‹ Manuel populaire de morale et d'économie politiqueChapitre 9 sur 18 · COMMUNAUTÉ D'INTÉRÉT ENTRE LES HOMMES · texte numérisé non relu

COMMUNAUTÉ D'INTÉRÉT ENTRE LES HOMMES

clous, en charnières. Comment donc les fabricants de fer et tous les autres fabricants pourront-ils continuer à produire s'ils ne vendent pas?

— Mais ils vendront plus tard, dit Vincent , quand le commerce aura repris ; ce ne sera qu'une avance.

— Autre grave erreur, Vincent. En bon temps , on fabrique de quoi suffire à la vente ; souvent même, quand la production est très-active, les manufacturiers se laissent aller à fabriquer au delà des besoins : de là un encombrement de marchandises dans les magasins et des crises commerciales. Mais, si Ton continue à fabriquer lorsque la vente ne va plus, comme c'est le cas aujourd'hui, que fera-t-on plus tard des marchandises ainsi fabriquées et non vendues? Avant de fabriquer de nouveau, il faudi-a attendre qu'elles se soient en partie écoulées. Tu le vois bien, Vincent, quand la vente ne va plus, il faut bien, un jour ou l'autre, que la fabrication s'arrête.

— C'est vrai, M. Uupré ; mais il est tout de même bien dur de se trouver sans ouvrage au moment où le pain est le plus cher.

— J'en conviens, Vincent; mais c'est la conséquence de l'intempérie des saisons ; les hommes n'y sont pour rien , et il ne faut pas être injuste envers eux.

Ainsi que je vous le disais, mes amis, avant l'interruption de Vincent, les maîties ont intérêt à faire travailler, comme les ouvriers à travailler; car plus ils ti-availleut ou font travaillei', plus ils gagnent les uns et les autres. Sous ce rapport , l'intérêt des maîtres et des ouvriers est parfaitement identi(iuc. C'est malgré Inique le maître cesse de faire travailler, car alors il ne manque pas seulement à gagner, chaque jour sans travail est encore une perte réelle pour lui, tant à cause des capitaux dont il doit payer l'intérêt, qu'à cause de la détérioration de son usine et de ses produits.

— Je compicnds cela , reprit Léonard ; mais l'intérêt de l'ouvrier est d'avoir de l'ouvrage régulièrement, tandis (pie celui du maître est de faire travailler beaucoup quand la vente va , et moins quand elle baisse.

— Mais, Léonard, l'intérêt du fabricant est toujours de faire travailler le plus possible , parce qu'en général son gain est en raison de la production. Aussi, (juand la vente baisse, c'est à

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son gi-and rcgiet qu'il diminue le travail. D'un autre côté, s'il ne l'augmentait pas quand la vente s'accroît, (jucl intérêt y trouveraient ses ouvriers? (^e qu'ils ne fabriqueraient pas, d'autres le fabi'iqueraieul; ou bien, si certains objets manquaient dans le commerce, les consommateurs se jabaltraient sur d'autres; on aurait manqué la vente, et ces ouvriers n'en auraient pas plus d'ouvrage plus tard. Leur intérêt, comme celui des maîtres, est donc de profiter des bonnes chances et de travailler beaucoup quand elles se présentent.

— C'est juste, M. Dupré; je vois que je m'étais trompé à l'égard du travail; mais, quant aux salaires, l'intérêt des maîtres et celui des ouvriei's sont évidemment opposés. Est-ce que les maîtres n'ont pas intérêt à donner le salaire le moins élevé?

— Non, Léonard, ce n'est pas exact. .Ne confondons pas l'intérêt des hommes a\ec leiu's désirs. Nos désirs ne sont pas toujours d'accord avec notre intérêt. Souvent nous nous trompons, nous mettons notre intérêt oîi il n'est pas. Ainsi les ouvriers désirent gagner le plus possible, ils ont raison. Mais leur intérêt est-il d'obtenir le salaire le plus élevé ? Pas toujours.

— Comment! s'écrièrent à la fois tous les ouvriers présents, Notre intérêt n'est pas de gagner le plus possible?

Quand l'explosion de surprise causée par l'assertion de M. Du pré se fut im peu calmée, le docteur repi'it :

— Cela vous surprend, mes amis, et pourtant rien n'est plus vrai. Pourquoi voulez-vous gagner le plus possible? C'est pour vous procurer plus de bien-être. Mais à quoi vous servirait de gagner davantage, si le pain, la viande, le logement, les habits augmentaient dans la même proportion? Si vous gagnez G francs au lieu de i francs, et que tout augmente du doul)le, quel avantage aurez-vous? Vous n'amez pas plus de pain, de vin, de viande, d'habits, ni de quoi que ce soit. En effet, si les forgerons veulent gagner le plus possible, les tisserands le veulent aussi, et les laboureurs, et les maçons, et les tailleurs, et tout le monde. Mais si tous les salaires augmentent , tout sera plus cher à fabriquer, tout augmentera de prix, et vous ne serez pas plus avan ces qu'auparavant. Comprenez-vous, maintenant?

— C'est vrai, dirent avec étoiuiement (pielques ouvriers, non n'y a\ ions jamais pensé j c'est pourtant bien simple, car il e

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juste que les salahes augmentent pour tout le monde. Mais, d'après cela, il n'y aurait pas moyen d'amélioier notre position.

— Si fait^ mes amis, tranquillisez-vous; il y a un moyen de l'améliorer sans nuire à pei'sonne : c'est de gagner davantage, en produisant plus et mieux, tout en produisant à meilleur marche. Alors tout le monde y gagne, le maître comme l'ouvrier, le producteur comme le consommateur.

L'intéièt des ftibricants est aussi de gagner le plus possible, mais non de donner le plus faihle salaire. Les maîtres le croient quelquefois, comme les ouvriers croient de leur intérêt d'avoir le salaire le plus élevé; mais il faut voir le résultat général. Si, dans chaque industrie, il n'y avait qu'un seul maître, il y ferait la Imî à tous les ouvriers, de même que quelques ouvriers, seuls capables de faire un ceilain travail, imposeraient leurs conditions à tous les maîtres qui auraient besoin de leuj's services. Or la concurrence, dont tout le monde se plaint, mais qui remet chaque chose à sa place, vient en aide aux ouvriers.

Si un fabricant voulait payer un travail moins qu'il ne vaut, les ouvriers le quitteraient poiu- aller ailleurs. Lors(jue la vente va, l'intérêt du fabricant est de donner pour les retenir le prix convenable; mais si elle se ralentit, il est obligé ou de baisser le prix de ses produits, ou de mieux fabriquer afin d'atlirei- les consommateurs. Si la vente continue à baisser chez lui, il lui faudra forcément baisser encore les salaires; alors ses ouvriers le quitteront pour aller ailleurs, à moins que la vente ne diminue partout, ce qui arrive le plus souvent. Dans ce cas, l'intérêt des ouvriers est alors de consentir à la baisse des salaii'es. C'est fôcheux sans doute, mais il vaut encore mieux ti-availler à prix réduit que de ne pas travaillei- du tout.

— J'entrevois en effet, dit alors Léonard, (jue le salaire des ouvrieis ne déiiend pas entièrement des maîtres; il dépend d'une circonslance indépendante de leur volonté; c'est la manière dont s'écoulent leurs produits.

— C'est cela même, Léonard.

— Je comprends donc, reprit celui-ci, que les maîtres et les ouvriers ont au fond un intérêt analogue; mais cet intérêt n'est pas tellement idenli(|ue que les maîtres ne cherchent souvent à doinier moins que les ouvriers ne devraient recevoir.

— Il est certain que cela arrive quelquefois. Pour vendre, les fabricants sont obligés de donner leurs produits au prix le plus bas, et comme ils cherchent à gagner le plus qu'ils i>euvent, ils tâchent de payer leurs ouvriers le moins possible; mais ils ne peuvent pas donner moins que leurs concurrents, car ils ne trouve-

, raient pas de travailleurs. Ce n'est donc que pour très-peu de temps, et dans une limite très-restrcinte, qu'un fabricant peut payer le travail moins qu'il ne vaut dans un moment donné. La force des choses le ramène bientôt à payer ses ouvriers au cours du jour, c'est-h-dire en raison de la vente.

