‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 278 sur 360 · LA RÉVOLUTION DE NAPLES (JUILLET · texte numérisé non relu

LA RÉVOLUTION DE NAPLES (JUILLET

Sir Henri Wellesley excita le patriotisme espagnol contre ces Français toujours prêts^ qu’ils fussent Bonaparte ou Bourbons, à troubler la monarchie, à confisquer la liberté. Il y réussit si bien qu’en septembre le baron Pasquier se trouvait réduit h a un rôle d’observation inactif )>.

L’attitude de l’Angleterre fit hésiter l’Autriche : au début, Metternich s’était réjoui de pouvoir satisfaire la Russie et d’achever alors sa politique allemande. Mais prendre parti contre l’Angleterre lui parut scabreux : l’alliance des torys pacifiques lui avait servi depuis 1815 de garantie contre les vues ambitieuses de la Russie. S’ils avaient consenti à l’intervention au delà des Pyrénées, Metternich l’aurait acceptée. Il fit tous ses efforts pour les y décider, mais refusa de leur déplaire. « Pourquoi donc, disait-il, l’Angleterre n’a-t-elle plus M. Pitt, M. Burke, pour faire la guerre à la Révolution? Il ne lui restait que ce que Dieu lui avait laissé, des hommes qui, dans les malheurs de l’Espagne, ne voyaient pas la belle chance à courir, des compensations magnifiques en Amérique. » Il aurait bien donné aux Anglais toutes les colonies espagnoles s’ils lui avaient permis de prendre l’Allemagne. Leur refus obstiné lui fut certainement pénible. Il s’inclina cependant et déclina les offres du tsar.

La révolution d’Espagne, au mois de juillet 1820, n’avait donc pas encore donné à la politique russe les avantages qu’elle en avait d’abord espéré. La mauvaise volonté de l’Angleterre avait paralysé la docilité de la France, la bonne volonté de l’Autriche. Une nouvelle révolution éclata tout d’un coup à Naples le 2 et le 9 juillet : la nouvelle en fut reçue avec joie à Pétersbourg. « Enfin, disait Capo d’Istria à Richelieu huit jours après, nous allons pouvoir accorder les avis sur la question d’Espagne, mettre à exécution, d'une manière moins diplomatiqae mais plus réelle^ les actes du 15 novembre 1818. » En face de cette nouvelle explosion, l’Autriche resterait-elle impassible, comme elle l’avait été dans l’affaire d’Amérique, dans celle d’Espagne? Pour plaire à l’Angleterre, détournerait-elle encore la Sainte-

INQUIÉTUDES DE L’AUTRICHE I JOIE D’ALEXANDRE I®^ 633 Alliance de son véritable objet, de la guerre que la Russie voulait allumer, quand cette guerre commençait à la porte de ses domaines italiens.

C’était une conjuration militaire qui avait forcé le roi des Deux-Siciles, Ferdinand à rétablir, en prenant son fils pour vicaire, un gouvernement libéral. Le général Pepe avait imité les généraux de Cadix et imposé la (( Constitution d’Espagne )). Mais le coup atteignait plus directement l’Autriche que le réveil de la Révolution à Madrid ne menaçait la Restauration. Ferdinand P% véritable lieutenant de l’Autriche, par la façon dont il s’était engagé en 1815 à supprimer toute constitution, succombait à une révolte qui n’était pas libérale seulement, mais nationale. Organisés d’abord contre la conquête française, les carbonari se groupaient maintenant à Naples, à Milan, dans tous les domaines de l’empereur François, contre lui ou ses lieutenants de Toscane, de Modène, ou de Lombardie. Chasser les étrangers, et acquérir l’unité avec la liberté, tel était le programme des révolutionnaires à Naples, conçu et formé pour l’Italie tout entière. « Depuis que je connais le prince de Metternich, disait Gentz, jamais je ne l’ai vu frappé d’aucun événement autant qu’il le fut avant-hier. )> Quand le chancelier se croyait maître de l’Italie et à la veille d’accaparer l’Allemagne, l’édifice de ses combinaisons, de ses conquêtes après et depuis 1815 menaçait ruine. Si l’Autriche n’éteignait pas au plus tôt l’incendie à Naples, il se propagerait. Et comment intervenir au sud de l’Italie, en refusant à ta France d’intervenir au sud des Pyrénées? Que deviendraient alors l’alliance avec l’Angleterre et les barrières opposées depuis cinq ans aux ambitions du tsar, et la paix générale, garantie de la paix en Orient? « Les difficultés sont grandes. Le sort décidera si nous devons vaincre, » écrivait Metternich le 26 juillet.

