‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 220 sur 360 · AOUT 1811 : LA GUERRE DE RUSSIE · texte numérisé non relu

AOUT 1811 : LA GUERRE DE RUSSIE

thousiastes et conquérants, de la Révolution, de l’orthodoxie russe, de deux croisades en un mot.

Depuis 1792, elles se rapprochent peu à peu; elles se touchent en Turquie, sur le Niémen, dans la Baltique, après l’écrasement de l’Allemagne. Par ses entreprises sur l’Orient, Napoléon s’est placé dès le premier jour à la tête de l’une. Par tradition, par ambition, Alexandre P"* est le chef de l’autre. Si l’Empereur, le 15 juin, refuse d’abandonner la Pologne, le tsar sous prétexte d’indemniser le duc d’Oldenbourg, refuse, pendant l’été de 1811, de renoncer à la conquête delà Vistule, et menace, en le caressant encore, son adversaire.

Alors, le 15 août 181 1 , le jour de sa fête, dans une grande audience solennelle. Napoléon en appelle à la France de ce duel auquel il ne peut se soustraire. Il jette à l’ambassadeur de Russie, Rourakin, cette apostrophe : « Je ne suis pas assez bête pour croire que ce soit l’Oldenbourg qui vous occupe. Je vois qu’il s’agit de la Pologne : vous me supposez des projets en faveur de la Pologne. Je commence à croire, moi, que vous voulez vous en emparer. Non, quand même votre armée camperait sur les hauteurs de Montmartre, je ne céderais pas un pouce du territoire varsovien, pas un village, pas un moulin. » Rourakin trouva, ce jour-là, qu’il faisait bien chaud chez l’Empereur. Les paroles qu’il venait d’entendre, c’était, avec l’appel lancé comme un coup de clairon aux Français, un défi à la Russie.

Le 1 6 août. Napoléon formait avec ses ministres, aussitôt, son plan de campagne militaire et diplomatique. Contre les Russes, il allait armer l’Europe, hommes et princes.

C’était une solution toute nouvelle de la question d’Orient, une levée générale de l’Occident contre cette puissance asiatique, à qui, depuis un siècle, l’on avait ouvert à demi les portes de l’Europe par les partages. L’armée d’abord, le symbole et l’instrument de l’entreprise, la Grande Armée, d’août à février, se reforme dans toute l’étendue de l’Empire. A Dantzick, le grand dépôt, centre et base de l’attaque, vingt-cinq mille hommes; et sur la même ligne

NAPOLÉON MOBILISE L’EUROPE, commecouverture, l’armée polonaise, soixantemillehoQimes sous le commandement de Poniatowski qui reçoit de Paris armes et argent. — Puis, encore au premier rang, de Hambourg à roder, l’armée de l’Elbe portée à cinq divisions, cent mille hommes français en majorité, et allemands. — Tout près, une troisième armée, le 2® corps d’Oudinot, d’Hambourg à Boulogne sur toutes les côtes de l’Océan, Français nouvellement appelés par la conscription, Suisses, Hollandais, Croates. — Enfin, de Boulogne à Mayence, le 3® corps, celui de Ney formé de vieilles troupes encore, de bataillons portugais et espagnols. — Le 4® corps en Italie, sous la direction du prince Eugène et de Junot, quatrevingt mille hommes de Garde et troupes italiennes, de Croates, d’Espagnols, de Dalmates. Les princes allemands ont reçu l’ordre de mobiliser Farmée de la Confédération, cent trente mille hommes : Gouvion Saint-Cyr (6® corps, les Bavarois), Reynier (7® corps, les Saxons), Yandamme (8® corps, les Westphaliens).

