CATHERINE II ET L’AUTRICHE EN
relation avec la maison d’Autriche qui le sondaient pour savoir à qui adresser des propositions de paix. En mai, encore l’Autriche semblait assez disposée à se séparer de l’Angleterre. Généraux, diplomates et souverain, avant Fleurus, au lieu de soutenir la guerre, écoutaient un prétendu émissaire de Robespierre, et, moins scrupuleux que Frédéric- Guillaume II, avouaient que a ce monsieur de Robespierre était un homme bien étonnant : pourquoi ne pas le reconnaître, disait l’un d’eux le 24 mai 1794, tout^ serait terminé. » Cette hâte de conclure avec la France s’expliquait pour l’Empereur aussi par les événements de Pologne.
Mais en six mois ses intentions se modifièrent par la tournure que prirent ces événements. Catherine II, cette fois, au lieu d’exclure l’Autriche comme en 1793 des affaires polonaises, l’invitait, avant les Prussiens, à les régler avec elle (juillet 1794). Rien vite, l’empereur François avait quitté la frontière française; ses agents, Thugut et Cobenzl mirent sur le tapis le projet d’un dernier démembrement. Alors au mois de septembre 1794, la czarine, qui par les victoires de Souvoroff était en posture de dicter ses volontés à l’Autriche, lui fit savoir que la condition d’un nouveau partage de la Pologne serait la poursuite de la guerre en Flandre et sur le Rhin. Sans haine au fond contre les Français, Catherine II poussait contre eux les Allemands à outrance, pour être libre d’attaquer l’empire ottoman. Au printemps de 1794 elle avait cru déjà le moment venu : la Pologne était abattue; la Révolution faisait à ses adversaires une guerre plus rude que jamais. Les Russes s’étaient massés en Crimée et en Ressarabie pour envahir la Turquie. L’ordre qu’attendait Souvoroff le 29 mars 1794 brusquement se trouva changé par l’insurrection polonaise qu’il fut chargé de vaincre. Et cette même révolte, occupant les Allemands, les avait détournés de leur lutte contre la France. Ce contretemps passé, les Polonais écrasés, Catherine exigea de l’Autriche, pour prix de la part qu’elle réclamait dans les plaines de la Vis Iule, une action énergique dans la vallée
i24 3® PARTAGE DE LA POLOGNE, PARTAGE DE L’EUROPE, du Rhin. Elle lui refusait d’ailleurs sa coopération contre les Français, « ayant les Turcs qu'il ne fallait pas perdre de vue » (24 décembre 1794).
Le 3 janvier 1795, l’Autriche acceptait les conditions de la czarine et signait le troisième partage de la Pologne, qui anéantissait la nation polonaise à son profit. Elle s’engageait à poursuivre seule la guerre contre la Révolution, avec l’espoir ou la promesse de se dédommager en France, en Ravière ou à Venise. Elle abandonnait les Turcs aux coups de la Russie, à la condition de se tailler une part de leur empire ruiné en Serbie, Rosnie, Herzégovine et Monténégro. Ainsi, des trois grandes puissances continentales, deux encore, la Russie et l’Autriche, s’acharnaient contre la France au mois d’avril 1795, moins pour la combattre elle-même que pour consommer la ruine de la Pologne et préparer celle de l’Empire ottoman.
D’autre paVt, plus que jamais l’Angleterre s’obstinait dans le duel qu’elle avait engagé contre la nation française pour lui interdire les Pays-Bas, pour lui arracher ses dernières colonies. Pitt déclarait, aux applaudissements des Chambres anglaises, le 30 décembre 1794, qu’ayant par ses richesses l’avantage sur son adversaire, la Grande-Bretagne conserverait ce qu’elle lui avait pris. L’alliance du 16 mai 1795 entre ies Républiques française et batave, suite des victoires de Pichegru, conquête déguisée des embouchures du Rhin qui déployait la puissance française sur tonte l’étendue de la mer du Nord, fut pour les Anglais un motif de plus à la lui disputer sans merci. Et leurs ambitions s’excitèrent par l’appât des colonies hollandaises. La Hollande opposait à l’Angleterre un nouvel ennemi, mais lui offrait une proie plus belle aussi.
Il semblait qu’entre les puissances maritimes se préparât une lutte analogue à la guerre d’Amérique, tandis que la question d’Orient se réglait par des crises semblables à celles de 1772 et 1774. Leroi d’Espagne, dès la fin de 1793, regrettait d’avoir voulu venger Louis XVI en voyant les Anglais dans la Méditerranée. D’Aranda, ennemi de Godoy,
RAPPROCHEMENT DE LA FRANCE ET DE L’ESPAGNE. 125 rappelait à son maître que le Pacte de famille était un pacte national nécessaire à l’Espagne aussi bien qu’à la France contre les prétentions de l’Angleterre. Et dès 1794, sans lui conseiller de renouveler cette alliance avec des jacobins, il l’engageait du moins à ne pas servir, par une guerre plus longue contre eux, les intérêts de l’Angleterre. Menacé, Godoy inclinait alors à devenir « le Prince de la paix ». Des pourparlers s’échangèrent, en décembre 1794 aux avantpostes des armées, et se poursuivirent sur les Pyrénées, entre Bourgoing et d’Ocaritz, à Baie entre Barthélemy et Yriarte : ils aboutirent, du 5 mai au 22 juillet 1795, au deuxième traité de Bâle, convention de paix entre la France et l’Espagne qui devait être le prélude d’un traité plus important encore, d’une alliance désirée par toutes deux contre les Anglais.
Pour les deux Etats qui signèrent le traité de Bâle avec la France, ces contrats étaient donc des instruments de guerre plutôt qu’une œuvre de paix. La Prusse et l’Espagne cessaient de lutter contre la Révolution afin de disputer l’Orient aux Russes, la mer aux Anglais. Et toutes les puissances avec eux se préparaient au mois d’avril 1795 à un conflit général d’intrigues, d’ambitions, à une lutte armée, sur terre et sur mer, de Constantinople à la Vistule, de la Yistule au Rhin, en Amérique, dans l’Afrique australe et dans les Indes, aussi terrible, aussi étendue que la guerre de Sept ans. « L’Europe s’en va, » disait tristement Mallet du Pan. A force d’abuser des principes nouveaux qui avaient réglé le partage de la Pologne, en les exagérant en face de la Révolution victorieuse, l’Europe s’exposait en effet, dès cette époque, aux grands bouleversements qui ont marqué pour elle le début du dix-neuvième siècle.
La France se chargeait et se proposait, au milieu de 1795, de donner le branle. Les traités qu’elle signait à Bâle n’élaient même pas des trêves. C’étaient autant de défis et de menaces à ses adversaires.
La chute de Robespierre avait, il est vrai, retardé la reprise des négociations qui aboutirent à la paix de Bâle.