DÉTRESSE DE LA FRANCE EN
part des gouvernements européens, à Pitt qui se préparait à l’attaque des colonies hollandaises, à la Russie et à l’Autriche qui, par le partage définitif de la Pologne (aoûtoctobre 1795), s’apprêtaient à celui de Venise et la Turquie. De toutes parts, les nations encouragent ces entreprises et ces violences, les Anglais, réjouis par les perspectives d’un empire colonial plus étendu, les Prussiens, fidèles à la tradition de Frédéric II, les Russes, en qui se réveillent les traditions et les principes de la croisade dans les Ralkans. Les Français^ à l’idée d’acquérir les frontières du Rhin et d’abattre peut-être l’Angleterre et l’Autriche à la fois, acceptent ces traités de Bâle pour les espérances de conquête qu’ils leur offrent.
Certes, la paix aurait pu être tout le contraire, un instrument de pacification générale, si la France l’avait conclue avec l’intention de s’y tenir. Nul doute qu’elle y eût trouvé son avantage. Ce n’était pas un mince profit que d’avoir imposé à ses adversaires, c’est-à-dire à toute l’Europe coalisée, le respect de ses frontières par ses armées d’abord, maintenant par sa diplomatie. La Prusse et l’Espagne donnaient l’exemple de reconnaître son intégrité. Et l’Autriche, quoique engagée par le traité de Pétersbourg à la combattre, laissait voir, dès le mois de mai, qu’elle chercherait des indemnités en Allemagne, en Italie, plutôt qu’en France. Dans la situation où se trouvaient, au début de 1795, les armées, les finances delà République, le profit se serait doublé de l’avantage qu'elle avait à éviter de nouveaux risques. Les représentants en mission déclaraient, en février 1795, que les armées manquaient de tout et ne trouvaient plus à vivre sur des pays épuisés par la guerre. A l’intérieur, famine et banqueroute. « Grande et triste nouvelle : si la paix n’est pas conclue avec quelques puissances marquantes, écrivait Merlin de Douai, le 7 mars 1795, la République est perdue. » Il le répétait deux mois après, le 8 mai : « Nous sommes dans un état terrible. » « Tout est disposé pour la victoire, lui répondait en juillet 1795 Merlin de Thionville, mais
132 NÉCESSITÉ DE LA PAIX INTÉRIEURE ET EXTÉRIEURE, nous somaies sans chevaux, sans numéraire. Le moment de terminer cette guerre est arrivé. L’Europe est à nos genoux. Le monde nous demande la paix quand un seul échec pourrait nous faire perdre tout notre éclat antérieur. » Dans ces conditions, la paix de Bâle aurait dû paraître d’un prix inestimable.
Elle pouvait en outre contribuer au rétablissement de la paix intérieure, nécessaire pour affermir la République. On ne doit pas oublier qu’une émeute de deux jours, formée et dirigée par les montagnards, força le Comité, le avril 1795, à signer le traité avec la Prusse, et que le réveil de l’insurrection vendéenne à Quiberon l’obligea, en juillet, à se montrer indulgent avec l’Espagne. Le Comité de l’an III n’était qu’un pouvoir de fait, le gouvernement de la Terreur, sans les moyens que ce gouvernement avait eus à sa disposition. Il se trouvait ainsi exposé aux attaques des anciens terroristes, qui se sentaient menacés, en le voyant désarmé, aux entreprises des royalistes que les memes raisons encouragaient. Il avait à garder la République contre les excès qui l’eussent perdue ou le retour offensif du royalisme, sans aucun moyen légal de la défendre. (( On regrette à la fois Robespierre et Louis XVI, » écrivait Marie Chénier, le 1®'’ mai 1795. » Et Cambacérès concluait : Quant au gouvernement provisoire, on n’en veut plus. Songez à donner à la nation un gouvernement définitif (30 avril). » Le retour à la légalité, à une constitution républicaine sans excès, à un gouvernement modéré sans réaction était le vœu de tous les bons Français d’alors, la pensée des esprits clairvoyants et sages comme M“® de Staël et Rœderer. La Convention à cette date le comprit : impuissante à rétablir la loi qu’elle avait tant de fois laissé violer, impopulaire et dégradée, elle pouvait du moins faire une constitution, et la fit de mai à septembre 1795, (( pour cicatriser et fermer les plaies de la Révolution )). La paix sur les frontières était la condition de cette pacification intérieure : les intrigues, les complots, les émeutes auraient disparu devant la loi, si les intrigants
LA RÉPUBLIQUE POURSUIT LA GUERRE. 133 et les factieux avaient perdu la ressource de l’appel adressé tant de fois aux passions populaires surexcitées par la guerre.
C’est donc un moment décisif dans l’histoire de la Révolution et de l’Europe que celui où la Convention dissout la coalition et se dissout elle-même. Les traités de Bâle et une constitution nouvelle offraient alors à la France les moyens assurés de remonter d’un seul coup le double courant où elle se laissait entraîner depuis 1792. C’était bien elle qui, au mois d’avril 1792, avait déchaîné la guerre sur l’Europe, en provoquant les puissances qui souhaitaient un conflit, comme la Prusse et la Russie, et celles qui ne le souhaitaient pas, comme l’Allemagne, l’Espagne, l’Autriche et l’Angleterre. Trois ans après, elle se trouvait revenue au même point d’avoir à choisir entre les États qui inclinaient à la paix, la Prusse, l’Espagne et l’Autriche, et les puissances obstinées à la poursuite de la guerre, Angleterre ou Russie. Du choix qu’elle ferait, dépendaient l’avenir de l’Europe et le sien. D’autant plus qu’elle avait donné la preuve de sa force et que la paix avec la promesse de la rive gauche du Rhin, ou tout au moins de la Belgique, ne pouvait plus paraître un acte de faiblesse. Enfin la Révolution avait fait l’expérience de ce que valaient, appliquées à l’Europe du dix-huitième siècle, ses théories généreuses sur la fraternité des peuples, de ce que lui avaient coûté la propagande et la croisade. Par son énergie morale et par ses victoires, la nation se retrouvait libre de fixer ses destinées et ses rapports avec l’Europe.
Le moment était venu pour elle aussi de régler son compte avec les partis, de choisir entre ceux qui s’obstinaient par l’anarchie à la guerre civile, royalistes ou sans culottes et les partisans d’un gouvernement légal, appuyé sur une Constitution respectée. Depuis trois ans, ballottée entre les fauteurs d’émeutes et les intrigants de cour, elle pouvait trouver le repos dans un régime qui cesserait d’être un gouvernement d’insurrection ou d’ostracisme.