‹ Manuel populaire de morale et d'économie politiqueChapitre 13 sur 18 · LA DEMANDE · texte numérisé non relu

LA DEMANDE

Une animation inaccoutumée régnait à Mirebeau le jour de la réunion La manufacture, fermée depuis plus de trois mois, rouvrait ses ateliers dans huit jours. Cette nouvelle, piévue depuis quel<|ue temps, venait d'être annoncée puMI(|uement, et elle était le sujet de toutes les conversations. Les anciens ouvriers de la fal)ri(iue y seraient ils tous admis de nouveau, ou bien n'en rece\iaiton qu'une partie? En ce cas, dans quelle proportion les prendrait-on ? lesquels seraient choisis ? sur qui porterait l'exclusion ? C'étaient autant de questions que chacun s'adressait et sur lesquelles on ne pouvait que former des conjectures.

L'inscription des ouvriers devait commencer le lendemain et durer toute la semaine. Les propriétaires, comme des généraux qui vont commencer une campailne, voulaient passer leur personnel en revue, alin de se rendre compte des forces dont ils pouvaient disposer. C<u" trois mois de chômage devaient avoir f>ccasionné des vides dans les rangs des ouvriers. Quelques uns, forcés de chercher des moyens d'existence, avaient peut-être trouvé une occupation qu'ils ne voudraient pas abandonner; d'autres, étrangers à la localité, pouvaient être retournes dans leur lieu natal, avec l'espoir d'y trouver du travail. Pour l'une ou l'autre de ces causes, plus d'un ouvrier devait manquer à l'appel. Cette circonstance augmentait pour ceux qui restaient la chance d'obtenir immédiatement de l'emploi.

Une autre giande <|uesli(ui préoccupait encore les esprits : les salaires seraient-ils maintenus à l'ancien taux? On le désirait évidemment, mais nul n'osait répondre anirmativement à cette question. On se bornait à émettre d'avance des opinions trèsdiverses. Les uns, ne songeant qu'à eux, comme il arrive trop

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souvent, disaient que MM. Lenoir et Dubuisson ne pouvaient pas songer à diminuer les salaires dans un moment où le pain était encore si cher et après trois mois de chômage, qui avaient épuisé toutes les ressources des ouvriers. Quelques-uns plus sensés doutaient que les prix pussent être aussi élevés que par le passé, parce que les circonslunces étaient encore peu favorables. La plupart, du reste, n'avaient aucune idée arrêtée ; ils se félicitaient seulement de la réouverture des ateliers, et s'estimaient heureux d'avoir du travail, même à un prix inférieur à l'ancien.

La conversation était très-animée à l'école, où l'on était arrivé de bonne heure afin de s'entretenir de la grande nouvelle. On axait espéré y trouver MM. Lenoir et Dubuisson, et obtenir d'eux quelques renseignements j mais ils ne vinrent pas, les préparatifs de la réouverture les occupaient trop. En revanche, nos amis se faisaient remarquer par la chaleiu- avec laquelle ils parlaient; leur langage, au reste, ne ressemblait presque en rien à celui qu'ils auraient tenu un an plus tôt dans les mêmes circonstances; la population avait évidemment prollté des entretiens de M. Dupré. Cependant il y avait encore bien des erreurs dans ce qui se disait en ce moment. Les hommes sont ainsi faits : ils n'y voient jamais plus mal que lorsque leur intérêt est enjeu. C'est qu'alors ils ne sont plus de sang-froid et n'examinent plus les choses avec impartialité. M. Dupré fut reçu a\ec encore plus d'empressement que de coutume; on eût dit qu'en éclairant les esprits, il allait trancher la question encore indécise,

— Mes amis, dit-il en commençant, nous savons maintenant que le travail ou la peine, qu'il faut prendre pour se procurer les choses est le fondement de la valeur. D'après cela, si nous pouvions diminuer le travail nécessaire pour les produire , nous en diminuerions la valeur ; si nous parvenions à le supprimer tout à fait, les choses n'auraient plus de valeur.

— Bien obligé, M. Dupré, s'écria André : j'espère qu'on n'en viendra pas là. Comment ferions-nous pour vivre, nous qui vivons de notre travail ?

— El comment te procures -tu aujourd'hui l'air (pic tu respires, la chaleur du soleil et l'eau que tu bois à Miiebeau?

— Parbleu, c'est à tout le monde, il n'y a pas à l'acheter.

~- Eh bien ! mon ami, si les choses étaient sans valeur, c'«st

qu'elles seraient à tout le monde et qu'on pourrait se les procurer sans travail et sans peine. Comprcudstu maintenant ?

— Oui, M. Duprd ; je n'amais plus à m'inquiétcr du travail , puisque je pourrais satisfaire mes besoins sans travailler.

— Nous n'en sommes paslàmulhe ireusement, ou i)liitôl heureusement, car je ne conçois rien d»i plus triste que la \ie icibas, si nous devions la passer sans rien faire. Toujours est-il que la valeur des choses est un obstacle à la satisfaction de nos besoins, puisqu'elle nous empêche souvent de nous les procurer. En diminuer la valeur en diminuant l;i peine qu'on trouve à les produire est donc un moyen d'augmenter le bien-être des honunes. C'est le résultat de la découverte de meilleurs procédés de fabrication. N'est-ce pas un résultat iulluimeut déi<irable, et les progrès di'jà réalisés ne doivent-ils pas nous en faire désirer de nouveaux ? Je vous le demande à vous tous, que le prix trop élevé de tant de choses que vous voudriez vous procurer force si souvent à vous en priver.

— C'est bien vi-ai, répondirent une foule de voix.

— N'est-ce pas surtout déairable pour les pauvres plus encore que pour les riches ?

— C'est incontestable, dirent tous ceux que la question concernait particulièrement.

— J'étais sûr de \otrc réponse , mes amis ; mais je suis bien aise de vous avoir fait constater par vous-mêmes cette vérité. Vous en verrez découler une foule de ainséquenccs plus importantes les unes (lue les autres, et dont quelques-unes vous surprendront, parce que jusqu'à pré.sent vous n'y avez pas suffisanunont i éfléchi. Eu attendant , revenons à notre sujet.

La valeur des choses, avons-nous vu, est presque toujours en raison de la peine qu'il faut prendre pour les amener au point où elles peuvent servir. Cependant le travail lui-même n'est ni un régulateur fixe ni le régulateur uiiique de la valeur. I^renons le pain pour exemple. Le blé est une denrée qui demande chaque année la même peine, et cependant sa valeur varie considérablement d'une année à l'autre; vous en avez fait cette année la douloureuse expérience. Les étoffes et les fers, que beaucoup d'cntie vous fabriquent , vous coûtent également la même peine qu'il y a deux ou trois ans, et cependant ces objets sont arrivés à se ven-

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dj'c à un prix bien inférieur à celui des années précédentes ; ils ont môme Uni par ne plus se vendre du tout. Vous aviez tout autant besoin de pain , et il se vendait beaucoup plus cher ; vous avez acheté moins de vêlements, et cependant les étoffes étaient à bien meilleur marché.

Cest que, déjà variable selon la nature du travail exigé, la valeur d'une mémo chose varie aussi en raison d'une foule de ch*constances parliculièies, entre lesquelles unedesplus importantes à considérer est la posilion relative de celui qui désire cette chose et de celui qui en est le détenteur, L'ne chose est chère quand l'acheteur court après le marchand ; elle tombe au contraire à bon marché quand c'est le marchand qui court après l'aclieteur. Un objet diminue de prix quand l'acheteur en trouve deux pour un, et sa valein" augmente s'il se présente pour le même objet deux acheteurs au lieu d'un. C'est ce qu'on exprime d'une manière plus brè\e en disant que la valeur ou le prix des choses est en raison de l'offre et de la demande.

— Qu'entend-on par là? s'empressa de demander Honoré. Et d'aboid qu'entend-on par ces mots : Yvffre et la demande ?

— C'est précisément ce que je me propose de vous expliquer aujourd'hui. Toutes les fois que le possesseur d'une marchandise , d'un objet quelconque, fabricant ou marchand, cherche un acheteur pour sa marchandfse, on dit qu'il y a offie de la marchandise ou de robjel. Toutes les fois, au contraire, (ju'un marchand, un consommateur, un individu quelconque désire acheter un objet , quel qu'il soit, ou dit (ju'il y a demande de cet objet. Une marchandise est offerte lorsqu'un marchand dit : Voulez-vous acheter ? Elle est demandée lorsqu'un acheteur se présente et dit : Voidez-vous vendre ou avez-vous à vendre"! I.nrsquc sur le marché il se présente plus de gens pour vendre que pour acheter, on dit que l'offre dépasse la demande ; loi'sque, au coniraii'e, plus de gens se présentent pour acheter que pour vendre, la demande dépasse l'offre.

—Mais, dit Honoré, tous les objets ne se vendent pas au marché ; c'est, au contraire, le potil nombre. C.onnnenl dit-on alors?

