‹ Manuel phonétique du français parléChapitre 33 sur 81 · ACCENT D'INTENSITÉ · texte numérisé non relu

ACCENT D'INTENSITÉ

133. Nous ne prononçons pas tous les éléments d'un groupe de sons avec la même intensité ni avec le

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même accent musical ; le courant expiratoire varie en force {accent d'intensité), de même que le ton varie en hauteur {accent musical]. Ainsi on évite la monotonie dans le débit. — L'intensité du son dépend de i'amplitude des vibrations: plus celles-ci sont grandes, plus le son a de force.

134. La mise en relief d'une syllabe spéciale ou d'un son spécial dans une syllabe par suite d'un renforcement du courant expiratoire, est le phénomène appelé accent d'Intensité, ou accent dynamique, ou simplement accent; on se sert aussi des expressions: accent tonique, ictus, temps fort. On se contente ordinairement de distinguer entre deux degrés de force et de diviser les syllabes en syllabes accentuées et syllabes non accentuées. La différence entre ces deux degrés est très peu marquée en français, et la force du courant expiratoire s'y répartit d'une façon beaucoup plus égale que dans les autres langues européennes.

135. En règle générale, tout mot français isolé a l'accent d'intensité sur la dernière syllabe prononcée. On dit: bonté, éternité, chanteur, correspondant, Hugo, Musset. Chateaubriand, consonnes, bourgeoisie, épêe. Mais il faut bien se garder d'exagérer cet accent, comme les étrangers sont tentés de le faire, surtout pour les mots français qui ont passé dans leurs langues respectives; par exemple dans le mot international hôtel, la seconde syllabe reçoit en français un accent beaucoup moins fort qu'à l'étranger; comparez encore l'accent traînant et'lourd qui frappe les dernières syllabes de l'allemand Kaffee, du suédois salong, du danois melon, avec l'accent léger, à peine perceptible, qu'elles ont dans les mots français café, salon, melon. — L'accent final du français est particulièrement intéressant à observer dans les mots empruntés à des langues étrangères où leur accentuation est différente:

ils subissent invariablement le même déplacement d'accent sur la dernière syllabe. Citons par exemple: revolver, hitier, brasero, libretto, jockey, cortès, palmarès, gratis, omnibus {en argot: bus), obus {ail. Haubitz), Te Deum. lavabo, macaroni, Darmesteter, Bismarck, Schiller, Lulher, Magenta, Eldorado, Trocadéro, Solférino, etc.

13fi. Cet accent final peut s'appeler Taccent étymologique ou historique, car il est un témoin, une survivance de r«ictuss des mots latins correspondants. Comme cet »ictus» s'est conservé dans toutes les langues néo-latines, l'accent d'intensité se trouve reposer sur la même syllabe dans toutes ces langues. Exemples:

lat.

bonitatem

habere

bederam

cubitum

ital.

bon(i)tà

avère

edera

cubito, gomito

esp.

bondad

haber

yedra

codo

port.

bondade

baver

hera

covado

roum.

bunaiate

avea

iederâ

cot

fr.

bonté

avoir

lierre

coude

prov.

bontat

aver

edra

code

137. Le français s'oppose donc aux langues germaniques, où l'accent se place régulièrement sur la première syllabe (syllabe radicale), comme c'est le cas dans les mots danois arrigskab, beltedigtning, skrivebordsskufferne, Tivoliaktionærerne. La différence entre les deux systèmes d'accentuation apparaît très clairement lorsqu'on met en présence les dérivés français et les dérivés allemands des mêmes mots latins:

(laiin)

(français)

(allcmind

advQcatum

avoué

vogt

ampullam

ampoule

ampel

cellarium

cellier

keller

cepullam

ciboule

zwiebel

cærifolium

cerfeuil

kerbel

idbyGoOgIC

(l>lîn)

^ fenestra hospilalem mercatum penicellum pentecosta peregrinum

(frai.

fenster

spîttel

markt

pinsel

pfingslen

pilger

fenêtre hôtel marché pinceau pentecôte pèlerin

Comparez encore des noms propres comme Cassef (!at. castellam, fr, château), Kôln (lat. Cotonia, fr. Cologne), Munster (lat. monasteriam, fr. mouiier), etc