Le tout va constituer une armée européenne, dont la Garde Impériale forme la réserve et achève la physionomie, avec ses régiments d’Italiens, de Hollandais, sa légion de la Vistule. Pour relier ces masses, comme dans la campagne de 1805, des brigades de cavalerie grosse et légère, du Rhin à l’Elbe, et du Mincio à la Vistule; pour les appuyer, beaucoup d’artillerie, indispensable à ces recrues, plus de sept cents bouches à feu ; — pour les nourrir, les préserver du froid et de la faim, des vêtements, des vivres, trente millions de liquide et des convois en conséquence. Jamais rouages plus compliqués n’ont été montés avec plus de soin.

Pour augmenter ses forces, pour isoler son adversaire, pour l’atteindre sans embarras, la diplomatie de l’Empereur s’emploie aussi activement que son génie militaire. La Prusse coupait, gênait ses communications de l’Elbe à la Vistule. Si, comme on pouvait le craindre par certaines négociations entamées en juillet 1811 entre son roi et le tsar, elle armait, c’étaient Davout et les Polonais pris

484 SOMMATIONS A LA PRUSSE (SEPTEMBRE 1811). entre deux feux, ru premier signal de guerre. Déjà, poussé par le patriotisme de la nation réveillée aux appels de Fichte et des sociétés populaires, aux leçons de l’Université de Berlin, le gouvernement prussien mobilisait, fortifiait ses places, envoyait Scharnliorst à Pétersbourg.

Napoléon a mesuré le péril, et brutalement il l’écarte. Il ordonne le 13 septembre 1811 à son envoyé de Berlin, Saint-Marsan, de prescrire dans les trois jours le désarmement de la Prusse, l’envoi de trente mille soldats à la Grande Armée comme otages. Le 14, Davout, les rois de Saxe et de Westphalie, la division Desaix sont invités, au premier signal du diplomate qui leur fera connaître la réponse du roi de Prusse, à cerner ses Etats, à l’étouffer sur place sans un cri, sans une bataille. Le cabinet prussien par de feintes mesures de désarmement gagna quelques jours, puis quelques autres encore en consentant à l’envoi d’un commissaire français, le tout pour attendre une réponse de Saint-PéterslDOurg. Elle arriva le 3 novembre, au moment où Napoléon proposait définitivement à Berlin son alliance et la disposition temporaire de la Prusse, ou la guerre. Scharnliorst avait conclu avec Alexandre le 17 octobre une convention militaire, qui ne garantissait à son maître en cas d’attaque que Kœnigsberg.

Entre son peuple qui réclamait une guerre à outrance et la perspective de quitter encore Berlin, peut-être pour n’y plus rentrer, entre la menace brutale de Napoléon et une protection incomplète d’Alexandre, Frédéric-Guillaume hésita. On le conçoit : la capitulation pouvait paraître la déchéance morale; la résistance pouvait être la ruine matérielle delà monarchie. En désespoir de cause, le roi s’adressa à l’Autriche, expédia en grande hâte Scharnhorst à Vienne. Pour lui donner le temps de revenir, il négociait avec Napoléon et feignait d'autant plus de céder que l’Empereur se montrait plus menaçant.

Le plan de Metternich était fait depuis longtemps, en vue de cette guerre inévitable, a Le meilleur parti serait certainement celui de la neutralité, dans le cas où la guerre

LE TRAITÉ DE PARIS (1812) ; LE RÔLE DE L’AUTRICHE. 485 serait défavorable à la France. » Mais Melternich avait calculé la victoire possible de Napoléon, probable même, la perte de la Galicie qui en serait la conséquence. Il recommandait le seul moyen d’en tirer parti, de s'associera la France avec des réserves qu’il appelait d'un joli euphémisme : une neutralité modifiée. On pouvait ne pas se compromettre, et gagner la Silésie peut-être. Ce n’était pas au moment où Napoléon acceptait le 17 décembre ce concours prudemment concerté quel’Aiitricbe, convoitant une province prussienne, se risquerait à sauver les Hohenzollern à demi abandonnés du tsar. Dès le 26 décembre Sctiarnhorst, inexprimablement malheureux recevait son congé, revenait à Berlin sans espoir le 29 janvier. Son roi signait, le 24 février 1812, le traité de Paris. La Prusse ouvrait ses places fortes à la Grande Armée, lui assurait des vivres et lui fournissait un 10® corps destiné à Macdonald, où, par une revanche étrange de l’histoire, vingt mille Prussiens viendraient se ranger sous les ordres de la France aux côtés des Polonais.