— On !5e sert toujours des mêmes expressions, parce qu'elles rendent bien conq)te de tous les faits. On dit de toute espèce de marchandise, qu'elle est très-abondante sur le marché, quand

elle existe en gi'ande quantité dans une localité ou mi^me dans un pays tout entier et qu'on peut se la procurer aisément, lors même qu'elle n'est jamais portée au marché. On dit également qu'une marchandise est rare sur le marché , quand elle est peu abondante dans le pays et en moins grande quantité que ne voudraient les acheteurs. C'est que le village, la ville , le pays , le monde entier même aujourd'hui, sont considérés comme un immense marché où se pressent continuellement une multitude de vendeurs et d'acheteurs, et où se concluent sans cesse des marchés de toute espèce.

— Je comprends très-bien cela, dit Léonaid, et il me semble que j'entrevois déjà les difTérences qui doivent en résulter pour la valeur ou le prix des choses. .Mais daus tout cela il n'est question que de vendeurs et d'acheteurs, de marchandisesachetées ou vendues; je ne vois rien qui s'applique aux ouvriers et au travail,

— C'est que tu te laisses arrêter par des mots, Léonard. Le travail est une marchandise comme une autre. vJuand un ouvrier se présente dans un atelier, désirant y être employé, (jue fait-il, si ce n'est offrir le travail qu'il est capable d'exécuter? Quand, au contraire, un patron propose à un ouvrier de l'employer, il ne fait que lui demander s.on travail. Il y a, dans ces deux cas, offre et demande. Le travail est offert si l'ouvrier va offrir ses bras pour travailler ; il est demandé , si le patron réclame les services de l'ouviier. Ou dit de même que l'offre du Iraiail est très-abondante l()i-.squ'il se présente l)eaucoup d'ouvriers pour exécuter un travail, et c'est la demande de travail qui est très-abondante, quand beaucoup de patrons demandent des ouvriers pour le même ouvrage. On dit éf^alemcnt que l'offre du travail dépasse la demande , s'il se présente pour faire un ouvrage plus d'ouvriers que les fabricants n'en peuvent occuper; l'inverse a lieu, et la demande de travail dépasse l'offre, toutes les fois <jue les chefs d'ateliers ne trouvent pas autant d'ouvriers qir il leur en faudrait.

Ainsi, vous le \(jyez, le travail étant réellement une marchandise, nous pouvons employer les mêmes termes en parlant de l'une ou de l'autre. Ce travail sera doue, comme toute maichandisc, rare ou abondant; il sera offert ou demandé; on dira de même que l'offre dépasse la demande ou qu'elle lui est infé-

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rieuie, 'ou bien encore qu'elle l'égale , car ces trois cas peuvent se présente!'. Faites attention cependant que, dans le langage ordinaire,on emploie presque toujours ces expressions dans un sens opposé. On dit , par exemple , que le travail est abondant, pour dire que les ouvriers trouvent avec facilité à s'occu{)er ; on dit qu'il est rare dans le cas contraire. C'est un langage qui a le toit de fausser toutes les idées. Ainsi vous entendez dire sans cesse que les ouvriers demandent du travail lorsqu'ils offrent leurs services et cherchent de l'ouvrage, et qu'on leur donne du travail lorsqu'au contraire on leur en achète ; car, dans les conventions entre patrons et ouvriers, il faut voir un véritable marché entre acheteurs ou vendeurs, les patrons étant les acheteurs et les ouvriers les vendeurs, et la marchandise achetée et vendue étant du travail. Le vendeur est toujours celui qui offre, et l'acheteur celui qui demande.

— Ces explications, dit Léonard, vont éclaircir bien des choses qui étaient restées jusqu'ici obscures pour nous. Elles nous aideront à mieux comprendre la nature des rapports entre les maîtres et les ouviiers. Ces expressions vicieuses de demander et de donner du travail, quand on offre de travailler et quand on propose de faii-e travailler, faussent non-seulement l'idée qu'on doit se faire des rapports mutuels des ouvriers et des patrons, mais encore celle qu'on doit avoir du travail lui-même.

— Je suis charmé, Léonard, (|ue mes explications aient pu rectifier vos idées. Mais voyons quelles conséquences découlent des variations qui peuvent survenir dans le rapport entre l'offre et la demande.

Trois cas seulement peuvent se présenter : l'offre égale la demande, ou elle la dépasse, ou elle lui est inférieure. Or, s'il y a un fait parfaitement établi par l'expérience de fous les siècles et de tous les pays, c'est que le prix d'une chose est toujours en raisori directe de la deûiande et en raison i7iverse de l'offre, c'est-à-dire que, toutes les autres circonstances étant égales d'ailleurs, plus une chose est demandée, plus elle est chère; au contraire, plus elle est olVoile, plus son prix tend à baisser?

— Ainsi, dit André, le prix d'une marchandise doit augmenter par cela seul qu'il se présente beaucoup d'acquéreurs; il doit baisser, au contraire, si le nombre de ceux qui veulent vendre dépasse le nombre de ceux qui veulent acheter?

— Bien, André; mais il faut ajouter un petit commentaire à ton explication. Ainsi, il n'est pas nécessaire que le nombre des acheteurs dépasse celui des vertdeurs ou lui soit inférieur, pour que le prix d'une marchandise augmente ou diminue; il .-^uflit que la quantité demandée soit supérieure ou inférieure à la quantité ofTeite. Le noml)re des vendeurs pourrait »''tre très-coniidéral)!e et celui des acheteurs très-faible; il serait possible même qu'il n'y eût qu'un seul acheteur; mais, si la quantité de marchandise qu'il veut acheter dépasse celle que peuvent lui livrer tous les vandeurs, la marchandise sera en hausse. Il pourrait se présenter, au contraire, un grand nombre d'acheteurs, tandis que la marchandise serait dau.s un petit nombre de mains, peut être dans celles d'un seul vendeur, et cependant, si la quantité à céder par le détenteur unique dépasse la quantité demandée par tous les acheteurs réunis, il y aura baisse. Le résultat naturel de l'ofFre d'une marchandise est donc d'en faire baisser le prix ; celui de la demande, d'en augmenter la valeur.

— C'est ce qu'on exprime dans le commerce , dit M. Saujon, en disant qu'il y a une différence de dix pour cent entre : Voulez-voris vendre ? et voutez-ioxts acheter?

— Qu'cntend-on au juste par là? demanda André.

— Cela veut dire, mon garçon , reprit M. Saujon , que si une chose vaut habituellement 100 francs, elle ne se vendra, par exemple, que 9o francs, si c'est le producteur ou le marchand qui offre de la \endre ; elle pourra se ^endrc, au contraire, 105 francs si c'est un acheteui'qui en a besoin. Dans le premier cas, le vendeur fait une petite concession au-dessous du prix ordinaire, atin de trouver un acheteur; dans le second , il protite de la circonstance pour accroître son bénéfice.

— Mais pourquoi ne pas se contenter du prix ordinaire ? C'est abuser de sa position que de profiter du besoin des autres.

— Voilà que tu retombes dans la déclamation, André, reprit M. Dupré, Je pourrais te dire à mon tour que l'acheteur abuse ausïi de sa position eu payant 9,t francs seulenicnl un objet qui en vaut habituelIcnuMit 100; mais je ne le dirai pas, parce que c'est une chose naturelle. Le vendeur et l'achelein- cherchent à tirer le meilleur parti de la peine qu'ils ont eue, l'un à se procur la chose à vendre, l'autre à se procuivr l'argent q\ù doit la payei Si nous ne profilons pas des circonstances favorables, nous seroqs

ta ,

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ruinés par les circonstances désavantageuses. D'ailleurs, le vendeur et racheteur pcu\ent défendre leur intérêt l'éciproque et aller, chacun de son côté , jusqu'au point où ils auraient moins d'avantage à concline le marché qu'à le rompre. Toi, par exemple, André, quand tu vas chez un marchand acheter un objet quelconque, est-ce que tu ne tâches pas de l'avoir au plus bas prix possible? ï'inquièles-tu des intérêts du marchand?

— Mais non, ce sont ses afiaires, et non les miennes.

— Tu as raison ; mais puisque tu tâches d'acheter au meilleur marché possible, pourquoi Irouves-tu mauvais qu'il te vende aussi cher qu'il peut? Tu défends ton intérêt, il défend le sien; n'est-ce pas juste?

— C'est vrai, M. Dupi'é : j'étais injuste en voulant tout pour moi.

— C'est ce qui nous arrive souvent, sans le savoir ni le vouloir, reprit M. Dupré ; mais continuons. Je viens de considérer seulement deux individus , un acheteur et un vendeur, chacun défendant ses intérêts et cherchant à profiter de ses avantages : dans ce cas, la variation de prix qu'amène la difiërence de l'offre à la demande est toujours peu considérable. Il n'en est pas de même lorsque les choses se passent entre un grand nombre de vendeurs et d'acheteurs, au marclié ou ailleurs.

Voyons le cas où l'offre surpasse la demande. Ceci peut résulter de plusieurs causes. Ou les vendeurs sont nombreux et ils ont beaucoup de marchandises à \endre, ou bien les acheteurs sont en petit nombre, ils ont peu de l)esoins et monlrenl peu d'empressement à acheter. La marchandise abondant, les acheteurs savent d'avance que les détenteurs seront disposés à faire des sacrifices pour l'écouler; comme ils se voient peu nombreux, ils savent qu'il y aura peu de concurrence entre eux et qu'il restera toujours de la marchandise pourciiacun; ils ne se pressent donc pas d'acheter. Les marchands ou producteurs qui ne veulent pas garder leur marchandise ou qui craignent de ne pouvoir se procurer l'argent dont ils ont besoin, sont au contraire empressés d'offrir leurs articles. I*armi eux , chacun est disposé à baisser sou prix afin de décider les acheleurs, et pour ne pas les laisser aller chez ses voisins. Le résultat du marché ce jour-là sera donc une diminution : on dira que la demande et les acheteurs sont

rares, que l'offre ou la marchandise est abondante, que les prix sont faibles et que la marchandise est en baisse.