138. Naturellement un déplacement d'accent se pro* duit aussi le plus souvent quand un mot français est assimilé par les langues germaniques: de même que les Français font passer l'accent sur la dernière syllabe, de même les langues germaniques le déplacent sur la première; c'est un échange de bons procédés. Nous pouvons, observer ce phénomène dans les mots allemands suivants: abenteuer < aventure gletscher < glacier

banner < bannière leutnant < lieutenant

dutzend < douzaine firnis < vernis

L'anglais nous fournit aussi beaucoup d'exemples du même fait:

bachelor < bachelier

coward cushion

fushion

grocer

Dans

< couard

< coussin

< danqer

< façon

< grossier

journey

< journée

money

< monnaie

possible

< possible

porridge

< potage

reason

< raison

viand

< viande

1 période moderne, plusieurs mots empruntés par l'anglais sont revenus à leur langue d'origine; en repassant le détroit, ils subissent un nouveau déplacement d'accent, et la dernière syllabe redevient tonique, sans.

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que la forme primitive ressuscite pour cela telle qu'elle était avant le premier emprunt. Voici quelques exemples de cette curieuse destinée:

fr.

bougeite

> an

gl. hudget

fr. budget

cabane

cabin

- cabine

dandin

dandy

- dandy

étiquette

rkket

- ticket

jurée

jury

- jury

parsonnier

partner

- partenaire

rapporteur

reporter

- reporter

139. Outre l'accent principal sur la dernière syllabe, beaucoup de mots ont aussi un fort accent secondaire portant sur une des syllabes précédentes: cet accent secondaire coïncide souvent avec une voyelle longue. On peut l'observer par exemple dans des mots comme: maison, saison, baron, larron, pleurer, beaucoup, dernier, jamais, dûment, fâché, chercher, lâcher, embêtant, misérable, grandement, bâton, mâtin, maçon, raser, prison, château, tyran, justement, absolument, mesdames, etc.

Remarque. Dans te français parlé modeme, l'accent secondaire peui devenir assez fort pour que le mot arrive à perdre plus ou moins son caractère d'oxjion. Ce phénomène a donné lieu à d'étranges méprises sur les conditions de l'accentuation française; on a même été jusqu'il soutenir que l'accent tombait toujours sur la syllabe initiale ou sur la syllabe médiane. C'est lå une complète erreur de généralisation. Mais d'un autre côté il est incontestable que l'accent historique n'a plus dans tous les mots la même vigueur qu'autrefois et que l'accent français a une tendance å se répartir plus également sur toutes les syllabes. Ainsi dans l'infinitif abhorrer [abare] toutes les voyelles sont brèves et se prononcent presque avec la même intensité; seulement la dernière est un peu plus accentuée que les deux autres. Mais si l'une des premières syllabes d'un mot contient une voyelle longue, comme c'est le cas dans plusieurs des jl exemples cités plus haut, Victas historique devient très difficilement péril ceptible, si même il ne s'etface pas complètement. Beaucoup de mots français se trouvent ainsi dans un état d'équilibre presque parfait; l'équi-

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libre es

d'ailleurs instable et

prêt â

se rompre au

profit de telle

ou telle

syllabe

non finale, dès qu'in

ervien

nent l'emphas

, l'émotion,

le désir

d' insiste

plus énergique ment

ur le

mot prononcé;

par exemple

!e verbe

pleurer,

dit isolément et d'un

ère neutre, se

trouve à peu

près en

équilibr

, avec l'accent final à

peine perceptible; m

ais si tôt qu'o

n le pro-

nonce a

ec une certaine sentiment a lilé, — ce qui n

est pas rare, -

- l'équi-

libre es

rompu, et l'accent s

e port

e décidément

ur la première

syllabe.

Nous re

parlerons plus loin (§

MO

des effets de 1

emphase et de

l'accent

oratoire

!1 est fort possible

que

nous nous Iro

uvions actuellement en

présence

des premiers symptô

nés d'

ne modificatio

n complète da

s le sys-

tème d

l'accentuation française: c'e

t là une opinion qui a été

xprimée

par beaucoup de phonéiistes

et

n a souvent d

t que l'accen

français

tendait à se rapprocher de l'accent germanique. Il est fort possible aussi que l'accentuation française se maintienne dans cet état d'équilibre instable qui la rend difficile å saisir pour les étrangers, mais qui se prête si bien â l'expression des nuances de la pensée et du sentiment. En tous cas, et dans l'état actuel des choses, nous pouvons dire que pratiquement il est toujours permis de placer un léger accent sur la dernière syllabe, tandis qu'on s'exposerait à commettre des fautes en exagérant l'accent secondaire.

