LA CRISE DU 20 JUIN
Les Girondins n’avaient pas la même ressource et sentaient peser sur leur parti les mêmes menaces. La lettre de Lafayette du 18 juin, lue à l’Assemblée, fut contre eux un acte véritable d’accusation, d’autant plus grave que la majorité composée ce jour-là de la droite et du centre l’enregistra, en décréta l’impression. Par la force des choses, l’intrigue qui, de leur part, avait formé cette guerre, si peu semblable par ses suites aux souvenirs glorieux qui l’avaient rendue d’abord populaire, apparaissait : dans le trouble produit parles premiers revers, les intrigants se découvraient. Pour conjurer l’orage, ils le détournèrent sur le roi, aussi coupable qu’eux assurément. Depuis la fin de mai, ils dénonçaient le (( secret de la reine », « le comité autrichien ». Ils ne ménageaient pas leurs efforts pour découvrir à leur tour l’intrigue royale, et justifier la leur aux yeux de la nation.
Louis XYI sentait bien le danger de cette tactique : en préparant avec Montmorin et Mallet du Pan un programme et un manifeste, il leur recommandait tardivement de rassurer « les Français qui craignaient le démembrement de la France, la vengeance des émigrés et l’influence des puissances étrangères sur notre gouvernement » . Le 20 juin, les Girondins crurent la nation assez excitée contre le roi, et leurs propres affaires assez compromises pour lancer l’émeute contre l’Assemblée qui les accusait et la famille royale qu’ils voulaient perdre pour se sauver. Ils donnèrent à leur violence un prétexte patriotique, la nécessité de vaincre la résistance du roi à l’organisation d’un camp de fédérés, les trahisons de la monarchie. Ils se présentaient comme des sauveurs, en réalité pour n’être pas des accusés. Ils armaient le peuple contre TAssemblée elle-même, sans pouvoir en fournir d’autre raison que le soin de leur propre salut. « Journée plus fatale à la République qu’à la royauté. On frappa la République avant qu’elle fût née ; on prépara l’avortement de la Révolution. » Edgar Quinet a raison : cette journée a décidé de la Révolution. Mais elle fut elle-même la suite presque fatale d’une
PARTAGES DE LA FRANCE ET DE LA POLOGNE. 63 guerre mal entreprise, inopportune et dès le début malheureuse, le fruit sanglant des intrigues de la reine, de Dumouriez, des Girondins.
Pour échapper aux responsabilités dont le malheur de la France les menace, l’une continue à conspirer avec l’étranger, l’autre déserte son devoir, les Girondins excitent les passions populaires, violent la loi, augmentent h l’intérieur la confusion et le désordre. Ils ne songent qu’à eux, tandis que la guerre, qui est leur œuvre, prépare l’invasion et le démembrement du territoire national. Le 16 juin, en effet, Luckner écrit de la frontière : (( Avant six semaines, les Autrichiens seront à Paris. » Et dans les cours d’Europe, les politiques s’occupent d’un partage simultané de la Pologne et de la France. Catherine II y pousse les puissances allemandes, offre aux Prussiens Thorn et Dantzig, à l’Autriche la Bavière, à toutes deux des avantages à prendre sur la France, en échange de rUkraine qu’elle convoite: « On trouvera aisément dans les archives des documents qui autorisent les démembrements, n dit à Vienne son conseiller, Razoumovski. Kaunitz, trop prudent pour se prêter à ces partages qu’il juge dangereux pour l’Autriche, se retire le 24 juin, et laisse le champ libre aux ambitions déchaînées autour de lui.
La coalition de 1772 se reforme ainsi en Europe, tandis que la France, déjà envahie, livrée aux intrigues, est menacée d’un sort analogue à celui de la Pologne, dont la ruine va s’achever. Si par ses origines la première guerre de la Révolution rappelle la guerre de Sept ans, elle prend dès le début une tournure plus dangereuse encore : ce n’est plus, comme au milieu du dix-huitième siècle, seulement un duel colonial, dans lequel a sombré la France nouvelle. C’est la vieille France aveuglée par ses traditions, désorganisée par les partis, qui se trouve aux prises, pour sa propre défense, avec des Etats que leurs ambitions rapprochent et poussent à terminer en Orient, à consommer dans l’Europe tout entière l’œuvre et la politique de Frédéric II en Pologne. Il ne s’agit pas d’une lutte entre
64 L*INVAS10N PRUSSIENNE,
les nations et les monarchies, pour le triomphe dhin droit ou d’un autre. Seule en Europe, et désarmée, la nation fr.îiiçaise est livrée aux convoitises des souverains que leurs succès en Orient et ses provocations ont encouragées et déchaînées. Ils la guettent : la journée du 20 juin les réjouit. (( C’est le signe d’une désorganisation absolue. )> L’heure des grands désastres semble venue.