— L'impiession produite pai- cette première baisse, fit observer Léonard, ne tondra t-elle pas à amener une baisse plus prande?

— Sans doute. Acheteurs et vendeurs restent sous celte impression. Les premiers ne se pressent pas de faiiedes demandes, dans l'espoir que la marchandise baissera encore ; les vendeurs, au contraii-e, de crainte de ne pas vendre, sont disposés à faire de nouvelles concessions.

— A ce compte, la marchandise devrait baisser indéfiniment.

— Non, il y a une limite à tout : les lois providentielles qui règlent les choses de ce monde, en dépit de nos erreurs et de nos efforts, empêchent les tiop grands écarts du prix naturel. D'abord, il \ a une limite ()ui n'est jamais franchie (]ue dans des cas exceptionnels : c'est celle où le prix de vente descend au-dessous du prix de production. Celte situation ne se prolonge jamais longtemps ; elle dure tout au plus jusqu'à ce que la marchandise produite soit épuisée; car il n'y a personne qui ne cesse de produire, du moment (|ue le prix de production dépasse le prix de vente ; c'est ce qui n'arrive que dans des cas rares.

La consommation reste habituellement la même, à moins que des malheurs ne la fassent diminuer, ou que l'augmentation de dépenses résultant d'une consommation forcée, c<jmme celle du pain, ne fasse diminuer toutes les consommations moins indispensables. Mais, si la vente s'est trouvée quel(|ue temps valentie, c'est une raison pour qu'elle reprenne bientôt. Le consommateur, qui a épuisé ses approvisionnements, est forcé d'acheter malgré son désir datlendre une nou\elle baisse. Comme beau coup d'autres sont dans le même cas, il y aura une leprise dans la vente ; le piix de la marchandise haussera, et peut-être airivcra-t-il à dépasser le prix naturel.

— iNe pourrait-il pas se faire, fil observei' M. Vieulin, «juc la consommation devint plus considérable qu'auparavant ?

— Cela arrive très souvent, .M. Vieuliji, excepté pour le pain, dont la consonnnation est à peu près constante, et votre observation est très juste. Dès qu'une marchandise descend d'une manière sensible au-dessous de son prix habiluel, beaucoup de gens qui s'en privaient, paice (jue ce prix dé[)assail leurs mi)vens, suut

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tentés de se procurer cette satisfaction ou de la substituer à d'autres consommations ; il y en a d'autres qui n'hésitent plus à scia procurer en plus grande quantité, vous le savez tous par expérience. La consommation de cet objet augmente donc, la demande égale ou dépasse l'ofire, et les prix se relèvent. Alors, en général la consommation reste supérieure à ce qu'elle était auparavant , parce qu'il s'est développé des habitudes nouvelles et des besoins qui veulent ensuite être réguMèrement satisfaits. Quelquefois môme les producteurs finissent par gagner à une baisse de prix; ce que la diminution leur'a fait perdre, ils le retrouvent et au delà sur l'accroissemeut de la consommation. Les consommateurs y gagnent encore plus; ils obtiennent cette marchandise à meilleur marché, ou ils en oblienrient plus pour le même prix. Ceux qui précédemment étaient obligés de s'en priver parviennent maintenant à se la procurer.

— C'est une chose vraiment curieuse, dit Honoré, que cette influence des rapports entre l'ofire et la demande,

— Ce n'est pourtant rien encore, reprit M. Dupré. Plus nous avancerons dans ces études, plus" vous admirerez les lois providentielles qui règlent les transactions des hommes. Mais passons au cas où la demande dépasse l'ofire. De même que dans le cas contraire, ce l'ésultat peut avoir plusieurs causes.

La production peut avoir été entravée pour une raison ou pour une autre. Les vendeurs sont moins nombreux, ils ont moins de marchandise, ou bien il se présente plus d'acheteurs, leurs besoins sont plus grands, et ils veulent davantage de la marchandise en vente; elle est donc plus demandée qu'ofierte. Dès lors, les vendeurs sont sur la réserve, et les acheteurs empressés; ce sont ceux-ci <|ui se font concurrence. Comme la marchandise est peu abondante, ils craignent tous de ne pas en avoir, et chacun est disposé à en donner un prix plus élevé; elle dépassera donc le prix habituel. On dira que les acheteurs sont abondants, que la marchandise est rare et qu'elle est en hausse.

— Cette première hausse, demanda Léonard , ne devi-a-t-elle pas amener une hausse plus considérable, comnie nous avons vu une première baisse en amener une nouvelle ?

— lixaclement, Léonard. Vendeurset acheteurs resteront sous l'inlluence dece qui vient de se passer. Les vendeurs (jui cou-

260 QUINZIÈME EXTRETIEX.

naissent, comme on dit, les besoins de la place ou du paNs, veulent proliler de leur position. Les acheteurs, au contraire, qui ont des besoins et qui connaissent la rareté delà marchandise, sont disposés à faire plus de sacrifices pour s'en procurer.

— La marchandise montera de plus en plus, je le com[>rends, reprit Léonaid ; mais je ne vois pas de raison pour qu'elle s'arrête. Car il n'en est pas de la hausse comme de la baisse, qui est limitée par le point où le prix de vente serait inférieur aux frais de production; pour la hausse, il n'y a pas de limite.

— C'est ce qui le trompe, Lénuaid, il y en a une pour la hausse comme pour la baisse Seulement, elle n'est plus dans les frais de production, elle est dans la bourse des consommateurs ; elle est aussi dans la concurrence A mesure que le prix d'une marchandise auimiente, les consommateurs ont plus de peine à se la procurer; si elle continue ii augmenter, elle linil par dépasser les moyens de beaucoup d'enlreeux : ils s'iibstiennentd'en acheter et ils se tournent vers une autre. Plus le prix s'élèvera, plus le nombre de ceux qui sont foi ces de s'en priver de\ra augmenter. La demande, qui avait dépassé l'offre, se rapprochera de l'équilibre et les choses rc\ iendrout à leur état naturel.

— Je comprends ce résultat pour les marchandises qui ne sont pas d'une nécessité absolue, dit Michel; mais le blé est ime denrée qu'il faut se procurer à tout prix; la rareté doit en faire hausser le prix d'une manière iudélinie.

— C'est encore une erreur, Michel, et à cet égard la limite est dans les heureux effets de h concurrence. Dans les temps oitlinaircs, quand le blé est à bon marché, on n'en va pas acheter à l'étranger, parce que les frais de transport ne permettraient pas de le vendre au couis du jour dans le pays Mais quand le prix augmente, il peut couvrir les frais de transport, même des pays les plus éloignés. L'espoir de réaliser des bénéfices détermine de plus en plus les spt'culaleurs à se livrer à ce geni-e d'opérations ; le blé arrive en quantité suffisante, et sa présence fait baisser le prix. La concurrence empêche ainsi la hausse de dépasse certairic limile; à lavenii' même, elle empêchera encore plus grands écarts qui affligent aujourd'hui les populations.

— C'est un résultat qui serait bien désirable, dit Léonard , a jamais lieu, il rac raccommodera avec la concurrence.

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— La concurrence, reprit M. Dupré^a bien d'autres avantages. Elle prévient rauginentation croissante de prix qui résulterait de l'excès de la demande sur l'ofTi-e. Aussitôt que la valeur des choses dépasse le prix naturel , les bénéfices du producteur augmentent. Cet accroissement de bénéfice tente de nouveaux individus, qui se mettent à leur tour à produire le même article; on élève de nouvelles fabriques ; l'objet est produit plus en grand, plus de bras y sont occupés, on y applique davantage le principe de la division du travail , et l'on en peifectionne les procédés de fabrication ; il est ainsi fabrique plus économiquement et à meilleur marché. Comme il se présente plus abondamment sur le marché, l'ofTi-e dépasse la demande, le prix revient à son taux primitif et finit même par descendre au-dessous.

En effet, du moment que l'objet est fabriqué plus en grand et que les fiais de production ont diminué, les producteurs, sollicités par la concurrence, abaissent leur piix de \cntc afin d'attirer chez eux les acheteurs. Le produit se trouve maintenant à la portée d'un plus grand nombre de consommateurs, et, sans que les bénéfices des producteurs aient diminué au total, les consommateiu's se procurent cette commodité à meilleur marché. Ainsi, d'une hausse qui paraissait devoir occasionner des privations nombreuses l'ésulle souvent une augmentation de jouissances pour tout le monde.

— Mais c'est admirable! s'écria M. Ravaud. 11 y a vraiment quelque chose de merveilleux dans ces lois providentielles, dont la plupail des hommes ne soiipçonnent pas même Texistence.

— Votre remarquées! très-juste, dit en terminant .M. Dupré ; comme je vous l'ai déjà dit bien des fois , plus on se donne la peine détudier ces lois naturelles du monde social, plus on les admire.