Au reste, je vous remei'cie de m'avoir fourni l'occasion de compléter ce que je disais, en vous montrant que les choses sont tellement organisées dans ce monde, qu'en cherchant son intérêt dans les affaires, on n'y peut pas arriver en nuisant aux autres.

— Cependant, fil observer Michel, les gens qui poui-snivent la même carrière se font concurrence, et, par suite de celle concurrence, ils se nuisent les uns aux autres.

— Si tu disais qu'ils se gênent, Michel, ce serait plus exact. Il est certain que, par suite de la concurrence, on a plus de mal à atteindre son but, il faut faire plus d'elTorls. Si, dans chaque industrie, il n'y avait (ju'un seul homme, il ferait la loi, et vendrait au prix (|u'il veut. Mais comme il y en a plusieurs, il y a émulation, il faut faire mieux ; plus il y en aura, plus il y aura d'elVorts à faire, et les produits devront être meilleurs. (Miacun aura un peu plus de mal, mais la société tout entière en aura plus de profit. Les maîtres qui exploitent la même industrie se gênent entre eux, comme se gênent aussi les ouvriers de la même profession; c'est évident.

Vous comprenez que je ne parle pas de ceux qui nuisenl à leurs rivaux par des ?iioyens illicites : ceux-là sont de malhonnêtes gens qui tombent sous la vindicte des lois. Quant au tort qu'on peut faire à la société en cherchant honnêtement son intérêt, cela n'a lieu que par un faux calcul, par erreur ou par imprévoyance, parce qu'on s'est trompé et qu'on a pris pour son intéiêt ce (jui ne létait pas ; car, si on le poursuit par des voies honnêtes, on ne peut s'emichir qu'en enrichissant la société; alors on la sert d'autant plus qu'on poursuit son propre Intérêt avec plus d'acti\ité, d'intelligence et de talent.

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l'émeute et ses suites.

Trois semaines se passèrent sans qu'il y eut de conférence à Mirebeau; la commune était dans la consternation.

Pendant la semaine qui précéda celle où la réunion devait avoir lieu, l'agitation avait encore augmenté. Les bateaux qu'on avait vus stationner devant le port de la ville étaient i-éellement venus chercher du blé. On en avait chargé pendant toute la semaine, et, selon le bruit public, on attendait le samedi pour enlever celui qui seraitapporlé au marché et compléter le chargement. On citait les marchands dont les magasins s'étaient vidés pour remplir ces bateaux; on allait même jusqu'à nommer ceux qui attendaient encore la hausse que devait amener le prochain marché, afin de réaliser de plus grands bénéfices. On nommait en particulier des personnes dont le nom, à tort ou à raison, était devenu impopulaire, et l'inimitié dont ils étaient l'objet accréditait tous les propos qu'on débitait sur leur compte.

On disait que depuis longtemps ils avaient accaparé tout le blé, pom* le faire enchérir en l'empêchant d'arriver sur le-marché, et qu'ils avaient parcouru les campagnes, achetant chez les propriétaires celui qui était dans les greniers, et l'y retenant pour leur compte. Par là on fermait la bouche à ceux qui objectaient (jue personne ne connaissait l'existence des vastes magasins où aurait été accumulé le blé ainsi recueilli dans toute la contrée. « Il y avait suffisamment de blé, disait-on; seulement il ne s'était pas fait voir jusquo-là. Maintenant ipie son prix était démesurément élevé, il se montrait, mais c'était pour s'entasser dans les bateaux qui devaient l'emporter. 11 fallait à tout prix s'opposer à cette sortie du blé , si on ne voulait pas mourir de faim. »

Il était aisé de prévoir ce qui résulterait de ces propos. Le mot d'ordre avait été compris sans avoir même été donné.

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Le samedi malin, on vit de bonne heure les chemins qni conduisent à la ville se couvih" d'une multitude qui s'y rendait de plusieurs lieues à la ronde. Ce qu'il y avait de singulier, c'est que dans cette foule^ généralement composée de travailleurs pauvres ou peu aises, hommes, femmes, enfants, presque tous portaient des sacs vides, quelques-uns même étaient accompagnés d'un ànedont les paniers étaient également vides. Evidemment tons allaient h la ville avec l'intention d'en rapporter quelque chose. On cheminait avec empressement, parlant peu, si ce n'est pour se dire de se hàler. Chacini, .sans s'être communi»|ué son projet, était arrivé à la même idée et courait au même but. Kn passant dans les hameaux et devant les maisons de ceux qu'on connaissait, on leur disait : « Vous ne venez pas?» et ce mot .semblait suffire pour rappeler une chose comprise par tout le monde.

Cette foule, en arrivant à la ville, se rendait au marché. Aussi la place fut-elle pleine bien avant l'heure de la vente. C'était une masse compacte, frémissant d'impatience, et manifestant les sentiments qui l'agitaient plutôt par un bourdonnement sourd et confus que par des paroles précises. On se tenait sui- la ré.serve, n'osant dérlarer son désir .secret, et attendant qu'une voix plus hardie exprimât hautement ce que chacun pensait tout bas : c'était le signal que la foule attendait pour éclater. Chacun sentait «[u'il était sur le point de commettre un acte illégal ; on n'osait |>as le dire, et encore moins franchir le pas le premier; on espérait puiser du courage au milieu de l'explosion générale.

L'ouverture de la vente était le moment oii la situation devait se dessiner; mais, ainsi qu'il arrive toujours, les choses se passèrent autrcnieut que chacun ne l'avait marqué dans son programme. Quelques voitures de l)lé étaient arrivées sur lemaiclié de bonne heure et avant (jue la foule eut envahi la place Lorsque la première s'était présentée, ceux qui étaient là, peu nombreux encore, s'étaient écartés pour la laisser passer : deux agents de police suffisaient jusqu'à ce moment poiu- maintenir l'ordre. La foule grossissant toujours, la deuxième voiture eut plus de mal à pénétrer dans l'enceinte, la troisième encore plus, chacun voulant être le plus près possible.

A la vue de la foule qui encombrait la place, le conducteur de la quatrième voilure s'arrêta dans la rue qui y débouchait, incer-

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laiii sur ce qu'il devait faire. Comprenant bientôt le danger, il prit la bride de son cheval pour le faire retourner. A ce mouvement, ceux qui étaient auprès virent que la proie allait leur échapper. « Ah ! tu as peur de ne pas vendre ton blé assez cher aujourd'hui! Au marché! au marché! »> cria-t-on de tontes parts; et cinq ou six. vigoureux gaillards donnèrent une poussée au charretier, le jetèrent de côlé, et, s'emparant du cheval, conduisirent la voiture sur la place en agitant leurs chapeaux. L'arrivée de cette voiture conduite comme en triomphe fut comme le signal attcudu. A cette vue la foule poussa un houra en s'ouvrant péniblement pour laisser passer les chevaux. A partir de ce moment, ce ne fut plus qu'un mélange de cris et de vociférations.

On amena encore deux autres voitures dont les conducteurs , avertis de ce qui se passait, avaient aussi voulu rebrousser chemin ; mais les spectateurs étaient assez nombreux pour s'enhardir les uns les autres, et les clameurs qui partaient de la place leur donnaient du courage. Ils s'emparèrent de ces voilures et les conduisirent au marché : ce furent les dernières. Les autres voiluriers, prévenus à temps, puient s'arrêter; sm- l'avis qui leur fut donné, ils mirent leurs voitures à l'abri dans les premières maisons voisines.