Ï40. Après avoir examiné les mots isolés, il nous faut considérer l'accent dans les groupes de mots qui constituent le langage suivi. De même que les sons se réunissent en syllabes et les syllabes en mots, de même les mots se réunissent en groupes, où ils perdent en partie leur individualité, le groupe étant traité au point de vue de l'accent comme un long mot unique. Par exemple on dit:

couleur

et éclatante, mais: couleur éclatante;

avant

- coureur.

avant-coureur;

savoir

- vivre,

savoir-vivre;

lieutenant

■ colonel.

lieutenant-colonel ;

la porte

• ogivale.

la porte ogivale;

bonjour

- Monsieur,

bonjour Monsieur

De même, on dit comment, et vous allez, mais comment allez-vous? — // aime, mais aime-t-il?

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On voit donc que l'accent d'intensité des mots français dépend de leur place dans les groupes; les groupes sont soumis à la même règle générale que les mots isolés et reçoivent aussi l'accent sur la dernière syllabe. Mais il faut faire pour les groupes la même restriction que pour les mots: là aussi l'accent a une tendance à se répartir également sur tous les éléments syllabiques; les syllabes non finales se prononcent nettement et avec plus d'énergie que n'en mettent en général les Germains et Scandinaves dans la prononciation de leurs syllabes atones. Dans un groupe comme un journal hebdomadaire, tous les éléments reçoivent à peu près le même accent, sauf la dernière syllabe, qui est un peu plus accentuée que les autres. Mais on peut observer fréquemment un léger mouvement rythmique qui amène une succession de syllabes fortes et de syllabes faibles; par ex. il est certain que le mot um/ se détache plus fortement dans le groupe l'ami de votre frère que dans le groupe Cami de Jean. Considérons encore un groupe comme Voulez-vous, animal! La 3* syllabe [vous) reçoit l'accent le plus fort, et la première est plus accentuée que la seconde. Si je dis Voulez-vous tien, animal.', l'accent principal se déplacera sur le mot bien.

141. A côté de l'accent traditionnel il en existe d'autres qui entrent souvent en conflit avec lui et empêchent la monotonie qui pourrait résulter d'un temps fort tombant régulièrement sur la syllabe finale. Parmi les causes multiples qui viennent déranger le rythme traditionnel, citons en particulier:

i" Le besoin d'antithèse II y a un accent oratoire, ou logique, une aççeûtuâtiûn__antithé tii}^ue qui marque une opposition avec un second terme exprimé ou sousentendu et qui met en relief certains éléments du groupe

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d'après leur signification. Exemples; L'homme propose, et Dieu dispose. Il faut se soumettre ou se démettre- Ce que vous appelez arranger, je t'appelle déranger. — Phrase entendue dans un cours: * Ainsi nous avons d'une part une progression croissante, d'autre part une progression décroissante. s

2° Mais l'élément de trouble par excellence, c'est raccent émotionnel. Très variable en force et en fréquence suivant l'âge, le sexe, le tempérament, les circonstances, il agit sans cesse en sens inverse de l'accent traditionnel. Il est particulièrement sensible chez les personnes nerveuses. Il peut exprimer la joie: «OA, je suis heureux, bien heureux!', — la douleur: «Cest désolant.' Je suis si malheureux!'. — l'indignation: '^Cesl un ingrat! Je le maudis!". — l'étonnement: *Mais c'est incroyable!*. — l'ennui: 'Faut-il donc dire et redire toujours la même chose!', etc.

Remarqne i. M. Passy observe très iustement: •!! y a des caté< gories de mois qui sont bien plus souvent prononcés avec déplacement qu'avec l'accent normal: des adverbes comme beaucoup, absolument, extrêmement; des adjectifs comme terrible, incioyable, épouvantable, ridicule; des substantifs comme bandit, misérable; des verbes comme pleurer, crier, hurler; surtout des injures: animal, cochon, salaud; — en un mot toui ce qui se prononce habituellement avec une certaine émotion. Pourtant, même pour ces mots, l'accent normal est sur la dernière syllabe; on les prononce ainsi si on les isole sans émotion.* — Quant i la place de l'accent émotionnel, il est â remarquer qu'elle est presque toujours sur la première (jsyllabe quand le mot commence par une consonne (misérable! co^uint); limais si le mot commence par une voyelle, l'accenl se trouve fréquemment ïur la seconde syllabe {absolument, épouvantable).