SEIZIK.ME E.NTUKTIEN.

LE PRIX DES SUBSISTANCES EST RÉGLÉ PAR LE RAPPORT ENTRE" l'offre ET LA DEMANDE.

Dans la semaine qui précéda la réunion, les choses ne se passèrent pas comme la plupart l'avaient espéré, mais elles se passèrent mieux que beaucoup ne l'avaient craint.

Très-peu d'ouvriers a\aient quitté le pays, parce que la cherté des vivres ayant été universelle en France, toutes les autres consommations avaient diminué partout. Un ouvrier, allant d'une localité dans une autre où il n'était pas connu, avait encore moins de chances d'y trouver de l'occupation. La commune n'avait donc guère été abandonnée que par quelques-uns de ceux qui , ayant leurs parents ailleurs, pouvaient es|)érer de passer plus aisément cette crise au sein de leur fimiille.

Fort peu d'ouvriei"s aussi avaient renoncé au travail de la manufacture. Toutes les autres industries du pays avaient été en souirrance, et, loin de demander des bras, en avaient congédié. Quant à l'occupation que beaucoup d'entre eux avaient trouvée à Mirebeau, c'était une occupation temporaire créée parla générosité de la commune et l'humanité des propriétaires aisés pour donner du pain aux familles nécessiteuses ; le besoin cessant, on ne pouvait pas prolonger plus longtenips ces sacrilices.

Chacun accourut donc à la mainilacture, à la nouvelle de la réouverture des ateliers : très-peu d'ouvriers manquèientàl'appel. La demande des marchandises était encore languissante et les prix ne s'étaient pas relevés. Dans des circonstances semblables, les patrons n'auraient pas pu occuper le même nombre d'ouvriers que l>ar le passé; mais, ix^ulant la suspension des travaux, ils avaient introduit dans la maïuifacture des améliorations qui réduisaient leurs frais de production. Ils espéraient par là obtenir de l'avantage sur leurs concun'ents, et assurer un débouché facile à leurs produits. Cet espoir se joignant à l'intérêt qu'ils portaient à

leurs ouvriers, ils se décidèrent à reprendre tous ceux qui se présentèrent : il n'y eut d'exceptés que quelques mauvais sujets incorrigibles.

D'un autre côté, l'écart entre les prix actuels de vente et les anciens prix ne permettait pas à MM. Lenoir et Dubuisson de donner les mômes salaires qu'avant la disette. Us firent connaître ces raisons aux ouvriers, que les entretiens de M. Dupré avaient déjà préparés à les comprendre. Cette diminution éveilla donc des regrets, mais elle n'excita pas de murmures : on s'y attendait, et chacun , satisfait d'avoii- du travail , s'estimait heureux de l'obtenir à ces conditions.

Cette satisfaction s'était accrue par une autre circonstance. Une nouvelle baisse du blé, plus considérable que les précédentes, avait eu lieu le samedi au marché, et elle en présageait d'autres pour les suivants. Le lendemain, à l'école, les auditeurs habituels de M. Dupré s'en entretenaient en l'attendant, et ils s'efforçaient d'appliquer à ces faits les principes qu'il leur avait exposés. Le docteur, en arrivant , commença par adresser à son auditoire quelques paroles de félicitations sur les événements du jour. 11 allait continuer le sujet de la dernière fois, lorsque Michel Terrien prit la parole pour lui adresser une question.

— M. Dupré, lui dit-il, nous avons parfaitement compris comment le prix des choses tend toujours à revenir au taux habituel et comment l'abondance et la rareté font varier le rapport entre l'oflre et la demande. Mais il se passe en ce moment un fait que nous ne savons comment concilier avec ce principe. Ainsi, la quantité de blé qui existe en France diminue tous les jours, pui.';(iue la consommation va son train, et elle ira en diminuant tant que la moisson ne sera pas faite. Cependant, contrairement au principe que le prix des choses diminue avec l'abondance et croît avec la rareté, voilà le prix du blé qui baisse depuis deux mois : là quantité diminue et le prix baisse : comment expliquer cela ?

— Très-aisément, Michel. Il n'en e»st pas de l'abondance et de la rareté du blé comme des marchandises qu'on fabrique à volonté. A l'égard de ces dernièresj on ne s'inquiète que de ce qui existe pour satisfaire les besoins du moment, parce que cha(|uc jour amène sa production. Le blé, au c<.)nlraire, ne se moissonne

(jii'une fois par an, et la récolte d'une année doit suffire pour l'année entière. La quantité de blé, à un moment donné, est donc relative au temps pemlant lequel elle (li>it servir. Ainsi , lors de la dernière récolte, lorsque tout lehlé moissonné était encore eu grange, il était réellement moins abondant qu'aujourd'hui ; car ce qui existait alors devait suffire aux besoins d'une année, tandis que ce qui reste en ce moment ne doit plus subvenir qu'aux besoins de deux mois au plus. Or, comme on en a injporté beaucoup de l'étranger, la quantité restante est proportionnellement bien plus considérable.

— C'est juste , M. Dupi-é. Je vois que, pour apprécier l'abondance ou la rareté d'une chose, il ne suffît pas d'en connaître la quantité existante , il faut surtout chercher le rapport de cette quantité avec les besoins qu'elle doit satisfaire.

— J'ajouterai, reprit M. Dupré, que le véritable régulateur du prix du blé, comme de tous les autres objets de consommation , est le rapport de l'offre à la demande, plus encore que l'abondance ou la rareté. Les variations brusques (jue présente souvent leprix du blé en sont la meilleure preuve. Ainsi, dès 1845, la récolte avait été médiocre, et elle ne devait pas suffire à la consommation ; mais on ne le croyait pas, et, en consécpience, la demande n'augmentant pas, le prix du blé s'est maintenu sans subir d'augmentation notable. Le délicit s'est dailleurs trouvé comblé par la précocité de la récolte de 1846. qui s'est faite environ un mois plus tôt que d'ordinaire. Mais il en est résulté que cette dernière récolte a dû subvenir à uncc*msommation de treize mois au lieu de 'douze , ce qui a beaucoup ajouté à son insuffisance.

On s'en est peu inquiété d'abord, parce que la précocité de la récolle et la beauté des grains avaient inspiré une fausse sécurité. Mais les chaleurs de l'été avaient été trop fortes el trop hAtives, l'humidité avait manqué; le lendementa été médiocre, et, au battage, on a perdu sur la quantité beaucoup plus qu'on n'avait gagné sur la qualité Daris le counnencemeut, o;i s'est refusé à croire que la récolte fût insuffisanle, parce qu'il y a chez les hommes une disposition fâcheuse à se faire illusion. Ils ne veulent surtout pas croire aux accidents naturels , ils aiment mieux accuser leurs semblables.

— Mais, M. bupré, dit Léonard, comment peul-il y avoir de di-

SPltc chez nous? La France produit beaucoup plus que sa consommation, et l'on assure que dans les bonnes années elle produit de quoi nourrir ses habitants pendant deux et même trois ans.

— 11 n'y a pas de plus grosse erreur, Léonai d, ni de plus dangereuse, et tu ne l'aurais jamais acceptée si tu t'occupais d'agriculture. Vous cro\ez que la France produit chaque année beaucoup plus que sa consommation. Qua devient donc cet excédant de blé, car on ne le jette pas à l'eau et on ne le brûle pas?

— On l'expédie à l'étranger, parbleu!

— Tu parles sans preuves, Léonard; mais, moi, je t'en donnerai, et ces preuves reposent sur les documents recueillis avec le plus grand soin par le gouvernement depuis 41 ans. Eh bien ! en faisant le calcul, on trouve que dans celte période de 41 ans la France a exporté à l'étranger 18,450,000 hectolitres de blé, et qu'elle en a importé oo,7îi0,000 hectolitres. En déduisant ce qu'elle a exporté dans les bonnes années de ce qu'elle a importé dans les mauvaises, on trouve que, dans ces 41 années, on a importé en moyenne 909, 'iiO hectolitres par année. Comment dire après cela que la France produit beaucoup plus que sa consommation, puisque, pour fournir à ses besoins, elle est obligée de tirer de l'étranger une moyenne annuelle de 900,000 hectolitres?

— Nous ne l'aurions jamais cru. dirent beaucoup d'assistauts.

— Vous voyez par là combien nous devons nous abstenir de répéter des assertions qui ne reposent pas sur des faits bien avérés, comme les documents officiels que je vous cite. Il est constaté aujourd'hui que la consommation de la France en blé est de 120 millions d'hectolitres par année, déduction faite de ce qu'on doit réserver pour la semence, de .sorle qu'il faut une quantité de 330,000 hectolitres environ pour suffire à la consommation d'un jour. Ainsi, la Fiance impoi'tant eu moyenne, depuis 41 ans, 900,000 hectolitres, vous voyez qu'elle a besoin de tirer chaciue année de l'étianger de quoi nourrir la population peiKlant près de trois jours.

— D'après cela, dit M. Saujon, la France ne récolterait pas même assez de blé pour sa consommation.

