CHAPITRE I
LES ORGANES DE LA PAROLE. - LEUR RÔLE DANS LA PRODUCTION DES PHONÈMES. '
1. La phonétique est la science des phonèmes articulés qui constituent le langage.
2. Pour la production des phonèmes du langage, trois facteurs sont nécessaires: un courant d'air, qui est la condition première, un obstacle rencontré par ce courant d'air et qui est la cause proprement dite de la production du phonème, enfin une caisse de résonance qui donne à celui-ci son timbre particulier. Ces trois facteurs nous sont fournis par les organes de la parole, lesquels sont: les poumons, la trachée avec le larynx (y compris les cordes vocales), le pharynx, les fosses nasales, la cavité buccale avec la langue, les joues, les lèvres, les dents et le palais {voir fig. i).
3. On peut définir brièvement un phonème humain comme une modification du courant expiratoire.
' Nous préférons ici le mot phonème au mot son, parce qu'il est plus général et s'applique à la fols aux sons proprement dits (voir § 6) et aux bruits (§ 7).
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Fig. I- Ctilipr mWian
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Remarque. La parole est en règle générale produite par le courant expiratoJre, rarement par le courant inverse; les moments d'inspiration sont des moments d'arrêt. Le langage inspiraloire n'est normal dans aucune langue européenne; mais on peut remarquer cependant que certains phonèmes inspiratoires peuvent parfois tenir lieu d'interjections, par ex. ce son analogue â ['f, — sorte d'f en retour, — qui sert i exprimer le doute, l'hésitation, l'indifférence ou aussi la douleur. Le baiser est le plus souvent une bilabiale inspiraloire.
Fig. 7. Ij cage IhoriciquE ouverte en avant, loints les cAt« enlevé«: {a) diaphragme, (*) poumons, (t) grandes bronches, (ri) mchU, (.) IsryniL.
4. Pour savoir où et comment se modifie le courant expiratoire, il nous faut le suivre dans sa route à travers les organes de la parole. L'air chassé des poumons se précipite dans la trachée, dont la partie supérieure s'élargit en forme d'entonnoir (voir fig. 2) et reçoit le nom de larynx: c'est ce qu'on appelle vulgairement la pomme d'Adam. Au point de vue- anatomique le
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larynx présente essentiellement la même structure que la trachée, dont il n'est que l'épanouissement; sa paroi se compose de deux pièces cartilagineuses: le cartilage cricoïde, sorte de bague ou de cerceau complètement fermé qui se rattache aux demi-anneaux de la trachée, et le cartilage thyroïde, particulièrement résistant, et dont on peut sentir la tête à la partie antérieure du cou. Entre ces deux cartilages sont tendues horizontalement deux membranes muqueuses élastiques dites cordes vocales (lat; ligamenla vocalia). Le courant d'air, en traversant la trachée, est forcé de passer dans l'intervalle laissé entre les cordes vocales. Cet intervalle s'appelle la glotte (lat. rima glottidis); voir fig. î, 4, 5, 6, 7,
5. Les cordes vocales se touchent presque dans la partie antérieure du larynx, mais s'écartent vers l'arrière, de façon à former une sorte de long triangle isocèle (voir fig. i). Elles peuvent être tendues et rapprochées l'une de l'autre, surtout à l'aide des cartilages aryténoïdes, de telle sorte que la glotte diminue ou même se ferme complètement (voir fig. 4), formant ainsi un obstacle au courant expiratoire.
glolle 1 Yi'At ds caniLiges aryttnoi'de
6. La glotte reste ouverte quand on respire, quand on soupire ou quand on souffle une bougie; on n'entend
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alors qu'un souffle faible. Mais si les cordes vocales sont tendues et resserrées (fig. 4), le courant d'air, pressé entre elles, imprime à leurs bords libres des mouvements vibratoires rapides: il en résulte un phonème musical, un son. On entend nettement un son quand on chante la bouche fermée ou encore quand on produit la voyelle indéterminée hm, marquant interrogation ou doute. Cette vibration des cordes vocales, ce son, joue un rôle important dans la formation d'un grand nombre de phonèmes linguistiques. La plupart des voyelles normales, telles que [a, e, i, 0, u] peuvent être citées comme exemples de phonèmes qui naissent d'une simple modification du son pur. Ce phonème est dit sonore ou doux (ail. stimmhaft, tônend; angl. voiced; suéd. klingande; dan. stemt). Les fig. 5 et 6 montrent la position des cordes vocales dans la formation de la voix.
ng. ;. Image laryngoicapiqiit cli« un hom- Fig. b. [migt laryngottopiqut ch« un hom-
me produisani un wm åt poiirini profond. me produisani un son de polirtne ilevi.
