EMBARRAS DE NAPOLÉON EN POLOGNE APRÈS
le tirait avec éclat, n’avait pas en im jour et par miracle mis fin. Ne l’avouait-il pas à Metlernich, lorsqu’il lui disait en avril 1810 : « J'étais perdu si, à la reprise des hostilités, au mois de septembre, vous me battiez. )) Il est vrai qu’il s’était repris et corrigé : « tout au moins très embarrassé. » Ce que, de son propre aveu, Napoléon redoutait pendant les conférences d’Altenburg, c’était, si la guerre reprenait, un échec qui eût rallié la Russie immédiatement à la cause de l’Aut*’iche. « Si j’eusse été battu, les Russes seraient tombés sur moi. » Et c’eût été peut-être un mal irréparable : on comprend la bâte de l’Empereur à conclure la paix, dès qu’il eut trouvé le remède dans un partage de la Galicie accepté par son allié.
Il n’ignorait pas, cependant, que les conditions de ce partage devaient déplaire au tsar. Quelques jours avant la conclusion il avait reçu de lui cet avis « Il faut que le Grand-Duché ait la petite partie, moi la grande. » Il avait passé outre, et décidé justement le contraire. Les Polonais avaient eu le « gros lot ». La décision prise et le traité signé, Napoléon ne négligea rien pour rassurer la Russie sur la portée future de l’accroissement du Duché de Varsovie. Il lui offrit toutes les garanties pour empêcher la propagande polonaise de se répandre en Lithuanie. Ce qu’il laissait de la Pologne à l’Autriche, les trois cinquièmes de son ancienne part, ce qu’il en donnait aux Russes, n’était-il pas autant de preuves de ses bonnes intentions pour l’avenir? « Non seulement, faisait-il dire à Pétersbourg le 20 octobre, je ne veux point faire naître ridée de la renaissance de la Pologne, si éloignée de ma pensée, mais je suis disposé à concourir avec l’Empereur Alexandre à tout ce qui pourra en effacer le souvenir dans le cœur de ses anciens habitants. J’approuve que les mots de Pologne et de Polonais disparaissent non seulement de toutes les transactions politiques, mais même de rhistoire. » Une telle déclaration, au lendemain d’une grande victoire diplomatique, fait saisir ce que cette victoire, aux yeux de Napoléon, avait d’incomplet encore et
434 ALEXANDRE LES TURCS, LE RÉVEIL DES POLONAIS, de dangereux. Pour l’obliger à celte promesse, il fallait que l’amitié du tsar fût à la fois douteuse et importante. Elle était en tout cas fort exigeante puisqu’au mois de décembre 1809 elle demanda davantage.
Au traité du 14 octobre qui leur rapportait « plus qu’ils n’avaient gagné », Alexandre et ses ministres prétendirent en effet annexer une convention particulière en huit articles. L’article l®"* consistait dans cette phrase que Caulaincourt accepta, mais que Napoléon ne voulut jamais accepter : « Le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli. » Pour comprendre l’importance de cette phrase, il faut se représenter les desseins du tsar et les espérances de son ministre Roumantsoff. Depuis qu’à Tilsitt les offres de Napoléon avaient entrouvert à la politique russe les perspectives de Constantinople, elle s’était attachée avec obstination à la poursuite de cette conquête éclatante. D’abord, ç’avaient été des négociations départagé, qui avaient fort irrité le tsar, lorsqu’il trouva son complice résolu à ne pas lui donner le Danube avant d’avoir atteint l’Egypte, à lui refuser même Constantinople. L’obstacle qu’il rencontrait fut tourné grâce aux embarras que Talleyrand et l’Autriche opposèrent à Napoléon à son tour. La politique russe avait suivi un autre chemin, depuis. Erfurt lui procura les provinces danubiennes. Elle y engaga ses armées au lieu de les conduire à son allié, avec l’espoir de les mener dans les Balkans pendant que celui-ci était engagé au. delà des Pyrénées et sur le Danube. Mais les Turcs alors lui avaient résisté plus qu’elle ne le pensait. L’armée de Koutousoff avait dû reculer devant Giurgewo et Braïla, elle n’avait pu exécuter la marche prescrite par le tsar sur Constantinople (mai 1809). De nouveaux efforts, dirigés par Bagration à la fin de l’année, n’eurent d’autre résultat que la prise de quelques places fortes. La Russie, pour avoir les mains libres, venait de signer avec la Suède un traité avantageux qui lui cédait la Finlande (Friedriksham, septembre 1809).