— Non, M. Saujon; elle ne lécoUeiait pas même de quoi nourrir tous ses habitants, si. beaucoup d'entre eux, dans bien des provinces, ne suppléaient par d'autres aliments à linsuflisancc

du blé. Au reste, je vous approiidrai en passant que, sur 37 millions d'hal)ilants qui existent en France, 20 millions seulement mangent du pain de froment; H millions vivent de méteil, de seigle, d'orge, de sarrasin, de maïs, de châtaignes, de pommes de terre et de que^iucs auties substances farineuses. Quoi qu'il en soit, en tenant compte de ces consommations diverses, la France, en temps ordinaire , a un peu plus que sa consommation en blé. Voici, par exemple, ce <pii résulte d'observations faites depuis un très-giand nombre d'années. En temps ordinaire, la récolte annuelle produit un excédant de onze jotirs de nourriture pour toute la France ; une récolte passablement bonne donne quinze jours ; une bonne, vingt-deux jours; une très-bonne , trente-six jours, et très-rarement davantage. Les mauvaises années donnent proportionnellement à peu près autant en moins. Ainsi, elles douneiit en moins environ autant que les bonnes donnent en plus.

— H y a loin de là, reprit M. Saujon, aux deux et trois ans d'excédant dont parlent «juelques-uns. Mais connaît-on la proportion des bonnes et des mauvaises années ?

— Oui, on la connaît, parce qu'on tient note de tout, et les observations faites à ce sujet prouvent que nous sommes dans une position infiniment meilleure que nos pères. Autrefois la famine sévissait presque tous les deux ans en France.

— Pas possible, M. Dupré! s'écria-t-on dans l'auditoire.

— C'est comme je vous le dis, mes amis. Ainsi , dans le douzième siècle, on n*a pas compté moins de 51 famines. En Angleterre, de l'an 1049 à l'année i355, c'est-à-dire dans l'espace de 300 ans, on en a compté 121. Aujourd'hui, gr;\ce aux progrès de l'agricultme, l'état des choses est bien plus salisfai.'^ant : on a remarqué en efl'et que, dans l'espace d'un siècle, il y aenxirou 50 années de récoltes bonnes ou ordinaires, 30 de médiocres, 10 de mauvaises et 10 seulement de très-mauvaises. Vous voyez que la Providence compense les mauvaises années par les bonnes : elle a \oulu seulement faire comprendre aux hommes l'utilité de la prévoyance : c'est l'histoire des sept vaches grasses et des sept vaches maigres de l'Kcritnre sainte; car on remarque encore qu'une période de bonnes récolte» est ordinairement suivie d'une période de récoltes insuflisantes.

— Mais, M. Dupré, dit M. Vieulin, puisque la France produit

en temps ordinaire un peu plus que sa consommation, comment se fait il qu'elle ait besoin d'importer en moyenne plus de 900,000 hectolitres de grains choque année?

— C'est que nous n'employons pas seulement les grains à la nourriture de l'homme ; nous en employons aussi à la nourri- Ime des animaux. Dans les années abondantes, quand les grains sont à bon marché, au lieu de les conserver, on en détourne une assez grande quantité pour d'autres usages. Les brasseries, les distilleries, les fabriques de fécule, d'amidon, etc., en font notamment une grande consommation.

— C'est un tort, reprit M. Vieulin, on ne devrait pas laisser détourner ainsi ce qui doit servir à la nourritui-e de l'homme.

— Vous allez voir votre erreur, M. Vieulin. Les brasseries, les distilleries, les fabriques de fécule, d'amidon et autres sont , au contraire, une garantie contre la disette ; plus il y en a, plus nous avons de garanties. Je vois que vous avez de la peine à le croire, mais vous allez le comprendre. Quand il y a beaucoup de ces fabriques dans un pays, la producti(>n des grains se règle pour les alimenter, parce qu'on produit toujours quand on est sûr de vendre. Elles font donc croître cette production en constituant pour les grains un délmuché supplémentaire. Mais, s'il survient une disette, toutes les consommations autres que celle du pain diminuent rapiileuient ; les fabri(|ues qui emploient des grains cessent de travailler, d'autant plus (|ue la cherté du blé augmente leprix de leurs produits ; elles rendent alors disponibles les grains qu'elles emploient habituellement. Vous voyez encore que dans cette circonstance, comme dans tant d'autres, la meilleure garantie consiste dans un régime de liberté «jui laisse les choses à leur cours naturel.

— Je commence à le croire, M. Dupré. Mais, puisque la France ne produit pas régulièrement autant qu'elle consomme, pourquoi ne cultive-t-on pas davantage ? Il y a tant de terres qui pourraient produire du blé et où l'on n'en met pas !

— Par une raison bien simple, M. Vieulin : c'est que, pour le blé comme pour tout le reste, c'est la demande qui détermine à produire, car on ne produit que pour vendre. Si le blé ne contait rien pour le faire venir, oii en produirait beaucoup plus qu'il ne fimdrait , (juitte à le laisser perdre. Mais comme le pri.\ moyen

268 SEIZlkME EXTUETIEX.

de 17 francs l'hectolitre, qui est celui des années ordinaires, ne fait que couvrir les frais, les cultivateurs ne sont pas tentés d'augmenter leur production, car alors, l'offre dépassant la deniande, le prix de vente ne couvrirait plus leurs frais 11 les couvrirait d'autant moins (jue celte nouvelle production ne serait obtenue qu'au moyen d'une augmentation de dépenses. Ce sont en effet les meilleures terres que l'on cultive en blé; pour en récolter davantage, il faudrait s'adresser aux terres d'une qualité inférieure, et employer dès lors plus de travail, plus d'engrais. Il n'y a qu'une cause qui puisse provoquer cette augmentation de [iroduction : c'est un accroissement de population qui déterminerait une nouvelle demande et permettrait de faire de plus grands sacrifices.

Une autre raison empêche de produire dav mlauc , c'est qu'en augmentant les frais, on se trotivei-ail en concurrence avec quelques pays étrangers (]ui peuvent produire à bien meilleur marché, parce qu'ils «nt d'immenses terics à blé de la plus grande richesse, que la demande est peu abondante chez eux et que le travail y est à très-bas prix. Alors, malgré les frais de transport, ces blés se vendraient à meilleur compte (|ue les noires sur nos propres marchés ; nos producteurs seraient ruinés, ils cesseraient de produite ou produiraient en moindre quantité. En conséquence, on se contente de produire pour les besoins ordinaires, laissant à la production étrangère le soin de combler le déficit dauj. les mauvaises aimées.

— Nos producteurs ont raison, dit Léonard, puisqu'au total, leur intérêt est d'accord avec celui des consommateurs. Cependant, si la production étrangère peut suflirc à combler le déficit ()uaud il se manifeste chez nous, comment se fait-il que le blé ait mauipié cette année eu France?

— C'est encore une erreur, Léonard. Les approvisionnements ont pu être momentanément insuffisants, mais le blé n'a jamais manipié un instant; il n'a pas n)êmeété à la vieille de manquer.

— l'ounjuoi donc le prix du blé s'e.>t-il autant élevé?

— Parce que tout le monde a eu peur, et qu'au lieu de raisonner on s'est abandonné à sapeui-. Après la récolte, le blé se vendait 20 francs l'hectolitre ; quelques mois après, il se vendait 36 francs, et, ou mois de février, 48 fi'. parce qu'où avait peur ; car la

récolle n'était pas près d'être épuisée eu novembre, elle en était même encore loin en février. Mais que se passe t-il lorsque la récolte est mauvaise? La peur s'empare de chacun ; on craint de manquer de blé ou de le payer trop cher, et l'on fait précisément tout ce qu'il faut pour le faire enchérir. On veut profiter du moment où le prix n'est pas encore trop élevé et faire des approvisionnements; on se presse sur les marchés, et la demande augmente tout à coup dans une pi'oportion énorme. Comme il y a eu foule pour acheter au dernier marché, il y aura une foule plus grande encore au marché suivant, parce qu'gn se communiquera ses craintes, et que les bruits grossiront en circulant. Le blé montera encore, et cela ira croissaul à chaque maiché. Quand on se sentpiessé pai" la faim, on donnerait ce qu'on a pour un morceau de pain.

— Je le crois bien, dit André, il s'agit avant tout de vivre. Cependant j'avais toujours cru que le pri.v du blé croissait en raison du déficit, et que s'il haussait de moitié, c'est qu'il y avait délicit de moitié, et que la moitié de la population était exposée à mourir de laim. Je croyais, au contraire, que lorsque le prix baisse de moitié après une bonne récolte, c'est que la moisson suflit pour nourrir le pays deux ans.

— C'est une erreur tiès-commune, reprit M. Dupré. Le prix des grains ne monte ou ne baisse pas en proportion du déficit ou de l'excédant, mais dans une proportion l)eaucoup plus foite. En observant ce qui s'est passé dans un grand nombre de circonstances, on a remaïqué ()u'un déficit de 5 p. 100 augmente le prix du blé de 30 p. 100, un déficit de 10 p. 100 l'augmenle de 80; undelo p. 100 l'augmente de l.iO p. iOO. Si le déficit est de 20 p. 100, le prix est presijue triple ; enfin, s'il est du quart, le prix est souvent beaucoup plus que quadruplé !