A Saint-Pétersbourg, le tsar se considérait déjà comme victorieux. La France, cette fois, intimement unie à sa pensée, prévenant ses désirs, se chargea de la démarche décisive qui devait lui livrer l’Europe et réaliser dans toute

634 RICHELIEU PROPOSE UN CONGRÈS A TROPPAU. son étendue la Sainte-Alliance, a Ne serait-ce pas le cas d’une de ces réunions prévues à Aix-la-Chapelle? )> écrivit Richelieu à Metternich le 9 août. Et aussitôt il lui adressa le comte de Caraman demeuré en congé et resté son ami. Pozzo di Borgo recevait le même appel. « Cette réunion, disait Ricbelieu à Capo d’Istria, va me permettre de revoir mes amis de Russie. Le roi a fait choix de moi. » Ce serait d’ailleurs reproduire sans fondement des calomnies contemporaines que d’accuser le duc, pour cette démarche, de complaisance excessive et surtout de servilité. Il s’en est défendu au moment même. Ses intentions étaient plus hautes : l’alliance russe, si la quintuple alliance venait à lui manquer, pour garder à la France le rang qu’elle avait repris. « L’occasion était belle, pour la maison de Bourbon, disait un mémoire lu au conseil du Roi, d’acquérir dans l’Europe et surtout dans Fesprit de la nation française une grande prépondérance par l’honneur que lui ferait un Congrès provoqué et réuni sous ses auspices. »

Cette préoccupation légitime n’était cependant pas la seule qui décidât le cabinet français : du Congrès qu’il sollicitait pour armer les Autrichiens contre les rebelles de Naples, il espérait revenir armé lui-même contre les insurgés d’Espagne, a C’est un sacrifice que la France va faire à l’Autriche de lui abandonner l’Italie, disait un des collaborateurs de Pasquier. Il lui eût suffi de jeter trente mille hommes au delà des Alpes pour que les libéraux la missent à leur tête. )) Elle y renonçait : ne lui devait-on pas des compensations au delà des Pyrénées? Il ne fallait pas que l’Autriche fît seule la police de l’Europe, seule mît ses armées sur pied. Plus qu’elle, la royauté avait besoin en France d’une démonstration militaire. Elle provoqua le Congrès, pour y plaider cette cause et la gagner avec l’aide du tsar.

Metternich le savait bien : la demande ne l’étonna pas. (( Pas de réunion, » dit-il à Richelieu, qui lui riposta : a C'est la base de notre plan, » L’Autriche allégua la nécessité d’agir vite. Dès le 8 août 1820, elle avait massé cinquante

LA RUSSIE L’exige: l’autrighe l’accepte. 635 mille hommes dans l’Italie centrale. Elle s’entendait avec l’Angleterre, plus intéressée qu’elle encore à ne pas laisser discuter l’affaire d’Espagne, puis celle des colonies américaines. Les ministres anglais, occupés par le gros scandale de leur pays, le procès intenté par le roi à la reine, pouvaient-ils s’éloigner de Londres? Mais d’autre part les demandes de la France étaient trop conformes aux vues du tsar pour qu’il ne les fît pas siennes. Son autorité s’imposa cette fois à l’Europe : àMetternich, pressé d’agir à Naples, il mit le marché à la main. Point d’action en Italie sans congrès; point de congrès sans un examen des affaires d’Espagne. (( Aux mêmes maux les mêmes remèdes. La question de Naples ne se sépare point de celle de Madrid. Il faut en Espagne remonter à la source du mal » (août-sept. 1820). Metternich céda : les événements étaient plus forts que sa diplomatie, à ce moment du moins. Le 3 septembre 1820, les souverains décidèrent de se réunir à Troppau.

(( Nous allons enfin livrer bataille à l’égoïsme. » Ce fut à Pétersbourg un cri de triomphe dans le langage singulier qu’Alexandre P’' excellait à parler depuis 1815. Le tsar ajoutait : a La bataille, espérons-le, sera plus heureuse qu’à Aix-la-Chapelle. » « Vaincre l’égoïsme )> signifiait tout simplement qu’il comptait imposer sa volonté, son système à des intérêts ligués contre sa politique depuis plus de cinq ans. Quand on considère les origines de ce nouveau congrès, l’insistance d’Alexandre sa joie de l’avoir obtenu, on ne peut que constater l’erreur si souvent commise sur la portée, la nature, les auteurs de ces réunions de la Sainte- Alliance. Comme la Sainte-Alliance elle-même et comme le congrès d’Aix-la-Chapelle, le congrès de Troppau fut l’œuvre d’Alexandre et de Richelieu, non de Metternich qui eût préféré le remplacer par une déclaration commune des envoyés de l’Europe à Vienne. La Russie qu’on représente alors comme hésitante, ou enchaînée à l’Autriche, venait à Troppau, aussi résolue qu’en 1818, pour livrer bataille aux diplomates égoïstes autant qu’aux révolutionnaires, pour chercher en somme le moyen de les mettre aux

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