Nous trouvons une troisième position des cordes vocales dans le chuchotement: alors la glotte n'est pas complètement ouverte comme pour le souffle simple; elle n'est pas non plus fermée comme lors de l'émission d'un son: elle est dans un état intermédiaire. Quand l'air passe, il se produit un frottement au lieu d'une vibration. Remarque. Les sons qu'emploie le langage articulé se produisent exclusivement dans le larynx à l'aide des cordes vocales; on peut aussi produire un son musical avec les lèvres, dans le sifflement; mais en gé-
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néral la phonétique n'a pas à en tenir comple. Les désignations 'Voix de poitrinei, <voix de têtei (ou <fausseti) sont des expressions surtout méuphoriques en ce sens qu'elles n'indiquent pas le lieu d'origine des sons, mais simplement la région oii l'on perçoit les vibrations. On croyait autrefois que les ventriloques tiraient réellement leurs sons du ventre, et c'est une opinion qui est encore assez répandue dans le vulgaire; en fait, ces artistes parlent avec les mêmes organes que les autres mortels ; leur art consiste seulement à modifier le timbre naturel de la voix par des moyens divers: expiration et inspiration spéciales, fausset, mouvements anormaux des muscles du larynx et du voile du palais, immobilité de la bouche et des lèvres, etc., le tout accompagné d'une gesticulation variée qui achève d'en imposer i l'auditeur.
7. La vibration des cordes vocales n'est pas nécessaire à la production d'un phonème. Après que le courant d'air a passé par la glotte ouverte et est arrivé dans le conduit buccal, d'autres appareils vocaux peuvent être mis en mouvement de façon à produire un phonème; mais celui-ci n'est pas de nature musicale, à cause de la lenteur trop grande des vibrations. Ce phonème non musical s'appelle un bruit (ail. Geràusch; angl. noise; dan. larm]. Comme exemples de bruits purs, non accompagnés de vibrations des cordes vocales, on peut citer [s] et [f]. Les phonèmes de ce genre sont dits sourds ou non sonores, ou forts, ou encore aphones (ail. stimmlos, tonlos; angl, vokeless; suéd. klanglos, l/udlôs; dan, ustemt).
Remarque. Il ne faut pas confondre les noms des lettres: esse [es], effe [sf] avec les phonèmes [s] et |fj. Les noms qu'on leur a donnés se composent ordinairement du phonème consonantique précédé ou suivi d'une voyelle. La voyelle précède dans: [sf, el, sm, an, *r, es, iks, aj); elle suit dans: [be, se, de, je, ji, pe, te, ve, ka, ky, zed]; d'après le nouveau système d'épellation, on devrait placer la voyelle touiours après, et adopter uniformément \'e féminin [a ou a], ex,: |bô, sø, dø, fø], etc. Mais en général les Français tiennent encore pour l'ancien système.
8. Rien n'empêche nos organes vocaux de produire à la fois un son proprement dit et un phonème buccal;
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nous obtenons ainsi un troisième groupe formé par la combinaison d'un son et d'un bruit: ce sont les sons dits mixtes. Comme exemple de ces combinaisons, nous pouvons signaler [v) et [zj. En articulant fortement ces deux phonèmes (p. ex. dans cave, case), on peut aisément distinguer le son du bruit. Comme le son domine le bruit dans la production des phonèmes mixtes, on les appelle aussi sonores.