Remarque 2. Naturellement l'accent oratoire et l'accent émotionnel se combinent souvent. Soit â lire ce couplet connu de V. Hugo: Comment, disaieni-ils, Sans philtres subtils, Être aimés des belles?

— Aimez, disaient-elles.

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Il est clair qu'on placera instinclivement l'accent principal, — et un accent 1res fort, — sur la première syllabe de aimez: i" ce verbe exprime une émotion tendre (accent émotionnel), et les mots sentimentaux sont Iris sujets à des déplacements d'accent; 2° ce verbe représente une idée qui s'oppose å d'autres idées sous-entendues: aimez, — et ne faites pas autre chose, c'est tout ce que vous avez à faire (accent oratoire).

142. Les groupes naturels de mots, formant des unités au point de vue de l'accent, peuvent être de Ion- {^ueurs très variées. Dans // l'a rencontré, nous avons un groupe composé de cinq syllabes; les groupes suivants: il C a rencontré dans le jardin, et: il l'a rencontré dans le jardin de ma tante, contiennent respectivement huit et dix syllabes; mais on pourrait en imaginer de plus longs, comme il y en a aussi de plus courts. Les groupes sont délimités par les accents (accent d'intensité et accent musical) dans le langage parlé, et par les signes de ponctuation dans le langage écrit- Remarque. Si on veut apprendre à lire convenablement un lexte

I français, il faut avoir bien soin d'opérer les groupements et faire attention I aux signes de ponctuation. M. Legouvé dit à ce sujet (p. 287): lObligez-le [l'élève] à respecter rigoureusement tous les signes ponctuaiifs; enseignez-lui la valeur relative de chacun de ces signes; faites-lui sentir nue la virgule représente un repos plus court que le point et virgule, qui, lui-même, doit l'arrêter moins longtemps que les deux points, qui ù leur tour marquent une suspension plus brève que le point. Celui qui ponctue bien en lisant, respire bien, prononce mieux eC articule plus facilement. Bien ponctuer, c'est mesurer et modérer son débit, c'est distinguer entre les diverses parties d'une phrase, c'est éviter la confusion qui naît de Tenchevetrement des mois les uns dans les autres, c'est interrompre à tout moment la psalmodie, et par conséquent avoir la chance d'y couper court; c'est être clair, par conséquent c'est aider les autres à comprendre, et se forcer i comprendre.»

143. Naturellement la ponctuation française ne peut suffire à tout; les signes sont souvent trop éloignés les uns des autres, et, même en lisant des textes à ponc-

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[tuation abondante, on est obligé de former des groupes l naturels que rien ne sépare sur le papier. Cependant la ponctuation peut servir de guide, et elle joue en français un rôle plus actif, plus vivant que dans les langues germaniques et Scandinaves, où elle sert surtout à marquer les résultats d'une analyse purement grammaticale. La [ponctuation française tend au contraire à se conformer fautant que possible aux nécessités de la respiration. Ainsi il ne viendrait jamais à l'idée d'un Français d'écrire suivant la méthode Scandinave: l'homme, qui a fait cela; ce membre de phrase forme un tout, qui se prononce d'un seul trait [hmkjaffsal; la virgule devant le relatif ^u/ aurait une valeur purement grammaticale et ne correspondrait à rien de réel. On comprendra l'importance de la ponctuation française en comparant la phrase suivante: Les soldats, qui ne s'étaient pas sauvés, furent faits prisonniers — et cette autre, qui ne diffère de la précédente que par l'absence de virgule et exprime pourtant une idée différente: Les soldats qui ne s'étaient pas sauvés furent faits prisonniers. — Cependant, comme nous venons de le dire, il s'en faut que tous les groupes soient notés par la ponctuation. Ainsi il arrive très souvent, — surtout lorsqu'on débite avec une certaine emphase, — qu'on marque un petit arrêt après le sujet de la proposition, sans qu'il y ait pour cela une virgule, par exemple en lisant ce vers de La Fontaine: «La nature | envers vous | me semble bien injuste.» — Inversement, on trouve parfois des signes de ponctuation à des endroits où le lecteur ne ferait aucune pause.

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