‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 208 sur 360 · L’EXPÉDITION ANGLAISE DE WALCHEREN · texte numérisé non relu

L’EXPÉDITION ANGLAISE DE WALCHEREN

bonne, à la fin de 1809, et que là encore les trahisons obscures, tramées autour du trône impérial par les serviteurs et jusque dans la famille de Napoléon, ne facilitassent sa tâche.

Le ministère tory qui avait définitivement repris le pouvoir en 1807 sous la direction de Perceval avec Canning aux affaires étrangères et Gastelreagh à la guerre, tous deux jeunes et résolus à une lutte sans merci, avait pour combattre Napoléon changé de tactique. Au lieu de dépenser l’or de l’Angleterre à solder des coalitions que l’alliance de Tilsitt condamnait à l’impuissance, il concentrait l’attaque sur la mer, bloquait les flottes françaises dans les ports de l’Empire, occupait des colonies sans défense, le Sénégal, la Martinique et la Guadeloupe, la Guyane, Saint-Domingue (1809), l’île de France (1810). Enfin il dirigeait l’effort en Europe sur des points qui pouvaient devenir contre Napoléon des forteresses redoutables. L’Espagne et Lisbonne lui procuraient une position de cette sorte. Les îlesdeZante, Céplialonie, d’Ithaque et de Cerigo tombaient en octobre 1809 aux mains d’une garnison anglaise. Au mois de mai de la meme année, Gastelreagh avait ordonné à l’amirauté un armement considérable de trente-sept vaisseaux de ligne, de deux cents autres vaisseaux de second ordre, et de quatre cents transports destinés, à recevoir quarante mille hommes. Ge ne fut que le 1®^ août 1809, par le débarquement des Anglais à l’île de Walcheren, que l’on sut l’objet de leur entreprise. Elle était destinée à détruire les travaux commencés par Napoléon à l’embouchure de l’Escaut, à Flessingue, à Anvers, fortifications, arsenaux qui avaient coûté plus de cinquante millions. Les Anglais espéraient aussi inquiéter les frontières françaises en soulevant la Belgique dont Napoléon, le 2 août, signalait à Fouché, de Schœnbrunn, « le mauvais esprit )).

Depuis le jour où, entraîné de plus en plus sur le continent par ses ambitions et les circonstances, l’Empereur avait abandonné ses projets de descente en Angleterre, il

LES FAUTES ET LES IDÉES DU ROI DE HOLLANDE. 443 n’avait cessé de veiller sur sa frontière maritime pour la préserver d’un danger analogue. C’était dans ce dessein uniquement qu’il avait substitué au gouvernement du grand pensionnaire Schimmelpennink, dévoué pourtant, la royauté héréditaire de son frère Louis, investi h l’époque d’Austerlitz du commandement de l’armée du Nord (mai 1806). (( La Hollande, disait le message du 5 juin, possédant toutes les places fortes qui garantissent notre frontière du nord, il importait à la sûreté de nos Etats que la garde en fût confiée à des personnes sur l’attachement desquels nous ne puissions concevoir aucun doute. La Hollande est le premier intérêt politique de la France, » Napoléon avait fait sentir à son frère, à son départ, la portée du rôle qu’il lui donnait : « Je vous confie le Nord de mes Etats. »

Le roi Louis s’était formé de sa mission une tout autre idée. Ce qu’il avait accepté, ce n’était pas une collaboration à l’œuvre générale de son frère, mais une couronne royale dont il prétendait s’assurer. Au lieu de faire de la Hollande une place forte contre les Anglais, il s’attacha à se concilier les Hollandais pour se procurer leur reconnaissance, et le droit, par là, de les gouverner. Tandis que Napoléon l’invitait à constituer une armée de trente mille hommes et une flotte puissante, s’excusant sur la pauvreté du trésor hollandais chargé de dettes, et le désir de son peuple de ne plus faire la guerre, Louis désarmait ses vaisseaux, licenciait ses troupes, parlait de raser ses forteresses (juillet 1806). Et en même temps il insistait pour être couronné solennellement, se donnait une garde, créait un ordre, rétablissait pour gagner la noblesse les titres héréditaires et recherchait, en souverain constitutionnel, la popularité et les honneurs à la fois. 11 n’était pas en Hollande depuis deux mois que Napoléon constatait la mauvaise volonté de son frère, sa politique personnelle et s’alarmait de sa faiblesse.

