L’INCENDIE DE MOSCOU
serait écrié : a Avec de pareilles troupes on peut aller au bout du monde : à Moscou. » Le 24 il mobilisait de nouveau la Grande Armée et s’ouvrait, par la victoire de Borodino, la route de la capitale (7 septembre). Le 14 septembre, il entrait, entouré de sa garde encore intacte, au Kremlin. Après cette troisième passe, courte mais décisive, il pouvait croire qu’il était maître du champ. Il se préparait à la conclusion attendant que son adversaire s’avouât vaincu et rendît son épée. Le peuple russe avait exigé qu’on défendît Moscou, réclamé que Kutusoff réunît les armées du tsar et livrât bataille^ au lieu de fuir comme Barclay de Tolly. La bataille avait été livrée et perdue. Toutes les ressources de la défense nationale eussent été sacrifiées à l’amour des Russes pour leur cité sainte, si Kutusoff eût essayé de combattre encore devant Moscou, s’il ne se fût retiré vers le sud. C’était malgré son peuple qu’Alexandre avec ses généraux pratiquait cette tactique prudente : lui serait-elle pardonnée? Les sujets du tsar prendraient-ils leur parti de ces éventualités qu’il avait prévues, le suivraientils à Tobolsk, abandonnant à l’ennemi leurs foyers, leurs dieux? Vaincu, ne serait-il pas abandonné? S’il l’était, la lutte se trouverait terminée, comme son rival l’espérait. (( Russes, avait dit Kutusoff à ses soldats le matin de Borodino, vous êtes le nerf des énergies de votre Empereur. » A Borodino, ils avaient compris ce langage. Le comprendraient-ils encore après l’entrée des Français à Moscou?
Ce n’était pas seulement obstination, si le tsar disait au colonel Michaux le 21 septembre : a Napoléon ou moi, moi ou lui. Nous ne pouvons plus régner ensemble. » En posant ce dilemme, il trahissait son angoisse, attentif à celles de son peuple. Tandis qu’à Moscou, l’Empereur se croyait assuré «d’avoir fini avant la fin de septembre », comme il l’avait annoncé à Dresde, Alexandre à Saint-Pétersbourg, se demandait, impassible encore comme à Vilna, mais dans l’attente d’événements graves, si la Russie lui viendrait en aide.
L’incendie de Moscou décida pour jamais entre leurs
498 INDIGNATION ET ÉNERGIES DU PEUPLE RUSSE, ambitions rivales. Les exigences formulées par Napoléon à Erfurt, renouvelées à Dresde, furent brutalement rejetées, à la veille d’être confirmées; les refus et les prétentions d’Alexandre se trouvèrent justifiés par l’événement du 16 septembre. Evénement imprévu en apparence, œuvre surnaturelle de cette fatalité que Napoléon invoquait pour masquer ses calculs, et qu’en cette circonstance encore il invoqua pour cacher sa déception. « Si Moscou n’eût pas été incendiée, Alexandre eût été contraint à la paix. »
Le gouverneur de la ville, Rostopchine, qui savait comment on agit sur les foules, avait préparé l’incendie et emmené les pompes. Au lieu de l’apothéose que Napoléon se réservait, il fit de la ville sainte un holocauste, signal décisif de la croisade patriotique. La cause d’Alexandre était gagnée auprès de ses sujets; celle de Napoléon perdue. Il avait espéré, si le tsar ne cédait pas, apparaître à la Russie, de Moâcou, comme un Dieu. Sur les ruines de la Ville Sainte que son armée avait pillée et profanée, pendant l’incendie, il ne parut plus que le démon de la conquête. Contre lui, en faveur d’Alexandre, et bientôt avec le concours des nations, ce fut désormais une guerre sacrée. Son erreur fut de compter encore sur sa diplomatie pendant un mois pour effrayer et faire céder des adversaires désormais en possession d’une pareille force morale. Alexandre, à qui il écrivit le 20 septembre, invoquait pour toute réponse le concours des nations européennes, de l’Angleterre et de la Suède « contre le nouvel Attila ». Tout le monde, en Europe, fut persuadé par la plainte du tsar que les Français avaient brûlé et pillé Moscou.
