‹ Manuel phonétique du français parléChapitre 38 sur 81 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

ÉCRITURE ET PRONONCrATrON.

168. La langue française écrite ne donne qu'une image très imparfaite et très trompeuse de la langue française parlée. 11 y a peu de langues où le désaccord entre l'écriture et la prononciation soit aussi profond, où il soit si difficile de conclure de l'une à l'autre. En effet:

I" La langue parlée est en voie d'évolution continuelle, tandis que la langue écrite reste immobile ou ne subit que des changements insignifiants; elle ne nous indique pas comment on prononce le français de nos jours, mais comment on le prononçait il y a quelques siècles. Prenons pour exetnpie le mot enfant: il s'écrit avec six lettres; mais dans la langue parlée actuelle il se compose seulement de trois phonèmes: a nasal -\- f -^.- 1 nasal, et se représente phonétiquement par trois signes: [àfà]. Si nous comparons cette orthographe phonétique avec l'orthographe ordinaire, nous constatons que la seule lettre qu'elles aient en commun est la lettre / et que le mot prononcé ne contient ni ^ ni n ni n ni î. En réalité la graphie enfant représente le mot tel qu'il se prononçait vers le milieu du XI" siècle. Depuis le moyen âge il a subi toute une série de changements phonétiques: les voyelles se sont nasalisées [en > 2n; an > an]; les consonnes nasales sont devenues muettes [en > ë; on > ô];

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le nasal s'est confondu avec l'a nasal (i > â] ; le / final a disparu [t >• O]; — si bien que du groupe primitif Vf seule est restée intacte. Et pourtant l'orthographe enfant s'est maintenue jusqu'à nos jours, véritable fossile, témoin des âges disparus. (Pour plus de détails, cf. Gr. hist. §96)

2*> Mais le désaccord dont nous parlons ne provient pas seulement de cette cause, en somme assez naturelle: la stagnation de la langue écrite en face de la mobilité de la langue parlée, ou, en d'autres termes, l'antithèse entre le principe conservateur et le principe de l'évolution. Si cette seule cause était en jeu, si l'on s'était borné à conserver l'orthographe simple et rationnelle du moyen âge, il n'y aurait que demi-mal. Mais le pédantisme a achevé de brouiller les choses. L'archaïsme voulu, conscient, a joué un très grand rôle dans la formation de l'orthographe française. C'est surtout au XVI' siècle que les grammairiens et les écrivains, par respea pour le grec et le latin, ont introduit des lettres dites «étymologiques», sortes de fioritures, d'enjolivements graphiques, qui ne correspondaient et ne correspondent à rien de réel. On se mit à écrire faict, dict, nud, pied, pauvre, puits, etc. Une partie de ces fioritures a été rejetée par la suite; mais une partie considérable s'est conservée et rend l'inestimable service d'enseigner des étymologies latines,

— très souvent fausses (comp. Gr. hist., I, § î9, Rem,),

— à des gens qui pour la plupart ignorent le latin et se soucient fort peu de l'étymologie.

169. Telles sont les deux causes principales qui ont produit et aggravé la divergence entre l'écriture et la prononciation. C'est pour cela qu'on écrit des sceaux avec neuf lettres alors qu'on dit [deso] avec quatre phonèmes;

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c'est ainsi que le pluriel eaux se représente phonétiquement par le seul signe [o]. Dans l'état actuel des choses :

1» Des mots s'écrivent différemment, mais se prononcent de même (homonjrmes). Ex.: Sain, sains, sein, seins, seing, seings, saint, saints, ceint, ceints, cinq., — Saine, scène, Cène, Seine. — Ver, vers, vert, verre, vair. — Vit), vain, vint, vingt, vingts, vainc, vaincs. — Camp, quand, quant, Caen, Khan, qu'en. — Tan, tans, tant, taon, temps, tend, tends. — Cou, coup, coût, coud, couds. — Laid, lait, laie, le^. — Saut, seau, sceau, sot. Sceaux. — Tain, teint, teins, tint, thym. — Au, aux, aulx, eau, eaux, haut, hauts, oh, os (au pluriel).

2" Des mots s'écrivent de même, mais se prononcent différemment. Ex.: Il ne faut pas se fier au fier. — Us excellinl dans ce qui est excellent, — Le président et le vict-président président tour à tour. — Nous exceptions ces exceptions. — Nous acceptions les diverses acceptions de ces mots. — Nous éditions de belles éditions. — Les poissons affluent à un affluent. — Mes fils ont cassé mes fils. Je V« ces vis. — 11 a eu un château à Eu. — Il est de VEst