Pour en atténuer l’effet, l’Empereur se fit céder le 11 novembre 1807, par les Hollandais, la ville et le port de Flessingue, le fort de Rammekens près de Middelbourg en

444 MAUVAISE VOLONTÉ ET IMPRÉVOYANCE DU ROI LOUIS, échange du pays d’Ostfrise et de territoires sur le Rhin près de Wesel. Encore fut-il obligé d’attendre jusqu’au mois de juin 1808 la levée d’une conscription nouvelle pour garder les embouchures de l’Escaut.

C’est à cette époque que l’Empereur offrit à Louis de changer sa couronne de Hollande contre le trône d’Espagne : pas plus pour Madrid qu’à Amsterdam il ne trouvait en lui un collaborateur dévoué. Alors il lui renouvelait l’ordre, le 20 mai 1808 et pendant toute l’année, de concentrer des troupes dans l’île de Walcheren. Puis, par une mesure plus radicale, il lui offrit d’abandonner à la France la Zélande et le Brabant hollandais contre les villes hanséatiques jusqu’à Brême et Hambourg. Interrogé sur ce projet qui aurait eu l’avantage d’établir une situation nette, et de laisser à l’empire français le soin de défendre sa frontière, Louis s’y refusa encore, et pourtant, malgré Napoléon, désarma ses troupes et licencia une fois de plus sa flotte. « Tant sous le point de vue de terre que sous le point de vue de mer, la Hollande n’a jamais été moins utile que depuis le royaume, n

L’événement du mois d’août 1809 le prouva. En vain, avant de partir pour l’Autriche, Napoléon avait lancé à son frère ce dernier avis : « Organisez vingt mille hommes présents sous les armes. Toutes mes troupes sont employées et vous serez sûrement attaqué au mois de juin ou de septembre » (16 mars 1809). Quelles que fussent les souffrances des Hollandais, leurs justes plaintes contre le blocus continental qui ruinait leur commerce, la crise que traversait Napoléon en 1809 entre l’Espagne, l’Autriche hostiles et la Russie suspecte faisait un devoir au roi Louis de songer aux embarras de son frère d’abord et de l’aider. Sans lui aurait-il eu cette royauté qu’il essayait de s’assurer en servant les vœux de ses sujets? Pouvait-il oublier qu’au môme moment l’Empereur, le 9 mars, donnait à son fils aîné le grand-duché de Berg destiné aussi à fournir plus tard un dédommagement aux Hollandais? Pour lui et la Hollande, la paix lui paraissait meilleure que la guerre. Il conseillait à l’Empereur la paix, au lieu de prendre toutes

LA HOLLANDE INCAPABLE DE REPOUSSER LES ANGLAIS. 445 les mesures nécessaires pour repousser les Anglais : lorsqu’ils débarquèrent à Walcheren, le roi Louis était à Aixla-Chapelle, attendant avec impatience les nouvelles de l’armistice conclu avec l’Autriche. Il aurait dû être à son poste de combat. Sa mauvaise volonté valait une désertion.

Allait-elle jusqu’à la trahison? En tout cas il s’en donnait les apparences. A Schœnbrunn, l’Empereur avait entre les mains des bulletins adressés de Paris à son frère, et de nature à l’écarter « de la ligne de ses devoirs » (juin 1809). L’auteur était un petit avocat de Libourne, M. J3ecazes, qui devait rapidement faire fortune auprès de Louis XVJII après avoir épousé la fille d’un grand dignitaire de l’empire, M. Muraire, juge à Paris. Secrétaire du cabinet du roi de Hollande, il avait noué des intrigues au ministère de la police avec Fouché pour le servir, et ensemble ils excitaient Louis à exiger de l’Empereur qu’il fît la paix.

