LES DERNIÈRES NÉGOCIATIONS DE RASTADT
Sa négociation, pas plus que celle qui se continuait à Rastadt par les soins de Debry, Bonnier et Roberjot, ne devait aboutir. Sa raideur, en partie voulue, déplut à la cour de Berlin. La Russie sollicitait le roi de Prusse de se déclarer contre la République, tandis que Sieyès employait tour à tour la menace, Tinsolence et la ruse pour convaincre le ministère prussien d’une alliance avec le Directoire. Toutes ses armes diplomatiques s’émoussaient contre la froideur du roi et de ses conseillers, contre leur parti pris de ne pas se compromettre. Négligé, mécontent, Sieyès demeura six mois encore à Berlin, dans l’attente vaine d’une réponse qui ne devait jamais venir.
Les plénipotentiaires de Rastadt prolongèrent également leur séjour en Allemagne jusqu’au mois d’avril 1799, bien qu’au début de cette année, l’Autriche fût décidée à commencer la guerre, après même qu’elle l’eut commencée. Le jeu était plus dangereux pour eux que pour Sieyès et se termina par un drame. Ils le poursuivaient cependant, encouragés par les résultats de leurs négociations. Au mois d’octobre 1798, de plus en plus séduits par les offres du Directoire, les princes allemands avaient abandonné à la France certaines places fortes de la rive droite du Rhin. La Bavière se montrait particulièrement empressée et complaisante : à défaut de l’alliance prussienne, les envoyés français croyaient pouvoir escompter, dans la lutte qui allait reprendre contre les Habsbourg, le concours des princes d’Empire, intéressés à défendre, à consacrer l’œuvre avantageuse pour eux du Congrès. Leurs calculs étaient justifiés par le fait que le roi de Bavière, le duc de Wurtemberg, la diète même gardèrent jusqu’à la dernière extrémité les agents français Alquier à Munich, Trouvé à Stuttgart, Bâcher à Ratisbonne. L’Autriche dut employer la force pour les expulser. Le refus que les diplomates allemands opposèrent, le 25 avril encore, , à l’archiduc Charles de dissoudre le Congrès, .même en présence de l’armée autrichienne, était plus caractéristique encnre. Il perdit les plénipotentiaires, en leur inspirant une con-
ASSASSINAT DES PLÉNIPOTENTIAIRES FRANÇAIS. 183 fiance excessive dans les bonnes dispositions de l’Allemagne.
L’état d’esprit des officiers allemands ou hongrois au service de l’Autriche ne ressemblait guère à la bienveillance générale des cours germaniques et de leurs ministres. Les lieutenants de l’Archiduc, le général Schmidt, le colonel Barbaczy étaient exaspérés qu’on tolérât sur le sol de l’Empire les agents du Directoire; ils le laissaient voir à leurs troupes. Trois jours après que l’Archiduc eut ordonné de la façon la plus stricte aux plénipotentiaires français de repasser le Rhin, ceux-ci étaient attaqués, dans la nuit du 28 avril, au sortir de Rastadt; Bonnier et Roberjot étaient tués par des hussards szecklers, Debry n’échappait que par miracle.
Poussé jusqu’à ses plus extrêmes conséquences, le Congrès de Rastadt qui se terminait par un crime, on dit alors un guet-apens, ne devait pas être fatal aux hommes seulement que le Directoire avait chargés d’appliquer à l’Allemagne sa politique conquérante. Il devait être fatal à la République elle-même. A un moment donné les négociations de Rastadt auraient pu lui procurer une paix solide.
Comme la mission de Sieyès à Berlin, ces négociations étendues à un partage véritable de l’Europe allaient au contraire obliger la République à un effort, cette fois supérieur à ses forces, tel que pour le soutenir pendant quinze années la France acceptât la dictature de Bonaparte.
Lorsqu’en 1793 les Républicains unirent contre eux, en occupant les Pays-Bas, les puissances maritimes aux puissances allemandes qui leur disputaient le Rhin, ils avaient imposé à la France le poids d’une double guerre sur le continent et sur la mer, toujours fatale à la nation. Elle l’avait supportée comme par miracle. En fait, son énergie avait rencontré dans les circonstances un concours inespéré. Les complications de l’Orient, les partages de la Pologne, l’état chancelant de l’empire ottoman lui avaient créé une diversion précieuse. Elle eut le bonheur de n’être pas mêlée à ces affaires lointaines, tandis que ses adversaires, les Allemands surtout, ne pouvaient s’en désintéresser. Elle
184 LA FRANGE, L’ALLEMAGNE ET LA QUESTION D’ORIENT, vit la guerre continentale ralentir et cesser à Bâle, à Leoben, à Carnpo-Formio.
Le jour où les hommes de la Révolution vinrent à Rastadt avec le dessein d’installer en Allemagne la domination de la France, après l’avoir établie en Italie, ils franchirent la distance qui, de toute l’étendue de l’Europe centrale, séparait nos frontières des plaines de la Vistule et de la péninsule des Balkans. Ils inquiétèrent, outre les puissances allemandes et maritimes, les puissances orientales dont les querelles avaient été pour eux jusque-là une sauvegarde. Partout désormais ils se trouvèrent en contact et en conflit avec l’Europe.
Bientôt même, en acceptant l’expédition d’Egypte, ils donnaient à la question d’Orient que leur témérité rallumait, avant d’avoir réglé les autres, une telle extension que tout le vieux monde en fut bouleversé.
BIBLIOGRAPHIE
I. — Pour ITiistoire du Directoire, de sa politique et de sa diplomatie consulter :
Sybel. Histoire de VEurope pendant la Révolution française, tomes IV et V.
SoREL. Revue historique^ tomes XVII et XVllI.
SoREL. VEurope et le Directoire, {Revue des Deux-Mondes, 15 juillet et 15 août 1897.)