Il faut recounailre aussi (]ue, par une cause très-simple, le déficit paraît tout de suite plus grand fju'il n'est. Dès (|ue la deiiiaude dépasse les proportions habituelles, l'ollVe diminue. Tous ceux qui ont du blé, mais qui n'ont pas besoin de vendre, s'absliennent d'en porter an marché. Ils savent que la rareté Je fera hausser, et ils i)réfèient attendre qu'il ait enchéri, afin de le vendre à un prix plus élevé. Leur calcul amène la rareté sur le

marché, cl il devient une cause naturelle de hausse qui ajoute ses effets à ceux de la peur.

— Mais, s'il y a du blé, dit étouidluiiMit André, pourquoi le gouvernement ne force-t-il pas ;') approvisionne!" le marché?

— Je le demanderai deu\ clioses, André. D'abord, comment t'y prendrais tu pour désigner ceux qui devraient porter tel ou tel jour au marché, puis pour régler à quel marché iraient les acheteurs, et quelle quantité chacun devrait porter selon ce qu'il possède ? Tu créerais au gouvernement un embarras dont je crains bien qu'il ne pùLsorlir. Ensuite, pomquoi veux-tu forcer ceux qui ont du blé à le vendre quand ils n'en ont ni l'envie ni le besoin? Kst-ce ainsi que tu respectes la liberté des autres? Pourquoi les producteurs de blé ne seraient ils pas, comme tout le monde, libres de disposera leur gré île ce qui leur "appartient? Est-ce paico qu'ils font venir du blé au lieu de fabriquer de la toile ou d'abattre des arbres ? Mais alors on cesserait de faire venir du blé. Qu'y aurait-on gagné?

— On y perdrait, au contraire, je le comprends. Mais alors pourquoi le gouvernement ne fixe-t il pas un prix que le blé ne puisse pas dépasser, afin que le pain snit toujours à la portée des pauvres gens ?

— Toujmu's le gouvernement en avant, et \me nouvelle atteinte à la propriété et à la liberté d'autrui ! Ue quel droit veux-lu donc forcer un homme à te livrer sa marchandise à un prix, cpiand il peut la vendre un quart, un tiers, moitié en sus, peut-être le double ? Si tu veux le faire pour le blé, il faut, pour être impartial, le faire pour toutes les autres déniées. Mais sais-tu ce qui arriverait? Je puis te le dire , car l'épreuve en a été faite en Kranceet dans d'autres pays, à dos épcxjues oii l'on ne savait pas, comme aujourd'hui, que la liberté doit présider aux relations des hommes.

Les historiens i;i|)|Hirlciil qu'i-ii i:ii.>, lAngloterrc étant affligée par une famine qui éleva le piix des denrées au-dessus de la porlt'edes classes moyennes, le parlement ordonna que tous les articles d'alimentation se vendraient à des prix modérés, qu'il prit sur lui de déterminer. Le réstdtal fut (pie toutes les denrées, au lieu de se vendre au prix lixé, de\imvul plus chères

qu'auparavant; on n'en portait plus au marché. Plus lard, dans le môme pays, en 1348, après la grande peste qui ravagea l'Europe à celte époque, les ouvrieis ayant pris occasion de la rareté des bras pour élever le prix de leurs services, le parlement ordonna que tout individu au-dessous de 60 ans, n'ayant pas d'occupations ou de piopriclés, serait tenu de travailler pour toute personne qui le requerrait, et sans pouvoir exiger un salaire plus élevé que celui des années antérieures à 1346.

— En voilà de la liberté ! s'écria André.

— Tu as raison, André , ce n'est plus de la liberté , c'est de la tyrannie de la pire espèce. Mais je n'ai pas tout dit. Le parlement ordonna en même temps à tous les boulangers, bouchers et autres marchands de comestibles, de vendre leurs denrées à des prix modelés. Le résultat fut le même ; tout le monde refusait de travailler ou de vendre. Le pailement fut obligé de rendre une autre loi pour fixer le prix des travaux et de toutes les denrées : tout fut inutile , il fallut en revenir à laisser chacun libre de. faire comme il l'entendiait.

Peu auparavant, en 1304, le roi Philippe le Bel, voulant soulager le peuple, dans une grande di.sette survenue en France, crut qu'il dépendait de lui de la faire cesser. Il publia, en conséquence, un statut portant « défense de vendre, sous peine de confiscation des biens, le selier de meilleur froment, mesure de Paris, plus de 40 sous parisis; le setier des meilleures fèves et de l'orge de meilleure qualité, plus de 30 sous; la meilleuie avoine plus de 20 sous, etc.» En même temps, ordre à quiconque possédait plus de blé que ne l'exigeaient sa consommation et ses semailles, de l'envoyer au marché. Lacunsé(iuence de cet édit fut que la denrée devint de plus en plus chère, et Philippe le Mel, reconnaissant qu'il n'avait pas produit l'effet qu'il en espérait , en publia un autre pour le rappolei- et poin- permettre à chacun de portei' le gi'ain au marché « et le donner pour tel prix, comme il pourra en avoir. »

Bien plus réconunent, au commencement de la révolution, le défaut de confiance avait amené une rareté générale ; car il est bien constaté qu'à cette époque la récolte n'avait pas été mauvaise. Le prix des denrées étant deveini excessif, la ('onvenlion voulut fixer aussi potu- toutes les marchandises un maximum, c'est-à-dire un prix au-dessus duquel personne ne pourrait

Jes vendre. Eh l»icii! le rësultat fut un dénùmcnt absolu , et la Fiance se sou\ient avec effroi du maximum, parce qu'à aucune époque elle n'a été autant privée de tout. Les choses en étaient venues au point que, pour remédier à la détresse uénérale, le représentant Barrère ne trouva pas d'autre expédient cpie de proposer à la Convention, au nom du Comité de salut public, d'ordonnw « un jeûne général et un carême civique. »

C'est qu'en fixant un maximum, il faut en même temps oldiger les gens à vcudie et à porter au marché, faire des visites domiciliaires chez eux, et les soiunettre à une inciuisition perpétuelle. Chacun cache, en effet, ce qu'il a, alin de le vendre à ceux qui offrent de payer plus que le maximum; car, le pays étant mal approvisionné, la multitude aime mieux achètera tout prix que do mourir de faim. Puis, quand, a force de vexations et de violences de toute espèce, on aura contraint de vendre au prix fixé tout ce qui existe, le pays se trouvera dans un déuûment complet, parce que tout le monde aura cessé de produire. Voilà où l'on arrive toutes les fois qu'on veut violer les lois de la nature en sortant des voies de la justice et de la li!)orté !

— Kvidemment, dit .\udré, ceque je demandais n'estpas possible. Mais alors les pauvres ris(iuent d'être dans une misère affreuse et de ne pouvoir se procurer du pain.

— Non, André, parce qu'alors les riches et les gens aise? viennent à leur secours. Kn outre, la société a imaginé divers moyens d'aider les familles pauvres dans les temps de disette. Le plus simple est de délivrer à ces familles, lorsque le pain dépasse un certain taux, des bons avec lesquels elles peuvent obtenir chez les boulangers du pain à prix réduit, l'administration municipale se chargeant de payer l'excédant. On prévient de cette manière la détresse des familles nécessiteuses sans porter atteinte aux droits et à la liberté des producteurs.

— Tant mieux, dit Léonard, car il n'est personne qui ne doive se féliciter devoir toujours associer lajusticcet l'humanité. Mais, puisque le respect des droits de chacun défi'udde forcer personne à vendre, et encore moins à vendre à un taux déterminé, le pri.v ih\ blé devra hausser indéliniment sous cette double influence de la peur et du désir des vende :rs de gagner davantage.

— Cela n'aura pas plus lieu pour le blé que pour les autres

marchandises. Le blé montera sans doute l)eaucoiip plus compaiativement, parce que c'est une denrée dont tout le monde a besoin et pour lafjuellc la demande est énorme. Mais il ne montera pas indéliniment ; en voici une première raison. Quand les récoltes ont été Irès-abondantes peiulant quelques années, la dépréciation des céréales fait (jue le cultivateur sème moins, parce que le bas prix des grains ne l'indemnise pas suffisamment de ses frais : il se tourne vers d'autres cultures; la production diminue, et les prix se relèvent. S'il survient de mauvaises récoltes, l'élévalion dcspiix tente le cultivateur, qui sème davantage : c'est ce qu'on a fait cette année, et cette circonstance contribuera à rendre la l'écolte encore plus abondante. C'est ainsi qu'après la péiiode des vaches maigres, revient toujours celle des vaches grasses; nous en avons pour garantie l'intérêt môme des cultivateurs.

11 y a une autre raison qui empêche le prix du blé de s'élever indéfiniment dans la péi'iode des mauvaises années : c'est la concurrence et l'intérêt des vendeurs eux-mêmes. D'abord, les producteurs ne peuvent pas conserver indéfiniment Icuis grains ; la plnpart ont besoin de vendre pour subvenir à leurs dépenses et continuer leur exploitation.

— Alors, reprit Léonard, les spéculateurs achèteront pouraccapaier, et le pays n'y gagnera rien.

