LTNDÉPENDANCE DE LA GRÈCE
Le réveil du peuple grec, en 1821, fut beaucoup moins, à trente ans de distance, un résultat de la propagande révolutionnaire qu’un effet de la lente désorganisation de l’empire turc. En dépit des efforts que fit Sélim III au prix de sa vie pour corriger le mal, l’anarchie perdait la Turquie. Depuis le début du siècle, les souverains et les Etats la guettaient comme une proie, qu’ils ne s’accordaient pas d’ailleurs à s’entrepartager. Cette rivalité, qui aviiit protégé les Ottomans contre les entreprises de Napoléon ou d’Alexandre P** leur donnait peut-être l’illusion de la résistance et de la durée. Aux premiers efforts de la Grèce, l’illusion se dissipa.
Ce qu’un ministre turc disait de la Porte au dix-huitième siècle, quand il comparait son état intérieur à celui d’une République ayant les apparences du despotisme, était devenu de plus en plus fondé ; aux mains des janissaires, la Turquie, nominalement soumise au Sultan, constituait une sorte de république féodale qui se morcelait chaque jour. On se fait des janissaires une idée incomplète et fausse, si l’on ne voit en eux que la troupe de la capitale, instrument des révolutions sanglantes du Palais. Lesjanissaires s’étaient répandus dans tout l’Empire, où ils possédaient des fiefs héréditaires, défiant l’autorité des Pachas, écrasant les indigènes de corvées et d’impôts. Une vaste organisation, dont les moines mendiants de l’Islam, les Bektaschi étaient les intermédiaires, reliait cette féodalité provinciale aux janissaires de Constantinople, recrutés, depuis que les vrais soldats étaient installés dans les pro-
656 L’EMPIRE TURC : JANISSAIRES, ULÉMAS ET PACHAS, vinces, parmi les vagabonds, vivant de rapines, au service des ulémas qui les payaient, prêts à s’insurger au premier appel.
En outre, au temps de la conquête, l’aristocratie chrétienne, en Bosnie, en Bulgarie, en Albanie s’était convertie à l’Islam pour garder ses propriétés, ses privilèges, son autorité sur les populations indigènes. Ces deux sortes de gens, janissaires et chrétiens convertis, formaient ainsi une féodalité guerrière, qui avait sa juridiction spéciale, son indépendance vis-à-vis des sultans réduits à trembler devant elle dans leur propre capitale. Contre eux elle s’appuyait encore sur une autre aristocratie, religieuse celle-là, aux ordres du mufti de Stamboul élu à vie par elle, sur les Ulémas^ maîtres de la justice et de la législation qu’ils administraient comme des charges héréditaires, plus puissants, plus redoutés que les ministres et le grand vizir lui-même. C’était en cet état que les Turcs passaient de la vie nomade, des habitudes primitives de la migration et de la croisade à la vie sédentaire, à l’occupation des pays de l’Empire, et se débandaient au milieu de cette transition pourtant nécessaire.
Pour rallier leurs sujets, autour d’un pouvoir central qui en droit n’avait pas cessé d’être fort, les Sultans avaient dû faire appel aux gouverneurs provinciaux, pachas et ayans des villes. Mais leur concours était onéreux et devait l’être : achetant pour une année seulement leur charge avec l’aide de banquiers arméniens, et pour de grosses commissions, obligés de payer de forts tributs à chaque renouvellement, exposés, s’ils étaient riches, aux intrigues du sérail, s’ils étaient pauvres, à la destitution, ces agents pillaient le trésor, gardaient les revenus de la province, se donnaient de petites armées, intriguaient autour du Palais de peur d’être victimes. Enfin, comme l’aristocratie qu’ils devaient gouverner était fière, indépendante, toujours en révolte ou en complot avec les ulémas, pour lui résister et la dominer, les gouverneurs travaillaient à se constituer de grands domaines, de véritables souverainetés : ainsi le pachalik
LE DÉMEMBREMENT INTÉRIEUR DE LA TURQUIE. 657 de Scutari aux mains de Kara-Mahmoud en 1786; celui de Widdin pour Pasvan-Oglou vingt ans après; celui de Janina pour Ali; la vice-royauté d’Egypte, en 1811, pour Méhémet-Ali; celle de Routscliouk pour Baraicktar; ainsi les domaines que se taillèrent en Asie les familles de Tscliapvan-Oglou, de Kara-Osman, en Valachieles hospodars, en Serbie Milosch (1808). Car il faut remarquer que ces fonctionnaires, comme les féodaux et les sous-gouverneurs de districts et de villes n’étaient pas toujours des musulmans, mais souvent des chrétiens convertis ou non.
Ainsi le pouvoir du Sultan ne se maintenait plus dans les provinces que par l’opposition et les rivalités des janissaires et des pachas. S’il voulait ou reprendre la tradition de la guerre sainte, ou organiser l’Etat pour la paix, il était impuissant contre les janissaires et les ulémas, dont la résistance, les intérêts précipitaient la ruine de la Turquie. Il se trouva vers la fin du dix-huitième siècle plus désarmé encore contre les pachas dont la politique réalisa dans leurs provinces ce qu’il ne pouvait lui-même accomplir. Dès que certains gouverneurs réussirent à vaincre et à absorber les féodaux de leur ressort, l’Empire se morcela. Le partage sur lequel l’Europe n’avait pu s’entendre, s’accomplissait de lui-même au profit des serviteurs mêmes de la Porte. Ce que Napoléon n’avait point obtenu se trouva en 4820 réalisé sur place par des hommes nouveaux qui se vantaient de s’être mis à son école.
En Epire, Ali, après avoir soumis les possesseurs de fiefs turcs et les beys, ses pareils, était vite devenu un chef d’Etat plutôt qu’un gouverneur. Il avait réuni entre ses mains tous les pouvoirs, justice, finance, armée. Il exigeait de ses agents l’obéissance qu’il refusait à son chef nominal. Pour s’ouvrir un accès à la mer, il combattit les Français, les chassa de Prevesa et de Butrinto, s’installa dans le pays des Souliotes, à Parga, sur le golfe de Corinthe (1803-4813). L’Etat qu’il constituait ainsi fut un Etat moderne, appuyé sur une armée que des instructeurs formaient à l’Européenne, pourvu d’écoles, destiné à s’enrichir