Ce fut donc vraiment l’Autriche qui, en cette fin d’année, où l’entreprise se formait, lui fit la voie libre. Mieux eût valu qu’elle l’empêchât. Au moment où l’alliance de Tilsitt manquait à Napoléon, il se réjouissait de trouver celte complaisance chez son beau-père. Le concours de l’Autriche lui paraissait précieux : il devait lui être funeste, en l’abusant. A ses côtés, instruit par l’expérience de la dernière guerre, l’Empereur avait résolu à Vienne, sur les conseils de son ministre, de garder l’attitude qui avait servi le tsar : s’agrandir avec la France victorieuse sans combattre, ou la combattre vaincue pour s’agrandir aussi ou réparer ses pertes. Le lendemain du jour (14 mars) où François II promettait de mettre trente mille hommes en Galicie pour recevoir des indemnités en Turquie ou en Pologne, Metternich communiquait le traité à l’envoyé russe, Stackelberg, et le commentait : « Le corps de Schwarzenberg n’opérera qu’en Bukowine et ne sera jamais augmenté, o C’était la neutralité modifiée. « Quelle garantie en donnerez-vous?» répondait l’autre : « L’intérêt

486 LA MARCHE SUR LE NIÉMEN (8 FÉVRIER 1812). de la monarchie, )> lai répliqua simplement Metternich qui devait d’ailleurs ajouter trois mois plus tard l’engagement écrit des deux Empereurs de se combattre pour la galerie seulement (2 juin 1812).

Ces alliances de 1812 avec la Prusse, avec l’Autriche, demeuraient pour Napoléon de simples préfaces, excellentes si la conclusion les confirmait, subordonnées à sa victoire. Imposées à Berlin par la menace, à Vienne par la perspective du butin, elles ressemblaient toujours à celles que, pendant tout le dix-huitième siècle, les Allemands avaient conclu avec les tsars par convoitise et par la crainte des conquêtes russes; plus dangereuses infiniment pour Napoléon, puisqu’on se retournant contre lui, elles pouvaient lui fermer la retraite. Alors, elles lui suffirent : il comptait sur ses forces, et se contentait de ces traités pourvu que l’Europe fût ouverte à ses armées. Pour la même raison il n’insista pas pour obtenir le concours delà Suède que Bernadotte lui faisait attendre, prêt à trahir ou à servir selon l’occasion. Ce pays n’était pas sur sa route. Sa diplomatie avait fait assez, si au début de 1812 elle avait dégagé le chemin de la Grande Armée. Quand il vit ainsi toutes les barrières levées, l’Empereur, d’un signal donné le 8 février 1812, la mit en marche vers le Niémen.

En plus grand, cette opération se fit comme en 1805. L’armée d’Italie, la plus éloignée, dut partir la première, du Mincio sur le Mein où elle se réunirait aux 2® et 3® corps ainsi qu’aux corps allemands, pour former la masse de l’entreprise couverte en avant par l’armée deDavout et les Polonais. Comme il y avait encore un long chemin de l’Elbe au Niémen derrière lequel, à Vilna, se trouvait concentré le gros de l’armée russe. Napoléon accomplit cette œuvre dans le plus grand secret. Tandis que selon la coutume il portait tout l’effort au nord contre le centre de l’ennemi, il voulait éviter que ce centre se déplaçât au sud vers la Yistule. Beaucoup de secret donc dans la manœuvre de mobilisation et, jusqu’au dernier moment, toutes sortes d’assurances de paix et d’amitié, à Pariset àPétersbourgpour les Russes.

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