La foule attendait avec impatience l'arrivée de nouvelles voitures. Au" bout de quelque temps , ne voyant plus rien venir, et furieuse d'être trompée dans son attente, elle éclata en tiansportsde colère. Depuis quelque temps on n'entendait plus sur la place qu'un hurlement continu ; mille voix s'écriaient à la fois , émettant toutes des avis didérents. Enfin, au milieu des clameurs confuses, un avis fut adopté par une espèce d'acclamation : c'était de (ixer un tarif auquel serait vendu tout le blé apporté au miU'ché. Sans respect pour les droits de ceux à qui il appartenait , on en fixa le taux au prix du blé au moment de la récolte, avant que la crainte de la disette l'eut fait enchéri!'. On décida en même temps (pie chacun n'en aurait qu'une mesure. Le greffier et les mesureurs furent conirainis de procéder à la vente et au mcsurage ; mais ce lut moins une vente qu'un pillage. On se poussait , on se renvei'sait de crainte de ne pas avoir sa part; et, dans le fait, les craintes étaient fondées; ceux qui purent avoir

quelque chose n'étaient pas la vingtième partie de ceux qui se pressaient suila place et dans les rues voisines.

Irritée de se voir ainsi déçue, la foule ne savait sur qui ni sur quoi assouvir sa colère. Tout à coup, du sein de cette masse exaspérée, une voix fit entendre ces mots : « Aux bateaux! aux bateaux ! » Ce fut comme l'étincelle qui met le feu à une traînée de poudre. « Aux bateaux ! aux bateaux ! » répétèrent à l'instant mille voix. A ce cri, la foule s'éhuuc, elle se précipite dans toutes les directions pour arriver plus \ite au port et avoir sa part du butin.

Ici la scène change. Au maiché, une espèce d'ordre avait régné pendant le simulacre de vente qui y avait été établi; c'était le pillage en réalité, mais le pillage organisé. Au port, au contraire, plus lien qui indiquât une population éprouvant encore le besoin de marquer son respect pour la légalité, même en la violant; c'était le pillage dans ce qu'il a de plus hideux, avec ses lutles et ses violences. Echauffée par la course, celte masse , en arrivant au port, sent redoubler son ardeur à la vue de ce qui va devenir sa proie. Les gardiens des bateaux n'osent pas même essayer de faire résistance : que pourraient quelques hommes isolés contre le flot qui se précipite en grondant? Ils s'enfuient et laissent le chargement à la merci des envahisseurs, l'aruii ceux qui se trouvent en arrière, et qui craignent de ne lien avoir, (pielques voix essayent de réclamer un semblant de justice, et demandent qu'on procède à la vente comme au marché. Vains eiïorts! leur demande disparaît au sein du tumulte.

D'ailleurs, ce n'est plus ce que veut celte population égarée; elle a IVanchi la bairière qu'o|)posait l'Iiabilude du respect de la propriété, maintenant elle ne connaît plus d'obstacles. On se rue, on se heurte, on se renvei-se; c'est à qui pénétrera des premiers dans les bateaux, et alors on se jette en finieux sur le blé. Cent sacs sont ouverts an même instant et presque aussitôt remplis; ils sont lemplacés par cent autres auxquels en succèdent sans cesse de nouveaux ; c'est un flux et un reflux de gens qui accourent et d'autres qui s'empressent de fuir en emportant leur charge. Les planches qui conduisent aux bateaux, trop étroites pour livrer passage à la fois à ceux qui arrivent et à ceux qui partent,

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deviennent le théâtre de luttes désespérées : on se presse, on se pousse, on s'arrache les sacs ; ils s'ouvrent ou se déchirent sous les efforts de ceux qui veulent les enlever ou les retenir; leur contenu se disperse, et , dans un pays désolé par la disette, on a le spectacle d'une rivière qui charrie dans 'ses eaux la nourriture du riche et du pauvre! Chose plus affreuse encore ! dans la lutte, deux femmes tombent à l'eau , et la foule, occupée à son œuvre de dévastation, ne se préoccupe pas de leur chute : on est trop affairé pour leur porter secours ! C'est ainsi que les passions, lorsqu'elles sont déchaînées , étouffent chez les hommes jusqu'aux sentiments d'humanité les plus naturels.

Ce n'était pourtant encore <iue le prélude de scènes plus repoussantes et plus sauvages.

Entrepris par une multitude de bras qui se relayaient sans interruption, le pillage des bateaux avait été promptement terminé. Mais le blé dont ils n'étaient encore charges qu'à moitié ne pou\ ait suffire à une foule que son succès contribuait à accroître; caria vue des premiers sacs rapportés du marché avait enhardi ceux que la timidité ou un reste de respect avait retenus le matin. Et quand même cette provision de blé eût donné à chacun sa part, ce n'était plus assez pour une multitude dont la peur de la famine avait longtemps Hiit couver les passions en silence. Maintenant qu'elles avaient éclaté dans toute leur sauvagerie, l'enivrement de la victoire ne faisait que les irriter davantage ; la foule n'était pas encore allée assez loin pour avoir honte de ses excès.

Un premier moment de stupéfaction suivit la fin du saccage. Elle s'étonna d'avoir sitôt achevé son œuvre ; elle s'irrita encore plus en voyant que cette quantité de grains, qu'elle croyait inépuisable, se réduisait à si peu de chose. Ceux qui n'avaient rien obtenu, ni au marché, ni au port, frémissaient de colère; ils couraient, ils s'agitaient, poussant des exclamations contre tous ceux qui s'occupaient du commerce des grains , contre les meuniers, les blatiers, les boulangers, tous également confondus sous le nom d'accapareurs. On disait les endroits où il y avait encore du blé emmagasiné, on nommait les marchands (jui en avaient acheté , les propriétaires qui n'avaient pas vendu ; c'était un mélange confus de cris et de dénégations. « Il y a du blé à tel endroit. — Non , il n'y en a plus. — 11 y en a ici. —Il y en a

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là. — Non, il y a longtemps qu'il est vendu. » Et ces dësappoin-j tements successifs augmentaient l'irritation de la foule.

Knfin, du milieu de ce bruit d'exclamations et d'assertions contradictuiros, deux noms, soufflés [«ar le génie du mal, dominèrenl par-dessus les autres. « AuxMalhuriiis! Au Moulin-Joli!» entendit-on bientôt crier de toutes parts A l'instant la foule se divise et court dans les deux directions qu'elle vient de se signale! à elle-même.

Le Moulin-Joli apparlcuait a uu meunier à qui un commerce fait avec prudence avait procuré une jolie fortune. Calculateur habile, ses opérations étaient toujours couronnées de succès, et sa réussite excitait lajalousie du public. Prévoyant que le prix du blé n'augmenterait plus guère, à cause des chargements qui venaient de l'étranger, il avait vendu récemment le blé qu'il possédait ; c'était celui qui remplissait en partie les bateaux qu'on venait de piller. Mais le Moulin-Joli était situe à un quart de lieue de la ville , dans un endroit écarté ; le transport du blé avait passé inaperçu , et la foule , qui connaissait les opérations du meunier, ignorait la vente de son approvisionnement.

Les Maihurius, au contraire, étaient une propriété à la porte de la ville ; elle appartenait à un riche négociant, homme liardi , entreprenant, qui réussissait par l'audace dans les entreprises plutôt que par la circonspection ; quel<jues spéculations heureuses, où un coup d'œil juste et une rapidité de décision tirent son succès, avaient appelé sur lui l'atlentiou. La jalousie éveillée par ce succès avait été exploitée par ses concurrents, et , bien que ce fût un homme loyal et serviable, son nom était devenu impopulaire. Comme sa demeure était la plus rapprochée , ce fut chez lui que la foule arriva eu premier.

