GÉNÉRALE
Les sinistres excès que nous avons fait connaître portaient leurs fruits; ils ajoulaioiit de nouvelles craintes à l'inquiiUude causée par rinsuffisance de la récolle. Les marchés qui avaient succédé à celui où s'étaient passées ces déplorables scènes avaient été encore moins pourvus, et la hausse avait fait de nouveaux progrès. Par suite, les autres consommations diminuaient, les travaux étaient arrêtés, les ateliers se fermaient de tous côtés.
La population de Mirebeau était dans l'anxiété. On parlait d'une mesure grave <jui allait être prise à la riibri<|ue. Selon les uns, il n'était question (jue de réduire le nombre des ouvriers, tandis qu'à entendre les autres, tous les ateliers allaient être fermés* Quelques-uns disaient qu'il s'agissait seulement de diminuer les salaire?. D'autres enfin assuraient que MM Lenoir et Dubuisson ne renverraient pas un ouvrier, qu'ils ne diminueraient pas le prix de la journée, mais qu'ils réduiraient le nr)mbie des journées de travail par .semaine : les uns parlaient de deux joui's seulement, d'autres de trois, d'autres de quatre.
Bref, personne ne savait rien de certain ; mais tout le monde était inquiet, et l'on fai.sait d'avance mille commentaires, chacun envisageant la situation de son point de vue, sans s'inquiéter du bien général ; on songeait encore moins aux intérêts de MM Lenoir et Uubuisson. Quant à eux, incertains sur ce qu'ils devaient faire, ils se bornaient à répoudre aux questions qu'on leur adressait : « Nous irons tant que nous pourrons. » Mais pourraient-ils aller longtemps? On ne le ciovait pas.
Aussi les conversations étaient très-animées dans les groupes que formaient les ouvriers, à l'heiiie des repas, ou à la sortie des ateliers André Bonnefoj, Léonard Dubois et quelques autres en
faisaient presque tous les frais, les autres assistants se contentant de témoigner par des exclamations leur approbation ou leur blâme. Du reste, André se distinguait par sa facilité à adopter les idées, mais on le déroutait aisément. Léonard, au contraire, était plus calme, il raisonnait niieux; mais il arrivait souvent à l'erreur, parce qu'il partait d'une idée fausse.
Comme le samedi, en faisant la paye, on n'avait rien annoncé au.v ouvriers, ils s'étaient trouvés soulagés d'un grand poids; ils étaient certains d'avoir une semaine devant eux, et une semaine, c'était beaucoup dans la circonstance.
— Les patrons sont de braves gens, dit un tisseur, père de famille, un de ceux que la suspension des travaux aurait le plus mis dans l'embarras. Us ne veulent pas faire de la peine à de pauvres ouvrieis qui n'ont que leur travail pour vivre.
— Les patrons se mocpient bien de toi, Maurice, dit un lilcur, PaulRoitard, plus assidu à la bouteille qu'au travail, ils te font travailler parce qu'ils y trouvent leur intérêt.
— C'est possible, Paul ; mais je suis sur que ça leur ferait de la peine de nous renvoyer. Toutes les fois que je les ai rencontrés depuis quelque temps, je lésai toujours vus très-aftiigés.
— Et lu crois que c'est à cause de toi, Maurice ! Tu es un bon enfant, va. Tu ne vois pas qu'ils sont inquiets pour leurs affaires; ils ne savent pas comment les choses tourneront.
— Pense comme tu voudras, Paul; je crois (pi'il leur en coûterait aussi de nous renvoyer.
— Nous le verrons bien, dit un troisième.
— Tu ne verras rien du tout, dit André. Si les affaires ne reprennent pas, il faudra bien qu'ils fassent comme les autres. Et alors qu'est-ce que ça prouvera ?
— Ça prouvera qu'ils n'aiment pas les ouvriers.
— Je te dis que ça ne piouvera rien, reprit André; ils ne peuvent pts to ijours faire travailler sans vendre.
— Mais ces messieurs sont riches, dit Maïu'ice, cherchant à se persuader qu'il aurait ttiujours de l'ouvrage.
— Sans doute, ces messieurs sont riches, mais il n'y a pas de richesse qui tienne quand on dépense (luinzc cents francs par jour sans rien vendre. 11 n'y a pas de b(>urse dont on ne voie le
fond quand on y puise toujours sans y rien mcllre. Et quand ils n'auront plus dargent, avec quoi veux-tu qu'ils te payent ?
— Bah ! est-ce qu'ils ne peuvent pas emprunter '* dit un nouvel interlocuteur.
— Ah ! ça, c'est vrai,— dit André, surpris par celle objection frivole, mais à laquelle il n'était pas préparé. Là-dcssiis la conversation devint générale; plusieurs prirent à la fois la parole; on discuta à tort et à travers, et la seule conclusion à laquelle on arriva, c'est qu'il était fâcheux qu'il y eut des maîtres et des ouvriers, et que les ouvriers dépendi.ssent des maîti'es.
Le lendemain, M. Dupx'é dit en commençant :
— Mes amis, j'ai promis de vous parler de la propriété; je vais m'acquitler aujourd'hui de ma promesse.
La propriété est le droit de jouir de ce qui nous appartient. Or rien n'appartient autant à l'homme que le fruit de son travail, et le pouvoir d'en disposer est ce qui le détermine le plus à faire des efforts. Le sentiment de la propriété lui est tellement naturel, qu'il se manifeste même chez l'enfant bien longtemps avant que l'éducation lui ait fait distinguer le sens des mots le/iew, le mien. On le retrouve aussi dans tout état de société : le sauvage, qu'on pourrait considérer comme un enfant, regarde comme sa propriété l'animal qu'il a tué pour se nourrir de sa chair et se couvrir de sa peau ; il tient à l'arc et aux flèches qu'il a façonnés de sa main; s'il devait en être dépouillé, il ne se donnerait pas la peine de les faire.
La propriété existe donc partout, parce qu'elle est inhérente à la nature de l'homme, Maisla constatation du droit de propriété des choses exige dans ceitains cas des précautions, parce que chez les peuples civilisés le nombre des posi^,*sseurs et la variété des objets possédés ne permettent pas de connaître à première vue le propriétaire de chaque chose. Il n'y a aucune difficulté pour ce que nous portons suriious; chacun voit que cela nous appartient. Si une persomie vole dans la rue la bourse d'une autre, on s'aperçoit à l'instant qu'il attente à la propriété d'autrui, on le saisit comme un voleur.
— Mais on ne peut pas tout porter avec soi, dit Honoré; je ne puis emporter avec moi mon lit, ma table, mon métier.
— 11 n'y a pourtant pas encore de difficulté pour ces objets; car, si nous ne les portons pas sur nous, ils sont du moins dans la maison où nous vivons, et Ton présume qu'ils sont la propriété de celui qui y loge. La difficulté commence pour d'autres espèces de biens.
Les biens qui peuvent être la propriété de l'homme sont : ou des biens 7neubles, c'est-à-dire, mobiles ou susceptibles d être transportés, comme des meubles, de l'argent, des marchandises; ou des immeubles, c'est-à-dire des choses fixes par leur nature, comme des maisons, des terres. C'est la possession de ces derniers qu'il est le moins facile de constater. Une personne achète une maison, un champ, mais elle ne peut pas toujours y rester, ni les transpf)rteravec soi, et, si elle veut les vendre, elle ne peut pas les remettre dans les mains de celui à qui elle les cède. La loi vient alors à son aide : au moyen de divers actes par écrit, qu'on nomme actes de propriété, elle rend certain pour tous que la maison ou le champ ainsi acquis est bien la propriété de l'acheteur. Avec ses droits ainsi établis, l'acquéreurde maisons, de terres, de bois, ou de toute aulre e.-pèce d'immeubles, peut les quitter sans inquiétude ; la loi est devenue la gardienne de sa propriété.
— Savez-vous, s'écria M. Duroure, que la société rend un fameux service aux hommes, en établissant des lois pour constater leurs droits ? Que de soucis elle leur épargne !
— Ce service paraît bien plus grand, quand on réfléchit aux complications que peut présenter la constatation de ce droit. Ainsi une maison peut appartenir à trois ou quatre personnes; des biens sont souvent hypothéqués, et il peut convenir au créancier de ne pas acheter ces biens, et au débiteur de ne pas les vendre. Dansée cas, la loi assure les droits de chacun, elle prend soinque le débiteur ne puisse pas vendre ses biens au détriment de ses créanciers.
Vous savez aussi que des personnes ont de l'argent placé sur l'Klat, dans ce qu'on appelle les fo7}ds iwblics. En v(tici l'origine. Dans des moments de gène, les nations contractent souvent de grandes dettes qu'elles ne peuvent payer qu'au moyen des impôts. En France, le montant de ces dettes s'élève à [)lus de sept milliards. Ne pouvant payer cette dette immédiatement, on se contente d'en payer régulièrement l'intérêt ou la rente. En conséquence on dit
(les gens qui sont lescrdancicrs de la nation, qu'ils ont de l'argent placé sur l'Etat, ou dans \chfon' 1s publics, ou dans la re7ite, comme on dit encore vulgairement. La nation pave l'intérêt, et le rentier ou proi>iiétairc de rentes, qui aurait besoin de rcnti-er dans ses fonds, ptMit les obtenir quand il lui plaît ; il cèdeson titre de rente àqnebprun qui, ayant de rargeutà placer, le lui achète et se substitue à sa place. L'intérêt que la nation paye ainsi pour l'argent qu'on lui a prêté, est considéré comme le placement le plus sûr, parce (|ue si la nation manquait à ses engagements, il n'y a pas de propriété qui conservât delà valeur.
— On comprend cela , dit André ; c'est l'honneur du pays qui est engagé. Mais l'argent que nous plaçons à la caisse d'épargne n'est-il pas en nullité de l'argent placé sur l'Etat?
— Précisément, mon ami, et ton livret est im titre qui fait de toi un créancier de la nation; ton argent jouit donc de la même sécurité que les fonds placés sur l'Efat. Aussi tous les troubles qui altèrent la confiance dans la régularité avec laquelle lEtat peut payer ses dettes, doivent-ils être redoutés de ceux qui déposent des fonds à la oaisse d'épargne.