Le 5 octobre. Napoléon envoyait Lauriston à Kutusoff et recevait une réponse enfin qui dut l’éclairer : « Je serais maudit par la postérité si l’on me regardait comme le premier moteur d’un accommodement quelconque. Tel est l’esprit de ma nation. » Autour de Moscou, la guerre des partisans commençait. Paysans et cosaques arrêtaient les estafettes, harcelaient les convois, traquaient les marau-
LA RETRAITE DE RUSSIE; L’ABANDON DE LA POLOGNE. 499 deurs. Le 19 octobre, vainqueur d’Alexandre, Napoléon reculait devant la Russie soulevée et ordonnait la retraite que riiiver survenu, après un automne trompeur, transformait brusquement, jusqu’à laBérésina, en désastre (29 novembre).
L’incendie de Moscou avait assuré le salut delà Russie sans combat. La retraite des Français, par une autre fatalité, un hiver aussi rude que précoce, détermina, sans autre combat que ceux de Malojaroslavetz (2-4 octobre), de Krasnoe (16-17 novembre), de la Bérésina, la ruine de la Pologne. Pour la sauver, il eût fallu que Napoléon pût arrêter son armée à Smolensk. C’était son dessein, lorsqu’il quitta Moscou. Le défaut de vivres, la rigueur du froid, le nombre croissant des traînards, l’impossibilité de reconstituer une armée, de la faire vivre, toutes ces raisons avouées dans ses lettres à Maret l’obligèrent à se rabattre sur Yilna. Le 20 novembre, il perdait déjà cette dernière ressource. <( Pourrons-nous y tenir ? Oui, si l’on peut y tenir huit jours. Mais si l’on est attaqué... Des vivres, des vivres, des vivres. Sans cela, il n’y a pas d’horreurs auxquelles cette masse indisciplinée ne se porte contre cette ville. Peut-être cette armée ne pourra-t-elle se rallier que derrière le Niémen. )> Il prévoyait que la Pologne paierait de ses espérances les plus chères, et du pillage de ses villes, le concours qu’elle lui avait prêté. Toutes ses dépêches, jusqu’au jour où il la quitta à Smorgoni le 5 décembre, pour retourner à Paris en hâte, laissant l’armée à Murat, prédisaient son sort à ce malheureux pays : « Je plains Vilna, dit-il le 30 novembre. » Le 8 et le 9 décembre la ville était pillée, mais la populace à son tour, exaspérée, assassinait les soldats de Napoléon. Et cette autre prédiction de Daru : « Votre départ sera la ruine de l’armée, » se réalisait. Murat, démoralisé, laissa, le 16 décembre 1812, les restes de l’armée débandée s’enfuir sur Kovno.
