La consonne longue se fait entendre
1" Dans les mots latins et en général dans les mots étrangers : Emma, summum, Cinna, Burr/ius, Abdallah, possum, nescio, ille, illa, Hliid, corregidor, etc. Distinguez i'As-syrie de la Syrie.
Remarque. li arrive souvent qu'un mot étranger, lorsqu'il est suffisamment naturalisé, perd sa consonne double. Ainsi le nom de l'historien lalin Salluite se prononcera en latin [sallystjysj, mais la forme fran- ■cisée n'aura généralement pas 1'/ double. De même on dit le Cortège [lore;;], et non !e Cor-rège.
2" Dans la plupart des mots savants, techniques, rares; ex. : grammaire, classique, dessiccation, allitération, al- Ugation, collègue, annales, mammifère, bacchante, etc. — Il est bon de noter tout particulièrement, dans cette
^dbvGooglc
catégorie, les mots composés avec le préfixe latin in-i ces mots, qui sont assez nombreux, se prononcent en général avec la consonne double, surtout lorsqu'on a conscience de leur composition; il-légal, il-légitime, il-Uttré, im-malériel, îm-mortel, in-né, im-monde, etc.
î" Dans certains mots usuels, on maintient la consonne double pour distinguer une forme d'une autre; comparez l'imparf. je mourais et le futur je mour-rai; — je courais et je cour-rai, j'acquérais et j'acquer-rai.
4" Enfin il faut signaler un grand nombre de mots où l'usage varie et où la consonne double existe pour ainsi dire à l'état latent, prête à apparaître dès qu'on parle avec emphase, émotion. La consonne double pourra exprimer le dégoût dans: il me fait hor-reur; — l'admiration dans: cet il-lustre savant; l'effet de cette œuvre a été im-mense; — la crainte dans: ô ter-reur! — Le mot littérature, qui se prononce avec un / dans la conversation journalière, pourra en acquérir deux dans une conférence.
Remarque l. Au sujet de la valeur esthétique de !a consonne double, M. Legouvé remarque; lEssayez donc de lire, en retranchant unem, ce vers de Corneille: Rome, à qui vient ton bris à'immoUr mon amant. Les doubles lettres sont une arme pour l'ironie, pour la colère, pour la grâce elle-même. Voyei ce que le redoublement de l'j ajoute d'élégance au mot assoupli, et de mystère au mot assoupi.t
Remarque 2. Il semble qu'on remarque chez les Français modernes une tendance croissante à prononcer les lettres doubles i l'intérieur des mots. Par enemple, les maîtres ont souvent de la peine à empêcher leurs élèves de prononcer la Hollande, avec deux /, «comme cela s'écrit,» comme cela se fait pour tel autre nom géographique plus rare, At-lahabad par exemple. Les demi-lettrés font une grande consommation de consonnes doublej^ On peut observer ici, comme dans le cas des consonnesfinales {but, maurs, dot, etc.) el comme dans tant d'autres cas, l'influence grandissante de l'orthographe sur la prononciation (voir plus loin).
131. La consonne double résulte aussi tout naturellement de la rencontre de deux mots ayant le premier à
^dbvGooglc
la fin, le second au commencement, la même consonne ou une consonne de même nature. C'est un cas très fréquent; ex.: pour rien, César reçut, un ours mal léché, il l'a dit, des mœurs singulières, avec grandeur, il faisait du soleil hier.
