‹ Manuel phonétique du français parléChapitre 12 sur 81 · Consonnes dentales · texte numérisé non relu

Consonnes dentales

42. Les dentales (ou plus exactement les linguodentales) se forment entre la pointe de la langue et les dents de la mâchoire supérieure. Elles sont abondamment représentées en français, où elles apparaissent sous 5 formes différentes: comme consonnes fermées, comme nasales, comme spirantes, comme vibrantes et comme latérales.

43. Les dentales fermées sont: le [d] sonore et le [t] non sonore.

Exemples de [d]: [de] {dé), |du] {doux, d'où), [doir] (dore, dort, d'or). [di:r] {dire), [àà] (dans, dent), [dï] {daim), [drwa] {droit), [âdre] {André), [kadrô] {cadran), [ede] (aider), [kudj (coude), [m3d] {mode), [wiû] (vide), [gid] (gu/de), [tard] (tarde), [5:d] {onde), [amà:d] (amande), [kadr] (cadre).

Exemples parallèles de [t]: [te] (thé), [tu] (tout, toux), [tD:r] (tort). [ti:r] [tire, tir), [ta] (tant, temps, taon), [tg] (teint, tint, thym), [trwaj (trois), (âtre] {entrer), [katràj (quatre ans), [ete] (été), [kutj (coûte), [m3t] {motte), [vit] (vite), [kit] (quitte), [dard] (darde), [5:t] (honte), [amâ:t] (amante), [katr] (quatre).

Remarque. Nous avons déjà suffisamment insisté sur la nécessité d'articuler un t pur non aspiré et de distinguer le i du f {§ 27). Ajoutons un conseil pratique pour la prononciation du I français. On fera bien de placer le point d'articulation très bas, en calant solidement la pointe de la langue entre les deux rangées de dents : on évite ainsi ce glissement qui donne naissance à une fricative. Il faut remarquer en outre que le [t] et le [d] français se forment avec la pointe extrême de la langue, beaucoup plus en avant que par ex. le d danois ouvert, lequel donne souvent aux étrangers l'impression de la latérale correspondante /.

44. Dentales nasales: [n] sonore et [ç] sourd. La forme sonore est de beaucoup la plus employée, et

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la forme sourde ne se produit que par suite d'une assimilation. Quant au lieu d'articulation, il faut remarquer que [n] se prononce tantôt contre les dents proprement dites, tantôt assez haut sur les gencives. La même observation pourrait s'appliquer à plusieurs dentales, par exemple à [I].

Exemples de [n]: [nu] {nous], [nø] {nœud), [anoj (anneau), [yn] [une), [o:n] (aune). Nous avons des [nj longs dans [inné] {inné), [annal] {annales), [anna] {Anna), [desennal] {décennal), [dsnnu] {donne-nous), etc.

Le [g] sourd peut être initial, devant une autre consonne sourde: [gsepa', prononciation familière de: je ne sais pas; ordinairement il apparaît à l'intérieur des mots, tantôt avant, tantôt après une sourde: [aptô] {hanneton). [kgut] {knout); mais on comprend bien que ce [g] intérieur n'est jamais sourd dans toute sa durée: il est sonore tantôt au début, tantôt à la fin de l'articulation.

Le danois a un [g] sourd dans des mots tels que knap, knage, kno, havn, lôgn, favn, c'est-à-dire à la suite d'un A: ou à la fin des mots après le coup de glotte.

45. Dentales splrantes: [z] sonore et [s] sourd. Ces deux phonèmes se retrouvent en anglais et en allemand, où beaucoup de mots ne se distinguent que par l'emploi de [z] ou de [sj; comp. en anglais: zeal [zi:!] — seal [si:l], eyes [aiz] — ice [ais], prize [praiz] — price [prais], his [hiz] — hiss [his], et en allemand (prononciation du Nord): weise — weisse, reisen — reissen, etc. Le son [z] est en général inconnu dans les langues Scandinaves, sauf dans le dialecte de l'île de Bornholm (ex. frysa, pâsa, gås, etc.).