Les compagnies ou associations de particuliers qui se forment pour entreprendre de grands travaux publics, empruntent aussi, pour les exécuter, des capitaux considérables. Ceux qui leur prêtent de l'argent ont part à la piopriété de ces travaux , ils sont copropriHaircs. On les nomme aussi actionnaires , parce qu'on nomme actions les titres ou actes <jui repiésenicnt l'argent versé par eux ou leur paît dans la propriété. Ces titres sont encoie constatés légalement, et ils peuvent se vendre et se transmettre comme toute autre propriété.
— Mais, dit Léonard, en assurant un di'oil à quelques personnes sur certaines choses, la société en prive les autres ; elle rend service à ceux qui ont, au détriment de ceux qui n'ont pas?
— C'est une erreur, Léonard. D'abord, qui est-ce (jui na pas quelque chose chez nous? Persoime, pas même les plus pauvres. Tous ont au moins des vêtements, qnehiues meubles, des outils. Toi-même, Léonard, qui as l'air de te mellieaii nombre de ceux qui n'ont pas, tu as un mobilier, des outils et des ustensiles assez nombreux, de bons habits, quelques livres, et si tu n'as pas encore une petite maison à toi , et plus d'argent à la caisse d'é-
pargne, c'est que lu ne l'as pas voulu, puisque tu n'as ni femme ni enfants, aucune charge enfin. Tu es riche, permets moi de le dire, en comparaison de bien des pauvres diables que j'ai vusdans des pays où ils ne se plaignaient pas ; tu es un richai'd, auprès d'im sauvage.
Quant à dire que la protection de la propriété est seulement en faveur de ceux qui ont, c'est une erreur, comme je vous l'ai montré en vous faisant voir que la richesse est un bienfait pour toutes les classes de la société. Créer et acquérir de la richesse, c'est se rendre utile, puisque c'est augmenter le fonds social ; tout ce qui en favorise la conservation est également un bienfciit. On ne peut donc protéger le travail sans protéger la propriété qui en conserve le fruit. Si les hommes ne devaient pas jouir du fruit de leurs sei'vices, ils cesseraient d'en rendre.
— Mais, M. Dupré, demanda Léonard, est-ce que ce n'est pas faire appel à un sentiment égoïste?
— Léonard, n'appelle donc pas tftujours égoïste le sentiment qui porte l'homme à rendre service pour une juste rémunération. Faudra-t-il dire aussi que lu es un égoïste parce que tu fais payer ton travail? Ce qui est égoïste, c'est le sentiment qui nous fait sacrifier injustenuMit les autres à nous-mêmes, ou qui nous fait voir d'un œil d'envie ce que les autres ont de plus que nous. N'est-il pas juste et digne que chacun pourvoie à ses besoins et à ceux des enfants qu'il a mis au monde ? Kh hioii ! celui qui, par des efforts du corps ou de l'intelligence , rend service à son pays et laisse une fortune qui mettra ses enfants à l'abri du besoin, celuilà a doublement fait du bien.
Mais il ne suffit pas que l'hoitime puisse conserver le fruit de son travail et en jouir seul, car alors le motif qui nous porte à travailler serait purement égoïste, comme tu disais tout à l'heure. 11 importe qu'on puisse léguer après sa mort ce (|a'on a gagné Ce n'est en effet qu'une simple foi'me de la liberté de donner ce qui nous appartient; l'exercice de celte liberté devient le dernier acte de notre vie. C'est pour cela que, dans tous les pays civilisés, la société assure aux citoyens le droit de disposer de leins biens par testament, sauf quelques restrictions établies dans un intérêt social ou dans un intérêt de justice et d'humanité.
162 NEUVIÈME ENTBETIEN.
Partout, 'au contraire , où les citoyens ne sont pas certains de^ jouii- ot de disposer librement de leurs biens, la société reste dan;»^ l'enfance. L'histoire est là pour confirmer ce que j'avance; elle nous montre que dans tous les temps les nations les plus florissantes ont été celles où la propriété a été le mieux protégée. Aujourd'hui encore, quels sont en Europe les peuples les plus riches et les plus prospères? Ce sont ceux qui ont entouré de plus de garanties les biens des citoyens. Voyez au contiaire ces contrées de l'Asie où nul n'est jamais sûr de ne pas être dépouillé de ce qu'il aura péniblement acquis. Malgré les avantages que la nature leur a prodigués, le commerce y lauguil, l'agriculture et l'industrie ne font point de progrès; on n'ose rien entreprendre , paicc qu'on n'est jamais sur de recueillir le fruit de son travail; une population rare y végète péniblement sur un sol qui pourrait nourrir dix fois plus d'habilants.
— Cela se comprend très-bien, M. bupré, dit Léonard. Le travail est une peine, comme nous le savons tous. Aussi, lorsqu'on n'est pas sur d'en jouir , on ne travaille que pour le présent , on n'ose rien tenter pour l'avenir; etf cependant ce n'est qu'en Iravaillant eu vue de l'avenir que les honmics et les peuples font des progrès. Je comprends cela ; mais si l'outil que j'ai fabrifiué m'appartient bien, parce que j'y ai mis mon travail; si le blé qu'un homme fait venir est bien sapropriélé, parce que c'est le fruit de ses sueurs , il me semble qu'il n'en est pas de même de la terre qui a porté la récolte. Ce n'est pas lui (jui l'a faite; c'est Dieu, et Dieu l'a faite pour tous les hommes. Pourquoi cet homme en jouit-il à l'e.xclusion des autres? La loi , en lui en attribuant la propriété, commet une injustice à l'égard des autres hommes qui y avaient droit comme lui.
— Comment, Léonard, tu en es encore à celle erreur de croire que c'est la loi qui a ciéé le droit de propriété, et tjue tout ce, que nous avons nous appartient uniquement parce que la loi nouf a donné des droits dessus ! Distingue donc entre les choses qui existent de par la loi, et celles t]ui ont leur fondement dans la nature, et sans lesipielles la société ne subsisterait pas un jour. Le droit de propriété est de ce nombre ; la loi ne l'a point créé, il, existe de toute éternité ; elle ne fait que le reconnaître et le sanc^ tionner.
— Cependant, reprit Léonard , comment la terre, qui n'est ]c fruit du travail de personne , a-t-elle pu appartenir à quelqu'un avant que la loi l'eût déclaré?
— Par une raison très simple , Léonard. Dis-moi, celui qui construit une maison en est-il propriétaire?
— Oui, puisqu'il y a mis son travail.
— Mais cette maison repose sur la terre. Or, puisque tu n'admets pas la légitimité de la possession de la terre , on serait donc propriétaire de la maison, et non de la terre sur laquelle elle est construite. C'est difficile à concilier , et tu n'avais pas pensé à cette difficulté. Mais continuons. Les habits que fait Michel sontils bien sa propriété ?
— Sans doute, puisqu'il les fait lui-même.
— Et les souliers que tu achètes, t'appartiennent-ils ?
— Certainement, puisque je les paye.
— Et la petite maison d'Honoré lui appartient-elle aussi?
— Il n'y a pas de doute, c'est son père qui la lui a laissée.
— Maintenant je suppose que tu aperçoives parmi les cailloux qui bordent la route une pieire qui brille au soleil, et que tu reconnaisses que c'est une pierre précieuse. Tappartiendrait-elle?
— Oui, puis(|u'el(e n'est à peisoUne et que je l'ai trouvée.
— Mais si un autre l'avait tiouvée avant toi?
— Elle serait à lui : c'est le droit de premier occupant.
— Encore une autre supposition. Un de tes amis te fait cadeau d'un li\ re pour ta fêle ; ce livre sera-t-il bien la propriété ?
— Sans aucun doute, puisqu'il me l'a donné.
— D'apïès cela, voilà cinq manièies de devenir propriétaire des choses : t" par \c travail, en les fabriquant ou les faisant venir; 2» par achat, en donnant en échange de l'argent ou quelque autre chose; 3o par héritage; 4<»par don ou donation-, 5" par trouvaille ou par droit de premier occupant. Remarquons toutefois que, sauf le cas fort rare de trouvaille, toutes les manières d'arriver à la propriété se réduisent à une seule, le travail. Car celui qui vend, celui qui lègue et celui qui donne ont toujours acquis eux mêmes par le travail, ou bien acheté ou reçu de gens qui, eu dernière analyse, avaient créé la chose par leur travail. Du reste, dans toutes ces manières de devenir propriétaire d'une chose, la loi ne crée pas le droit de propriété, elle ne fait que sanctionner
ce qui existait avant elle, et que la conscience de tous les hommes a confirmé depuis l'origine du monde.
— Mais, M. Dupré, il n'en est pas de la terre comme des autres choses qu'on peut multiplier sans cesse. Une fois qu'elle est possédée par un plus ou moins grand nombre do pnipriétaires, comme en France, ceux qui n'en ont pas ne pou\ent plus en avoir.
— D'abord celte dernière assertion n'est pas exacte, Léonard ; tous les jours il y a des portions de terre mises en vente, tout le monde a droit d'en acheter; il suffit seulement de s'en être procuré les moyens par le trtuail. C'est difficile .sans doute pour qucl(|ues-uns, mais moins (|ue vous ne croyez pour ceux qui ont une ferme volonté et qui font des efforts suffisants. La meilleure preuve, d'ailleurs, que la propriété n'est pas si difficile à acquérir, c'est le nombre considérable de propriétaires qui existent en France D'après les rôles des coniiuunes on y compte cnvii-on 8 millions de chefs de famille possédant un iniuiciibie «luolconque, ce qui, à raison de quatre personnes par famille, donne 32 millions sur 37, participant à la propriété de la terre.
Maintenant examinons comment ceux qui possèdent la terre y sont arrivés. Fst ce la loi qui la leur a donnée? Non; tous l'ont achetée ou l'ont reçue par héritage. Lt comment ceux (jui la leur ont vendue ou transmise, la possédaient-ils? Ils l'avaient aussi acquise ou reçue d'autres personnes qui la possédaient au même titre, et ainsi de suite, en remontant de génération en génération.
— Mais, objecta Léonard, il a pu se ti-ouver, p(mr certains domaines, des détenteurs qui s'en sont emparés par violence ou qui les ont acquis par des voies illégitimes.