— Ah ! voilà que tu y arrives à ce nom d'accapareurs qui nous a fait tant de mal il y a cinq mois : j'étais étonné de ne pas l'avoir encoie entendu. Eh bien ! nous en parlerons des spéculateurs et des acaiparements, et nous verrons ce qui se cache sous ces grands mots. Mais je commencerai par le dire (lue si les spéculateurs acctiparent, c'est pour faire des bénéfices. Leur intérêt les portera donc à vendre; car ils se trouveront en concuirence entre eux et avec les producteurs qui n'auront pas vendu, concurrence qui sera considérable. Lu efl'et, pour tout acheter, il faudrait qu'ils fussent tiès-nouibreux. La (|uanlité de blé nécessaire à la cousonmiation annuelle de la France étant de 120 millions d'hectolitres, si nous supposons un déficit d'iu.i sixième, ce qui est énorme, ils auraient à acheter 100 millions d'hectolitres, qui, à vingt francs seulement, prix excessivement bas dans des circonstances semblables, exigeraient encore la somme effrayante de deux milliards.

En supposant qu'ils n'achetassent que la moifiL^. re serait encore, la somme énorme d'un milliard.

Dès lors la concurrence s'établirait entre les capitalistes euxmêmes; elle les pousserait à vendre afin de réaliser des hénéfices lorsque les hlés auraient atteint un certain prix ; chacun craindrait de diminuer son gain en tardant trop à vendre. Le désir seul de ne pas compromettre leurs bénéfices les empêcherait donc de garder leurs blés. Mais , à défaut de ces accapareurs , d'autres viendraient encore leur faire concurrence ; les étrangers euxmêmes y prendraient part, et les blés affineraient de tous les côtés. La crainte de cette nouvelle concurrence suffirait seule à déterminer nos accapareurs à vendre.

Vous voyez donc qu'une hausse indéfinie du prix du blé par suite d'accaparement n'est pas à craindre, il y a à celle hausse une limité naturelle, qui est dans l'existence même des grains. Pour que la hausse fût excessive, il faudrait que le déficit fût aussi eviessif. Or, je vous ai dit que dans les années les plus mauvaises il dépasse rarement trente six jours, c'est à-dii"e un dixième de la consommation annuelle de la F'rance. D'un autre côté, la Pi'ovidence ne permet pas que la récolte soit jamais mauvaise à la fois sur toute la terre. En effet, par suite de la difiérencc des climats, ce (|ui occasionne la disette dans certaines parties de l'Europe produit l'abondance dans d'autres parties plus ou moins éloignées, telles que les contrées de la Balti(|ue, la Pologne, les vastes plaines de la Kussie, l'Egypte et puis l'immense continent de r.\mérique; et enfin voilà (|ue l'Afrique, que l'Australie même, ce continent inconnu il y a un siècle, commencent à nous envoyer des blés, et, qui plus est, des blés de toute beauté.

Il résulte de tout ceci des conséquences très-importantes que nous examinernus la prochaine fois.

DlX-SEPTIÉME ENTRETIEN.

LA LIBERTÉ DU COMMERCE PEUT SEULE ASSURER LES SUB- SISTANCES ET EN RÉGULARISER LE PRIX.

On était airivé au mois de juillet. Le temps continuait à être favorable aux récoltes, et la moisson s'annonçait sous de brillants auspices; tout faisait espérer qu'elle s'accomplirait dans d'heureuses conditions. La satisfaction était donc rentrée dans tous les esprits; elle aurait même été plus grande si le prix des salaii'es avait été plus élevé, mais on n'y pouvait pas songer encore.

Aucun incident de nature à motiver des observations ne s'étant présenté depuisladernière réunion, M. Dupré reprit, à la suivante, le sujet qu'il avait traité en dernier lieu.

— Mes amis, je vous ai dit le mal que fait la peur en produisant dès le principe un enchérissemcnt du blé, qui resireint ou suspend les autres consommations. La peur a cependant son utilité.

— Comment ! s'écria M. Duroure, la peur serait bonne à quelque cliose?

— Oui, M. Duroure , pourvu qu'elle n'aille pas trop loin. La cherté prématurée qu'elle occasionne empêche le danger de devenir trop grand. Si, quand il y a un déficit d'un dixième dans la lécoUe, ce qui est énorme , comme vous savez, le prix du blé ne s'élevait que de 10 p. 100 , cette hausse serait tout à £ut insuflisanle pour faire mettre plus d'économie dans la consommation , et surtout pour exciter le commerce à aller promptement chercher au loin le supplément de ce délicit. On aurait tout épuisé avant la récolte suivante, et, pour avoir un peu moins souflorf de la cherté dans le commencement, on soutVrirail cruellement plus tard. La cherté qu'occasionne la peur empêche donc le mal d'être aussi grand (ju'il le deviendrait.

Vous savez que les mauvaises années ne produisent guère qu'un déficit d'un 24" à un io", c'est-à-dire une insulïisance de uourrituie de quinze ù vingt-cinq jours. Or, si nous faisons atleu-

276 DIX-SKI»TIÈME EXTriETFEN.

tion à l'énorme quantité de pain qui se gaspille dans la plupart dos ménages, aux croules et aux morceaux qu'on laisse sur la table après les repas et qu'on jette ou donne aux animaux, à ce qu'on laisse gâcher aux enfants , enfin au pain et au grain qu'on prodigue à la volaille et à des animaux inutiles, on trouvera que la quantité ainsi gaspillée n'est pas loin d'équivaloir au déficit.

Ii;h bien ! la peur fait paraître dès le commencement le danger bien plus grand qu'il n'est. Klle amène une élévation de prix qui rend immédiatement les fanulles plus circonspectes; on ménage davantage , on supprime les bouches inutiles en se défaisant de certains animaux ou en cessant de les nourrir avec des grains propres à l'alimentation de l'homme. En même temps celte élévation fait que les brasseries, les distilleries, les féculeries et toutes les industries qui emploient des grains à divers u.sages, n'y trouvent plus a.ssez d'avantage. On lend ainsi à la nouriilinc de l'homme une portion considérable d'aliments qui y aurait été soustraite, et pai* là les conséquences d'une mauvaise récolte se l40uvent déjà notablement atténuées.

— Et encore, lit remarquei- Honoré, vous n'avez parlé que des consommations superflues. {)uc serait-ce donc si les familles voulaient réduire un peu leur consommation habituelle? On dit pioverbialemeut que quand il y a pour trois il y a pour quatre. Je n'en demanderais pas tant, .M. Uupré. Puisque le délicil atteint rarement mi dixième pour toute la France, je suis persuadé qu'avec un peu de bonne volonté , chacun pourrait i-éduire sa consommation d'un dixième sans compromettre sa saute ni ses forces ; on mangerait neuf bouchées au lieu de dix sans s'en fiouver plus mal. Il n'y a même pas de ménagère un peu intelligente qui ne put faire dans la même quajililé dix parts au lieu de neuf, sans que personne s'en aperçût. Ou traverserait ainsi pres(jue i son insu les années les plus calamiteuses.

— Ton conseil est excellent , Honoré; c'est celui d'un homme qui a toujours donné à la commune l'exemple de l'ordre et de l'économie. 11 mérite d'èlre lecommandé, et s'il était aussi suivi qu'il est facile à mettre en pratique, il rendrait un immense service; il demande scidement plus d'intelligence et plus d'instruction que n'en ont souvent nos ménagères. J'y joindrai un autre conseil , celui de substituer d'autres aliments au pain beaucoup

plus qu'on ne fait dans notre pays. Certains aliments que plusieurs contrées produisent en grande quantité et qui ne viennent pas dans les mêmes circonstances que le blé, comme le maïs dont on se nourrit dans quelques provinces , comme le riz qui est la base delà nourriture de beaucoup de peuples étrangers, et d'autres encore, sci-aient une précieuse j-essource si nous prenions l'habitude de les faire entrer dans notre alimentation. De même que l'introduction de la pomme de terre a rendu les famines beaucoup plus rares , l'usage d'auti-es denrées les rendrait plus rares encoi'e.

Nous aurions aussi intérêt à varier nos cultures plus que nous n'avons fait jusqu'ici. En faisant du blé la base de la cultuie en France, nous sommes cause qu'une saison défavorable à la production du blé compromet la nourriture de la population. Si nous faisions, au contraire, entrer plus de denrées dilTéi entes dans notre alinieutalion, comme les conditions atmosphériques qui nuisent aux unes ne sont pas celles qui nuisent aux auties , il n'y aurait jamais qu'une faible partie de la nourriture de l'homme qui manquerait.

Si on ne parvenait pas à rendre ainsi les disettes excessivement rares, on en aflaiblirait du moins beaucoup les conséquences, et surtout on réduirait les énormes fluctuations que nous voyons dans le prix du blé. Ce sont ces fluctuations qui font tout le mal, bien plus que le prix réel. Peu importerait, eu effet, que le blé fut payé \i francs riieilolitre, ou qu'il valût iO francs, si l'un ou l'autre prix se maintenait sans variation.

— Comment, s'écria Michel, vous trouvez indifférent que le blé soit à 12 fr. ou à 20 fr. ! Mais que deviendraient les pauvres gens si le prix du pain était toujours si élevé?

— Tune fais pas attention, Michel, qiiesi le prix était constant, il ne serait ni bas ni élevé , parce que tous les autres produits, toutes les consommations , les baux , les fermages , les salaires , tout enfin se réglerait sur le prix des subsistances, il n'y aurait donc aucun avantage à ce qu'il fût toujours bas, et il serait de même iudilTérent (ju'il se maintint à un taux élevé. Mais si ces prix varient soudainement, s'ils passent presque subitement d'un prix inférieur à un prix supérieur , ou récipro(|uement, alors il

y a trouble dans les Iransadions et malaise dans la société; c'est là la cause de nos mécomptes indusliiols et commerciaux.