Exemples de [z]: [zæ:l] (zèk), [zê:k], {zinc), [ra:ze] {raser), [dø:za] {deux ans), [nuzav5] {nous avons), [pwaz5]

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{poison), '[ry:z] {rase), [ro:z] {rose), [beize] (baiser), [knzt] {cousin), [deze:r] {désert), (pqizà] [puisant), [îIzd] {ils ont), [ilz£:in] {ils aiment), [sizô] {six ans), [sizœrj {six heures), [dizet] {disette), [kakarz] {Caucase), [bkazjâ] {l'occasion), [ozje] {osier), [lezjø] {les yeux).

Exemples parallèles de [s]: [seil {sel), [sêrk] (cinq). [ase) {assez), [døsa) {deux cents), [nusavS] (nous ■ savons). [pwasôj {poisson), [rys] (russe), [ras] (rosse), [bese] {baisser), (kus2] (coussin), [dÉSer] (dessert), [pqisà] {puissant), [iisâ] (//î 5onï), [ils£:m] (/ÏJ s'aiment), [sisà] (m j^/i(s), [sisœr] (5« j'Æurj), [diset] (dix-sept), jkDkas] (cocuise), [bkasja] (location), [osje] (haussiez), [lesjø] (/« cwax, l'essieu).

Ajoutons, pour la gymnastique de la langue, quelques exemples à débiter plusieurs fois; et d'abord des séries d'[s]: Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes? (Racine, Andromaque. V, 5). Holà, Monsieur Sanssouci! Combien ces six cents six saucisses-ci? — Six cent six sous, ces six cent six saucisses-ci. — Six cent six sous, ces six cent six saucisses-ci. Monsieur Sans-souci, c'est trop. — Exemples composés, où [s] alterne avec [zj: Choisissez. — Saisissons. -— Des assassins. — Douze seaux d'eau douce. — Treize tresses très épaisses. — Poisson sans boisson est poison.

Remarque. Dans la mauvaise prononciation dite on remplace la dentale ordinaire [s] par une interdenule dont le son ressemble assez i celui que nous entendons dans les mots espagnols ca:a, dûce, laz.

46. Dentales vibrantes: [r] sonore et \i\ sourd. — Ce [r] linguo-dental est \'r primitive, traditionnelle des langues romanes, et le latin ne semble pas en avoir connu d'autre; c'est celle que nous entendons vibrer dans l'italien et plus fortement encore dans l'espagnol. Cependant le français normal lui a substitué assez récem-

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ment un ^r] uvulaire. Ce n'est pas que le [r] traditionnel ait disparu devant son concurrent; bien au contraire, il parait avoir encore pour lui la supériorité numérique: on l'entend dans tout le midi de la France, et un peu partout dans les campagnes ainsi que dans beaucoup de petites villes. On l'entend souvent sur la scène, surtout dans la déclamation pathétique et presque toujours dans le chant: aussi l'a-l-on appelé parfois «l'r des chanteurs». Mais le [r] uvulaire domine à Paris et en générât dans beaucoup de villes du Nord et de l'Ouest de la France; il est plus aristocratique que l'autre et appartient essentiellement à la prononciation de la société cultivée; c'est pourquoi nous devons le considérer comme la forme normale de IV dans le français actuel. Que la prononciation linguo-dentale ait été autrefois celle de la société parisienne, c'est ce qui nous est attesté entre autres textes par la scène célèbre de la leçon de philosophie dans le Bourgeois Gentilhomme (II, se. 4): «L'r se forme en portant le bout de la langue jusqu'au haut du palais, de sone qu'étant frôlée par l'air qui sort avec force, elle lui cède et revient toujours au même endroit, faisant une manière de tremblement: Rra.' Nous avons là une excellente définition de vibrante, laquelle paraît d'ailleurs empruntée au Discours physique de la parole, de l'académicien de Cordemoy {1668). Remarquons en passant que d'après cette description le [r] se prononcerait >au haut du palais»: il y a là sans doute une exagération, et il ne faudrait pas toujours prendre à la lettre les indications des anciens phonétistes; mais le [r] peut ou a pu se former très haut sur les gencives, ce qui est, ~ nous l'avons vu, — le cas de plusieurs autres dentales. Il faut prendre ce mot de «dentales» dans une acception assez large.