— Tu ne fais pas attention, Léonard, que ceci confirmerait la Vcdeur du raisoiuiemeul. (larsi ces détenteurs injustes ont lavi ces biens aux possesseurs légitimes, il y a eu seulement iuterriqHion dansia transmission régulièrede la propriété. Auparavant la possession était légitime , comme elle l'a été depius pour ceux qui ont acquis ces biens plus tard.
Et à ce sujet, mes amis, vidons tout de suite une objection dont on abuse, et voyons si lesforlujies injustement acquises sont aussi nombreuses qu'on veut bien le dire. Jetons les yeux autour de nous, que trouvons-nous? Des pejsonnes qui possèdent une for-
tune patrimoniale ou qui s'en sont fait une par leur travail et leur talent, dans Tindustrie, dans le commerce, dans les afTiures ou le barreau. A peine en cileriez-vous quel(|uos-unes dont la fortune vous paraîtrait suspecte, et encore peut-être ce qu'on en dit n'est-il que l'effet de la jalousie excitée par leur hahileté? Adraettons cependant qu'il y ait quelques personnes dont la fortune soit entachée d'illégitimité; que serait ce petit nombre en comparaison de la masse des honnêtes gens dont l'avoir a été acquis pai- des voies régulières? Accuserions-nous l'humanité tout entière parce qu'il y a dans le monde des ci'iminels et des pervers? Mais, pour en revenir à la question, quelle que soit la manière dont ceux qui possèdent la terre l'aient acquise, nous arrivons toujours, en remontant de génération en génération, à un premier occupant , c'est-à dire à un homme qui l'a trouvée vacante et y a donné ses soins le premier. Tu admets bien, Léonard, que l'homme qui trouve une terre inoccupée et qui, en y appliquant le premier son travail, lui fait poiter une récolte, ait un droit exclusif sur le fruit de ce travail?
— Sans aucun doute, M. Pupré.
— Tu lui contestes seulement le droit de transmettre à ses enfants ou à d'autres le droit exclusif de cultiver cette terre?
— Je crois pouvoir le faire avec justice; car celte terre n'était pas plus à lui qu'aux autres hommes, puisqu'elle est un don de Dieu, Ce qui était à lui, c'était la récolte, et il en a disposé.
— Eh bien ! Léonard, tu vas voir qu'il adroit de disposer aussi de la terre. Avant qu'il ladéfiichàt, elle était dans l'état où lu vois encore aujourd'hui les teires incultes, couverte de mauvaises herbes, de ronces, de chardons, d'arbustes épineux ou de grands arbres. Il ne lui a pas fallu seulement, comme aujourd'hui dans nos terres cultivées, labourer, puis semer et récolter ensuite. Il lui en a coûté bien davantage pour abattre les arbres et airacher les racines qui encombraient le lerrain, pour défoncer le sol, en extiaire les mauvaises herbes et les pierres. Comme il n'avait aucun do nos instruments perfecliomiés de culture, avec lesquels mi défrichement est encore une opération si coûteuse, il a eu énormément de peine ; il a dot>c rendu un inunense service à rhumanilé en faisant produire à la terre des substances (lu'ellc ne fournissait pas auparavant. Puis, quand il aura pris toute celte
peine, les hommes se croiront quittes envers lui en lui laissant! enlever sa rcV^oltc ; ils pourront ensuite s'emparer de la terre ainsi mise en culture. Est-ce juste, Léonard?
— Non, Monsieur ; je n'avais pas tenu compte de ce travail pénible de défrichement. Cependant comment justifier qu'un homme puisse, en s'oinparaiit de la terre, s'approprier les dons que Dieu fait gratuitement à tous les hommes ?
— C'est que tu commets une erreur en croyant que l'homme s'appropiie les dons de Dieu. Ceqtiiest un don de Dieu, c'est la faculté de porter des récoltes, qu'il a donnée à la terre ; ce qui est de l'homme, c'est le travail que fait celui-ci pour mettre cette terre en cultine. Ce que l'homme transmet, et que ses successeurs transmeltront à leur tour, c'est uniquement le droit de disposer de ce travail. Puis les généiations suivantes de possesseurs, en appliquant aussi leur travail à celle terre, la mettront eu état de lapporler des réolles plus abondanles ; ils la purgeront de plus en plus de mauvaises herbes; ils la féconderont par des additions successives d'engrais ; ils défonceront le sol à une plus grande profondeur; ils le nivelleront et l'assainiront; enfin la valeur delà terre s'accroîtra de tous les travaux qui se feront dans le pays, routes, ponts, canauï, qui rendront l'abord de la terre plus facile où fa\oriseront le transport des denrées. En transmettant celle terre dont la valeur se sera ainsi accrue graduellement, les propriétaires céderont le droit de jouir des travaux exécutés par leurs prédécesseurs et par eux.
Ce qui prouve ce que j'avance, c'est que, dans les pays peu peuplés et où il y a de grandes étendues de terres inoccupées, comme le Canada, les Etats-Unis, le Brésil, la Nouvelle-Zélande, le cap de Bonne-Espéiance, les îles .Mayotte , etc., le gonveinement, pour y attirer des habitants, offre ces terres à un prix qui varie de 2 fr. 50. c. à 24 fr. Iheclare ; dans l'Algérie, ce pays si fertile qu'on le nommait autrefois le grenier des Humains, mais qui est resté presque inculte depuis des siècles, le gouvernement n'a demandé longtemps (ju'unc redevance pres(iuc nominale de 1 fr. par hectare.
Ce que je dis là ne s'appliqiic pas seulement à la terre ; il en est de même de toutes les industries. Elles prolitent des améliorations qui se font dans le voisinage , de la création d'un che-
min, d'un canal, de tout ce qui augmente la richesse et l'activité dans le pays. Les individus sont dans le même cas : un oublier gagne trois francs dans une localité ; avec la même aptitude il en gagnera quatre dans la môme industrie, mais dans une localité différente; il ne gagnerait peut-être que quarante sous dans une autre.
11 reste donc bien démontré maintenant que ce qu'on transmet en vendant ou léguant la terre, c'est moins le droit de profiler de la faculté de produire qui réside dans le sol, que celui de jouir du travail employé pour la mettre dans l'état où elle est. Un de nos plus célèbres agronomes, M. de Dombasle, a môme dit que si Ton additionnait les travaux de toute espèce effectués seulement depuis deux siècles sur une propriété quelconque, on reconnaîtrait que le total dépasse de beaucoup la valeur de la propriété. 11 n'y aurait pas de terre qu'on pût acquérir aujourd'hui, s'il fallait rembourser ce qu'elle a coûté de travail, et surtout s'il fallait tenir compte de la peine résultant de l'imperfection des instruments primitifs de culture. Ainsi, malgré l'appropriation de la terre, les générations présentes jouissent bien gratuitement de la fécondité que Dieu a mise dans le sol j elles sont même arrivées à jouir gratuitement d'une grande partie des travaux exécutés par les générations précédentes. L'appropriation de la terre a donc i-endu un incontestable, un immense service <à l'humanité. Mais les hommes ne pourraient-ils pas obtenir le même résultat par quelque autre système? C'est ce qu'il faut examiner.
Pour être stimulé à faire des efforts, il faut que l'homme soit certain de jouir du fruit de son travail. Cette certitude est surtout nécessaire quand il s'agit de la culture de la terre. Dans l'industrie, où les produits se confectionnent en quel<pies mois et môme en quelques jouis, on recueille en très-peu de temps le fruit de ses peines. En agriculture, au contraire, il faut faire de longues avances à la terre. C'est môme ce qui empêche tant de cultivateurs d'améliorer leur position. Cela est si vrai , que les fermiers qui ne sont pas propriétaires ne se décident jamais à faire de grands travaux d'amélioration, quand ils n'ont pas de longs baux qui leur donnent la certitude de rentrer dans leurs avances. M. Bertrand vous en dira quelque chose.
— Certainement, dit celui-ci, je n'aurais jamais jentrepris ce
que j'ai fait sur la forme de M. Valcour, s'il n'avait pas on assoz de confiance pour m'offrir un bail de vingt-sept ans.
— Et M. Valcour n'aurait jamais pu lui-mèuic vous faire cet avantage, s'il n'avait été possesseur perpétuel pour lui et ses enfants ?
Vous voyez, par là, que la propriété de la terre tourne au profit de la culture, et par conséipient au profit de l'Iunnanité, qui a dès lors plus de pain , de vin, de viande, de bois, de chanvre, de laine, et de toutes les choses nécessaires à l'homme. Voyons pourtant comment on pourrait cultiver la terre sans son appropriation. Il n'y a potn- cela que deux moyens : permettre à tous les hommes de la cultiver chacun à son tour, ou bieu la faire cultiver en commun au profit de la société.
Le premier moyen est purement impraticable , car il y aurait là des difficultés dont la pensée fait reculer l'imagination. Mais voyons le résultat. Si aujourd'hui un fermier (pii >i'a (pi'uii bail de neuf ans, ne songe qu'à faire rapporter le plus possible à la terre, dùt-il la laisser tout à fait épuisée à la liu de son bail, que feront des hommes qui n'auront qu'une année devant eux? Ils ne feront rien pour l'avenir, et nous revenons à la culture de l'enfance des sociétés. ^
Voyons maiuteiuuit l'autre système, celui de la cultuie en™ commun, ou de la communauté ; car ce n'est pas seulement à la terre que nous devrions appliquer le principe de la suppression de la propriété, ce serait à tous les biens. Tout ou rien ; il faut laisser les choses C{»mme elles sont ou établir d'une manière générale le principe de la communauté des bieus.
— Que dites-vous là, M. Dupré? s'écria Honoré, se révoltant à la pensée de travailler pour des paresseux qui ne feraient pas le quart de sa besogne. Vous n'y pensez pas.