Avec sa perspicacité habituelle, il avait compris que le marché serait très-agité, et il avait résolu de ne pas y envoyer de lilé. Dès le matin voyant la population des campagnes arriver en masse il s'était abstenu de se montrer dans les rues, ne voulant pas s'exposer à entendre des propos qui aiu'aient pu le faire sortir de la réserve imposée par lescirconslauces; mais il s'était trouipé ru, pensant que tout se bornerait à un peu de désordre au marché) il oubliait que la fureur populaiie est comme le torrent déboidé dont le coui-s accroît la violencct

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A la vue de la multitude qui accourt en vociférant, le premier mouvement des gens de la maison est de fermer et de barricader les portes et les fenêtres ; mais à peine ont-ils commencé que la foule arrive armée de pierres, de barres, de leviers, de tout ce qui lui était tombé sous la main. Déjà la porte retentit sous les coups. Le mallieui-eux négociant comprend que toute résistance serait \aine; pas de secours à attendre dans une petite ville qui ne possède pour défense qu'une brigade de gendaimerie, tout à fait impuissante dans une circonstance semblable. 11 voit aussi à quel danger il expose sa famille en exaspérant, par une résistance inutile, cette multitude devenue furieuse. H se décide donc à affronter seul le danger, espéiant du moins sauver les siens par l'abandon de ce qu'il possède.

il fait débarricader la porte au moment où elle va céder aux efforts, et l'ouvre lui-même; au même instant une pierre lancée par un bras vigoureux l'atteint à la tempe; il chancelle et tombe pour ne plus se relever. Saisis de terreur à ce spectacle, ceux qui sont le plus rapprochés s'arrêtent épouvantés; mais, derrière, la foule n'a rien vu de ce qui se passe, et, ne comprenant pas ce mouvement d'hésitation, elle pousse avec une force irrésistible ceux qui sont en avant. Le flot se précipite dans la maison, et le corps du négociant foulé aux pieds ne présente bientôt plus qu'un cadavre défiguré. En un instant le bâtiment est envahi, on court aux magasins, qui sont mis au pillage. Le bruit se ré[)and alors que le propriétaire a été tué; celte nouvelle circule dans la maison oîi la foule s'est dispersée; en rapprenant, elle s'arrête par pudeur devant l'appartement où la famille a cherché un refuge, ignorant encore l'étendue du malheur qui vient de la frappei'. Une voix fait cntcndie en ce moment des paroles d'humanité, et la foule, ayant enlin le sentiment de ce qu'elle a fait , se retire à, la hâte, elVrayée et en silence,

l'endant ce temps, une scène plus terrible se passait au Moulin-Joli. La multitude qui s'y était portée avait eu un plus long trajet à faire. Elle était arrivée plus tard »|n'aux iMalhuiins et encore plus échauflee par la course. Persuadé qu'il n'avait rien à craindre, puisqu'il n'avait plus de blé , le meunier n'avait pris aucune précaution. Aussi fut-il étourdi lorsqu'on vint lui annoncer qu'on voyait un Ilot de peuple accourir en poussant des

J-iO SEPTIÈME EXTRETIEX.

luniemenfs. Le courago lui manque alors, il perd la tète et court se cacher au plus haut de la maison. A peine y est-il que la foule arrive et envahit le moulin par toutes les issues; chacun veut avoir sa part d'une aussi bonne aubaine. Mais, ô surprise! rien, tout a été enlevé j à peine la (| nanti lé de blé nécessaire pour alimenter les meules en temps ordinaire.

Un transport de rage s'empare de cette foule lorsqu'elle so voit ainsi déçue dans son espoir; elle se répand dans le bâtiment, elle fouille dans tons les coins, ne pouvant se décider à croire qu'il n'y ait rien; elle se persuade qu'elle finira par découvrir quelque cachette ignorée. Elle arrive enfin dans le grenier où s'est réfugié le malheureux meunier, elle le trouve blotti derrière des coffres et des sacs vides, pâle comme un linceul et plus mort que vif. A sa vue, des menaces et des cris terribles se font entendre. « Ah! te voilà donc, vieux gueux, qui veux affamer les pauvres gens ! Tu vas nous dire où tu as caché ton blé ! » fuis on se jette sur lui, on l'arrache de sa retraite. Le meunier a beau se défendre , attester qu'il n'a plus lien , on ne veut pas le croire , on l'entraîne en l'outrageant ; les femmes mêmes s'acharnent après lui, l'accablent de coups et mettent ses vêtements en lambeaux. Le malheureux, prévoyant le sort <|ui l'attend, résiste, s'accroche à tout ce qu'il rencontre. Vains efforts ! on l'attire hore du grenier. Ace moment» un forcené, armé d'unciochet en fer, perce les rangs parce que la victime tarde trop à son gré; il le saisit avec son croc et le précipite en bas de l'escalier. Le meunier tombe d'une hauteur de deux étages : sa tète se brise sur le pavé et son sang rejaillit sur la foule. Celle-ci, qui ne sait ce qui se passe en haut, mais qui a entendu des cris et des vociférations, voit ce corps ensanglanté tomber à ses pieds; sa rage redouble, et elle assouvit sa (ureur sur un cadavre.

A ce moment le bruit se répand que la force ai'mée vient d'ari'i\er. Eu effet, dès le matin, l'autorité, voyant les habitants des campagnes accourir en foule à la \ille, avait prévu qu'elle serait impuissante à maintenir l'ordre; elle avait à l'instant dépêché des exprès dans les localités voisines pour réclamer des secours. Plusieurs brigades de gendarmerie s'étaierit mises en marche de différents côtés. En attendant, celle de la ville avait fait des cdorts incroyables poui- assurer le respect à la loi ; mais il avait fallu

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céder devant le nombre. Cependant les secours arrivaient et ils se dirigeaient sur les points menacés, aux Mathurins et au Moulin-Joli. Malheureusement il était trop tard, l'œuvre de sang et de pillage était accomplie. A la nouvelle de l'approche de la force armée, la crainte se saisit de cotte foule si audacieuse un instant auparavant; elle fuit dans toutes les directions; quelques-uns abandonnent même le butin dont ils se sont emparés, n'emportant que la honte et le remords d'avoir pris part à un crime. Fk'aucoup d'entre eux sont cependant atteints chargés encore du blé accusateur, et la gendarmerie rentre dans la ville ramenant un grand nombre de prisonniers.

Qu'avaient fait les habitants de Mii-ebeau pendant cette lugubre journée? Hélas ! nous regrettons de le dire , les conseils du docteur n'avaient pas été suivis par tous. Dociles, il est vrai, à ses avis, beaucoup d'habitants s'étaient abstenus de se rendre à la ville, où ils n'avaient rien à faire ce jour-là ; d'auti'es avaient aussi résolu d'avance de ne pas y aller; mais cette résolution n'avait pas tenu devant l'enliaînoment de la population qui traversait la commune de Mirebeau, en venant des villages plus éloignés ; ils avaient cédé encore à la curiosité, et, tout en étant bien décidés à ne rien faire, ils étaient allés pour voir.

Quelques-uns, au contraire, étaient partis comme les autres, avec l'intention de ne pas rester spectateurs oisifs : c'était la partie la moins estimable du village, celle qui n'avait jamais assisté aux conférences du docteur. Il faut pourtant leur rendre celte justice qu'en général ils n'avaient pas formé le projet d'aller à un pillage; mais n'ayant que des idées fausses sur le droit de propriété et sur la liberté (|ui doit présider aux transactions, ils s'étaient persuadé qu'ils pouvaient légitimement acheter du blé à un taux fixé par eux-mêmes. L'exemple et les mauvaises passions en avaient ensuite entraîné quelques-uns beaucoup au delà.

Les ouvriers de la fabrique et des forges étaient les plus nombreux parmi ceux qui n'avaient pas su contenir leur curiosité. Trois de nos anciennes coimaissances étaient du nombre, André Bonnefoy, Vincent Donner et Léonard Dubois. Vincent y était allé avec un parti pris d'être spectateur des événements d'une journée dont il attendait des émotions en rappoil avec la violence de son caractère. Il s'était trouve au marché, au port, au Moulin-

Joli. Au marché, il avait été un de ceux qui avaient contribué à organiser la vente forcée; il avait voulu en faire autant au port, mais la foule n'entendait déjà plus rien. Il avait appris par expérience que si l'on peut conduire la mnililude en lui proposant ce qui flatte ses intérêts, on ne la retient pas une f(^is (|n'on l'a préciiutée en dehors des voies de la légalité. Au Moidin-Joli , il avait espéré sauveile meunier, en cherchant à l'entraîner sous prétexte de faire justice; on sait comment le fer d'un misérable avait déjoué cette bonne intention.

