LE SECRET ORIENTAL DE NAPOLÉON EN
enfin, puissant, efficace au tort que lui avait fait sa conduite en Espagne î
La ligne de la Duna, où l’enneuii avait espéré l’arrêter, lui servait maintenant de rempart. Oudinot l’occupait de Drissa à Polotsk (18 août). La Grande Armée était à Smolensk, dans une position redoutable. Les Autrichiens de Schwarzenberg eux-mêmes, les Saxons de Reynier occupaient le haut Dnieper, Macdonald et les Prussiens tenaient la Courlande et assiégeaient Riga. C’était la Pologne, non seulement vengée, mais reconstituée comme au temps de sa pleine puissance. Le 26 juin 1812 la Confédération polonaise avait prononcé solennellement la restauration de la patrie, sous la présidence du vieux prince Czartoriski. Tous les Polonais au service de la Russie étaient invités à se ranger sous les drapeaux du libérateur. Et le confident d’Alexandre P**, le jeune prince Adam, passait lui-même à Napoléon. Le royaume des Jagellons avait enfin retrouvé son unité matérielle et morale. Les partages étaient effacés.
Il semblait que ce résultat suffît à payer tant de dépenses et d’efforts. Il eût fait porter à Alexandre la peine de son ambition et de ses intrigues. Pour avoir voulu la Pologne entière, il aurait ainsi perdu sa part. La couronne qu’il se destinai^ en abusant du patriotisme polonais, avait paru et pouvait être la récompense de Murat. A cette heure décisive, dans cette trêve dernière que lui accordaient encore la fortune et la victoire, l’Empereur eut son secret, qui le perdit. Il traita la révolution polonaise comme il avait fait les Français, flattant à Varsovie comme à Paris les espérances et les ambitions patriotiques, dans la mesure où elles créaient des ressources à sa propre ambition, obstiné à suivre, habile à masquer derrière la guerre de Pologne son entreprise personnelle.
A Varsovie, à Vilna, la haine des Russes et des Romanoff fut entretenue, exploitée, comme en France, celle des Bourbons et des Autrichiens, pour le secours que promettait cette nation indomptable de soldats. « J’aime les Polonais
4y6 LA MARCHE SUR MOSCOU I BORODINO (12 SEPT. 1812). sur le champ de bataille : ils le meublent bien, » disait l’Empereur à Narbonne en mars 1812. Toute la question était là : (( Eveiller la fibre nationale de ce peuple et l’entraîner avec moi. C’est une race valeureuse. » Mais il avait calculé que refaire la Pologne, c’était se brouiller avec l’Autriche, ou s’obliger, pour l’indemniser de la Galicie, à lui rendre l’Illyrie, les chemins des Balkans. Le partage de l’empire ottoman, il y pensait toujours. Maître de la Lithuanie, il ne la réunit pas au duché de Varsovie, la gardant comme un objet d’échange séparé. Il ne voulut pas renoncer à imposer au tsar par de nouvelles victoires et par une révolution à Moscou, par de subites concessions peut-être en Pologne, ses conditions d’Erfurt. Alexandre lui avait refusé Constantinople : avec l’aide des Allemands, des Français, des Polonais on lui prendrait Moscou d’abord, Byzance après.
Qu’était la restauration de la Pologne, à côté de la perspective qui s’ouvrait à lui de régler à Moscou, par un dernier effort aux dépens même de la Pologne, avec la Russie vaincue, l’Autriche satisfaite, le compte définitif de son ambition? A Campo-Formio, l’Italie; à Presbourg et à Vienne, l’Adriatique; à Moscou enfin, aux portes de l’Asie, les Balkans, cet Orient que les Anglais ont fermé à son rêve, dont les tsars et l’Autriche ont aussi les clefs. Napoléon a laissé dans le Mémorial un aveu précieux : a J’ai toujours calculé trouver un bien plus grand secours dans le secret; alors demeurait comme en auréole autour de moi ce vague qui enchaîne la multitude et lui plaît, ces dénouements subits et imprévus reçus avec tant d’applaudissements et qui créent tant d^empires. C’est ce principe qui m’a fait courir malheureusement si vite à Moscou; je m’étais mis dans l’obligation de ne pas laisser le temps de commenter. Avec ma carrière déjà parcourue, mes idées sur l’avenir, il fallait que ma marche eût quelque chose de surnaturel. »
Le 21 août, l’Empereur hésitait encore. On raconte qu’ayant visité le champ de bataille de Valoutina, il se