‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 289 sur 360 · ÉPIRE, ÉGYPTE ET SERBIE · texte numérisé non relu

ÉPIRE, ÉGYPTE ET SERBIE

SOUS la direction d’ingénieurs français par l’industrie et le commerce.

En Egypte, un autre Albanais reprenait, pour accomplir une œuvre semblable, la tradition française, de plus près encore, et s’inspirait des leçons de Napoléon. Méhémet-Ali, après avoir conspiré avec les mamelucks contre le pacha d’Egypte, Chosrew-Pacba, qu’il remplaça (1806), détruisit à son tour l’aristocratie locale des beys (1811). Par celte manœuvre, maître de l’Egypte comme Ali de l’Epire, il l’organisa aussi fortement. Une centralisation étroite qui lui répondait du zèle de ses agents, de l’obéissance aveugle de ses sujets, une armée encadrée, exercée par des Français, de Selves et Marin, pourvue d’une bonne artillerie, une üotte enfin, assuraient au pacha d’Egypte l’indépendance, la souveraineté complètes. Il en disposa intelligemment : il créa des écoles, des hôpitaux, ouvrit des canaux, renouvela l’agriculture dans la vallée du Nil, despote cruel d’abord, mais, comme on eût dit au dix-huitième siècle, despote éclairé, vrai créateur d’Etat.

C’est de cette époque aussi que date l’Etat serbe, obtenu, quoique avec des apparences différentes, par les mêmes moyens. Fils de paysan serbe, Miloch Obrenovitch, enrichi par l’industrie de son frère Milan, s’était élevé au rang d’abord des seigneurs chrétiens qui entretenaient les meilleures relations avec les beys musulmans, puis des fonctionnaires turcs, lorsqu’il devint Knaz de Rudniz. Un instant il eut l’idée de soulever les Serbes, et vainqueur à Takovo en 1815 réussit d’abord. Mais le sentiment de sa faiblesse, devant les Turcs qui se préparaient à l’accabler, lui inspira vite une tout autre politique. En se déclarant à Belgrade vassal du Grand Seigneur, il obtint de la Porte une sorte de lieutenance sur la Serbie qui lui appartint comme un domaine princier. La justice, les finances, l’armée lui furent presque totalement confiées; les Serbes soumis au point qu’il pouvait faire arrêter en pleine assemblée de la Skuptchina le président, P. Moler, puis l’évêque Niktschich, et les livrer aux vengeances du pacha de Bel-

LES HOSPODARS DES PROVINCES ROUMAINES. 659 grade. Rien ne lui résistait, pas même le parti du héros de l’indépendance, Kara Georges. La délégation de pouvoir qu’il avait reçue du sultan lui servait à réduire entièrement l’aristocratie serbe. Les vœux de la nation, à qui il procurait une première monarchie indigène, l’autorisaient à s’affranchir de la hiérarchie ottomane. D’une façon moins généreuse, plus brutale et plus insidieuse à la fois, mais plus durable que les chefs de la Serbie révoltée en 1808, Miloch Obrenovitch, à partir de 1818, fondait, dans l’enceinte de l’empire turc, une dynastie et un Etat.

Au delà du Danube, les hospodars, phanariotes des provinces roumaines avaient tenté depuis la fin du dix-huitième siècle une œuvre analogue. Ils y étaient venus, au même titre que les autres gouverneurs dans toutes les provinces de l’Empire. Riches, influents à Constantinople, ils s’étaient fait donner, en les payant fort cher, les gouvernements de Moldavie ou de Valachie, lorsqu’au dix-septième siècle les Turcs avaient repris aux Roumains le droit de nommer leurs chefs indigènes. Installés à Jassy, quand la capitale sainte, Targowitz était délaissée, les Phanariotes, Cantacuzène, Mavrocordato, Kallimachi, ne pouvaient qu’être odieux à des peuples pour lesquels ils représentaient le joug de l’étranger et de l’Infidèle. On eût dit que par leurs exactions et des trafics de toute sorte, ils voulaient se faire encore plus haïr. Mais un jour Tun d’eux, Alexandre Ypsilanti, imagina de chercher au contraire une ressource dans l’affection de ses administrés contre les sultans. Il rêva de se constituer ainsi une province durable. Le traité de Jassy confirma cette politique et donna un pouvoir de sept années aux hospodars. Et l’on vit alors le fils d’Ypsilanti, Constantin, appelé tour à tour en 1802 et en 18' 6, au gouvernement de la Valachie et de la Moldavie. Entre ces Phanariotes et leur peuple il y avait un lien, la religion grecque, des intérêts et des sentiments communs contre le musulman.

Cependant l’œuvre demeura fragile, parce qu’elle ne reposait point comme en Serbie sur des souvenirs natio-

660 GRISE DE LA TURQUIE PRÉCIPITÉE PAR LES RÉFORMES, naux, comme en Egypte sur une organisation solide de l’Etat et de l’armée. Aux yeux des Roumains, les cours de Bukharest et de Jassy étaient des colonies grecques, dirigées par le métropolitain Ignatios, ouvertes depuis la Révolution française aux idées d’émancipation nationale par des lettrés, Anthymios Gazis, fondateur du Mercure savant (1811), et surtout par Rhigas, l’ami d’Alexandre Ypsilanti, le disciple de la France en Orient. Quant à la force, les Grecs du Danube l’avaient cherchée dans une ligue formée de tous les chrétiens des Balkans, définitivement constituée à Odessa en 1814, VHctahne, dont la puissance dépendait surtout du concours de la Russie. Pour affranchir les provinces roumaines, les chefs de métairie comptaient moins sur les populations de ces provinces qu’ils méprisaient que sur les tsars. Ce fut la grande erreur et la cause de l’infériorité des Ypsilanti lorsqu’ils engagèrent en i820 la lutte décisive contre les Turcs.

Ainsi l’empire ottoman s’en allait par morceaux : sur toutes ses frontières des provinces se détachaient : Egypte, Epire, Serbie, Valachie, Roumanie; des Etats se constituaient qui, à peine nés, s’agrandissaient de nouvelles provinces encore, l’Egypte de l’Hedjaz, pays des Wahabites, soumis par Mehemet-Ali en 1818 ; l’Epire, de la Grèce et de la Morée. Et ce n’était point un mal passager : les chefs de ces Etats détachés de l’Empire travaillaient à consolider par l’hérédité le pouvoir viager qu’ils avaient su s’attribuer : Ali de Janina réservait sa succession à son fils installé en Morée; Méhémet-Ali s’était préparé un successeur digne de lui, Ibrahim. Et, dans le Nord, Milosch et Ypsilanti constituaient déjà comme des dynasties nationales. Sans aucune atteinte du dehors, au bout de trente années d’une paix que l’Europe avait à peine troublée, les Turcs étaient obligés d’abandonner leurs frontières, leurs domaines. Leur impuissance à s’organiser éclata, au moment précis où leurs chefs firent des efforts désespérés pour regagner le temps perdu.

Ce fut alors, en effet, que leur empire eut peut-être la

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