Léonard, plus réfléchi, a\ait prévu que les choses iraient plus loin (pi'on ne le pensait ; il avait eu le désir d'être sur les lieux afin d'utiliser son influence sur ses camarades, et il en avait empêché quehjues-uns de prendre part au pillage. Il avait essayé de s'opposeï- à la vente illégale du blé; mais il contrariait le vœu de la multitude, on ne l'avait pas écouté. Il avait été plus heureux aux Malhurins : c'est lui qui avait arrêté la foide devant la chambre où s'était réfugiée la famille du négociant ; ne pouvant lui rendre son soutien, il l'avait du moins sauvée des outrages.

Quant à André, il s'était laissé entraîner par ses camarades, et toute la journée il avait suivi la fonlo. Il a\ait beaucoup parlé, beaucoup couru, il s'était doimé beaucoup de mouvemenl pour prévenir le mal, et au total il n'avait rien empêché.

Les regrets n'avaient pas tardé à suivre cette jom'née de désordre. Cette foule (pii, le matin, se dirigeait avec empressement vers la ville, était rentrée le soir, fatiguée, harassée, les vêlements souillés ou déchirés ; beaucoup étaient blessés ou contusionnés, et tout cela pour revenir les mains vides ou rapportant un peu de blé que maintenant on n'osait plus considérer sans remords. Vint alors la crainte des suites que pouvait avoir celte expédition criminelle. En elVet, on apprit le lendemain que les magistrats étaient arrivés à la ville pour commence!' une enquête, et (ju'ils étaient accompagnés d'un détachement de troupes pour donner force à la loi. La justice se livra aussitôt à ses invesligationa^H elle entendit une foule de témoins et fit des visites domiciliaire^^ dans les counnnnes environnantes; partout de nombreuses arivstations furent opérées. Alois surtout commença la désolation, lorsque, dans beaucoup de familles , on vit conduire en prison les soutiens du ménage, un mari, un fils, un iH;re.

l'émeute et ses suites. 143

Le village de Mircbeau eut aussi à payer sa dette à la justice. Plusieurs de ses habitants étaient accusés d'avoir pris part au pillage, quelques-uns même de l'avoir provoqué ; de ce nombre étaient Andi'é et Léonard, qu'on affirmait avoir vus partout et qui, disait-on, avaient beaucoup péroré pour ameuter la foule. André fut mis en liberté au bout de quelques jours ; il y a\ait peu décharges contre lui, et MM. Lenoir et Dubuisson, chez qui il travaillait, le maire, le curé fournissaient les meilleurs renseignements sur son compte et répondaient de lui. Il fut plus difficile d'obtenir l'élargissement de Léonard. Quoiqu'on le crût personnellement incapable de faire le mal, son caractère inspii-ait moins de confiance : on n'osait pas le défendre avec la même assurance. Cependant M Dupié parvint à connaître les efforts qu'il avait faits pour sauver la famille du négociant ; il fit des démarches en sa faveur , et à la fin de la semaine il réussit à le faire sortir de prison.

11 n'en fut pas de même de Vincent : les charges contre lui étaient accablantes. On l'avait vu aussi partout, et l'on ne pouvait pas en douter, sa haute taille et sa forte stature l'avaient fait remarque!' suffisamment. On était certain (pi'il était un de ceux qui avaient provoqué et organisé la vente du blé à prix forcé : les dépositions du greffier et des mesureurs étaient formelles. Enfin une accusation plus redoutable était portée contre lui, celle de la mort du meu\iier. Sa présence sur le lieu au moment du crime était parfailemenl attestée ; il l'avouait lui-même, et ses explications ne pouvaient contre-balancer le poids (jue donnait à l'accusation la violence bien connue de son caractère.

Ces douloureux événements eurent les conséquences les plus fâcheuses Ils répandirent la consternation et l'efl'roi dans la contrée; la France tout entière s'en émut ; elle apprit avec horreur la nouvelle de ces actes d'une sau\agerie (ju'on ne croyait plus de notre siècle. Dansle département, l'inquiétude générale ne fit que s'accroître : la perte delà sécurité ajoutait maintenant ses effets à la disette. Les capitaux se resserrèrent davantage et les affaires devinient encore jibis rares On commenç^a dès lors à prévoir la fermeture procbaine delà fabri(jue : ce devait être le dernier coup pour la population de Mirebeau.

HUITIÈME EiNTRETIEN.

richesse et pauvreté. comment la richesse s' acquiert et se cop serve; comment elle profite aux pauvres.

Le dimanche où la réunion aurait dû avoir lieu à Mireheau, les habitants étaient sous l'infhience de préoccupations trop pénibles pour qu'on pût songer à se rassembler: des visites domiciliaires se faisaient dans la commune pour découvrir le blé pillé à la ville, II ^ eut aussi dans la semaine beaucoup de démarches à faire pour obtenir la liberté de ceux sur qui pesaient le moins de charges, et le docteur s'y entremit avec zèle.

Les esprits étant enfin remis des émotions des jours passés, les auditeurs de M. Dupré éprouvèreni le besoin d'entendre sa parole, que plusieurs regrettaient amèrement de n'avoir pas écoutée. Aussi, le troisième dimanche, chacun était à sa place ordinaire ; une seule était vide, c'était celle de Vincent Dornier.

Cette première réunion fut au début empreinte de tristesse. Au lieu des con\ersations pleines de vivacité qui remplissaient les moments dattenle jusqu'à l'arrivée du docteur, il régnait dans la SiiUe un silence interrompu seulement par quelques paroles échangées à voix basse. En \oyant l'aspect d'une pai tie de l'auditoire, on eût dit une réunion d'enfants attendant avec anxiété, après une faute commise, le premier regard d'un maître aimé, mais austère. Dans la circonstance actuelle, M. Dupré avait acquis de nouveaux titres à raffection de la commune par ses démarches actives en faveiu' de beaucoup d'habitants. On fut heureux de lui eu témoigner de la reconnaissance par un accueil empressé au moment de son entrée dans la salle. Le docteur, touché de ces témoignages, s'exprima ainsi :

— Mes amis, des jours bien douloureux se sont passés depuî notre dernière réunion. La main de hieu s'est appesantie sur nous ; mais nous nous sommes attiré par notre faute les maux dont nous souffrons. Je lire le voile sur ce qu'il y a de plus affreux

dans les évériiîmcnts passés ; je ne veux pas raviver le chagrin que vous en éprouvez ; j'aime à croire d'ailleurs qu'aucun habitant de Mirebeau n'a à se reprocha d'y avoir trempé.

— Non, M. Dupré, soyez-en sûr, s'écria-t-on de toutes parts.

— Je n'en ai jamais douté, mes amis niais nous n'en sommes pas moins coupables. Nous avons violé la propriété d'autrui , nous avons porté atteinte au droit qu'a chacun de disposer comme il l'entend de ce qui lui appartient ; je dis nous, parce que dans la commune nous devons tous rougir de ce qui s'y fait de mal comme nous devons être fiers du bien qui s'y fait. Cela ne serait pas arrivé, si nous compienions mieux que jamais on ne peut forcer quelqu'un à se dessaisir de ce qui est à lui, autrement qu'à des conditions librement débattues et acceptées de son plein consentement-. Jespère que la suite de nos entretiens fera passer de plus en plus cette conviction dans vos esprits Reprenons donc le sujet qui nous occupait dans nos dernières conférences.

De toutes les erreurs qui troublent la société, l'une des plus fâcheuses est l'idée d'un antagonisme supposé entre les intérêts des riches et ceux des pauvres. Cette idée fait croire à beaucoup de gens que tout irait bien dans le monde s'il n'y avait ni pauvres ni riches. Mais, en désirant un pareil état de choses, vous voudriez sans doute que tout le monde fût riche, car, si tout le monde était pauvre, cela ne ferait pas votre affaire.

— Certes, non, s'écrièrent beaucoup de voix.

— J'en étais sûr. Autrement, ce qui vous ferait désirer un changement ne serait <pi'uu vil sentiment de jalousie contre les riches. Mais, si nous désiions la richesse, sachons d'abord en quoi elle consiste et comment elle se crée et se conserve. Et avant tout, qu'est-ce qu'être riche?

— Parbleu, c'est avoir beaucoup d'argent, s'empressèrent de répondre un grand nombre d'assistants.