Remarque. Pour éclaircir la différence entre un son et un bruit, nous pouvons citer ici les remarques de M. Adam Paulsen (Natarkrafterne, 2" éd. Copenhague 1895. P- 544)" 'En général, il suffit d'un peu d'attention pour que l'oreille discerne un son d'un bruit. Tout bruit de durée assez longue et n'ayant pas un caractère musical, peut se décomposer en un grand nombre d'impressions acoustiques successives, différentes et irrégulières. Par exemple, dans le bruit total produit par le passage d'une voiture sur le pavé, l'oreille peut saisir le bruit des roues, le pas des chevaux, le cliquetis des objets dans la voiture, etc. Au contraire, un son proprement dit donne une sensation de continuité et de tenue, et, tant <|u'il n'y a pas de changement dans la hauteur ni dans rintensilé, notre oreille n'arrive pas i distinguer de discordance ni de discontinuité. Des expériences sur le mode de propagation des ondes sonores nous apprennent aussi que des vibrations irrégulières produisent l'impression d'un bruit; au contraire un son proprement dit naît d'une série de vibrations rapides, périodiqnes ou uniformes.i
9. Il est clair maintenant que tout phonème doit être ou sonore ou sourd, et en outre que tout phonème peut, en général, revêtir une forme sonore et une forme
sourde. La différence entre [f] et [v] dépend exclusivement des cordes vocales. On pourrait dire que [fj est un [vj sourd, et [v] un [f] sonore. Et le rapport entre [f] et [vj est le même que celui qui existe entre les séries [s, /, k, t, p] et [z, 3. g, d, b]. Les consonnes sourdes produisent en général une impression d'énergie plus grande que les consonnes sonores; et c'est ce qui explique le nom de fortes qu'on leur a donné; cela tient à ce que
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dans les sonores le courant d'air a deux obstacles à surmonter; quand il arrive dans ta bouche, il est déjà affaibli par sa rencontre avec les cordes vocales, tandis que pour les sourdes l'air se précipite avec toute sa force dans l'orifice buccal. L'alphabet ordinaire n'a pas toujours des signes différents pour distinguer les deux séries de consonnes: c'est ainsi que dans la plupart des langues les lettres s, l, m, n, r représentent tantôt des sourdes, tantôt des sonores.
10. Il est de la plus grande importance de bien comprendre le mode d'émission des divers phonèmes et de s'exercer à les reproduire: et tout d'abord il faut s'habituer à distinguer expérimentalement un phonème sonore d'un phonème sourd. Les remarques suivantes peuvent servir à guider les débutants:
1" En appliquant le doigt contre la pomme d'Adam, on peut sentir la vibration des cordes vocales dans l'émission des phonèmes sonores, voyelles ou consonnes: cette vibration donne lieu à un bourdonnement comparable à celui des abeilles. Vibration et bourdonnement disparaissent dès qu'on produit un phonème sourd, comme [s] ou [f], mais à la condition qu'on prononce le phonème luimême et non pas son nom ordinaire dans l'alphabet, auquel cas on entend vibrer la voyelle suivante ou précédente.
2° Un autre procédé aide à se rendre compte de la différence entre les phonèmes sonores et les phonèmes sourds: il consiste à se boucher les oreilles pendant qu'on les prononce. Les mains étant collées contre les oreilles, si nous produisons un |a] prolongé, nous sentons un assez fort bourdonnement dans la boite crânienne; passons immédiatement après à un [s] ou à un [f]: le bourdonnement s'arrête, pour reprendre dès que nous mettons une
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voyelle au bout de notre [s) ou de notre [fj. On peut commencer par des groupes tels que [afa, asa, a/a], — en faisant durer assez longtemps l'arrêt consonantique {consonne longue) — ; puis on peut intercaler des consonnes sonores: [ava, aza, aga], et la différence apparaîtra ainsi très clairement.
î" Comme les phonèmes sonores sont de nature musicale, il est possible de chanter sur eux une mélodie, exception faite pour les explosives ou momentanées [d, b, gj; on peut faire l'expérience avec n'importe quelle voyelle ou avec toute consonne sonore non explosive (continue) telle que [v], [z] ou [3]. Au contraire, il est absolument impossible de fredonner la moindre mélodie sur [sj ou sur |f]. — Autre observation, qu'on peut faire par ex. en entrant dans une église pendant le chant: la mélodie s'interrompt brusquement toutes les fois que le texte présente une consonne sourde.
11. La distinction une fois comprise et démontrée expérimentalement, on s'efforcera de la réaliser soi-même de mieux en mieux pour toutes les consonnes françaises. C'est un exercice dont les difficultés varient suivant le domaine linguistique auquel on appartient. Facile pour un Anglais, il est malaisé pour un Allemand ou un Danois. Les Suédois marquent en général fort bien la différence entre [p] et [b|, entre (k) et [g], etc.; mais le [3] et le [z] leur font totalement défaut. — On pourra commencer par opposer entre eux les groupes [afa] et [ava], [asa] et [aza], [aja] et [asa], [aka] et [aga], [ata] et [ada], [apa] et [aba], pour passer ensuite à des séries telles que [fvfvfvfv], [szszszsz], [/5/3J3J3]; et finalement on s'exercera à prononcer [1, m, n, q] comme consonnes sourdes: [ala — aja], [ama--aipaj, etc.