(( Ce n’est pas en se plaignant qu’on fait le métier de roi, lui répondait brutalement Napoléon : instruit depuis longtemps que les Anglais méditaient cette expédition, vous auriez mieux fait de visiter l’Escaut que de faire à Aix-la- Chapelle un voyage inutile » (J 3 août 1809). A l’invasion anglaise le roi de Hollande n’avait guère que des plaintes et des regrets à opposer. Et dès le 2 août il voyait la Zélande perdue, ses Etats envahis par quarante mille Anglais. Il écrivait à Napoléon, à l’archichancelier Lebrun, au roi de Westpbalie pour solliciter des secours. La situation, si grave qu’elle fût, n’exigeait pas une telle panique après tant d’indifférence. Le général anglais Cbatam avait l’ordre de prendre Flessingue et y portait son principal effort, tandis que la flotte française de Missiessy se mettait à l’abri sous le canon d’Anvers. Et le général Mounet avait les moyens, surtout s’il coupait les digues^ de se défendre quelque temps devant Flessingue. Les Français enfin avaient d’autres auxiliaires, sur qui l’on pouvait compter à cette époque de Tannée, les fièvres meurtrières pour une armée de siège.

Avec sang-froid. Napoléon calculait toutes ces chances pour organiser la défense de sa frontière. De Schœnbrunn,

446 NAPOLÉON ET FOUCHÉ ! LA DÉFENSE DU NORD (1809). dès le 5 août, il donna ses ordres pour concentrer les troupes de Gand, Louvain, amener de l’artillerie de Douai, Saint-Omer et Maëstricht, envoyer des officiers de génie à Anvers, et de la gendarmerie sous les ordres du maréchal Moncey. Cela ne l’empêchait pas d’envisager les dangers ultérieurs de l’entreprise. « Je ne puis pas penser qu’ils aient fait cette opération pour se rembarquer aussitôt. )) Ordre par conséquent de mettre en état de siège Ostende, Anvers, de diriger sur la Belgique toutes les troupes disponibles, de réunir dans le Nord le plus grand nombre possible de canons attelés; ordre à Kellerruann de se porter à Wesel et de surveiller la Belgique orientale avec un corps d’armée en formation à Strasbourg; ordre enfin le 8 août de réunir toutes les forces à Gand, \ armée du Nord qui doit être prête en quinze jours. En somme, c’était à la France de se défendre, puisque la Hollande et son roi lui manquaient.

Dès le H** août 1809, le conseil chargé de l’Empire en l’absence du souverain s’était réuni chez Cambacérès. Tous les conseillers furent d’accord pour organiser la défense de la Belgique. Fouché, qui tenait alors par intérim le ministère de l’intérieur, proposa contre l’Angleterre une levée patriotique de trente mille gardes nationales. Avait-il, comme Cambacérès et Clarke violemment le lui reprochèrent, le dessein de montrer à la nation^ en faisant appel à ses dernières ressources, les dangers de la politique du maître? N’était-il pas aussi suspect lorsqu’il désignait pour commander cette armée populaire Bernadette renvoyé d’Autriche après Wagram sous le coup d’une disgrâce assez méritée. Napoléon au premier moment approuva son initiative, et blâma les hésitations de l’archichancelier et de Clarke (10 août). Mais dès le lendemain il commençait à s’inquiéter de voir toutes les gardes nationales entre les mains de Bernadette, et envoyait Bessières pour diminuer son autorité. Un mois après il ôtait au prince de Ponte-Corvo son commandement (( parce qu’il correspondait avec les intrigants de Paris et flattait à l’armée les gardes nationales ». En même temps,

LA RÉUNION DE LA HOLLANDE DÉCIDÉE, il se plaignait qu’on « eût fait trop de tapage pour cette levée extraordinaire ». Fouché l’avait étendue jusqu'au Piémont, se permettait de nommer à Paris les officiers, et cela au moment où l’on apprenait que les Anglais, après avoir pris inutilement Flessingue, décimés par les fièvres, considéraient leur entreprise comme condamnée. Le pa- Iriotisme prenait des airs de trahison, a On met en armes toute la France et inutilement, » s’écriait Napoléon, indigné, à la fin de septembre. Il ne pardonnait plus à un ministre suspect le service qu’il avait prétendu lui rendre. Fouché l’avoue, et le Mémoinal en garde la trace. « On n’avait excité le zèle des citoyens que dans des intentions mystérieuses et coupables. »