— Si , j'y pense. Honoré, et j'y ai beaucoup pensé, mais c'est pour me convaincre combien un pareil système est impraticable et contraire aux intérêts de l'humanité. La communauté des biens attenterait aux libertés les plus sacrées , car nul ne serait plus libre, comme aujourd'hui, d'appliquer ses facultés à ce qui lui plail le plus; il faudrait que chacun nt , n(»n ce qui lui convient, mais ce qui conviendrait à la société. L'Etal devrait assigner à chacun sa profession et lui mesurer son travail et son repos; il
devrait créer, suivant ses besoins, des industriels, des laboureurs, des commerçants, des ingénieurs, des savants, des artistes, comme on fabriquerait des instruments dans une usine. Ce serait insensé, si ce n'était odieux.
En effet, un système semblable ne pourrait s'établir que par la spoliation, c'est-à-dire par la violation de droits reconnus jusqu'à ce jour. Car, pour être sûr que chacun aura également , il faut commencer par dépouiller chacun de ce qu'il possède, afin de procéder à un partage. Ainsi je rappoiterai à la masse ma maison et ma propriété; MM. Lenoir, Dubuisson , Blondeau, Rover, rapporteront leur manufacture et leurs foiges; M. Valcour, son domaine; M. Bertrand, sa ferme, et ainsi des autres. Toi, Michel, tu rendras ta maison.
— Mais non, M. Dupré, je n'entends pas ça.
— Mais si , c'est nécessaire. Toi , Honoré , tu rendras ton clos.
— Je n'en ferai certainement rien.
— Tu as beau dire, c'est forcé. Toi , Maurice, tu rapporteras ton métier.
— On verra plutôt.
— Et toi , Bastien, ton mobilier; et toi , Martial, tes outils.
— Eh ! non , mille fois non, M. Dupré.
— On vous y forcera. Ainsi le veut le système, car il faut que chacun ail sa part. Uui est-ce qui y gagnera? Le père Trinquart, qui a toujours tout bu, et Madeleine (jui ne fait rien du matin au soir, et Barnabe le fainéant, dont les enfants traînent la guenille et sont la terreur des vergers
Ouaiit à savoir comment on s'y prendrait pour donner une part égale à chacun et la même pour tous , c'est ce que j'ignore ; je dis ce qu'on serait forcé de faire, mais je ne m'en charge pas; car comment donner des pails égales à tous quand le fonds à partager se compose d'une uniltitude de choses différentes? Vous savez que de coiiteslations s'élèvent pour le partage de la moindre propriété. Que serait-ce. s'il s'agissait de partager tout ce qui existe dans un pays comme la France? Pourquoi donner à l'un un morceau de pré, à l'autre un lopin de bois; à un troisième une maisonnette, à un (piatrième une portion de château; à celui-ci un bœuf, à celui-là un àne? Puis de «juel droit, sous
un régimp d'égalité, assignerez-voiis sa part à l'un dans les riantes plaines de la Touraine , à l'autre dans les âpres montagnes de l'Auvergne, à celui-ci dans les sables arides des Landes , à cet autre dans les j^ras pàlurai^es de la Normandie? Voyez-vous le moyen de lever cette diflicullé? Pour moi, je ne le vois pas.
Calculez maintenant la perte de richesse qui résulterait dinie semblable division du fonds social. D'abord il y a des choses qu'elle rendrait impossibles. Ainsi la médiocrité générale ne permettrait pas de planter des bois ; comment , en effet , quand on a besoin de tout son revenu pour vivre, se livrer à des travaux dont on ne peut recueillir le fruit que dans vingt ou trente ans? D'un autre côté, divisez une belle maison, une manufacture, un beau magasin, vous en réduisez aussitôt la valeur.
— Pardon, M. Dupré, si je vous fiiis une question, dit Léonard. Ne pourrait-on pas vendre les propriétés qui de leur nature seraient indi\isibles, et en partager le prix? i — Ce n'est pas pos>ible, Léonard; car, si on faisait ce partage, ce serait pour établir l'égalité; or l'égalité ne permettrait à personne d'acheter ces piopriétés, puis(]ue ce serait reconstituer les grandes fortunes qu'on aurait précisément pour objet de supprimer. Ce système conduirait nécessairement à la desiruclion de tout ce qui aune grande valeur et qui n'est possédé que par un petit nombre de personnes. On détruirait ainsi les belles habitations, les châteaux, les parcs, les beaux meubles, la vaisselle d'argent , les bijoux , les écjuipages et tous les objets de luxe. On appauvrirait immensément le pays, on ruinerait les riches, et à peine y aurait-il quelque chose à donner pour le moment aux pauvres. Voyons cependant ce que ces derniers auront jjagné.
Le partage du bien des riches n'a pas supprimé la nécessité du travail; car on a besoin de pain , de vêtements et de toutes les choses nécessaires à la vie. Il faut continuellement renouveler ce qui s'use et se consomme; or, à moins d'employer la force et de faire des hommes autant d'esclaves, ils ne voudront pas tra- \ ailler sans être payés. Mais alors l'inégalité renail immédiatement : les gens actifs , intelligents et économes deviendront riches, tandis que les pare.sseux , les ignorants et les dépensiers redeviendnmt pauvres. Les choses retourneront ainsi à leur état
LA PfiOPRIÉTÉ. 171
naturel ; mais le pays aura épiouvé une perte qu'il sera peut-être des siècles à réparer. De riche qu'elle était, la société tout entière seia devenue pauvre.
— Les pauvres, du moins, auront gagné quelque chose, répliqua Miciiel.
— C'est ce qu'il s'agit de voir. Dans le principe , sans doute, ils auront eu une petite part dans la distribution des biens des riches; mais cette part n'assure pas les besoins futurs. Pour y satisfaire, il faut recommencer à travailler. Or, comme dans un état d'égalité, chacun n'a que de faibles moyens, il n'y aura plus d'occupations pour ceux qui travaillent maintenant pour les riches. Ainsilcs bijoutiers, les orfèvres, les brodeurs, les passementiers, les ébénistes, les ouvriers en voitures, les tapissiers, les ciseleurs, les sculpteurs, les artistes, que sais-je enfin? tous ceux qui fabri(iueut des objets de luxe se trouveront sans travail. Ils senmt léduits à d'humbles travaux, dans lesquels ils réussiront fort mal. Us viendront faire concui-ience aux ouvriers qui s'y livient , et les uns comme les autres vivront misérablement.
— M. Dupré, dit alors Léonard, je comprends l'injustice d'un système d'égalité qui traite de la même manière les pai'esseux ou les ignorants et les gens intelligents ou laborieux. iMais, tout en laissant chacun jouir du fruit de son travail, ne pourrait-on pas décider seulement que nul ne pouri-a posséder de biens-fonds, et que toutes les terres seront cultivées en couunun? Il me semble (jue ce mode de culture leuiédierait à l'inconvénient de l'accumulation de la propriété dans quel(|ues mains.
— D'abord , Léonard, je te ferai remarquer que ton système débute encore par une injustice; car, pour que l'Etat devienne possesseur de toutes les teires, il faut qu'il dépouille ceux qui les possèdent. C'est toujours la guerre à ceux qui ont quehiue chose. Mais que deviendraient ces terres? Comment seraient-elles cultivées? A qui en appartiendrait le revenu?
— Elles sciaient cultivées au prolit de la communauté , et le produit réparti entre tous les habitants.
— Mais , Léonard , ce système est du communisme pur. Cela n'a pas d'autre nom.
— Je l'avoue, .M. Dupré.
— Eh bien! Léonard, j'y vais répondre en deux mots. Ou bien
l'Etal répartiia le produit des terres entre tous les travailleurs, en raison de la valeur de leur tra\ail. et à l'iuslanl l'inégalité renaît, les riches et les pauvres reparaissent ; ce n'était donc pas la peine de rien changer. Ou bien il le répartit enlre les travailleurs, en raison de leurs besoins , et sans aucun égard pour la diUércuce de leur travail : c'est le communisme le plus radical. Voyons-en les conséqueuces, et pour cela preuons des exemples.
Je ne vous pailerai pas de ceux qui sont ici présents. iMais voici Pierre Clachet et son gendre Nicolas qui sont le\és tous les matins avant le jour, qui tra\ aillent encore le soir à la Itunièrc pour raccommoder leurs outils et pour préparer leurs plants et leure semailles, et (jui, avec tout cela, ne mangent que du pain , du fromage et des choux, et ne boivent que de la picjuette; quand viendra le jour de la lécolte , ne recevront ils pas plus que les frères Hubert qui passent la plus grande partie de leurs journées au cabaret? Si l'on doime aux uns et aux autres eu propoitiou de leur travail, voilà dès la première année des riches et des |)au\res comme auparavant. Mais si vous donnez à tous la même part, il se trouvera que les hommes laborieux auront travaillé pour les fainéants et les ivrognes.
— Merci de l'avantage, dirent Honoré, Martial, Benoît et quelques autres laborieux ouvriers.
— Tiouveriez-vous juste , continua M. Dupré, que la grande Françoise, qui va jaser de maison en maison, et dont le lil est si sale et si mauvais que les tissei'ands n'en veulent plus, vînt mêler seséchcveaux avec ceux de la mère Morand pour recevoir la moitié du prix de l'ouvrage qu'elles auraient fait à elles deux ?Eu sorte que la mère Morand se serait exténuée à travailler seize heures par jour, et à devenir la plus habile fileuse du pays, pour procurer à une grande fainéante le plaisir de bavarder sans rien faire. Il y a des gens ipie la crainte de momir de faim peut à peine obli;^ ger à travailler quelques heures par semaine; s'ils pouvaient ea pérer d'avoir leur part dans le travail des autres, ils ne feraient plus rien du tout. C'est l'histoire du cheval gris de M. Bertranc qui tire passablement (juand on Taltelle seul; si on le met av( dautres, il lais.-^e tirer les autres et il se re|)ose.
— Oh ! pour cela , c'est bien vrai , dit M. Beitrand , il y a des paresseux parmi les animaux comme parmi les hommes.
— Ce n'est pas tout, reprit M Dnpré. Voyez dans quel embarras la communauté va se trouver pour faire cultiver ses terres. Si elle ne paye pas ses travailleurs selon le travail qn'elle leur demande, de quel droit dira-t-elle à chacun : « Cultivez ceci ou cela. Vous, bêchez ce sol dur et pierreux ; loi, Iravaille cette terre douce et légère. » Le système transformerait les travailleurs en esclaves, et alors on aurait le travail des esclaves, c'est-à-dire un travail sans valeur, quand il n'est pas accompli sous l'œil d'un surveillant, le fouet à la main. Je n'ai pas besoin d'aller bien loin pour vous donner un exemple de ce que serait le travail exécuté sous l'empire de la communauté.