— En ètcs-vous bien sûrs ? Voyons, quel cas feriez-vous d'une bourse pleine d'argent, si vous faisiez naufrage dans une île "déserte? Absolument aucun.

— Oui, dit M. Jailand ; mais, dans un pays habité, avecde l'argent on achète tout ce dont on a besoin.

— Alors je vous dirai que les choses que nous nous procurons avec l'argent, comme du pain, des vêtements, des maisons, des

terres, constituent la richesse aussi bien que l'argent qui nous les procure. Et même ce sont ces choses qui constituent la véritable richesse; car l'or et l'argent nous seraient moins utiles que le fer et le plomb, s'ils ne servaient à nous procurer les commodités de la vie. La richesse comprend donc tout ce qui est utile, agréable ou commode. Par là nous embras.sons tous les objets de nos désirs, qui peuvent s'acheter et se vendre, les teiTCs, les maisons, les produits de l'agricultui-c , ceux des manufactures, les provisions, les animaux domestiques, en un mot tout ce qui a de la valeur et qui peut procurer à l'homme du bien-être et des jouissances. Vous voyez, d'après cela, quelle erreur c'est de faire consister la richesse surtout dans l'argent. Maintenant il s'agit de savoir comment on peutaugmenler la richesse de chacun sans dépouiller personne; car, tout en désirant avoir plus que vous n'avez, aucun de vous ne voudrait être un spoliateur.

— Non pas, certes, s'écria Léonard, nous ne voulons pas nous enrichir en prenant le bien des autres.

— Dès lors, nous ne pouxons nous enrichir qu'en augnienlaut la richesse générale du pays. Or, pour l'augmenter de manière à pouvoir en donner davantage à chacun, il ne s'agit pas d'accroître la quantité d'argent, car à quoi servirait de l'accroître, si on n'augmentait pas la quantité de tout ce qu'on pourrait acheter avec cet argent? Iniquement à faire tout payer plus cher, comme nous le verrons prochainement. Ce qu'il faiit, c'est augmeiUer la quamilé de tout ce que le pays possède en aliments, eu vêtements, en maisons, en meiibles, en commodités de toute espèce. Voyons donc comment on crée ou pioduit la richesse.

Comment construit-on les maisons? (lommenl fabriqtic-t-on tous les pioduits de l'industrie ? Comment fait-on venir le blé et tout ce qui sert à la nourriture? Hépondez-moi.

— C'est en travaillant, dirent beaucoup de voix.

— Vous l'avez dit, mes amis; sans travail pas de richesse, pas d'augmentation possible de la richesse. Cependant le travail ne suffit pas; il faut y joindre l'économie. Si un homme dépense chaque jour, chaque année, ce qu'il produit ou ce qu'il gagne, il arrivera à la fin de sa vie ne possédant rien. Si chacun en fait inilant dans le pays, le pays ne possédera jamais rien ; il restera dans l'état des nations sauvages. Pour qu'un homme ou un peuple

s'enrichisse, il faut que chaque année il dépense moins qu'il ne gagne, c'est-à-dire qu'il économise sur le produit de son travail. La richesse n'est donc que le fruit d'un travail économisé, mis de côté et accumulé. Sous ce rapport nous jouissons du travail de tous les siècles qui nous ont précédés; le travailleur le plus pauvre, qui vient au monde chez nous, est l'héritier des générations passées. Si ces générations avaient consommé tout ce qu'elles ont produit, il ne trouverait pas plus de secours dans le monde que le sauvage n'en rencontre dans son île, et son existence serait aussi pénible et aussi dénuée. Remercions donc ceux qui nous ont précédés dans la vie, et montrons notre gratitude en ajoutant à l'œuvre des siècles.

— C'est juste, M. Dupré, dit André; mais comment faire, nous qui n'avons rien ?

— Est-ce que le sauvage n'a pas encore moins? Est-ce qu'il n'essuie pas aussi des années calamiteuses? Et cependant, à force de travail et d'économie, et en produisant plus qu'elles ne consommaient, les générations sont parvenues successivement à augmenter la masse des richesses qui existaient sur la terre ; elles ont accru la quanlité des terres défrichées et mises en culture, des approvisionnements, des maisons, des vêtements, meubles , instruments de toute espèce; elles ont construit des chemins, des routes, des ponts, des canaux, des ports, des églises, des écoles ; elles ont. en un mot, constitué le fonds social que nous trouvons en naissant, et où, c-»mrneje vous l'ai montré, le plus pauvre d'entre nous puise abondamment.

— Je comprends maintenant, dit Honoié, combien nous sommes débiteurs envers les siècles passés. La richesse d'un pays est à la fois le résultat du travail et de l'économie des générations précédentes.

— Très-bien dit, Honoré. Vous voyez par là, mes amis, comment le fonds social peut s'augmenter, de manière «ju'il en revienne une part plus grande à chacun. Mais il faut pour cela une condition dont nous n'avons pas encore parlé.

Tout tra\ail exige un effort, et l'on ne fait aucun effort sans un stimulant proportionné. L'activité (lue nous remaniuons dans la vie civilisée est l'effet de l'éducation ; elle résulte d'un vif désir d'avoir part aux commfidilés dont nous sommes environnés.

148 HUITIEME EMHETIEN.

L'homme qui a recueilli le fruit d'un travail péuiMe, renouvelle volontiers ses efforts, parce qu'il renouvelle ainsi ses jouissances. Mais supposez qu'il ait à craindre que ce qu'il aura pioduit avec de longs efforts lui soit arraché, par la violence ou sans une juste rémunération de ses peines, croyez vous (ju'il consente à se donner du mal en pure perte? Y consentiriez-vous?

— Non pas, hien sûr , dirent toutes les voix ; nous ainierious mieux ne rien faire.

— Pas tout à fait, mes amis , car il faut vivre. Vous feriez ce qui serait indispensable pour vous procurer le strict nécessaire, mais vous n'en feriez pas plus. Vous ne transmettriez l'ien à \os successeurs, et vos enfants auraient à recommencer une vie aussi misérable que la vôtre.

Pour déterminer l'homme à faire des efforts au delà de ce qu'exige la satisfaction des besoins les plus pressants, pt)nr le poi'ter à éc<jnomiser sur le produit de ^on travail, en vue d'augmenter ses jouissances à venir, il lui faut une chose indispensable, la sécurité 11 faut qu'il ait la certitude de jouir de ce qu'il aura pu acquérir à force de travail C'est cette sécurité qui rend si rapides les progrès des peuples panenus à un certain degré de civilisation l.a société en généial et les gouveinemenls en particulier n'ont même pas de mission plus importante que de l'assurer à tous les citoyens.

Que demandons-nous avant tout à la société 1 Quelle garantisse contie tonte atteinte notre personne et le fruit de notre travail. Sans cette protection qui fait notre sécurité, le fort pourrait dépouiller le faible, comme dans l'état sauvage; le paresseux et l'imprévoyant deviendraient les ennemis de l'homme actif et industrieux ; les frelons mangeraient le miel des abeilles.

C'est la sécurité qui stimule l'industrie des honnnes ; chaque pas vers la sécuiité est tm pas fait vers la ci\ ilisation et vers le bien-être général. Ceux d'entre vous qui sont un peu âgés ont pu s'en con\aincre par leur propre expérience. Nos époques de troubles ont toujours été des temps de misère, et celles où il y a eu le plus de sécurité, nos temps les plus pros|)ères. Cependant les hommes n'ont pas toujours compris cette vérité.

Je ne vous paile pas de l'assassinat ni des violences conire les pei'sonnes : ce sont des crimes individuels dus aux passions de

l'homme , et dont la vigilance de l'autorité diminue le nombre en efTiayant les pervers. Mais je regrette de ne pouvoir vous en dire autant des atteintes contre la propriété, car la civilisation, en multipliant les commodités et les richesses, multiplie aussi les tentations pour ceux qui ne veulent pas se les procurer par le travail. Bien plus, et je regrette de le dire, car c'est une honte pom* notre époque, il s'est trouvé des esprits assez égarés pour ériger en système la violation de ce droit.