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12. Si l'on préfère travailler sur des groupes de sons présentant un sens, voici une double liste de mots entre lesquels il n'existe, dans chaque couple, d'autre différence que celle dont nous venons de parler entre les consonnes sonores' et les consonnes sourdes:
// fend
il vend.
toucher
bouger,
le fer
te ver.
ficher
figer.
les foies
les voies.
les cages
les gages,
vous savez
vous avez,
le camp
le gant.
les sœurs
les heures.
le coup
le goût.
trois cents
trois ans.
les temps
les dents.
dix-sept
disette,
il tance
il danse.
sans savoir
sans avoir,
le thé
le dé,
poisson
poison.
te pas
le bas.
les champs
les gens.
la pelle
la belle.
le choix
la l'oie,
le port
le bord.
Citons aussi le poison — la boisson, la plaque — la blague, le chapeau — le jabot, le coude — la goutte, nous cassons ~ le gazon, etc.
Remarque. La distinction entre les phonèmes sourds et les phonèmes sonores joue dans la phonétique française un rôle fondamental. Aussi ne saurions-nous trop y insister, et nous y reviendrons plus loin. Citons Ici quelques anecdotes destinées â donner une idée des confusions et quiproquos auxquels peut donner lieu la mauvaise prononciation des sonores: Dans une société française on s'amusait un soir â jouer aux rébus; une étrangère — Allemande ou Danoise — prend le crayon et dessine un chat, puis un loup, puis une ide; elle fut bien surprise de constater que personne dans l'assistance n'arriva i deviner que le mot de son rébus était — jalousie. — Un Scandinave se plaint un jour à nous que sans raison aucune on l'ait presque expulsé d'une pâtisserie parisienne où il s'était contenté de commander un gâteau. — Mais comment, lui demandons-nous, avez-vous dit cela? — <Eh bien! mais j'ai dit simplement: Voulez-vous me donner un [kado]?» — Il peut arriver à Paris qu'un Allemand ayant commandé une bouteille de bordeaux voie le garçon revenir avec une bouteille de porto.
13. Immédiatement au-dessus des cordes vocales (cf. fig. 7) se trouve une petite cavité double: les ventricules de Morgagni; ils sont limités en haut par les ligaments supérieurs de la glotte {ligamenta ventricularia), appelés quelquefois aussi »fausses cordes vocales». Ces ligaments, dont le rôle probable est d'humecter les vraies cordes vocales, n'ont aucune
part à la production de la voix: aussi n'en parlons-nous que pour mémoire.
Remarque, Des biologistes ont conjecturé que ces fausses cordes vocales supérieures, qui nous apparaissent chez l'homme comme f des organes inutiles, pourraient être
la survivance d'un deuxième larynx ^
qu'un de nos ancêtres éloignés au- ^ " rait possédé comme les oiseaux (Le maître phonétique, 1895, p. iiy).
14. Le courant d'air venant du larynx passe le long de réplglotte dans le
pharynx ou arriére-bouche. Le Pig. -. Coupc iranutrale du laryn» : (fl)
pharynx est une cavité muscu- °^' '"^"'' <*' "^i««!' J« Moi^iagni,
, , (c) corde vocale supérieure, {é) canUig«
leUSe, en lOrme de sac, qU on mtoide, (<> moEle de la mnle «Kale,
peut considérer comme l'éva- ^''^ ""*''8* froide, (g) *pigio™.
sèment de la partie supérieure
de l'œsophage. Pendant la respiration normale, l'épiglotte, qui est fortement rattachée à la partie supérieure et antérieure du larynx, laisse le passage complètement libre; mais pendant la déglutition elle s'abaisse pour s'appliquer comme un couvercle sur le canal respiratoire, dont elle interdit l'entrée aux aliments. Si par hasard la fermeture n'est pas complète, — ce qui arrive par ex. lorsqu'on
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rit en mangeant, — il peut arriver que des corps étrangers pénètrent dans la trachée: c'est ce qu'on appelle «avaler de travers> ou «dans la fausse gorge», — accident désagréable, mais qui a très rarement des conséquences graves.