Nyrop^ Riondique, î

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D'après ce que nous venons de dire de l'extension encore très grande du [r] traditionnel en France, il n'est pas absolument indispensable que les étrangers habitués à cette forme de la vibrante fassent des efforts pour «attraper» le |r] uvulaire moderne. Celui-ci est en général plus rare que l'autre dans le domaine germanique; pourtant il est devenu normal en danois, car il appartient au dialecte de la capitale et de l'île de Séeland; mais le [r] linguo-dental domine encore en Jutland. En Suède, c'est le |r] linguo-dental qui est normal et qu'on prononce à Stockholm; mais le dialecte scanien emploie le [rJ uvulaire. On pourrait observer sur le domaine allemand des divergences analogues.

Remarque. Dans les transcriptions phonétiques nous employons ordinairement le signe [r], tout en laissant au lecteur de l'interpréter comme [r] ou bien comme [r].

47. Dentales latérales: le [1} sonore et te [|] sourd correspondant.

Exemples de [1]: [lœ:r] (leur, l'heure), [ala] [alla), [nyl] (nul), [blø] [bleu), [glas] {glace), [vlâ] {vlan/).

Le [J] sourd provient en général d'une assimilation avec une sourde suivante. Il y a demi -assimilation dans des cas tels que: altitude, belle pêche, alpaga, etc.; mais nous pouvons trouver de véritables \\] sourds initiaux dans la prononciation familière de certains mots précédés de l'article: [|.pi5] {le pion), [Jpatrô] (le patron), [Jta] {le las), [iperelamsir] {le père et la mère), etc. L'assimilation peut aussi se faire avec une consonne sourde précédente: [pjy] {plus). [kj£:r] {clair), [pœpil {peuple), [opstakj] {obstacle), etc. Dans ces cas, l'assimilation est plus ou moins complète et le [^ plus ou moins sourd. Il s'assourdit particulièrement quand il est final, et cela même si la consonne précédente est sonore. Ainsi dans les

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mots seigle, meuble, cible, VI finale est aussi peu sonore que dans peuple ou binocle. Comme il est naturel, cette / finale assourdie a une tendance à s'amuïr complètement dans la prononciation ordinaire, surtout devant une consonne ou devant une pause; ainsi on entend le plus souvent: Une tab' d'acajou. Un meub' d'occasion. Impossib' de le trouver! Un artic' de tête. Je ne sais pas quand mon onc' reviendra. Les chansonniers populaires usent beaucoup d 'élisions de ce genre- L7 reparaît en général devant une voyelle, du moins dans la prononciation à recommander; Une table à rallonges. Un meuble utile. Impossible aujourd'hui. Un article intéressant, etc. Mais dans le parler négligé, populaire, les mots de ce genre n'ont le plus souvent qu'une seule forme, la forme sans /. Par contre, la prononciation soutenue maintient 1'/, même devant des consonnes ou des pauses: La noble France. Faire table rase. Une double méprise, etc.