Et, tout d’un coup, la Pologne se réveillait dans le grandduché de Varsovie, en Galicie, avec une armée nationale
PROPOSITIONS DU TSAR CONTRE LA POLOGNE. 43o disciplinée par les Français, victorieuse, impatiente de reconstituer runité de la patrie morcelée. L’ennemi séculaire que depuis deux cents ans les Russes avaient dû vaincre, avant de s’engager sur la route de Byzance, se redressait au moment décisif où ils voyaient cette route ouverte; comme par le passé, la menace était là sur leurs flancs, s’ils avançaient. En vain, Napoléon leur promettait-il de retenir plutôt que de pousser les Polonais, et offrait-il de ne pas encourager leur patriotisme vivace. Il ne leur avait point promis Constantinople. Bien plus, ce qu’en 1810, l’Empereur confiait à Metternich, que « toute idée de conquête au delà du Danube serait une lésion de l’alliance, » Alexandre le savait. Il pressentait que son allié, son adversaire en ce cas, ne refuserait pas et même solliciterait le concours des Polonais, si la Russie poussait ses entreprises dans les Balkans, pour les arrêter. Le seul moyen qui restât à la politique russe de garder la voie libre à ses desseins, c’était de brouiller les Varsoviens et l’Empereur. La convention qu’elle avait imaginé n’avait pas d’autre objet. Si Napoléon souscrivait à l’article 1®** et déclarait la Pologne pour jamais anéantie, pourrait-il plus tard, lorsqu’il aurait besoin des Polonais, faire encore appel à leur patriotisme? Il était lié aux ambitions de la Russie, le jour où il rompait le lien qui attachait à lui la Pologne reconnaissante. S’il trahissait ces espérances nationales, il se retirait les moyens de combattre celles du tsar. Il pouvait être amené par un pareil engagement même à combattre les Polonais, tandis que les Russes marcheraient en sécurité vers Constantinople.
Ainsi, ce qu’à la fin de 1809 la paix de Vienne n’a pu régler à la satisfaction des alliés de Tilsitt, c’est la question d’Orient, la ruine de l’Empire ottoman. Un obstacle a disparu, celui que le génie de Talleyrand avait opposé aux ambitions de son maître, l’Autriche. L’Empire français accru de l’illyrie, l’empire russe accru des principautés danubiennes, enfermant la monarchie des Habsbourg comme dans un étau, touchent de leur masse au nord et à l’est la Turquie. Si, d’un double choc, elle eût été alors heurtée,
REFUS DE NAPOLÉON, affaiblie par la révolte des Serbes, et les succès de Kara- Georges (1805-1806), par les tentatives d’indépendance des pachas, Pas van Ogiou à Widdin, Ali de Tebelen en Albanie, Djezzar-Pacha en Syrie, Méhémet-Ali en Egypte, elle n’eût pas résisté. Ce qui la sauve encore, c’est en 1809 comme avant, comme plus tard, l’impossibilité pour Napoléon et Alexandre à s’entendre pour la partager. L’article 11 de la convention d’Erfurt est, pour le Sultan, la plus forte garantie, a Les Hautes Parties s’engagent à maintenir l’intégrité des possessions de l’empire ottoman, ne voulant ni faire elles-mêmes, ni souffrir qu’il soit fait aucune entreprise contre aucune partie de cet empire, sans qu’elles en soient préalablement convenues. » Si les conquérants, infidèles à leur mutuel engagement qui irrite leurs ambitions rivales, ont cependant cherché à satisfaire leur convoitise par une action isolée, ils s’arrêtent, l’un et l’autre en 1809, paralysés dans leur effort par des énergies nationales dont la résistance les inquiète et les surprend.