Après les défaillances du roi de Hollande, les intrigues de Bernadotte et de Fouché. Comme en Espagne, les fautes de son entourage allaient pousser l’Empereur à des mesures extrêmes, dangereuses pour l’avenir. Au lendemain de la paix avec l’Autriche, Napoléon disait à son quartier général : « Ici tout est fini, il nous faut marcher contre l’Espagne et surtout contre la Hollande. » Tandis qu’il donnait l’ordre d’envoyer de nouvelles divisions au delà des Pyrénées, il acheminait vers les frontières hollandaises l’armée du duc d’Istrie sous prétexte de reprendre Walcheren et d’intimider les Anglais. Son parti était pris dès le 28 octobre de retirer la couronne à son frère. Il annonça à son retour « des changements nécessaires à la sûreté de ses frontières, à l’intérêt des deux pays : la réunion de la Hollande à l’empire. » « Le trône du roi, disait Napoléon à son ministre Champagny, a été ruiné par l’expédition anglaise (octobre 1809). Mon intention est irrévocable. »

Vainqueur de l’Autriche et quoique mal assuré de la Russie, l’Empereur en 1810 a résolu de se retourner contre l’Angleterre qui le harcèle. Il voudrait se multiplier : il annonce à Joseph son intention d’aller se mettre à la tête des armées d’Espagne, pour jeter les Anglais hors du Portugal, à la mer. Il veut surtout du continent resserrer contre eux la guerre de tarifs qu’il a inaugurée, et, puisqu’ils

448 FATALITÉ DE LA GUERRE AVEC L’ANGLETERRE, ont profité de la lutte pour accaparer les colonies européennes, fermer aux produits de ces colonies du moins le marché européen. Or il se trouvait que la Hollande, étant après l’Angleterre sur le continent la seconde puissance coloniale, avait le principal centre de ce marché. Quoique soumise au blocus continental, elle recevait par la contrebande encore et sous le prétexte d’un trafic colonial tant de marchandises que l’Euipereur avait dû leur fermer TAllemagne et la France. Sous cette double iuterdiction de commercer par mer ou par terre, elle étouffa. Napoléon avait reconnu qu’il l’écrasait inutilement, qu’il la mettait hors d’Etat d’entretenir les troupes et les flottes nécessaires à la défense de son empire. En la réunissant, il l’éloignait de l’Angleterre, mais il pourrait lui ouvrir la France, l’Italie, l’Allemagne. Et alors la France fortifiant Anvers, l’Escaut ferait la police de ces côtes comme celle de la Normandie.

Quoiqu’il fût dur pour les Hollandais d’être conquis et annexés, les mesures que préparait l’Empereur valaient mieux encore que la situation fausse où ils restaient, que celle surtout dont il les menaçait. Pour la France, c’était une redoutable aventure, ruineuse pour son commerce auquel les marchands d’Amsterdam allaient faire concurrence avec 50 p. 100 de bénéfice, une charge nouvelle dont les fortifications immenses entreprises à Anvers, à Flessingue quand on l’eut reprise, à Terneuse, au Helder furent la moindre partie. Elle acquérait sans doute les débouchés de la Meuse, de l’Escaut et du Rhin, ses frontières naturelles achevées selon les idées du temps et les traditions du passé, mais au prix d’une guerre sans merci avec l’Angleterre. La réunion de la Hollande à l’Empire en effet, c’était après l’entreprise d’Espagne, l’obstacle définitif, infranchissable à toute paix avec l’Angleterre. L’échec de Flessingue avait déjà exaspéré le sentiment national à Londres. Les ministres Canning et Castelreagh se le reprochèrent mutuellement et avec tant de violence qu’ils donnèrent leur démission pour trancher par un duel leur litige. En cet état, il n’y avait plus d'espoir que le gouvernement anglais laissât jamais la

LOUIS A paris: napoléon HÉSITE ET NÉGOCIE. 449 Hollande, outre la Belgique, comme prix de cette guerre à la France. Pas un ministre à Londres n’eût osé parler d’une paix aussi chèrement achetée.

Ainsi, au début de 1810, par la conduite du roi de Hollande, les menaces de l’Angleterre, le soupçon des trahisons de son entourage, Napoléon se trouvait amené à des mesures de violence contre un peuple allié, à une lutte sans merci contre la marine anglaise, sur nue côte de plus de six cents lieues de Cadix à Amsterdam. Affronter cette crise, lorsqu’en Orient se préparait l’orage d’un conflit avec la Russie, c’était, après dix-huit années d’efforts ininterrompus, exposer l’Empire et la France aux chances d’une partie trop lourde. Il semble qu’au mois de janvier Napoléon ait hésité devant cette responsabilité. La résistance de son frère à ses projets l’y obligea définitivement.