Remarque. Dans la prononciation rapide et familière, il arrive tris souvent qu'on omette \'l finale du pronom, masculin i7, plur. ils, devant une consonne ou devant une pause; quand it viendra > [kàtiviidra], pleat-il >■ [pleti], ils sont arrivés > [isStarive]; mais il avait se prononce [ilavi]. Le même amuïssement du |l} s'observe aussi dans la prononciation courante des mots cela (réduit en règle générale à [sa] et souvent écrit çà), celai et qaelque. Ex.: Qa'tst-ce qu'il me veut, alui-eif > [kwkimva suisi]. Qaetqae chose > [k<kJo:z]. Quelquefois > [kîkfwa]. On entend aussi dans le peuple ta prononciation {t\ pour le pronom féminin elle, elles; mais il est i remarquer qu'en ce cas l'amuissement de ¥1 est beaucoup plus vulgaire que pour le pronom masculin. De m£me il faut considérer comme vulgaire ou enfantine la suppression de 1'/ dans i'adï. plus (ex : je n'ai plus rien > [jepyrj?]).

4, Consonnes pt*épalatales.

48. Les consonnes prépalatales se forment entre l'avant de la langue et la partie antérieure du palais; nous ne les trouvons en français que comme spirantes.

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49. Les splrantes prépalatales sont: le [3] sonore et le [J] sourd. Le phonème [Jt est un des plus difficiles à décrire avec une exactitude rigoureuse. Voici la description qui nous semble la meilleure; la partie antérieure de la langue se soulève pour venir s'appliquer presque complètement contre les gencives, tandis que la langue s'incurve et forme une gouttière par où l'air passe en produisant une sorte de sifflement creux ou chuintement. Le [J] français est assez bien représenté en allemand par sch (dans Schade), en anglais par sfi (dans shaU) ou li (dans nation); il a des équivalents plus ou moins exacts dans les sons suédois désignés par sj {sjô) et par sk {skàra). Mais le sj danois (dans s/ai, sjover) n'en donne qu'une idée assez imparfaite: ce son apparaît aux Français comme un intermédiaire entre leur [/] et leur [sj], et les Danois débutants prononcent à peu près de la même manière science et chance, mention et manchon, caution et cochon. — (Sans entrer ici dans un examen approfondi de la différence qui sépare le |J1 français du s/ danois, disons seulement que cette différence doit résulter en grande partie de ce que, dans la prononciation danoise, l'avant de la langue est moins rapproché du palais, la langue moins concave, et aussi de ce qu'il se produit un léger glissement en avant. Pour bien articuler le (J] français il faut donc: 1" relever la pointe de la langue; 2" creuser énergiquement la langue (bien former la gouttière); )" maintenir l'organe en état d'immobilité absolue).

Exemples de [3I : [sapa] (Japon), [3e] [faï). [ju] [joue), [3e:n] {gêne), [3wa] (joie). [3a] (gens, Jean). [5à:dr] (gendre), igabo] (jabot), [desa] (déjà), [egarge] (égorger), [0:5] (âge). Isa:3] {sage), |ka:3] {cage), [ài^] {ange), |fi:3) (fige).

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Exemples parallèles de [J|: [Japà] (chapon), [J"e] (chez). Lfu] {chou), |Je:nj (chaîne, chêne), [Jwa| (choix), |J"à] (champ, chant), |Jâ:tr| (chantre), [Japo) (chapeau), [de/a] (d« cAatt), [ekorje] (écorcher), [ajj (hache), [saj| (sache), [kaj"] (ci2cAe), [5:/] (AjncAc, ancAe), [fij] (^cAé').

Exercices pratiques: Georges jouait. Joncher, Changer. Changeant. Des gens chantent dans les champs. — Pour bien s'habituer à ne pas confondre [J] avec [/j] ou [sj), non plus que I3J] avec [zj], on pourra s'exercer sur les paronymes suivants: torchon — torsion, torcher — sorcier, hachette — assiette, chien ~- sien, mouchons — mouchions — émotion, chat — remercia, nation — nageons — nagions, légion — lésion, Augier — osier, les deux — les yeux — les jeux.

Remarque. On connaît l'anecdote de cet étranger qui, voulant dire; (/ pleut déjà, prononça le (;| comme un [J]. »Tiens, lui répondiion, ce doit être bien curieux; chez nous les chats vivent, il est vrai, dans les gouttières, mais ils n'ont pas l'habitude de pleuvoir.-

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