Cette seconde catégorie est moins nombreuse et moins variée que celle des homonymes; elle se compose surtout de formes verbales en -ent ou en -ions s'opposant à 'des adjectifs ou substantifs de même terminaison. Mais si' nous considérons des lettres ou syllabes isolées au lieu de nous attacher aux mots complets, nous trouverons des exemples à l'infini. Les mêmes signes représentent des sons différents dans: eut et veut; — col et sot; — fille et ville; — famille et mille; — village et pillage; — quotient et tient, — chose et choléra, — quadrille et quadrupède, etc. On a fabriqué les phrases suivantes pour montrer combien il est difficile de conclure de l'orthographe à la prononciation:

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Un anachorète vint avec an catéchumène chercher M. l'archevêque ou son archidiacre au palais archiépiscopal. — Tranquille avec sa béquille il entra dans la ville avec sa fille qui perça une anguille avec son a^uille. — Le chirurgien et le chiromancien chantèrent un choral qui charma les échos de FAchéron. — Ils usent d'expédient et expédient des portions qu'il faut que nous portions aux poules du couvent pour qu'elles couvent.

Remarque. Beaucoup de (jeux d'espriti, d'énigmes, etc., reposent sur les homonymes. Exemple: Vingt cent millr ânes dans an pri et cent vingt dans Paatre. Combien cela fait-il de pieds et d'oreilles^ Réponse: il y a 6 pieds et 4 oreilles; la phrase doit se lire: Vincent mit l'âne dans an prë et s'en vint dans l'autre.

170. Tout signe ayant une tendance à réagir sur la chose signifiée, il n'y a rien d'étonnant à ce que l'orthographe exerce son influence sur la prononciation. Depuis l'époque de la Renaissance, cette .influence n'a cessé de se manifester plus ou moins: nous lui devons, dès le XVII' siècle, la prononciation d'obscur avec un *, celle å'advenir, admirable, adversaire avec un d (voir Gr. hist, I, § 119). Mais elle est devenue surtout sensible au X!X« siècle lorsque la culture, jusqu'alors réservée à une élite, a été démocratisée par les écoles et par les livres: grâce à l'avènement de la démocratie, le français a pris un caractère plus livresque qu'autrefois; il a été manié par une foule d'ihommes nouveaux», manquant souvent de tradition orale et s'en rapportant en bien des cas à la lettre imprimée; les nouveaux lettrés se sont recrutés dans le fond des provinces, parmi des paysans parlant dialecte ou même dans des régions où le français doit s'apprendre tout entier comme une langue étrangère: c'est un fait connu que les Bretons par exemple, ont une tendance à faire entendre toutes les lettres, à pro-

noncer debout avec un /, ialus avec une s, etc. . . . Souvent ces prononciations trop complètes sont le résultat d'un pédantisme plus ou moins conscient: en faisant sonner le p des mots sculpter, sculpteur, dompter, dompteur, exempter, exemption, on prouve qu'on a fait des dictées à l'école et qu'on est au courant de certaines orthographes compliquées. Mais au lieu de railler ce pédantisme naïf, il est plus juste et plus philosophique d'y voir la tendance instinctive du peuple à chercher une harmonie entre la langue parlée et la langue écrite, tendance naturelle, logique, et à laquelle il serait temps de donner quelque satisfaction en simplifiant l'orthographe française. 171. Comme nous venons de le voir, l'influence exercée par la langue écrite correspond à un affaiblissement plus ou moins considérable de la tradition orale. Dans plusieurs cas ce double phénomène se laisse observer très nettement et nous pouvons même en indiquer la cause avec précision. Par exemple, beaucoup de Français s'obstinent maintenant, — malgré les protestations des dictionnaires et des orthoépies. — à prononcer le mot gageure comme il s'écrit, c'est à dire à le faire rimer avec heure et non avec mesure. Pourquoi la prononciation traditionnelle de ce mot s'est-elle affaiblie, laissant le champ libre à l'influence orthographique.!* C'est que le mot gageure a cédé peu à peu ta place au mot pari, concurrent plus heureux dans la lutte pour l'existence; gageure est en train de devenir rare et livresque. De même, si beaucoup de Français prononcent aujourd'hui le g de legs, c'est que ce mot est plutôt technique et qu'on lui préfère souvent des synonymes approximatifs comme donation, fondation, etc. La réaction de l'orthographe s'observera donc surtout dans les mots rares ou vieillis, dans les noms propres, dans les termes savants, bref dans tous

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les cas où le livre est un guide plus fréquent que la conversation. Les débutants en géographie ont une tendance à prononcer la Hollande avec deux l, Bruxelles et Auxerre avec un x au lieu d'une s; de même on entend souvent de Maistre avec une s et de Broglie avec un g. Certaines de ces prononciations livresques sont devenues courantes et s'imposent maintenant à tout le monde: ainsi on prononce ordinairement Montaigne [motc:ji], Regnard [rejia;r] ou [rspairj, Regnault [repo], et parfois Cavaignac [Icavepak], au lieu de: [môtaji], [r3na:r], [rano], |kava{iak), etc. Le mot poétique hymen, qui se prononçait autrefois [imZ] se prononce maintenant [irocn], c'est-à-dire avec toutes ses lettres sauf l'A. Nous avons entendu parfois articuler 1'^ finale du mot cyprès, lequel est surtout poétique. L'adjectif abject, qui rimait en poésie avec profet (ex.: Cinna, IV, se î), s'articule maintenant très souvent avec les deux consonnes finales.