Contre Napoléon, l’Espagne est toujours debout. Pour se défendre, elle livre à l’Angleterre la Méditerranée occidentale et ferme à son adversaire les routes de l’Egypte et du Bosphore ; contre Alexandre, c’est maintenant la Pologne qui se lève. Pour se reconstituer, elle a fait appel à Napoléon, et lui a donné toute la vallée de la Vistule, fermant aux Russes, comme dans le passé, les routes du Danube et aussi du Bosphore. Aux flancs des deux empires dont la puissance et les appétits menacent la Turquie depuis 1807, depuis le jour où les chefs de ces empires ont arrêlé c^a perte, les peuples d’Espagne ou de Pologne dont la déca-. dence semblait prochaine ou achevée trouvent dans leur rancune la force de faire des blessures profondes, une double plaie que l’Angleterre acharnée contre Napoléon, que Napoléon forcé de secourir les Polonais et de leur donner la Galicie, enveniment et élargissent.
L’Empereur des Français apparaît alors à la fin de 1809 dans une situation singulièrement contradictoire et dangereuse. Si, dans ses desseins sur l’Orient, dont l’alliance avec
LA POLOGNE ENTRE NAPOLÉON ET ALEXANDRE. 437 la Russie demeure une condition nécessaire, il se sent gêné, arrêté par les revendications du peuple espagnol, appuyées par l’Angleterre, à son tour, il ne peut démentir les espérances du peuple polonais. Par là, au risque de faire du tsar son ennemi, oppresseur des nations et leur vengeur à la fois, il enchaîne son action contre les Turcs. Il a senti lui-même la fausseté et les dangers de cette situation :
(( Je n’ai pas voulu l’agrandissement du grand-duché de Varsovie, mais je n’ai pu ôter aux Polonais ce qu’ils avaient conquis. Si la Russie n’avait pas attendu mon entrée à Vienne pour mettre son armée en mouvement, elle aurait occupé la Gnlicie et le duché de Varsovie ne l’aurait pas eue. Gela entrait dans ma politique comme dans mon plan de campagne. » Loin de vouloir annuler les partages de 1772, il eût préféré accroître la part des Russes. Mais il ne dépendait pas de lui, héritier de la Révolution française, qu’elle n’eût éveillé au cœur des Polonais de grandes espérances, et qu’impuissante d’abord à les soutenir, la France ne les eût, en débordant sur l’Europe, reformées et encouragées. Napoléon avait tout fait depuis 1806 pour les contenir : la Russie lui demandait en 1809 de les détruire, au besoin par la force. C’est alors qu’on l’entend s’écrier devant Kourakin, l’ambassadeur du tsar, en 1810: a L’affaire de Pologne est la honte de la France : par amitié pour l’Empereur de Russie, j’ai passé par-dessus cette tache, mais je ne veux pas qu’elle me devienne personnelle en la sanctionnant d’une manière qui indignerait la France. Le sang français ne coulera pas pour la Pologne ; sa cause n’est plus celle de la France, mais il ne sera pas versé contre cette malheureuse nation : ce serait par trop m’avilir que d’en prendre l’engagement. )> Lui demander d’obliger la France à renouveler la grande injustice de 1772, c’est le contraindre à l’impossible.
Tandis que, par une nouvelle étape où son génie s’est montré supérieur à tous les obstacles, la paix de Vienne le rnpproche encore de l’Orient, le système sur lequel il pouvait compter pour ajouler cette conquête décisive à la con-