15. Au sortir du pharynx, le courant expiratoire a devant lui une double voie: il peut passer soit par les fosses nasales soit par la cavité buccale. Ces deux chambres sont .séparées par une cloison horizontale, le palais, dont la partie antérieure est une lame osseuse, dure et rigide, tandis que la partie postérieure, le voile du palais (ou palais mou) se compose seulement de tissu musculaire mou et flexible, recouvert d'une membrane muqueuse; il se termjne par une sorte de tampon ou clapet pendant librement et qu'on appelle la luette. L'air prend en règle générale le chemin des fosses nasales dans la respiration ordinaire, automatique, et dans la prononciation de certaines consonnes telles que [m] et [n]; la bouche est alors fermée et la luette presque verticale. Mais si le voile du palais est pressé en arrière et la luette relevée contre la cloison postérieure du pharynx, l'accès des fosses nasales se trouve interdit, et le courant d'air est forcé de s'écouler par la cavité buccale. Telle est la position ordinaire du palais pendant la déglutition et lors de l'articulation de la plupart des phonèmes. Dans certains cas, les deux voies peuvent être utilisées en même temps, et alors on a la bouche ouverte en combinaison avec le palais abaissé: c'est ce qui se passe dans l'articulation des voyelles nasales françaises (cf. § 70).
On appelle phonèmes oraux ceux qui sont produits quand l'air passe par la bouche seule; on appelle phonèmes nasaux c-eux qui se produisent quand l'air s'écoule aussi par les fosses (lasales.
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Remarque. Si dans le parler ordinaire la luette ne s'applique pas hermétiquement contre la cloison d'arrière du pharynx, — et ce relâchement peut avoir des causes multiples: paresse, mauvaise habitude, maladie (par ex. des végétations adénoïdes sur l'arrière du palais mou), — la prononciation prend un timbre plus ou moins nasal : c'est ce qu'on appelle iparler du neï> (ail, nàsetn, angl. snaffle, dan. sndvle).
16. Dans la cavité buccale on distingue les parties suivantes:
La langue, qui est l'organe le plus visible et le plus frappant de la parole et qui est devenue far suite le symbole, l'incarnation matérielle du langage. Elle se compose presque exclusivement de muscles fortement entrelacés ensemble, et c'est ce qui lui donne une mobilité extraordinaire. On peut diviser la surface de la langue en trois parties ou régions: i" la pointe; 2° le dos; 5" la base (ou racine). On appelle encore avant (Passy: devant) la partie qui se trouve immédiatement en arrière de la pointe, et on peut se servir pour les autres parties des dénominations milieu et arrière.
Le palais commence à la base des dents supérieures. On le divise en: 1" palais antérieur (devant du palais), autrement dit gencives {alveoli), comprenant le rebord vertical situé au-dessus des dents; 2° palais moyen ou palais dur [cacumen]; }" palais postérieur, ou palais mou, ou encore voile du palais [vélum palali); 4" luette (ura/ii).
Ajoutez à cela : les dents, les lèvres et les joues.
17. Tandis que la cavité nasale reste immuablç et sert seulement de chambre de résonance, la forme et les dimensions de la cavité buccale sont susceptibles de modifications infinies par suite des mouvements variés et combinés de la langue, des lèvres, des mâchoires et des joues: d'où possibilité d'un nombre infini de phonèmes.
18. On peut ramener à trois positions principales toutes celles que la cavité buccale est »Susceptible de
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prendre; elle peut être en effet: i" ouverte; 2° fortement rétrécie; î" complètement fermée. Si elle est assez ouverte pour que l'air s'écoule sans obstacle, il y a production de voyelles. Mais si la chambre buccale est fortement rétrécie ou tout à fait fermée, de telle sorte que l'air se heurte à un obstacle qu'il lui faut franchir en donnant naissance à un bruit (cf. § 7), il se produit alors des consonnes. Ainsi dans la formation des voyelles, le rôle de la bouche se borne à modifier le son déjà fourni par les cordes vocales, à offrir au courant sonore une chambre de résonance variable; mais dans le cas des consonnes, la bouche devient en outre un organe producteur de phonèmes.