Remarque. Nous finirons en citant quelques remarques de M. Paul Stapter qui montrent bien la prononciation aux prises avec l'écriture: • Un aimable anonyme m'a fait l'honneur de m'écrire pour me demander s'il fallait prononcer Montagne ou Montcgne. Je lui conseille de dire Montagne, c'est la vieille et bonne prononciation; mais je dis Montigne. Voici pourquoi. J'avais un oncle, représentant exquis de l'ancienne culture littéraire française, qui assista en 1859 J une conférence de J.-J. Weist sur l'auteur des (Folies amoureuses>. Il me racontait plus tard que le conférencier avait été peut-être fort intéressant, mais qu'il lui avait été impossible de l'écouter, tant il avait été agacé par son affectation â prononcer Règnard. Tout le monde dît Renard, m'affirmait mon oncle. Estce qu'on dit Rignaail de Saint-Jean d'Angelyf On dit Renaat. Il faut dire: Renard.' Je trouvai l'observation juste, et je me promis de prononcer à la vieille mode, particulièrement dans mes levons de littérature, le nom de l'auteur du <Distrait>. Mais je m'apergus bientôt que les étudiants ne me comprenaient pas, et qu'après avoir prononcé Renard je devais toujours ajouter que c'était de Règnard que j'entendais parler. Dès lors, je trouvai plus court et plus simple de dire Rignard tout de suite et comme tout le monde. Car, ce qu'un vieux classique né au

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commencement du siècle trouvait affecté en 18^9, était devenu l'usage, et c'est sa prononciation i lui qui était passée i l'état d'affectation et d'archaïsme. Notre habitude nouvelle d'articuler toutes tes lettres des mots, de dire scul-p-tear, U-g-s, ai-gu-iser, ainsi <\ue je l'ai entendu dire A M. Gu-i-zot (c'est en trois s^labes qu'il prononçait lui-même son nom), est déplorable; mais que voulez-vousF <il faut bien marcher avec son épo- <]ue>, comme le disait, pour s'excuser, un communard naïf pris les armes i la main par les Versaillais, el voilà pour quelle mauvaise raison je prononce l'ai' de Montaigne' (La famille et les amis de Montaigne. Paris, i8gé P. iig-îO-

172. Mais ce ne sont pas là les seuls cas, et les choses ne se présentent pas toujours aussi simplement. Beaucoup de mots très usuels et qui n'ont cessé à aucun moment d'être usuels, ont pris peu à peu, dans le siècle dernier, une prononciation plus conforme à l'orthographe; le plus souvent c'est la consonne finale qui apparaît ou réapparaît; remarquons encore que le cas est surtout fréquent pour les monosyllabes (but, dot, gens, sens, fait, fils, etc.). Ce fait est souvent noté par les écrivains français lorsqu'ils complètent la peinture de leurs personnages par des particularités de prononciation. Par exemple, M. Anatole France écrit dans Monsieur Bergeret à Paris (p. 56}: «Mademoiselle Lalouette avait d'excellentes manières . ■ . Elle parlait bien. Elle avait gardé ta vieille prononciation. Elle disait: un segret, un ft, une do. Par elle j'ai touché au règne de Louis XVI > Il est clair que pour des mots comme ceux que cite M. Anatole France, il nous est impossible de montrer pourquoi la tradition s'est affaiblie. Le mot secret est aussi fréquent ou presque aussi fréquent que le mot second, et pourtant ce dernier conserve l'anomalie d'un c se prononçant [g]. tandis que le premier s'en est délivré. Nous sommes aussi embarrassés en présence de fils et dot. Évidemment d'autres causes entrent ici en jeu à côté de l'influence

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orthographique, et parmi ces causes la plus ordinaire est l'analogie- Si la tendance moderne est de dire des cerfs avec une /, des porcs avec un c, cela tient en partie à l'orthographe, en partie à la force analogique qui pousse à identifier le pluriel au singulier. Nous avons signalé plus haut la prononciation dialectale [tatysj (talus): elle s'explique à la fois par l'influence orthographique et par l'analogie des mots latins en -us, du mot obus, etc. L'explication de ces phénomènes est donc multiple, et c'est pourquoi nous n'allons pas les examiner ici un à un; mais on peut dire que la conformité avec l'orthographe est toujours une raison de plus pour que la prononciation d'une lettre jusqu'alors muette se répande et se maintienne.

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