— Comment! s'écria Honoré, lorsque, après avoir travaillé quinze à seize heures par jour pendant des années entières , je serai parvenu à me procui-er un petit avoir, à force d'économie et de privations, on viendrait me le contester, et ra'empêcher d'en faii é l'usage que je voudrais ! Vous vous trompez, M. Dupré, ce n'est pas possible.

— Je conçois ton indignation, Honoré ; mais cela est. Toi qui lis un peu , tu aurais vu, si tu ne choisissais mieux tes lectures, qu'on a fait du rejet du droit de propriété la base d'un nouveau plan d'organisation de la société. De prétendus défenseiu's des droits de l'homme n'ont rien imaginé de mieux que de biffer du code de l'humanité le droit qui lui est le plus cher.

— Mais c'est affreux ! M. Dupré ; c'est la violation de ce qu'il y a de plus sacré, c'est la destruction de tout ce qui a jamais assuré les progi'ès de la civilisation ; c'est le retour à la barbarie.

— Ce (lue lu dis, Honoré, est très-fondé : aussi tranquillise-toi, la société ne consentinx jamais à se suicider, en adoptant des principes aussi subversifs de son repos et de sa prospérité. Cependant, comme ces désolantes doctrines ont trouvé de l'écho dans des esprits abusés, il est boii de mettre les hommes de bonne loi en garde contre les sophismes de ceux qui les propagent. Nous y reviendrons donc;en attendant, tâchons de nous faire une idée exacte de la richesse.

La richesse, comme je vous l'ai dit , consiste dans tout ce qui est nécessaire, utile ou agréable à Ihonnne Être riche, c'est donc posséder ou pouvoir se procurer abondamment ces choses.

— D'après cela, dit alors Michel, être riche, c'est donc bien avoii- beaucoup d'argent , puisque , quand on a beaucoup d'argent, on peut se piocurer tout ce qu'on désiie.

— Sans doute, Michel, on est riche quand on a beaucoup d'ar-

150 HUIirÈME ENTRETIEN.

gent; mais c»! n'est pas la seule manière d'être riclie. Est-ce qu'un propriétaire «jui possède de grands domaines n'est pas riciie , quoiqu'il puisse ne pas avoir d'argent comptant ? Est-ce qu'un négociant qui n'a pas de dettes et dont les magasins sont remplis de marchandises, n'est pas riche, bien qu'il n'ait peut-être pas d'argent dans sa caisse ? Si fait, ils sont riches, parce qu'avec ce qu'ils possèdent, ils peuvent se procurer ce dont ils ont besoin ; seulement ils sont obligés de transformer en argent ce qu'ils ont, pour l'échanger contre ce qu'ils désirent.

De ce que l'argent est l'intermédiaire obligé des transactions, on conclut que la richesse consiste dans l'argent. On peut, au contraire, êlie riche sans en avoir. Il en est des peuples comme des individus; un peuple peut être riche et posséder peu d'argent. 11 sera riche, b'il a une agriculture perfectionnée, une industrie avancée, s'il possède en abondance des produits natulels ou fabriqués. s'il a beaucoup de manufactures, de \aisseaux, de routes , de canaux, enfin de tout ce qui procure des commodités et favorise linduslrie et le commerce. C'est ainsi que l'Angleterre est jusqu'à présent plus riche que la France, bien qu'elle ait chez elle moins d'argent. Au contraire, un peuple qui a beaucoup d'argent peut (juelquefois être pauvre.

— Pas possible ! s'écria M. Jailand.

— C'est certain, M. Jarland. Avec beaucoup d'argent, mais peu d'industrie et peu de moyens de subsistance, un peuple s'appauvrirait sans cesse, parce que sou argent pa-sorait à l'étranger. C'est ce (jui est arri\é à l'Espagne qui, manquant d'industrie, s'est appauvrie, malgré l'or et l'argent qu'elle relirait de ses mines du Mexique et du Pérou La même chose arrive aux riches qui consomment sans reproduire ; malgré leur richesse, ils finissent par se ruiner. C'est que, pour les hommes comme pour les peuples, il n'y a qu'une seule manière d'acquérir et de conserver la licbesse.

— C'est de travailler, dit M Ravaud.

— Vous l'avez dit , M. Ravaud, et vous l'avez fait , ce qui encore mieux. J'ajouterai cependant ù ce que vous venez de dire un complément indispensable ; car il y a des gens qui travaillent et ne s'enrichissent pas. 11 faut économiser ou produire plus qu'on ne consomme. Si, pai* exemple, vous aviez mangé chaque

R[CHESSE ET PAUVRETÉ. 151

année loul ce que vous gagniez, vous n'auriez pas lait votre fortune.

— Bien certainement non, M. Dupré.

— Votre avoir s'est ainsi accru de tout ce que vons avez épargné. Il en est de même de tous ceux qui produisent plus qu'ils ne consomment, leur avoir s'augmente chaque année. S'il y a beaucoup d'hommes de cette catégorie dans une nation, il y aura beaucoup de produits économisés, et la richesse du pays s'accroîtra d'autant. Au bout d'un certain nombre de générations, le pays possédera une masse de richesses considérable. Les générations 'qui viendront puiseront plus abondamment dans le fonds social , elles auront plus de facilités pour travailler, et, comme elles possèdcj'ont et produiront davantage , les jouissances, comme l'épargne, leur seront plus faciles.

La richesse s'acquiert donc par le travail , et elle se conserve par l'épargne. Un fils se luine, si, au lieu de traviiiller, il mange plus que le l'evenu laissé par son père. Une nation aussi s appauvrit, si elle cesse d'être industrieuse, si elle contracte des goûts de luxe et de dissipation, si elle se livre à des dé[)enses improductives.

— Je comprends, dit alors Michel, qu'une nation s'enrichisse à mesure que les citoyens s'enrichissent. Mais lorsque la richesse du pays augmente, tous les citoyens n'en profitent pas ; car, en vertu du droit de propriété, le fonds social ne se l'épartit pas entre eux tous. Ainsi, ce fonds social a beau s'accroître, il y en a qui n'en retireront rien : ce sont ceux à qui leurs parents n'auront rien laissé Leur position sera même plus malheureuse que celle de leurs ancêtres ; car, par suite des progrès de l'aisance générale, il y aura plus de commodités autour d'eux, et ils n'auront pas le moyen de se les procurer.

— C'est ce qui te trompe, Michel. Tu vas voir que, même pour celui qui n'a rien, il y a intérêt à naître dans un pays où il y a beaucoup de richesses ; car, bien que le fonds social ne se répartisse pas également enlre tous les citoyens , la part «jui revient à chacun est toujours proporlionnée à la richesse de la société ; en outre, l'homme a d'autant plus de chances de prospérer, qu'il e.st dans une société plus prospère. Venons à la preuve. Si tu étais plus riche , tu dépenserais davantage. Eh bien ! louS les autres

sont comme toi : s'ils avaient plus, ils dépenseraient plus. Si donc il y avait dans le pays plus de richesse, on man^^erait du paui au lieu de pommes de terre, on boirait du vin en place d'eau ou de piquette , on consommerait plus de viande ; on brûlerait plus de bois, plus de charbon; on porterait plus de drap , plus de sole, plus de veloui-s; on aurait plus d'habits, plus de robes ; tout le monde aurait des souliers au lieu de sabots , de bonnes maisons au lieu de chaumières ; on achèterait des meubles commodes, des tapis, des livies, des gravures, que sais je? enfin, tout ce qui est utile ou commode, tout ce qui est agréable ou qui plaît.

Or, comme il faut fabriquer toutes ces choses, plus il y aura de gens pour les acheter, plus il y aura de travail pour ceux qui gagnent leur vie à les produire j et , comme les choses se payent d'autant mieux qu'elles trouvent plus aisément à se vendre, les pauvies tireront nii meilleur profil de leur travail. Comprends-tu maintenant comment ceux qui n'ont rien sont intéressés à ce qu'il y ait beaucoup de richesse dans le pays ?