Le 27 novembre 1809, Louis était parti pour Paris avec son ministre des affaires étrangères, Rœll, et son étatmajor hollandais pour plaider la cause de la Hollande et la sienne. Il était descendu chez sa mère pour solliciter son concours. Ses instances pendant un mois furent inutiles. On le traitait en prisonnier, comme un roi déchu et rebelle. Tout d’un coup. Napoléon se ravisa et promit de lui rendre son royaume, s’il pouvait décider l’Angleterre à la paix. La négociation s’engagea de Hollande par les soins du ministère hollandais qui chargea un banquier Lahonchère, gendre du financier Baring, de porter au marquis de NVellesley une lettre du roi Louis. Les ministres anglais se montrèrent intraitables.

L’intervention de Fouché, sollicitée par le roi de Hollande, au début de février également, retarda l’événement décisif. C’était une dernière concession à la paix que la proposition de Louis transmise par le duc d’Otrante, acceptée par l’Empereur d’annexer seulement à l’hlmpire les pays jusqu’à la Meuse : la Zélande, le Brabant, et le Betaw avec le Nimègue (13 mars 1810). On y trouva, avec l’obligation de laisser à la France la police des côtes et des douanes hollandaises, la base d’un compromis signé le

4o0 LA RÉUNION PARTIELLE DE LA HOLLANDE (MARS 18d0). 16 mars qui sauvegarda quelques mois encore l’indépendance de la Hollande démembrée. La pensée qui dicta cet acte à Napoléon apparaît dans une lettre et une note qu’il adressait quatre jours après à son frère pour le presser d’essayer une nouvelle démarche à Londres par l’intermédiaire de Labouchère.

Cette fois, une véritable trahison acheva le dénouement. Il n’y avait pas un mois que le roi Louis était rentré dans ses Etats (il avril) qu’au début de mai, Napoléon mettait la main, à Anvers, sur une correspondance secrète engagée à son insu avec les Anglais. Le banquier Ouvrard, à qui l’Empereur reprochait depuis 1805 des malversations, était parti de Paris pour la Hollande, au moment où Napoléon la partageait, au début de mars. Il s’était mis en rapport avec Labouchère et la maison Baring pour faire parvenir aux Anglais des propositions de paix séduisantes : « la Sicile, Naples, les îles ioniennes, la Hollande et surlout un règlement inespéré des affaires américaines. » Une entente pour conquérir l’Amérique, les Etats-Unis à frais communs, pour y installer Ferdinand d’Espagne remis en liberté et marié à la fille de Lucien, en laissant aux Anglais la plus grande part des colonies espagnoles, devait être la formule de cette réconciliation qui donnerait la paix à l’Europe et « remplacerait le sytème des conquêtes par la consolidation du pouvoir ». Les papiers saisis chez Ouvrard trahissaient la complicité du roi de Hollande, au moment précis où, de retour dans sa capitale, celui-ci renvoyait les Français à son service, et destituait à Amsterdam un bourgmestre qui s’obstinait à ne pas laisser fortifier la ville. Napoléon manifesta sa colère à son frère par l’une des plus rudes lettres qu’il lui eût écrites. « Ne m’écrivez plus de vos phrases : c’est la dernière lettre de ma vie que je vous écris. » (23 mai, de Lille.)

En arrivant à Paris, l’Empereur retrouva les fils de l’intrigue. (( L’affaire Ouvrard devient grave. Jamais il n’y a eu criminel d’Etat d’un genre plus grave, » écrivait-il le 5 juin à Savary. Dès le l®"" juin il avait fait interroger Ouvrard