Rappelez-vous ce qu'étaient avant la vente les communaux de ce villige. Vous ne pouvez pas vous en souvenir, André, Léonard, Honoré et beaiicoufv d'autres; vous étiez trop jeunes ou vous n'étiez pas encore à .Mirebeau ; mais voici Michel. Benoît, Martial, Raslien, sans compter M. Duroure, M. Ravaud, le pèreFrapin, et tant d'auljes qui peuvent vous dire ce qu'il en était. Y avait-il rien de plus misérable que ces communaux? Chacun y voulait nienei" sa vache , y prendre de l'herbe ou des fagots ; mais personne n'y voulait porter du fumiei*; per-onue n'y voulait labourer ou planter un arbre. C'étaient lus plus mauvais prés et les plus mauvais bois, une lande plutôt et un marécage ; vous pouvez vous en faire tme idée en voyant ce q e sont encore les communaux dans les villages voisins qui les ont conservés. Auj'urd'hui, au conlraii'e , que chaque propriétaire a intérêt à les soigner, ce sont les meilleures terres à blé, ce sont les prés oîx l'herbe est le plus fine et le plus touffue, et les bois sont déjà le plus bel ornement du \illage. Comparez ainsi les effets de la communauté et les résultats de l'apjiropiiation du sol.
Je puis vous donner un exemple très frappant des effets de la connnunauté En 1842, le maréchal Rugeaud fonda trois villages en Algérie; il y plaça des soldats à qui il délivra des terres à cultiver en commun, et (pii continuaient à recevoir les vivres et la solde. Le produit des terres devait former une masse destinée à les marier et les établir. 11 donna, en outre, à chacun en |)articulier, un petit champ qu'il pouvait tiavailler un jour par semaine.
Eh bien! le maréchal, étant allé les visiter deux ans après, fut singulièrement surpris de l'état où il trouva les choses. Malgré
l'influence de la discipline Pt l'habitude de la vie militaire , les effets du travail en commun s'étaient manircstés ; presque rien ne s'était fait. Les colons déclarèrent qu'il n'y avait pas d'émulation parmi eux, qu'ils travaillaient comme les paresseux, parce qu'ils comptaient les uns sur les autres. Les dissensions avaient pris la place de raiVocllon qui les unissait auparavant. Us prouvèrent même (jue dans le seul jour qui leur avait été donné par semaine pour travailler à part , ils avaient plus fait que dans les cinq jours du travail en commun. Aussi accueillirent-ils avec la plus vive reconnaissance la suppression de la communauté, môme à la condition de n'avoir plus leurs vivres ni leur solde.
Au résumé donc, en passant même sous silence l'injustice fondamentale d'un système ipii commence par la spoliation, la communauté a pour résultat la diminution de la richesse du pays; c'est la communauté de la misère.
Si l'on se contente de faiie un premier partage, laissant chacun tirer parti de son lot comme il l'entend, alors l'homme laborieux, intelligent, économe, accroît sa part ; le paresseux, l'ignorant, le dissipé diminue la sienne et redevient pauvre. L'inégalité renait, les paresseux et ceux qui n'eut rien recommencent à se plaindre, comme aujourd'hui, dos biens soi-disant mal acquis des riches.
Si l'on veut établir une espèce de communisme dans leipiel l'Etat se fait le grand entrepreneur de tous les travaux, ivtribuaut les citoyens en raison de la valeur du travail de chacun, alors de la différence des aptitudes et des efforts résulte encore la différence des avantages possédés par chacun , c'est-à dire l'inégalit^ sociale complète , avec tout son cortège de degrés, depuis l'ei trème richesse jusqu'à l'extrême indigence. L'Etat ne fait que i qui a lieu aujourd hui, mais il le fait infiniment moins bien.
Si l'on va jusqu'au couununisme complet , dans leipiel per^ sonne n'a rien, et où ILtat, possédant tout, enlrepiend d'assuré la satisfaction des besoins de chacun , sans aucim égaid pour la valeur de son travail , alors, toute cause d'ardeur et d'émulation cessant, tout languit, tout devient de plus eu plus improductif, la communauté descend graduellement jusqu'à la misère, et le légime qui devait procurer le bien-être à tous, n'a pas même du pain à leur donner.
DIXIÈME ENTRETIEN, l'inégalité parmi les hommes : ses causes et son utilité.
MOÏENS d'en affaiblir LES EFFETS.
L'événement tant redouté à Mirebeau était arrivé. MM. Lenoir et Dubuisson, après avoir prolongé leurs sacrifices tant qu'ils avaient pu, avaient été forcés de s'arrêter. Leurs capitaux étaient absorbés , et il n'y avait plus moyen de s'en procurer. La vente était presque nulle, et les prx étaient tombés si bas qu'ils ne couvraient plus les frais ; il y avait impossibilité pour eux d'aller plus longtemps.
Réduits à cette extrémité, ils avaient cherché quels moyens seraient les moins préjudiciables à eux et à leurs ouvriers. Tous avaient des inconvénients. Le renvoi immédiat de tous les ouvriers était une mesure à laquelle leur humanité ne pouvait se décider. D'un autre côté, continuer à les faire travailler tous, même en réduisant les salaires, n'était pas possible, parce qu'on ne pouvait plus ranimer la vente en baissant les prix ; d'ailleurs, il faudrait renouveler la matière première, et il n'y avait pas à songer à se procurer des capitaux pour cet objet.
Restaient deux autres moyens : réduire le nombre des jours de travail par semaine, ou réduire le nombre des ouvriers. Le premier permettait de les conserver tous, en leur fournissant lu possibilité de pourvoir à leurs besoins les plus pressants. Us trailaient ainsi tout le monde également ; mais cette égalité était la misère pour quel<|ues-uns. Avec le second moyen ils pouvaient faire un choix, ne renvoyer que les ouvriers qui se trouvaient en position d'altemlre avec moins de peine la reprise des travaux, et conserver ceux que la perte de leur gain journalier aurait mis dans l'impossibilité de nouiTir leur famille. Ce moyen avait bien l'inconvénient de les faire accuser de partialité; mais, comme il leur paraissait le pins humain, ils résolurent de le piendre et de braver les criailleries.
Ils prévinrent donc les ouvriers, au commencement de la semaine, de la triste nécessité où ils se trouvaient Us indiquèrent en même temps le parti auquel ils s'étaient arrêtés apn'.'s im mûr examen : c'était de suspendre les travaux en conservant le tiers des ouvriers; ils ajoutèrent que le samedi suivant ils désigneraient ceux qu'ils continueraient à employer. Dans l'intervalle, ils prirent tous les renseignements possibles sur la position de famille des différents ouvriers. Aussi, quand ils firent connaître leur choix le samedi, il souleva moins de réclamations qu'on n'aurait pu le craindre. Tous ceux (|iii furent congédiés n'acceptèrent pourtant pas leur renvoi sans murmure ; quekjues-uus crièrent à Tinjustice. et passèrent de là, comme d'habitude, à des plaintes générales contre l'inégalité des conditions.
M. Dupré comprit la nécessité de mettre lin à des nci inimatious qui, en aigrissant les ouvriers, ajoutaient au malheur de leur position. Il commença donc ainsi le dimanche suivant :
— Vous le savez, mes amis, un nouveau malheur est venu frapper notre commune Quoiqu'il fi'it prévu depuis longtemps, il n'en est pas moins pénible pour ceux (]u'il atteint . et très-affligeant pour nous t(»us, qui ne pouvons voir sans chagrin nos parents et nos amis dans la peine.
— Merci de votre pitié, M. Dupré. dit d'un ton ironique Paul Boitard; mais cela n'améliore pas notre position.
— Je le sais. Paul; pourtant c'est une consolation desavoir que les autres y prennent paît, et qu'eu cas de détresse, ils sont disposés à tout faire pour la soulager.
— J'aimerais mieux, dit avec fierté André, qui, en sa qualité de célibataire, était aussi l'un des congédiés, j'aimerais mieux ne pas me tjouver dans le cas d'avoir besoin de si-cours
— Tu as raison, André; il sied mieux à Thonnue de se suffire à soi-même que de recourir à la charité ; mais il faut savoir se résigner aux maux qu'on ne peut empêcher. Aurait-on pu. par exemple, empêcher les deux dernières récoltes d'être mauvaises?
— îSon, M Dupré ; mais vous avouerez (jue celtedisette frappe beaucoup plus les uns que les autres.
— J'en conviens, André; mais sais-tn un moyen de faire qtic tous les hommes soient égaux dans ce monde? Crois-tu donc que l'inégalité soit (juelque chose qu'on puisse faire disparaître à
l'inégalité parmi les hommes. 177
l'aide (l'une loi ou d'un article du code? Examinons et jugeons.
Jetons les yeux dans la nature : partout nous y voyons Tinégalité, dans laditTérence des climats comme dans la richesse du sol; elle n'existe pas seulement chez Ihomme, mais encore parmi les animaux et les plantes. Voyez le bœuf, le cheval, le chien, lechat, il n'y en a pas deux qui se ressemblent ou qui aient même caractère, même docilité, miMne ardeur. Mais chez l'homme quelle difierence ! C'est qu'aux qualités physiques s'ajoutent une mulhtude de qualités intellectuelles et morales qui en font l'être le plus complexe (jue l'esprit puisse imaginer. Enuménmsun peu.
Les uns sont forts, vigoureux, bien portants; les au très sont faibles,chélifs, nv.lingreset maladifs ; l'imestcapablede faire de longs edbrts. l'autre est tout de suite épuisé. Les uns ont de la souplesse et de l'agilité et .-ont aptes à tous les travaux du corps; d'autres, au contraire, sont lourds et pesants et ne peuvent se livrer qu'à des travaux grossiers.