— Je comprends cela, M. Dupré. Mais, si les pauvres avaient ce que les riches ont de trop, il y aurait toujours la même quantité de richesses et la condition des pauvres serait meilleure.

— Je ne dis pas qu'à certains égards il n'y aurait |)as quelques avantages pour le pauvre. Une meilleure répailition de la richesse serait certainement désirable, surtout si les pauvies pouvaient a\oir plus, sans (|uc les riches eussent moins; car prendre aux riches pour donner aux pauvres, serait une spoliation que vous ne voudriez pas admettre et qui d'ailleurs n'améliorerait pas beaucoup la position des derniers; car les riches ne sont pas nombreux : jetez les yeux autour de vous, et comptez. Je *ais plus loin , et je dis qu'après le pai tage de la fortune des riches entre les pauvres, il y aurait moins de bien-être pour le pays eu général, et pour les pauvres eux-mêmes.

— Ce n'est pas possible, dirent quelques voLx.

—^ C'est cependant très-simple. E\\ premier lieu, il y a chez tous les peuples une foule de grandes entreprises qui exigent des fonds considérables, et de grands travaux d'utilité publique qui ne peuvent être exécutés qu'à l'aide de capitaux énormes que Texcédant des riches peut seul procurer. Or, ce sont précisément ces glands travaux qui favorisent le plus le développement de

l'aisance générale au sein d'une nation ; moins il y a de riches, moins il se fait de ces travaux ; supprimez-les tous , il ne se fera plus rien.

La diminution de la fortune des riches diminuerait le travail d'une antre manière. Comme ils font tout faire, si vous en diminuez le nombre, vous diminuerez tout le travail qu'ils donnaient aux ouvriers ; il? seiont lemplacés par des hommes qui, au lieu de faire travailler ou d'acheter, travailleront pour eux-mêmes.

Il y a en outre une foule d'objets que les riches sont seuls en état d'acheter; sans eux, personne n'en achèterait Qu'il n'y ait plus de riches, et voilà autant d'industries anéanties, parce que personne n'en peut plus payer les produits; voilà donc sans travail tous ceux qui s'occupent de la fabrication de ces objets. Or ces industries de luxe sont précisément celles qui procurent les meilleurs gains aux ouvriers. Ce n'est pas tout : les riches sont ceux qui font le plus gagner, même lorsqu'ils achètent des choses à l'usage de tous, parce qu'ils payent tout plus cher que les pauvres. Cela est si vrai, (juc, dans tel quartier d'une ville habité par des riches, le même objet se paye plus cher que dans un autre quartier habité par des pauvres. Les riches payent fort cher de beaux légumes , des fruits magnifuiues, des vins Ans et d'autres objet!? de prix que les pauvres n'achèteront pas ou qu'ils payeront comme dos objets ordinaires, au grand détriment de ceux qui auront pris la peine de les faire venir.

Les riches contribuent encoi-e au bien-être des pauvres en favorisant les progrès de l'industrie. Tous les objets nouveaux sont coûteux, parce qu'il faut du temps pour perfectionner les procédés et arriver à i>roduire à bon marché. S'il n'y avait pas de riches pour donner dans le commencement un prix élevé des produits nouveaux, personne ne pourrait les fabri(pier. C'est donc grâce aux riches que l'industrie se perfectionne; tout se fabrique graduellement à meilleiu- marché, et des choses qu'eux seuls pouvaient ac(|uérir dans le principe, finissent par êtieà la portée de tout le monde Ainsi le mériuds, qui se payait d'abord 2.ï ou 30 francs le mèlre, et que les femmes les plus riches pon\ aient seults avoir, est descendu graduellement jusqu'à 3 ou 4 fi-ancs. On payait au connnencement les toiles peintes 0 ou 7 francs le mè-

154 HL'ITIÈME ENTBETIEN.

Ire, et les femmes aisées pouvaient seules en porter : aujourd'hui on en a pour 75 centimes.

Avais-je raison, Michel, de dire que la richesse des ricHIs piofite aux pauvres, et que leur suppression serait un malheur pour tout le monde ?

— Je commence à le croire, M. Dupré. Mais, si la part des pauvres ne peut pas s'accroître d'une poition de celle des riches, comment donc leur position pourra t-elle s'améliorer?

— Ce sera, non pas par une égalité chiméritjue de répartition, (]m se bornerait à dépouiller les uns pour donner aux autres, et <iui diminuerait le liien-ètre général, au lieu de l'accroitre ; mais par un accroissement de la richesse pui)lique, qui augmentera la part des pauvres sans diminuer celle des riches.

— Oh ! pour cela, nous ne demandons pas mieux; mais comment faire ?

— Voilà pi'écisément ce que je vous apprendrai. Mais, dès à présent, pour calmer Notre impatience, je vous dirai que vous y arriverez par plus d'ordre, plus d'intelligence, plus d'instruction, par plus d'habileté dans vos travaux, et par un genre de vie mieux raisonné Nous y ariiverons tous en améliorant notre agriculture, en perfectionnant nos moyens de production afin de faiie mieux et de faire plus, en étendant notre commerce et en mullii>liant les voies de communication.

— Ce sera très-bien, dit André , mais au moins que les riches ne viennent pas gâter tout cela par leur égoïsme et leur dureté.

— Encore de l'exagération, André! Les riches sont des hommes, ils ont donc des défauts ; ils ont en particulier œux de leur position, de l'orgueil, et quelquefois de l'indiflérence pour des misères qu'ils ne connaissent pas. Mais, à entendre certaines gens, les riches seraient des hommes durs, égoïstes, sans entrailles, spéculant sur les besoins de leurs ouvriers, et, de plus, oisifs, immoraux, libertins, ayant tous les défiuits. Les pauvres, au contraire, seraient tous bonnètes, généix'ux, désintéressés, laborieux; ils auraient toutes les vertus.

Moi, je ne vous dirai pas l'inxerse, je ne prétendrai pas que les riches soient tous humains, généreux, loyaux, qu'ils aient toutes les qualités, ni que les ouvriers soient tous paresseux, débau-

chés, dépensiers, qu'ils aient tous les vices; ce serait souverainement injuste. Il y a de bons et de mauvais riches, de bons et de maux aki pauvres; des maîtres qui ne songent qu'à eux, et des ouvriers qui ne songent guère aux intérêts de ceux qui les emploient. C'est que les uns et les autres sont des hommes et que nul homme n'est parfait, le riche pas plus que le pauvre. Riches et pauvres, maîti-es et ouvriers doivent donc se prendre et se supporter les uns les autres avec leurs défauts. Cependant il ne tient qu'aux ouvriers de se rendre de moins en moins dépendants des maîtres.

— Et comment cela?

— Par plus d'instruction et plus d'habileté; par plus d'économie et de prévoyance. Quand l'ouvrier vivra moins au jour le jour, il sera moins forcé de subir la loi ; son salaire s'élèvera naturellement jusqu'au point où le fabricant aurait de la peite à l'employer, car il n'y a pas de règlement qui puisse faire dépasser ce point.

Vous aurez fait en même temps un grand pas vers la possession du bien-êtje, sinon vers la richesse à laquelle les pères ne peuvent guère aspirer que pour leurs enfants. Et alors, croyezm'en, vous serez aussi contents, plus contents même que les riches. Car le contentement consiste moins dans la richesse ellemême que dans le plaisir de l'acquérir. Chaque pas qu'on fait vers ce l)ut est accompagné de jouissances plus vives que la possession même. Le premier argent mis décote fait plus déplaisir que les sommes amassées ensuite. Tous les marchands vous diront que leurs premiers gains sont ceux qui leur ont causé le plus de joie. Le premier morceau de terre ou la première maisonnette que Ton peut acheter cause plus de plaisir qu'un beau domaine ou une grande maison achetés plus lard. Demandez plutôt à Honoré, à M. Saujon, à M. Durourc.

— Et aucun de nous ne vous démentira, dit ce dernier avec un accent plein de fianchise.

NELVIÉMfc: ENTRETIEN.

LA PROPRIÉTÉ, RÉSULTAT DU TRAVAIL ET FONDLMENT DE L'AISA>Lt

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