INTRIGUES, DISGRACES DE FOUCHÉ ET DU ROI LOUIS. 4ol par le conseiller d’Etat Hauterive ; il acquérait la certitude de ses relations avec Fouché à qui le ministère de la police était immédiatement retiré. D’abord Napoléon n’avait pas cru à une trahison de son ministre : mais le refus de celuici de communiquer ses papiers, la découverte qu’on fit de ses relations en Angleterre, de ses entretiens fréquents au mois d’avril avec le colonel américain Burr, l’adversaire taré de Jefferson, éclaira Napoléon sur toutes ses intrigues et ses liaisons avec le roi de Hollande. « Il n’est pas douteux, a dit Pasquier, que le ressentiment des négociations entamées par celui-ci avec l’Angleterre fût la cause de la rupture de leurs relations. » Le même jour, le 24 juin, l’Empereur mettait les scellés chez Fouché, l’exilait dans sa sénatorerie d’Aix, d’où il jugea prudent de s’enfuir en Toscane : ordre fut donné au duc de Reggio d’occuper Amsterdam. Le roi de Hollande à cette nouvelle songea un instant à provoquer une insurrection nationale, abdiqua en faveur de son fils pour que le mouvement se fît en son nom (l®"* juillet 1810). Dans la nuit même il s’enfuit à Tœplitz et se mit sous la protection de l’empereur d’Autriche. Gomme Fouché, il avait songé à passer en Amérique et comme lui y avait renoncé pour garder, de son propre aveu, « la possibilité de retourner en Hollande, lorsque les circonstances le permettraient)). Cette fuite était un dernier calcul qu’un frère de l’Empereur ne devait pas se permettre.

Ainsi la réunion de la Hollande à la France devint inévitable et se fit par les causes qui l’avaient préparée, l’insuffisance et l’ambition des serviteurs de Napoléon, au dernier moment par leur trahison. Le décret parut le9 juillet 1810: les Hollandais se virent invités à envoyer des députés au Corps législatif, au Sénat, au Conseil d’Etat de TEmpire et à recevoir un lieutenant général, l’ancien consul Lebrun. La tâche de ce vice-roi était celle que Louis avait refusé d’accomplir : fermer les ports de la Hollande aux Anglais, assurer la défense du Nord en formant une armée hollandaise par la conscription, en trouvant dans les fortunes privées, dans les rentes frappées d’impôt les moyens de

452 RÉUNION DE LA HOLLANDE ET DES PAYS DE L’ELBE, l’entretenir. La Hollande en souffrit, mais l’Angleterre plus encore. Sa haine, exaspérée par les plaintes de ses marchands et l’effroi de la puissance française, depuis ce jour fut implacable. Il semble que Napoléon en ait eu conscience. « C’est alors, dit-il au Mémorial^ que la guerre devint tout à fait personnelle. Chaque nouvelle réunion faisait à Londres pousser les hauts cris et reculait la paix. » Avant de faire paraître le décret du 13 décembre 1810 qui complétait l’annexion de la Hollande par la création de neuf départements français, l’Empereur éprouva le besoin de le justifier, et de s’excuser : « 11 faudrait, disait-il à son ministre des affaires étrangères le 27 septembre 1810, à cette occasion faire connaître mes démarches auprès de l’Angleterre pour la porter à la paix. » Et ce fut, précédé de cette justification avec un exposé de ses intentions pacifiques que le décret définitif parut au Moniteur du 13 décembre 1810.

De toutes les fautes que Napoléon a paru accumuler en 1810, de l’extension illimitée de l’Empire et de la guerre sans merci déclarée à l’Angleterre, la responsabilité n’appartient pas à lui seul. L’Angleterre ne désarma jamais depuis 1802 : elle trouvait son intérêt à le combattre, et s’était constitué ainsi un empire colonial dont les profits pouvaient être un gigantesque coup de commerce. Par ses célèbres arrêts du Conseil de 1807, elle avait même obligé les neutres à se faire les facteurs de ses denrées coloniales, par un système de licences qui ne les exemptait qu’à ce prix du tribut imposé par sa tyrannie à leur marine. A son tour, par l’arrêt du 15 août 1810, par celui du 23 novembre 1810, Napoléon frappe les marchandises coloniales d’un droit de 3 p. 1000, poursuit la contrebande chez ses alliés, et transforme ses armées des côtes en régiments de douaniers. C’est ainsi qu’à Hambourg, et dans toute l’Allemagne du Nord, de l’Ems à la Poméranie, le prince d’Eckmühl installe son armée dans les villes de commerce, les occupe, les surveille et les ruine. Le 10 décembre, <( pour attaquer et chasser du continent les marchandises anglaises, les denrées coloniales », l’Empereur réunit à l’Empire les

INCAPACITÉ ET DÉSORDRES DU ROI JÉRÔME. 453 embouchures de l’Ems, du Weser et de l’Elbe après celles de i’Escaut et de la Meuse.