Sous le rapport de l'intelligence, nouvelles différences plus importantes et plus nombreuses. L'un a l'esprit ouvert, et comprend facilement, l'autre a l'esprit lourd et épais, il .saisit avec peine Qtiel(|ues-uns ont une mémoire heureuse, ils retiennent tout; d'autres apprennent péniblement et ne retieiment rien, (^elui-ci a l'imagination vive, un esprit inventif, il saisit les occasions elles fait naître; celui-là ne sait rien créer, ne tire parti de rien, et aperçoit les occasions quand elles lui ont échappé. Un autre a le jugement sain , il voit bien les choses et n'entreprend rien de hasardé ; son voisin, au contraire, a l'esprit faux, il se lance étouidiment dans les entreprises et les compromet par son imprudence.
Sous le rapport du caraclère et de la conduite, nouvelles différences. Les uns sont actifs, laborieux, énergiques; lesauti-es sont mous, indolents, pai-esseux; ceux-ci sont rangés et économes; ceux-là sont débauchés et amis des plaisirs. 11 y en a de bons et de méchants, de vertueux et de per\eis; pour les uns tous les expédients sont bons, tandis que les autres n'emploientque les moyens approuvés par la morale ; l'un est bon, affectueux, prompt à obliger, il dispose tout le monde en sa faveur; l'autre est dur, égoïste, haineux, il blesse etéloigneceuxqui pourraient l'aider. Ce tableau est-il exact ?
178 DIXIÈME ENTKETIEN.
— Je ne dirai pas le contraire, M. Dupré; nous voyons sans cesse ces dinorenccs entre les hommes ; mais quelle conséquence en voulez-vous tirer ?
— La seule conséquence qui en découle, c'est (pie la société, qui est la réiniion des hommes, ne peut qu'être faite à leur image. L'inégalité, étant partout chez les hommes, doit être partout dans la société. Quand vous aurez changé l'homme, vous pourrez changer la société. Par l'éducation, il est vrai, nous pouvons améliorer l'homme, développer son intelligence, comballre ses penchants, lui faire contracter de bonnes habitudes et aiïaiblir ainsi l'influence des inégalités naturelles. Mais, «juels que soient nos efforts, n'espérons pas faire disparaître l'inégalité sur la terre; ne le désirons même pas.
— Comment ! s'écrieront Léonard, André, Michel et quelques autres ; vous nous défendez même de désirer l'égalité?
— Oui, mes amis, je dis que nous ne devons pas la désirer. Vous ne savez pas ce que serait la terra, si l'inégalité n'y existait pas. En nous faisant connaître des commodités et des jouissances dont nous sommes pri>és, elle éveille en nous le désir d'y atteindre; elle crée des besoins et provoque des ellbrls. Siivoz-vous pourquoi les progrès sont si lents dans la barbarie ? C'est que l'homme n'y a pas la vue des jouissances des autres, il ne connaît que les besoins du corps les plus impérieux, et quand ilyapoiu'vu, il se repose et s'endort. Supprimez l'inégalité dans la société, et alors les hommes retoml)ent dans la toipeureirengourdisscment du sauvage. Est-ce là ce que vous voulez ?
— Non, Monsieur, dit Léonard ; nous ne voulons pas l'égalité d.ins l'apathie et la misère.
Mais vous auriez beau faire, vous l'auriez malgré vous. L'égalité au sein du bien être engendrerait l'indolence el l'apathie, bien plus que l'égalité de misère. Dans ce dernier état, l'homme est du moins poussé par le sentiment de ses besoins; dans le premier, au contraire, comme il vit dans une condition satisfaisante et douce, il n'y arien autour de lui qui puisse éveiller ses désirs et exciter ses eH'orts. Content de son sort, il ne songe pas à en changer, il s'endort dans le bien-être. Malheur à lui dès lors ! car dans la voie du progrès, quand l'humanité n'avance plus, elle recule.
. l'inégalité parmi les hommes. 179
Mais c'est là le moindre côté de la question. J'aime mieux vous monlrcr comment Tinégalild contribue directement au bien-être de tous les hommes, et combien son action sur la |société est bienfaisante. Prenons des exemples, et dites-moi franchement : MM. Lenoir, Dubuisson, Blondeau, ne rendent-ils pas de grands services au pays?
— Sans aucun doute, M. Dupré, dit Léonard, et vous auriez pu vous nommer avec eux.
— Merci de la politesse, Léonard.
— Ce n'est pas de la politesse, M. Dupré, ce n'est que la vérité, reprit Léonard ; et une foule de voix l'appuyèrent.
— Merci encore une fois, mes amis. Mais est-ce parce qu'ils ont de la fortune que ces messieurs ont rendu service au pays? Nullement. C'est qu'ils ont de l'intelligence, une activité infatigable, un espiit juste, un coup d'oeil prompt, de l'imagination pour trouver des dessins et des formes capables de plaire au public une grande habileté pour maintenir leur fabrication au premier rang, enfin une vigilance extrême pour tout surveiller et tout voir. Est-ce vrai ?
— C'est incontestable, dirent les ouvriers employés chez les fabricants que M. Dupré avait nommés.
— Eh bien ! ce sont ces qualités qui les ont fait réussir, et non leur forlime. Nous avons vu dans le pays d'autres fabriques élevées par des hommes riches, qui n'ont pas pu tenir, parce qu'ils ont mal combiné leurs entreprises et n'ont pas su les diiiger, parce qu'ils ont manqué d'habileté, de prudence, d'activité et quelquefois d'esprit de conduite. Ce sont les quahtés des premiers qui ont fait leurs succès et en même temps la prospérité dont cette commune a joui depuis vingt ans. Ces messieurs ont recueilli le fruit de Icui' talent, mais ils nous ont encore fait plus de bien par la vie. l'activité, les capitaux qu'ils ont répandus dans le pays, par l'augmentation de valeur qu'ils ont donnée à tout ce (|ui existe à Mirebean,de sorte que tous les habitants ont profilé de leur habileté; ils en lecueillent le fruit chaque jour, et le recueilleront même a[>rès leur mort; car le bien que font les honnnes de ce genre ne meurt pas avec eux.
Ce que je viens de vous dire de ces messieurs, il faut le dire de tous ceux (jui se distinguent par une supériorité intellectuelle et
morale. Ces hommes supérieurs brisent heureusement, bon gré, mai gré, le niveau d'égalilé que la médiocrité envieuse voudrait faire passer sur l'espèce humaine.
Je ne veux déprécier auciui homme, ni aucun métier; je l'ui déjà dit, toutes k-s professions sont utiles, et ceu.v qui les exercent rendent service à la société, puisqu'ils pourvoient à des besoins; mais les services de l'ouvrier, du cultivateur, du petit marchand, sont renfermés dans un cercle restreint; ceux au contraire du fabricant, dont linlêlligence crée du travail pour i;ne inlinilé de bras; du négociant, (pii répand au loin les produits de noire industrie et nous fournit en retour des denrées et des commodités qui manquent ù notre pays; de l'avocat, dont le talent conserve l'honneur et la fortune de ses clients; du mrdecin ( pardon si je fais allusion à ma profession ;, à qui ses longues éludes permellent de sauver la vie à une foule de personnes; de l'ingéineur, qui creuse les canaux et les ports, suspend les roules au ilancdes collines, comble les vallées, perce les nionlagnes, et sait découvrir dans les entrailles de la terre des richesses qui vivilieiont un pays tout cntiei' : ces services ne sonl-ils pas infiniment supérieuis à ceux (|ui n'exigent que la force du corps ou la dose ordinaire d'ink-lligence possédée par tous les honnnes?
— C'est incontestable, dirent une foule de voix.
— Une serait-ce, lepril M. Dupié, si je vous parlais des intelligences encore plus rares, des génies ï ijui nous devons les progrès de l'agricullure, de l'industrie, des sciences et des arts? iJans celle sphère, ce nest plus à quebiues personnes, à un^ commune, ni même à une provmce que s'étendent leurs t vaux; c'est à l'humanité loul entière. Tout ce que nous av est le résultai des recherches de ces êtres privilégiés que Dieu « donnés au iiit-nde pour le guidei- dans la voie des améliorations, et que les honnnes, dans leur reconnaissance, ont nommés les bienfaiteurs du genre humain. Nous vivons sur un fonds qui est le fruit de leurs elVorls ei de leurs veilles; toules les connnodilés dont nous j()uissons, nous les leur devons; tout notre bienèlrM vient d'eux. Et nous voudrions que la société, (pai en reliie de !^" grands services, ne les récompensât pas autiement (jue vous, que moi, (jue le marchand, le boulanger, le journalier, le maçon, le tailleur, dont les travaux, sans doute, sont indispensables, mais
un^i
l'inégalité parmi les hommes, 181
dont les services ne s'éiendent pas au delà de leur entourage? Je m'en rapporte à vous, seiait ce juste?
— Non, vraiment, s'empressa-t-on de répondre.
— Et cependant, messieurs, la société ne les récompense pas : tout au plus leur élève-t-elle quelquefois des statues après leur mort. Elle laisse au public le soin de les rétribuer, persuadée qu'en dépit des clameurs de la médiocrité jalouse, il saura payer les services à leur valeur. Et le public recherche ces hommes et s'adresse à eux de préféreuce ; il s'indigne même quand l'Etat ne les met pas à leur place et ne les emploie pas avant tout autre. Ainsi, dis-moi, Michel, <]uand tu as été menacé d'être privé de l'usage du puits voisin, pourquoi, au lieu d'aller à la ville, es- tu allé au chef-lieu consulter M. Boulard, qui foit payer ses consultations trois ou quatre fois plus cher que 'les autres avocats?
— Parbleu ! c'est qu'avec lui j'étais sûr de mon affaire; je savais que quand il aurait parlé, on ne me chercherait plus noise.
— Et tu as bien fait, Michel. El toi, Honoré, quand ta (ille cadette est tombée malade l'année passée, pendant mon absence, [Kjurquoi as-tu fait venir M. Audran qui ne quitte pas la ville à moins de 25 ou 30 francs, au lieu d'un autre médecin qui t'aurait fait payer sa visite 5 ou C francs ?
— Ah! M. Dupré, c'est que ma (ille était dangereusement malade; et, dans ce cas, voyez-vous, *on n'y regarde pas ; je lui aurais douné ce qu'il aurait voulu.