132. B) Consonnes doubles accidentelles, dues à la chute, — souvent facultative, — d'un e féminin intérieur ou final.
Cette catégorie est de beaucoup la plus importante, celle sur laquelle il convient d'attirer le plus l'attention des étrangers. Les consonnes doubles intérieures de la catégorie A (§ 129—1^0) sont souvent un simple luxe; elles sont savantes; elles sont dues dans bjen des cas au pédantisme ou à l'emphase; et s'il est bon de pouvoir distinguer je courrais de je courais, le mal n'est pas bien grand si on supprime une m dans grammaire ou dans immobile. La prononciation longue devient déjà plus nécessaire dans les groupes du type: pour rien (§ iîO. et '' importe par exemple de distinguer // l'a dit de // a dit. Mais cette prononciation est une nécessité impérieuse toutes les fois que deux consonnes semblables sont mises en présence par suite de la chute d'un [a]. Prononcer une grande dame comme une grande âme, une noix comme une oie, là-dedans comme la dent, etc., ce sont là des fautes impardonnables, à ranger parmi les plus graves qu'on puisse commettre contre la clarté et l'énergie de la prononciation française; elles détruisent complètement la physionomie des mots et leur individualité. Il vaut mieux faire entendre \'e muet, quand on le peut, que de s'exposer à négliger la consonne double: par exemple, bien qu'on dise d'ordinaire nett(e)té, hQnnêl(e)té, extrêm{e)ment, et que la prononciation de ces [s] intérieurs soit plutôt méridionale ou emphatique, il est infiniment préférable de les pronon-
^dbvGooglc
cer que de créer des monstruosités comme nété, honnête, extrêment. Enfin ii est clair qu'on ne peut pas lire les vers français si on ne tient pas compte des consonnes doubles; la perte progressive des «e féminins», si fâcheuse pour la métrique française, est en partie compensée par ces sortes de consonnes, dont la durée tient lieu de la syllabe absente. Soit le premier vers de la Vérandah de Leconte de Lisle:
Au tintement de l'eau dans les porphyres roux.
On ne peut plus songer, — pas même dans les conservatoires, — à prononcer [pDrfirsru]; mais la chute du [a] est compensée par iin [r] prolongé.
On s'exercera à distinguer phonétiquement elle lut de elle eut; elle l'a dit de elle a dit; celle-là de i^est là ou sella; toute triste de tout triste; ils montent tous de ils m'ont tous; nous préférerons de nous préférons.
Citons encore un certain nombre d'exemples: Ta ne m'attrapes pas, frappe bien, un Arabe basané; -^ pas même moi (cf. § î9); — une carafe frappée, un esclave fugitif, de vive voix; — garde du corps, il profite de l'occasion, ôte-toi de là, une grande tarte, malhonnêteté; — Jeanne ne vient pas, une négresse; — un espace sombre, une base solide, les provinces orientales, douze zéros; ~ parle lentement; — l'ai-je jeté? tu fâches Georges, le lâche chancelle; — la vague grandit, remarque que ta te trompes, chaque gardien, il navigue constamment; — l'histoire romaine, serrurerie.
Comme on le voit, nous avons admis dans cette liste, à côté des rencontres de consonnes identiques, d'autres exemples où les consonnes, étant de même nature, sont l'une sonore et l'autre sourde: frappe bien, an esclave fugitif, etc. Nous avons là, théoriquement du moins, des consonnes doubles spéciales, dont la première moitié se
^dbvGooglc
distinguerait de la seconde par la sonorité ou la non sonorité {pb, bp, fv, vf, etc.). Mais en pratique on peut considérer que ces consonnes ne diffèrent pas des autres et qu'elles s'unifient au profit de la seconde moitié: l'assimilation régressive est en effet )a règle dans ces sortes de cas. Le groupe une tête d'homme se prononce, à très peu de chose près, [ynteddam].
Remarque. Toutes les consonnes doubles dont nous venons de parler existent non seulement phonétfquement, mais aussi orthographiquement. Cependant le parler populaire nous présente certains cas de redoublements ispontanési, que l'orthographe ne note pas, et qui ont souvent embarrassé les philologues. Nous croyons qu'on peut ramener tous les cas jusqu'ici connus à la )oi de l'analogie. Ainsi on peut entendre les gens du peuple prononcer la mair-rie, avec deux r. C'est une simple erreur de suffixe: on se représente le mot mairie comme composé de maire + rie , tout comme gendarmerie ^ gendarme -\- rie. De même beaucoup de Francais ne savent pas au juste s'il faut dire seigneurie ou seigneur-rie, en d'autres termes si le suffixe est -ie ou -rie. — On entend très souvent  Paris et dans beaucoup de provinces, même parmi les gens cultivés, les prononciations bizarres: jel-l'ai *ii, tul-l'as dit, etc. Ces redoublements, qui exaspèrent les Français soucieux de la pureté de leur langue, menacent de gagner du terrain. Ils s'expliquent très simplement par l'influence des troisièmes personnes (lï l'a vu, ils l'ont dit, etc.) sur les autres personnes dont les prononns n'avaient pas d'I; c'est ainsi qu'on explique les eiclamations et interrogations populaires avec -(/ ij' suis ti conienll). — Citons encore des futurs comme: voui verrerez (Marni, Fiûcres, p. i6[); terrerez, ou plutôt ver-rez a été fabriqué sur le modèle de aime-rtz, parle-rez, etc., comme si l'infinitif était »errer au lieu de voir.