LA POLOGNE RUSSE, OU LA GUERRE
son cours, imposait à l’Europe la question d’Orient, c’était cette question qui allait mettre aux prises, après les avoir unis. Napoléon et Alexandre. Le tsar escomptait le concours des Polonais, pour accaparer la Pologne. L’Empereur escomptait en 1810 la ruine de l’Angleterre et l’alliance russe pour occuper l’Egypte et la Méditerranée. Les calculs de son allié, les ambitions russes l’obligeaient à retarder son entreprise d’un an, de deux ans. En 1811, comme à Erfurt, même impuissance à régler entre eux ce partage de l’Orient qu’ils convoitent.
La guerre eût éclaté, en mai 1811, par les préparatifs d’Alexandre, et les précautions de Napoléon, si les Polonais avaient accepté « d’être régénérés par la Russie )). — (( Tant que je ne suis pas sûr de leur coopération, je suis décidé à ne pas commencer la guerre, a écrivait Alexandre le l®"* janvier !8ll à Czartoriski. Il fut au mois d’avril si assuré du contraire, de la fidélité des Polonais à la France, et en outre des dispositions des cours allemandes à ne point prendre parti pour lui qu’il autorisa brusquement Roumantsoff, partisan de la paix, à négocier un accommodement pour l’Oldenbourg et le commerce. Il écrivit des lettres affectueuses à l’Empereur, accueillit avec la même faveur le nouvel ambassadeur, Lauriston, qui remplaçait Caulaincourt (juin 18 H), bref « rentra ses griffes ».
Ce fut Caulaincourt qui apporta à Napoléon le 5 juin 1811 la nouvelle décisive de cette évolution du tsar, et ses conditions. (( Alexandre est faux, s’écria d’abord l’Empereur, il arme pour me faire la guerre. » — « Il désarmera, reprit l’ambassadeur, et restera fidèle à l’alliance, si on le satisfait en Pologne, si le grand-duché démembré, placé sous le protectorat de la Russie, sert d’indemnité au duc d’Oldenbourg. » — (( L’Empereur Alexandre est ambitieux, repartit Napoléon, il a un but dissimulé en voulant la guerre. Il la veut, il a un motif secret. » Plus clairvoyant que son ambassadeur, Napoléon avait reconnu les exigences du tsar et de la Russie : à défaut de Constantinople, la Pologne coûte que coûte, par une alliance avec les Polonais
NAPOLÉON NE PEUT SACRIFIER LA POLOGNE. 481 et la guerre, ou par une entente avec la France et la paix, si les amis de Czartoriski lui refusaient leur concours. (( La guerre et la paix sont entre les mains de Votre Majesté, répliqua Gaulaincourt, en insistant, en joignant à sa prière la peinture redoutable des moyens de défense dont disposaient les Russes dans leur empire immense : «,Je me retirerai plutôt au Kamchatka, » avait dit un jour Alexandre.
Dépendait-il de la volonté de Napoléon, comme le croyait son serviteur, de fournir au tsar la satisfaction qu’il exigeait? Son intérêt était de le faire, pour maintenir l’alliance nécessaire à sa lutte contre les Anglais, à ses opérations dans la Méditerranée. Ni son intention, ni son intérêt n’étaient <{ de dépenser deux cent mille hommes pour rétablir la Pologne )). Et pourtant, il ne céda point, non par orgueil mais par calcul. « Je ne suis pas Louis XV, le peuple français ne souffrirait pas cette humiliation. »
On se figure toujours Napoléon disposant de la France si complètement qu’on a hésité à recevoir cette explication, à chercher le dernier mot de l’Empereur dans une volonté supérieure à la sienne. Au point où il était parvenu, on oublie trop ses origines, et comment sa grandeur et sa politique demeuraient, en partie, subordonnées aux passions conquérantes et humanitaires à la fois des Français. Son empire est l’héritier de la Révolution : il a reçu d’elle un legs d’orgueil et de justice, singulier mélange d’idées libérales et ambitieuses qui, depuis et plus tard, représenteront l’honneur national. Le pacte qu’au 18 brumaire Napoléon a formé avec la France, où son ambition a puisé des forces inouies à la condition de dissimuler ses desseins, lui impose des limites. Il a servi et flatté l’honneur national, lorsque, pour suivre ses projets sur l’Orient, il faisait la guerre aux Habsbourg, à la Russie, opposait une résistance sans trêve aux Anglais. Pour satisfaire Alexandre il ne pouvait démentir à ce point son passé, celui de la France. Malgré lui, dans le conflit, qui se prépare, c’est la rencontre sur la Vistule de deux mondes, également en-