— Cela montre que tu tiens plus à tes enfants qu'à ton argent ; je n'oserais pas dire que cela te fait honnenr, c'est par trop ii.ilurel. Mais vous le voyez, quoiqu'il vous arrive peut-être de nnu'murer contre les supériorités, vous êtes bien aises de les trouver au besoin. Ces supéiiorités sont une conséquence des inégalités naturelles qui existent parmi les hommes : se plaindre (ju'olles existent, c'est se plaindre du génie, du talent, du mérite, de tout ce qui fait le plus de bien à l'humanité. Kélicitons-nous donc qu'il y ait de ces supériorités dans le monde, et s'il devait nous rester un regret, c'est qu'il n'y en eût pas davantage, parce (jue l'humanité ferait plus de progrès dans la voie du bien-être.
— Alors tout est pour le mieux dans le monde, dit M Jarland, et nous ne pouvions rien désirer de meilleur; c'est consolant pour ceux «jui ne sont pas des supériorités 1
— Oui, M. Jailand, tout ce que Dion a fait est pour le mieux, et il est tiès-consitlant pour vous, pour nous tous, qu'il y ait des supériorités, parce que nous profilons des services que rendent ces hommes, non pas seulement quand nous leuren (lemandons et les payons, mais tous les jours et à tous les instauls. Les seivices que nous leur payons ne sont rien en comparaison de ceux qu'ils rendent gratuitement à l'humanité ; car, à mesure que la science fait des progrès, et que l'industrie perfectionne .-ics moyens de production, le prix des ohjets haisse, et ils tombent à la pmtée d'une foule de gens qui étaient forcés de s'en priver. Rappelezvous combien de choses, il y a vingt «ns encore, étaient presque exclusivement à- la portée des riches à Mirelieau, qui sont aujourd'hui à l'usage de tout le monde : le pain de h'oment la viande, le vin, les souliers, les bas, les bonnes et chaudes étoffes, et je ne sais combien d'objets utiles et commtides qu'on trouve partout , sans oublier l'instruction , qui était auti-efois le partage des classes aisées, et que les pères de famille les plus pauvres peuvent maintenant procurera leurs enfants.
Dans une infinité d'industries, l'objet que le fabricant faisait payer 10 francs d'abord ne s'est plus payé (|ue8 francs, puis G; il est tombé ensuite à 5, à 4, même à 3 11 en est une foideciui ne coûtent pas le quart, pas même le dixième de ce qu'ils valaient il y a tienteans. Cha(]ue aimée, chacpie mois voit tomber dans le domaine public une foule de procédés nouveaux dus i)récisément à ces intelligences d'élite qui découvrent, <|ui inventent, qui transforment la matière et lui donnent une utilité inconnue avant eux, comme on l'a fait pour la vapeur, pour le gaz, pour l'électricité, et pour tant d'autres choses dont on ue tiraii aucun parti, il y a un siècle.
Du reste, Messieurs, ces avantages ne tiennent pas seulement à ce que les inégalités existent; ils tiennent aussi à la liberté qu'ont les mérites de toute espèce de se produire dans une société où chacun suit son penchant et choisit sa piofessiou, eu ne consultant <pie" son aptitude, sou intérêt et ses goûts. Aujoui'd'hui, ou se fait à son gré menuisier ou mécanicien, laboureiu" ou tisserand, et chacun, exerçant une industrie de son choix, y réussit mieux. Cela, pour ledii-een passant, n'aurait pas lieu dans le système que rêvent quelques uns, où l'Iîtat se chargerait de pour-
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voir à l'existence de chacun; il devrait veiller à l'exercice de toutes les professions nécessaires aux besoins de la société, ni plus ni moins, et sui'tout ne pas s'exposer à avoir des bouches inutiles à nourrir. Il dirait donc à l'un : «Tu veu.-: être sculpteur en meubles, j'en suis bien fâché, mais je n'ai pas besoin de fauteuils; va travailler à la terre; » à un autre qui voudrait faire des carrosses : « Je le regretle beaucoup, mais tout le monde va à pied en ce moment, fais-moi des souliers. »
— Sans doute il n'y aurait aucune liberté dans ce système, dit Léonard, mais la liberté actuelle n'est-elle pas souvent celle de se rendre malheureux par un mauvais choix?
— C'est vrai, Léonard, mais c'est toujours la conséquence de la libei'té : qui dit liberté, dit possibilité de choisir bien ou mal. La liberté entraîne la possibilité de faire des erreurs ; elle augmente donc la responsabilité morale de l'homme. 11 doit s'éclairer, s'instruire, afin d'être moins exposé à se tromper. Mais qui pom rait se plaindre de cette responsabilité avec la liberté qui l'accompagne? Qui pourrait voir avec regret un état de choses où l'homme cesse d'être une espèce de brute ou de machine, pour devenir véritablement un homme ?
— Assurément ce ne sera pas moi, répli(jua Léonard. Cependant on ne peut pas dire que la liberté soit complète aujourd'hui. Moi, par exemple, qui n'ai pas de capitaux, pourrais-jc m'établir ban((iiier, coninie M. Teulières, ou élever une fabrique, comme M Le noir ?
— Léonard, tu te trompes en regardant comme une atteinte à la liberté de ne pouvoir, dans tontes les conditions, embrasser la profession qu'on voudrait. Ce n'est pas la société qui s'y oppose ; c'est la foice des choses et la volonté de Dieu qui nous fait naître dans une condition ou dans une autre.
Autrefois l'objection aurait été fondée. U y avait toute espèce de restrictions à la liberté des professions, comme il y en a encore on dilVérenls pays. U y avait des professions qu'on ne pouvait jamais embrasser sans être né dans une certaine condition. En outre, presque toutes les autres constituaient des corporations où il était très-difluile de se faire admettre Souvent le nombre des individus de chaipie professiou était limité, et, tant que ce nombre était au complet, nul ne pouvait y entrer. Les travailleurs
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trouvaient encore de grandes difficultés à passer de la oondilion d'ouvrier à celle de maitie ou de fabricant. La maUrise, c'est-àdire le droit de travailler ou de faire travailler pour son compte, ëtait soumise à mille entraves et se payait fort cher. Rien de cela n'existe pins en France; il n'y a d'autres obstacles au clioix des professions que ceux qui résultent de la nature même des choses. 11 n'y a plus de classes différentes dans notre société.
— Cependant, demanda André, on entend parler sans cesse de classes riches et de classes pauvres, de la classe bourgeoise et de la classe ouvrière, tju'entend-on par là ?
— On entend simplement par là l'ensemble des personnes placées dans des conditions analogues de fortune. C'est une manière vicieuse de désigner les riches et les pauvres, ceux qui travaillent pour autiui , ou ceux qui occupent d'autres personnes. .Mais il n'y a réellement pas de classes dislinclcs, puisque personne ne pourrait direoii commence la nchesse et où linit la pauvreté, ce qui est la richesse pour l'un pouvant passer pour de la médiocrité aux yeux d'un autre. II n'y a d'ailleiu's aucune barrière entre ces classes, l'ouvrier d'aujourd'hui pouvant devenir maître demain, tandis que le maître, par imprudence ou par malheur, peut redescendre à la condition de l'ouviiej". C'est ce que nous voyons tous les jours, et, sans sortir de cette commune, vous pou\ez vous en rappeler de nombreux exemples.
Uemaïquez même, mes amis, que ce n'est pas un simple changement de personnes quia lieu, les uns prenant la place des autres. Non, à mesure que l'industrie fait des progrès , le nombre de ceux qui n'ont que leur travail pour vivre diminue , tandis que celui des propriétaires augtnente. Il a, par exemple , plus que triplé depuis le siècle dernier. Aujourd'hui le sol de la France est divisé en 127 millions de parcelles, formant un total de 13 millions de cotes foncières, portées au rôle des contiibutions.
— Oui, dit Léonard; mais plusieoib w ces cotes .smil |iii\t'L> par le même propriétaire. Ainsi cela ne nous dit pas conil>i(>ii il y a d'individus qui participent à la propriété de la terre.
— Ton observation est juste, Léonaid; mais je vais te donner l'explication que tu demandes. Sur ces t3 millions de cotes foncières, il y en a plus de 7 millions qui n'atteignent pas 10 francs
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de contributions, preuve qu'elles appartiennent à de tout petits propriétaires. Ce n'est pas tout : d'après les derniers renseignements recueillis par l'administration , il existe en France 5 millions el demi de petits propriétaires cultivant eux-mêmes leur bien, 800,000 fermiers ou métayers, et autant de journaliers qui sont eux-mêmes propriétaires ; ce qui fait plus de 7 millions de chefs de famille propriétaires. Enfin le nombre des maisons bâties, qui , il y a trente ans, n'était que de 6 millions et demi , est aujourd'hui d'un peu plus de 7 millions et demi; les parcelles attenantes à ces maisons, qui ne dépassaient guère 16 millions à la môme époque, s'élèvent actuellement à 19 millions environ, qui sont essentiellement le lot des gens peu aisés.
— D'après cela, dit André, il y a en France bien plus de propriétaires que de gens (jui n'ont rien. Je ne l'aurais jamais cru.
— C'est pourtant l'exacte vérité, et si l'on porte contre la société tant d'accusations injustes, c'est qu'on ne la connaît pas. En réalité , dans les campagnes , l'immense majorité de la population possède quel(]ue chose. C'est ïeulemcnt parmi les ouvriers des villes, et dans les localités manufacturières, qu'on trouve encore beaucoup d'individus qui ne participent pas à la propriété du sol.
Mais d'heureux changements s'opèrent chaque jour dans leur condition. Ainsi, dans l'industrie, que de travailleurs se sont élevés, depuis trente ans, de la condition d'ouvriers à celle de maîtres! En voici un exemple. En 1818, il y avait en France 847,000 patentés, et en ce moment il y en a environ 1,700,000, presque un million de plus. En dix ans, le nombre a augmenté de 311,399, ce(|ui fait 31,139 ouvriers (jui, chaque année, arrivent à la condition de patrons. 11 y a ainsi chaque année plus de 30,000 familles dont la position s'améliore. On ne peut donc plus dire qu'il est impossible de sortir delà condition où l'on se trouve, et que lors- «lu'on est né pauvre, on est condamne à vivre et à mourir pauvre. Rien n'est plus faux.
