme d’Etat français avait

L’AUTRICHE SE PRÉPARE A LA GUERRE ! SES MOTIFS. 411 donnés à Vienne d’armer le plus vite et le plus possible. Au bout de six mois, François II était hors d’état de supporter ces armements démesurés. « L’armée dévorait l’Etat. )> Les mesures de défense, recommandées par Talleyrand, ne pouvaient être soutenues qu’à la condition de changer de nature et d’aboutir à une action offensive. A court d’argent, l’Autriche aurait pour banquier l’Angleterre qui, par l’intermédiaire de son agent Adair, la sollicitait d’intervenir et lui offrait l’alliance des Turcs obtenue le 5 janvier 1809 parle même agent. Confident de Talleyrand, de Metternich et de Caulaincourt, le prince de Schwarzenberg s’est excusé à Pétersbourg, auprès du tsar par ce motif de vouloir la guerre : « L’Autriche, lui a-t-il dit, ne pouvait rester sur le pied où elle était. ))

A ces motifs, les ministres autrichiens Metternich et Stadion ont ajouté, depuis Erfurt, d’autres espérances. Ils se sont imaginé que le réveil de l’Espagne, ses appels aux nations seront entendues de l’Allemagne, de l’Italie : l’Autriche ne devait pas laisser passer l’heure de ce grand réveil des peuples. Ils s’exagéraient le mal que l’Espagne faisait à Napoléon, et l’étendue de leurs propres ressources : (( La Providence, écrivait Metternich, marque des bornes à toute puissance usurpatrice : l’Espagne a été appelée à sauver l’Europe. Ces chances se seraient encore écoulées en vain, si nous les avions attendues pour reprendre la seule attitude qui nous convient. » Cette attitude, c’est la résistance, par une guerre heureuse et populaire, aux entreprises de Napoléon sur l’Orient, le moyen décisif de réparer les défaites passées, en tout cas de sauver Favenir de la monarchie.

Une espérance encore plus forte que toutes celles-là détermina les ministres autrichiens à la fin de 1808. Ils la trouvaient sinon dans les conseils, du moins dans les confidences de Talleyrand. Au retour d’Erfurt, Talleyrand a dit à Metternich : « Le tsar n’est plus entraînable contre vous. » La résistance d’Alexandre à la politique comminatoire de Napoléon, accompagnée de ce commentaire, a paru

412 LA TRAHISON DE TALLEYRAND DÉVOILÉE A PARIS, à Vienne l’équivalent d’une cerlitiicle de neutralité. Talleyrand, Caulaincourt se faisant fort d’entretenir les bons sentiments de la Russie, cette neutralité, sous la pression des événements, ne pouvait-elle devenir « une intime réunion », et la ruine de l’œuvre de Tilsitt? L’alliance russe enfin retirée à Napoléon, c’était la Prusse acquise, l’Autriche en dernière analyse, placée pour son honneur et son profit à la tete d’une grande ligue des peuples et des États, vengée, restaurée. « La force de l’Autriche, les embarras momentanés mais bien réels de la France, l’état de délabrement de la Porte, la tendance nécessaire de la Prusse à réparer les pertes qu’elle a essuyées, la conviction générale que la Russie sera forcée à changer de système, la rupture de la négociation avec l’Angleterre, le ferment qui germe dans les peuples d’Allemagne et d’Ralie », tels furent, exposés par Metternich, le 1 1 janvier 1809, les motifs et les espérances qui décidèrent la cour de Vienne à précipiter la guerre. Ce fut l’effet fatal et immédiat des conseils ou de la trahison de Talleyrand.

A cette date. Napoléon avait reconnu à l’œuvre et par des délations la main du traître. Sa mère, dont la tendresse aiguisait la clairvoyance, avait surpris, pendant qu’il était en Espagne, des entretiens secrets entre Talleyrand et Fouché , chez la princesse de Vaudemont à Suresnes. Elle avertit son fils : il lui fournit les moyens de poursuivre l’enquête jusque dans le propre salon du grand chambellan. Il s’agissait, dans un bouleversement général de l’Europe, de renverser le maître au profit de Murat et de l’Autriche. « C’est un insensé, aurait dit Fouché. 11 faut en finir. » Le fait est que le secret fut connu de l’empereur, par un courrier de sa mère, le jour presque où l’Autriche se décidait à l’attaquer, le 17 janvier 1809. En six jours. Napoléon revint précipitamment à Paris, faisant à cheval la route de Valladolid à Burgos, le reste en poste. Cinq jours après, en présence de Cambacérès et de Decrès, il faisait une violente sortie contre les hommes qui s’étaient donné pour but d’entraver la marche de son gouvernement. Et aussitôt il chargea

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