Cette dernière réunion, qui fut la conséquence de celle de la Hollande, inspirée par les mêmes principes, lésait de la même manière un autre frère du roi, Jérôme, dépouillé de deux cent mille sujets. S’il s’était montré toujours plus docile que Louis, en revanche, il avait été tout à fait incapable. Jamais Napoléon n’eut dans un poste de confiance de lieutenant aussi médiocre. Le prince Jérôme a plus tard retiré de la correspondance impériale les vifs reproches que son oncle adressait à son père de Schœnbrunn en 1809. A cette époque il n’avait tenu qu’à ce mauvais général, indigne d’être roi, de consacrer la victoire de Wagram par l’écrasement des Autrichiens en Bohême. .« Vous avez autrefois, lui disait Napoléon, commandé un vaisseau de guerre, vous avez abandonné la mer et votre amiral sans ordres. Un vaisseau était peu de chose, et j’ai voulu ignorer ce fait. Aujourd’hui vous vous sauvez honteusement, et vous déshonorez nos armes et votre jeune réputation... Il y a loin du métier de soldat à celui de courtisan... Si vous voulez continuer comme vous avez commencé, vous pouvez rester dans votre sérail. »

La dynastie de Jérôme, a dit Talleyrand, a commencé par où les autres finissent. De la royauté, il n’avait entendu que les plaisirs faciles, les satisfactions de vanité. Il en avait sacrifié tous les devoirs. Dès la seconde année de son règne, il était aux expédients; avec soixante millions de budget et des emprunts forcés, il se trouvait hors d’état de payer ses officiers et sa petite armée. Au mois de septembre 1809, avec le concours de Bourrienne chargé d’affaires à Hambourg et passé maître dans les opérations louches, il extorquait par des menaces d’exécution militaire 300000 francs au Sénat de cette ville. Il criait misère à Paris, et pourtant achetait deux maisons de campagne, l’une pour sa femme, l’autre pour ses intrigues, 173000 thalers, près de 700000 francs! A la fin de l’année, malgré tout. Napoléon lui vint en aide :

454 CHATIMENT DU ROI JÉRÔME ET DE BOURIENNE. il ajouta à ses Etats le Hanovre qu’il avait jusque-là gardé avec soin, tant qu’il conservait l’espoir de la paix avec le roi d’Angleterre. Il le lui donnait sans doute avec les charges dont il était grevé, les donations et les rentes constituées à ses serviteurs (traité du 10 janvier 1810). Et, pour prévenir les dissipations du roi de Westphalie, Napoléon l’obligeait à entretenir vingt-cinq mille hommes de troupes françaises, à défaut de troupes locales qu’il n’aurait certainement pas payées. Jérôme accepta le don et refusa les charges. Il prétendit que, si l’Empereur rappelait ses troupes, il lèverait une armée westphalienne. Pour le déterminer à acquitter les rentes « des généraux dont les victoires vous ont fait roi », Napoléon dut se fâcher. Au mois d’aoùt 1810, il était las et désabusé de son frère : il consentit, pour ne pas faire un second éclat, à lui laisser « une satrapie », mais non pas un vrai gouvernement. Le traité du mois de janvier fut annulé, la partie méridionale du Hanovre fut attribuée au royaume de Westphalie en échange de ce qu’on lui prit sur les côtes pour former avec le Hanovre maritime, les villes hanséaliques le duché d’Oldenburg et Magdebourg, une grande citadelle garnie de troupes et de douanes françaises. Le pouvoir et la responsabilité passèrent au prince d’Eckmühl, (( chef du corps d’armée d’observation de l’Elbe ».

Ce fut aussi l’époque de la condamnation définitive d’un mauvais serviteur de Napoléon, de Bourienne. Eloigné de Paris par ses concussions, il avait, par la faveur de Fouché et l’indulgence du maître, obtenu une sorte de gouvernement dans les villes hanséatiques. Incorrigible, il trafiqua de ce poste d’honneur à la frontière, s’enrichit par la contrebande, servit les dissipations de Jérôme, les intrigues des émigrés, celles de Fouché avec l’Américain Burr à qui l’on fermait l’Europe, à qui il la rouvrait. Lorsqu’à la fin de 1810, Napoléon le rappela pour lui faire rendre gorge, il avait encore trouvé le temps d’exciter Bernadette à la révolte, quand celui-ci passa par Hambourg pour s’établir en Suède, contre le gré de l’Empereur.

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