Lorsque les Russes entrèrent à Vilna immédiatement, ils y trouvèrent un immense charnier de quarante mille hommes, Français et Polonais entr’égorgés, image lamentable du
500 ALEXANDRE ET LA POLOGNE A LA FIN DE 1812. sort que la Pologne et la Grande Armée subissaient à la fois, sacrifiées toutes deux à l’entreprise fatale sur Moscou. Napoléon avait trouvé et préparé son excuse, accusant, pour ne point être accusé, les Polonais d’abandon, quand il les abandonnait : « Personne n’a bougé. J’ai été bien mal secondé par la Lithuanie et par le duché de Varsovie, ou plutôt je n’ai pas été secondé du tout, ni par le gouvernement Ri par le pays. )) Ce furent ses adieux à la Pologne : le 5 décembre 1812^ le lendemain de son départ, le prince Adam Czartoriski écrivait au tsar : il se faisait fort d’amener la Pologne en cet état de détresse, désabusée de son rêve de liberté, à se donner aux Russes, pour écarter à jamais le cauchemar d’un démembrement. « Reprendrezvous, sire, vos anciens projets relatifs à ce pays? En la subjuguant, aurez-vous encore le désir de subjuguer les cœurs, de rendre les liens entre les deux nations indissolubles, en les rendant volontaires? Nous touchons au moment où vos succès militaires vous permettront enfin de procéder à l’exécution de cette œuvre. »
Tel était bien le résultat de cette guerre : la Pologne appartenait de nouveau aux Russes, tout entière, comme avant les partages de 1772. Alexandre P*" avait, au début de 1813, à travers les angoisses des peuples, réalisé son dessein. L’œuvre de Frédéric II était effacée: àTauroggen, le corps d’armée prussien du général York venait de demander le 30 décembre 1812 au général Diebitsch le bénéfice de la neutralité. La situation précaire de ces troupes était l’image de celle qui était faite alors à la Prusse par les ordres de Napoléon et par les succès d’Alexandre. Elle devait tout subir : elle ne pouvait rien empêcher. Par l’impuissance des Hohenzollern les Czartoriski se voyaient dans (( un de ces moments qui ne reviennent point dans la vie )) : à la conquête matérielle de leur pays ils offraient à Alexandre de joindre la conquête morale. « Si Votre Majesté, quand la nation polonaise s’attend à la vengeance d’un conquérant, lui tend la main et offre de plein gré ce qui faisait pour elle l’objet du combat, l’effet en sera ma-
CONVENTION DE KALISCH ! GUERRE D’ALLEMAGNE. 50i giqiie. Il surpassera votre attente. Je prendrais sur moi de tout signer sans retard. » Czartoriski avait raison : Alexandre P'* tenait les enjeux de ce duel redoutable, une occasion de les prendre qu’il ne devait plus retrouver.
Roumantsoff, toujours partisan de la paix, considérait la guerre comme terminée et le disait à son maître. Rutusoff, le héros de la patrie russe, croyait sa tâche accomplie et jugeait les sacrifices suffisants. Alexandre lui-même avouait, le 13 janvier 1813, u le brillant de la position actuelle ».
Il ne la trouvait pas cependant assez solide. Il craignait de découvrir aux Allemands son dessein de garder la Pologne tout entière. Ne rejetterait-il pas, en leur retirant leur proie, l’Autriclie et la Prusse dans les bras de la France? Par défaut d’audace peut-être, par l’influence des conseils de Stein aussi, Alexandre subordonna sa victoire, qui était complète pourtant, au désir de gagner la Prusse à ses projets. La convention deKaliscli (28 février 1813) fut le signal de la guerre nouvelle que le tsar trouvait nécessaire à l’achèvement de sa conquête. La question de Pologne fut réservée jusqu’au jour où l’Allemagne serait indépendante et libre, où, comme la Russie, la Prusse retrouverait dans cette œuvre nationale sa grandeur passée et de larges compensations, morales et matérielles à la perte de ses provinces polonaises. « Empêchons à tout prix, écrivait Stein le 7 novembre 1812, la formation d’un royaume de Pologne en tout cas inutile et peut-être menaçant pour l’Allemagne. Que l’Angleterre et que l’Autriche se réunissent pour s’opposer à ces désirs sauvages. »
En écartant, à peu de frais, ce danger inévitable dans la situation où était la Prusse, en lui procurant de plus les moyens de commencer une croisade nationale, Stein rendit à sa patrie d’adoption un service dont les historiens prussiens n’ont pas méconnu la valeur. Mais les ambitions d’Alexandre et les espérances des Czartoriski se trouvèrent ajournées. Le sort delà Pologne n’était pas réglé ; la Russie avait abandonné les provinces roumaines au début de la
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guerre. Elle ii’avait pas acquis, en échange, et malgré ses victoires, les pays de la Vistule abandonnés eu 1772 à regret aux Allemands,
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On trouvera la bibliographie complète des ouvrages spéciaux dans Liprandi, Essai de catalogue des publications sur la guerre patriotique (Société moscovite d’histoire et d’antiquités, 1874, tome III, 1875, et dans les Mémoires de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, tome XLII1,1883.
Li LIQUIDATION IMPÉRIALE