— 11 est cependant bien dillicile de devenir riche, quand on ne l'est pas par ses parents, dit Honoré Bnquet.
— C'est vrai. Honoré : aussi les grandes fortunes sont presque toujours l'œuvre de plusieurs généi allons successives; c'est pour cela que nous devons travailler à fonder l'avouir de nos enfants.
Cherchons d'abord àacquéiir lo bien-être et l'aisance, et, si nous le voulons bien, soyons persuadés qu'à moins de tnaiiieurs imprévus, nous y parviendrons.
— Coinmenl donc faire, M Dupré? dirent plusieurs voix, ca nous le vouions bien, et nous n'y parvenons guère.
— C'est que vous ne le voulez pas toujours d'une volonté ferm Qui veut la fin doit vouloir les moyens. Or, tout en voulant la fin, on ne prend pas toujours les moyens d'y arriver. Ces moyens sont le travail, Tordie, l'économie, la présoyance, l'instruction. Avec cela on arrive toujours, mais il faut tout cela, car ceux qui ont simplement du bonheur sont bien peu nombreux. Que de gens se plaijiuent de leur pauvreté, qui ne devraient s't»u prendre qu'à euv-mèmes ! Ce n'est pas en travaillant <iuelques heures par jourou quelques jours par semaine qu'on se procure de l'aisance. Pour avoir du repos et de l'aisance plus tard, il faut commencer par prendre de la peine, et ne pas faire comme tant de gens qui veulent se donner d'abord du bon temps. Voyez tous ceux qui ont de l'aisance ou de la richesse : sauf de bien rares exceptittns, comment l'ont-ils aci]uise?Oueux,ou leurs pères, tous ont rudement tra\aillé, se levant de bonne heure, se couchant tard, toujours les premiers et les deiniers à l'ouvrage.
Mais le travail ne suffit pas sans l'ordre qui tire parti de tou et ne laisse rien perdre. Il n'y a pas de maison que l'ordre ne fasse prospéi-er; il n'y en a pas une (pie le défaut d'ordre ne ruine ou n'appauvrisse. Voyez tels et tels (pie je'pourrais vous citer : à quoi ont ils dû leurs perles? Au défaut d'ordre. Chez eu.\, rien ne se fait bien ou à temps; tout se perd, tout se brise, tout se détériore; il faut sans cesse acheter, réparer, renouveler.
L'économie est peut être plus importante enj;ore que l'ordre, car elle est plus difticile. En eflet, on travaille pour se procurer des connnodités et des jouissances, et la première condition est de s'en priver. C'est (jue la vieillesse est seule le temps du repos ; la jeunesse est celui du travail et des privations. Voilà ce (pie ne veulent pas comprendre les ouvriers. Tant «pi'ils sont jeunes, ils dépensent ce (ju'ils gagnent, sans penser à l'avenir, et l'âge ou les inlirmités viennent les surprendre avant qu'ils aient eu le temps de se procurer les ressources les plu.> indispensables.
Mes amis, l'aisance se fonde de longue main, et, pour y par-
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venir, rien n'est à dédaignor ; il n'y a pas de petites économies, vous l'avez entendu dire bien des fois. Un sou épargné est un sou gagné. Un sou ! qu'est-ce que cela? dit-on : cela ne vaut pas la peine d'y faire attention, [jn sou par jour, ne l'oubliez pas, fait 18 fr. 25 centimes par an ; cinq sous par jour font 91 fr. 25 centimes, c'est-à-dire bien près de tOO francs. Cinq sous seulement économisés chaque jour donnent, avec les intérêts accumulés, 1,147 fr, 74 centimes au bout de dix ans; 1.969 fr. 30 centimes, ou bien près de 2,000 francs, au bout de quinze ans; 3,017 fr. 27 cent après vingt ans. Dix sous par jour donneraient le double, ou 2,300 fi" après dix ans , presque 4,000 francs après quinze ans, et plus de 0,000 fr. au bout de vingt ans.
— Comment, autant que cela, M. Dupré? nous ne l'aurions jamais cru, diront beaucoup d'assistants.
— C'est que vous ne connaissez pas la puissance de l'économie et des intérêts accumulés. Mais c'est très-vrai, et le calcul est aisé à faire Avec une partie seulement des sommes que je viens de vous indiquer, on peut s'établir, faire un petit coramerco, acheter une maison, un champ; on a le noyau d'une petite forlune ; le plus dilTuileest fait, car vous savez qu'en tout le commencement est le plus diflicile. Or, avant le mariage, il n'y a aucun de vous qui ne puisse économiser ces dix sous par jour.
Que faudi'ait-il pour cela? Supprimer des dépenses superflues qui n'ajoutent rien au bien-être, le tabac et la pipe, le petit verre le matin, sans compter celui qu'on prend quelquefois à midi et le soir, le verre de vin qu'on offre à chaque instant à un camarade, comme si on ne pouvait pas lui témoigner ailleurs qu'au cabaret le plaisir <|u'on éprouve à le voir: et le clwmage du lundi, et la fréquentation des bals, des foires et des marchés, et tant d'autres dépenses qui, à force de se renouveler, Unissent par devenir ruineuses. Que de circonstances où l'on pèche contre l'éco' nomie! Calculez, et dites s'il y en a un seul d'entre vous qui ne puisse économiser ces dix sous par jour.
— Savez-vous qu'à ce compte, la vie ne serait pas gaie? dit une de nos anciennes connaissances, Paul Boitard, dont la tempérance et l'économie n'étaient pas les qualités dominantes.
— Tu trouverais peut-être plus commode, reprit M. Dupré, de t'amuser pendant que tu es jeune, et de venir ensuite réclamer
à ceux qui ont bien travaillé une partie de ce qu'ils oui, mais ce n'est pas juste. Si tu ne veux pas te priver maintenant, mon garçon, ne te plains (las si tu es foi'cé de te priver quand tu seras vieux. Rien ne s'obtient sans peine dans ce monde, et la fortune encore moins.
Si vous pensiez davantage à l'avenir, mes amis, vous ne prendriez pas, avant de vous marier, ces habitudes de dépenses, qui vous rendent ensuite l'économie si difficile quand vous êtes en ménage, et qui font que tant d'ouvriers ajnutcut alors à leurs fautes le tort bien plus grave de laisser leur famille dans le besoin, en continuant la vie de dissipation qu'ils ont menée auparavant Vous ne sauriez croire combien ces habitudes de dissipation d'intempérance sont funestes aux jeunes ouvriers, et combien elles rendent pénible pour eux la vie toujours austère du père de famille. Une de ces mauvaises habitudes, dont je n'ai rien dil encore, est la déplorable coutume de faire sf>n tour de France.
— Comment ! s'écria Paul Boitard, qui en était revenu récemment. Vous voulez nous empêcher de voir du pays ! Et comment l'ouvrier appi*endra-t-il son étal ?
— Ku travaillant dans un bon atelier, Paul. Le tour de France et le désir de s'instruire ne sont souvent qu'un prétexte i>our satisfaire sa curiosité, et un besoin d'indépendance. Mais, api plusieurs années de tour de Fiance, on revient aussi pauvre qu'on était parti; on n'a pu faire aucune économie, et le pbis souvent on a ramassé les défauts de tous les lieux qu'on a parcourus. Je ne dis pas que, selon les localités, on n'ait besoin, pourdevenir un ouviier habile, d'aller dans un lieu où l'on pourra trouver à exécntci' des travaux plus variés, afin de s'initier tous les secrets de son état. Mais ou atleindi-a ce but en .dlau dans un bon atelier et en s'y fixant pour tout le temps nécessaire. C'est ce qu'a fait M. Saujon, A qui je demande la permission de le citer pour exemple. Après avoir fait son apprentissagi ici chez le père Duooutre, qui n'élait pas fameux, comme vnus^ savez, il est allé à Honeu, où il avait im oncle : il y est l'eslé quatre ans sans on bouger, et en.suite il est revenii ici. Vous savez tous s'il y a un nienuisier plus habile.
— Vous me faites un compliment que je ne njcntc pas, dit M. Saujon.
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— Ce n'est pas un compliment, M. Saujon, c'est une justice que tout le monde vous rend, et vous pourriez encore nous servir d'exemple pour ce que je vais dire. Car l'habileté, mes amis, l'intelligence et l'instruction sont encore au nombre des moyens nécessaires pour réussir. Le travail, l'ordre et l'économie sont beaucoup sans doute; mais cela ne suffit pas pour faire sa fortune; il faut de l'intelligence et beaucoup d'intelligence. Voyez tous ceux que vous avez vus prospérer autour de vous, en agriculture comme en industrie : ce sont tous des hommes intelligents. Leurs champs sont les mieux cultivés, ils suivent les meilleurs procédés; ou bien c'est le charpentier le plus habile, le cordonniei-donl la chaussure est le plus solide, le tisserand qui faille mieux la toile. Il en coûte sans doute à l'amour-propre d'un homme de se dire qu'il ne fait pas aussi bien qu'un autre et que,s'il ne réussit pas comme lui, c'est qu'il n'est pas aussi capable. On aime mieux s'en prendre aux circonstances, au sort, aux hommes , à tout, excepté à soi-même.
Ce n'est pas à dire pour cela ([ue l'ignorant doive rester ignorant, tant s'en faut. Je dis seulement (pi'il faut se résigner à en voir de plus habiles, de plus capables et de plus intelligents que nous, parce que l'intelligence est un don de Dieu qui larépartità chacun dans la mesure qu'il lui plaît. Mais il nous en a donné notre part à tous, et c'est à nous à la faire fructifiei' par l'instruction , aujourd'hui surtout que la société nous en oflVe le moyen par les écoles qu'elle a ouvertes dans les moindres villages. En mettant l'instruction à la portée de tout le monde, elle a afi'aibli la plus grande cause d'inégalité qui existe entre les hommes; elle a renversé la dernière bari'ière qui puisse s'opposeï* à ce que de la condition la plus humble on s'élève à la i)lus liante, si l'on a réellement en soi l'aptitude sutlisante.
LES lUPPORTS DES HOMMES COSISTEM DANS DES ÉCHANGES DE