19. Il est très important de bien comprendre ce mécanisme et la différence essentielle entre les voyelles et les consonnes, I! ne faut pas se laisser égarer par les définitions anciennes qui représentent les consonnes comme des sons sans existence indépendante, ne pouvant se ■ prononcer qu'en combinaison avec des voyelles. Il n'y a rien qui nous empêche de prononcer par ex. [s, J, f, v, j] et en général toutes les consonnes ouvertes (voir § 29) sans le concours d'aucune voyelle; les conditions sont un peu différentes pour les consonnes fermées, comme on le verra plus loin (§ 26). Ce qu'il y a de caractéristique pour les consonnes, c'est uniquement la production dans le canal buccal de ces bruits non musicaux qui n'existent pas avec les voyelles. Mais d'autre part il est impossible de dire que les voyelles se distinguent des consonnes en ce qu'elles sont sonores, puisque toute consonne peut être tantôt sonore tantôt sourde.
explication des consonnes contre laquelle garde, remonte très haut; elle apparaît déjà dans :'est-å-dire .qui sonne aveci), et elle se retrouve
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Micore dans beaucoup de traités modernes. Dans son Dictionnaire, Littré dëlinit la consonne comme <une lettre qui n'a point de son par elle-même et ne se prononce qu'en s'appuyani sur une voyelle». C'est tout à fait la théorie donnée dans le Bourgeois Gentilhoinme par le maître de philosophie de M. Jourdain: <Les lettres sont divisées en voyelles, ainsi dites voyelles parce qu'elles expriment les voiï; et en consonnes, ainsi appelées consonnes parce qu'elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les diverses articulations des voix>. Les auteurs du DicI général donnent une toute autre définition; selon eux, lun mode d'articulation du son qui varie suivant les mouvements de la langue ou des lèvres>. Cette définition est extrêmement insuffisante, mais elle a au moins l'avantage d'éviter l'ancienne erreur propagée encore par le petit Larousse et bien d'autres dictionnaires. Quand on a voulu nationaliser la terminologie grammaticale dans les pays germaniques et
fensif, par une traduction littérale (ail. Mitlaut; suéd. medljud; dan, meihd] qui a beaucoup contribué à maintenir l'opinion erronée sur la nature
20. D'ailleurs, il n'y a entre ces deux catégories de phonèmes qu'une différence de degré et non une opposition trancfiée. Les phénomènes si complexes et si délicats de la phonétique ne se prêtent guère à des antithèses de ce genre, et on a comblé le fossé qui séparait autrefois les voyelles des consonnes. Toute voyelle étant par définition sonore et ouverte, les seules consonnes qui se prêteraient à l'antithèse sont les consonnes fermées sourdes [p, k, tj; les sonores correspondantes [b, g, d] se rapprochent déjà un peu des voyelles, par ce seul fait qu'elles sont sonores (aussi les appelle-t-on parfois consonnes vocaliques); celles qui s'ei) rapprochent le plus sont les consonnes ouvertes sonores [j, q, w]. Sans doute le proverbe dit qu'«il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée»; mais en fait on peut imaginer entre ces deux positions extrêmes toutes sortes de positions intermédiaires. De même il y a un nombre infini de nuances entre la fermeture complète de la chambre buccale et son ouver-
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ture maximum, entre la consonne [k] et la voyelle [a], et parfois l'oreille la plus fine se trouve embarrassée pour décider s'il y a ou non production d'un son buccal, autrement dit d'une consonne, dans les phonèmes [j, q, w] qui ont parfois reçu la dénomination de semi-voyelles. On peut s'exercer pratiquement à passer de r[i] au [j] dans des groupes comme [iji — ij— jij, [ia— ja], [aia — aja], [via— vja]. On verra ainsi que la seule différence entre la voyelle [i] et la consonne [j], c'est que pour le [j] le canal buccal est encore plus rétréci que pour r[i); la langue arrive à toucher presque le palais, et le passage est assez étranglé pour qu'il se forme un bruit fricatif. Il y a entre r[y] et le [q], entre r[u] et le [wj le "même rapport qu'entre r[i) et le [jj.
Remarque. Pour distinguer les consonnes des voyelles, il ne faut pas s'en rapporter à )a langue écrite, <iui nous trompe assez souvent sur ce point: ainsi en français on écrit pied avec la voyelle ; et on prononce Ipje] avec la consonne |j]. Invenement le danois écrit hayne revne ûm rav avec un v, bien que tout le monde en Danemark fasse en end e une voyelle analogue à [uj; mais dans ces mots et autres du même gen e le Norvégiens prononcent une consonne, d'accord avec l'orthog aphe Rap pelons enfin que la phonétique historique nous présente des exemple nombreux de consonnes devenant des voyelles (lat, alba ;> ub) et de voyelles devenant des consonnes (lat. januarium > janvie)