Voyez en effet ce (jui arrive. Lors(|u'il survient une période de bonnes récolles, les blés descendent au-dessous du prix qui peut rémunérer le cultivateur. Alors les pioducteurs soullVeul et se plaignent; avec l'abondance est venu le bon marché, qui est pour eux une cause de calamité ajiricole. Pendant ce temps toutes les valeurs ont augmenté, tout ce qui n'est pas producteur de blé a profité de cette abondance ; les transactions se sont multipliées , le travail s'est accru de toute la p{»rlion que le bas prix du blé permet de consacrer à d'autres satisfactions, et les plaintes des campagnes sont étouffées sous les acclamations des villes.

— C'est malheurensomcnt troj) vrai , s'écrièrent M Ravaud , M. Bertrand, .M. Jarland, M. Dnroure.le père Krapin et les autres cultivateurs. On ne veut pourtant pas croire qu'une grande abondance est quelquefois une cause de souffrance pour nous.

— Parce qu'on observe superficiellement les choses , reprit M. Dupré. Mais passons à la situation opposée. Les temps ont changé, une période de mauvaises récoltes est arrivée. Tout ù coup le prix se relève avec un écart d'un quart, d'un tiers, de moitié, en quelques semaines. De 10 francs, prix moyen, voicil que Ihectolitre arrive à 26 fr., qui est déjà le commencement d'une cherté préjudiciable aux intérêts manufacturiers. Alors c'est le tour des travailleurs des villes à se plaindre; la moitié de leur salaire est absorbée par le pain, et, les autres consommations s'arrètant, les fabritpies ne tardent pas à cesser leurs travaux, le! salaires diminuent, les transaclions commerciales se ralentissent et la condition des industriels devient désastreuse.

— Vous dites bien la vérité, M. Dupré , s'écria à son tour André, et a\ec lui, Léonard, Maurice, Benoit , .Martial , Bastien , ei les autres ouvriers employés dans l'industrie.

— Souvent même, reprit M. Dnpré , et c'est là qu'est le mal la surélévation des |)rix représente trois à quatre fois le besoii réel. Un déficit de moins de W millions d'hectolitres suffit à dou hier, à tripler le prix des 100 millions qui restent. En voici l preuve. Pour combler le déficit des récoites de i8i5 et 1840 , o\ a importé en France, en 1816 et en 18i7, 13 millions 618mill

hectolitres. Cette quantité répond, pour ces deux années, à la nourriture du pays pendant 41 ou 42 jours. Vous voyez que c'est au-dessous de ce que je vous disais précédemment; et cependant cela a fait plus que tripler le prix du blé; car, dans certaines provinces, l'hectolitre est monté jusqu'à 50 francs.

— C'est effrayant! dit Honoré, et cela prouve combien les hommes sont peu raisonnables.

— Voici, continua M. Duprc, un autre inconvénient de ces fluctuations. Quand le blé vaut t4 francs l'hectolitre, il est vendu, gaspillé ou exporté. Puis, quand vient la cherté , ce blé qui est sorti de Fj'ance à 14 ou 15 francs, nous sommes obligés de le payer de 25 à 30 francs, ce qui , pour la disette actuelle, fait en France une perte réelle de près de 400 millions.

— C'est énorme ! dit M. Viculin. Mais alors poiu-quoi ne conserve-t-on pas le blé dans les années abondantes ? Il n'est pas comme les pommes delerrc, qui se gâtent d'une année àl'autre; on peut le garder indéfitiiment.

— Oh! oh! s'écrièrent tous les cultivateurs dans la salle : on voit bien que vous n'en vendez pas.

— Rien de plus difficile, au contraire, (lue de conserver le blé, reprit M. Dupré. Le blé craint l'humidité et la chaleur, il se moisit ou s'échauffe, il fermente et se gâte ; puis il est dévoré par une multitude d'animaux , par des insectes surtout , le chaiançon , l'alucite, (pii, chaque année, en consomment des quanlilés énormes, équivalentes (luelqucfois au déficit des années médiocres.

— Pas possible! dirent beaucoup de voix parmi la population occupée aux travaux de l'industrie.

— C'est comme je vous le dis. .\ussi la conservation des blés est d'une difficulté extrême.

— Cependant, dit Martial Pérignon, le carrier, qui avait servi en Algérie , il y a des pays, comme l'Afrique, où l'on conserve le blé pendant des années, en le mettant tout simplement en terre dans des fosses construites exprès et qu'on nomme des silos.

— Tu dis vrai, Martial. Mais il faut faire attention à la différence des pays. Le climat de l'Algérie est plus sec que le nôtre, et, malgré cela, une partie du blé se pourrit souvent dans les silos, et le resie y contracte toujours un assez mauvais goût. Aussi tous les essais qu'on a tentés chez nous ont échoué jusqu'à présent :

je ne désespère pourtant pas qu'on ne réussisse un jciur. Enj attendant on a trouvé difféients moyens de conserver le blé dans des greniers en le piéservant de réohiuiiïement et des ravages des \ insectes. Mais ces moyens sont dispoïKiioux, et, pour les employer a\ec économie, il fjul opérer eu grand dans de vastes établissements. Ils ne sont donc pas à la portée des cultivateurs , qui d'ailleurs n'ont pas dos ressources suffisantes pour garder chez eux le produit de leur récolte : la plupart sont obligés de vendre presque aussitôt après la moisson. Les capitalistes seuls pourraient le faire, en opérant sur de grandes quantités de blé ; mais on les décourage et on les détourne de ce genre d'affaires Le terrible nom d'accapareurs les poursuit et les épouvante, ils ne veulent pas encourir les chances de l'aveugle réprobatiou populaire. Souvenez-vous du pillage des bateau.x et des scènes des Matluuius et du Moulin-Joli.

— Pourquoi le gouvernement, dit André, n'achèterait-il pas le blé? 11 se chargerait de la manutention et le vendrait à proportion des besoins.

— Encore le gouvernement en avant ! leprit M. Dupré. Mais" où serait la liberté pour les producteurs et pour les consommateurs, si le gouvernement était le seul acheteur et le seul ven-|| deur? 11 ferait la loi aux producteurs, qui , forcés d'accepter le prix qu'il lui plairait de leur offrir, se décom'ai;eraient et tourneraient leur activité d'uu autie côté; la production diminuerait et nous aurions perpéluelleuient la disette.

— Cependant, dit à son tour Léonard , le gouvernement ne pourrait-il pas faire de grands approvisionnements pendant les années d'abondance, alin d'empêcher un trop fort euchérissement en revendant <juaud le blé deviendrait rare?

— Ce moyen a quel(|ue chose de séduisant au premier abord , reprit M Dupré. Mais pense-ton à ce qu'il adviendiait si le gouvernement, se transformant en une espèce de Providence, devenait responsable de la disette et de la cherté des subsistances? On exigerait la permanence dun même prix du blé, puisque dans cette hypothèse l'approvisionnement devrait être toujours le même et au grand complet. i»"ailleurs, quels capitaux immenses ne faudrait-il pas à l'Etat pour maintenir une ré.serve suffisante dans un pays qui demande pour sa consommation annuelle

120 niillionsd'heclolitres de blé, lesquels, auprix moyen de 20 fr., représentent une somme de 2 milliards 400 millions. Or, comme l'Etal n'a d'argent que celui que nous lui payons, c'est dans notre poche qu'il devrait prendre ces sommes énormes.

Au reste, ce qu'on propose a été essayé, non pas par un Etat, c'esl tellement gigantesque qu'on n'en a pas eu l'idée, mais pour quelques grandes villes, comme Paris Eh bien! on a été forcé d'y renoncer; cet expédient était trop dispendieux et présentait de graves inconvénients. Pour assm'er à Paris un approvisionnement d'un mois seulement, c'était une dépense de 9 millions 500 mille francs; jugez ce que ce serait pour la France entière. Mais la dépense serait la moindre chose; on a reconnu que l'approvisionnement n'est jamais mieux assuré que lorsqu'il est confié à l'intérêt des particuliers.

— Alors, dit Léonard , nous n'avons pas d'autre ressource que de nous mettre à la merci des spéculateurs.

— Non pas de nous mettre à leur merci, Léonard, c'est un mot qui n'est pas exact , mais de nous en rapporter à leur intérêt du soin d'assurer notre subsistance Vous allez voir que notre intérêt ne s'en trouvera pas plus mal.

Dès qu'il survient un surenchérissement du blé, la population suppose immédiatement que des intérêts prix es servis par des capitaux abondants font main basse sur tout ce qui se présente à la vente. Accapaier est , dans l'opinion publique, réunir tout ce qu'on peut d'une déniée afin de la rendre plus rare et d'en élever le prix, pour la revendre ensuite avec un bénéfice plus ou moins Important, selon les circonstances. D'après cela l'accaparement ne sérail que l'abus de la spéculation. Eh bien ! même dans ces termes, l'accaparemeiil du blé serait chose utile.

— C'est par ti'op fort, diront plusieurs assistants.

— Cela vous surprend , reprit M. Dupré , et cependant rien n'est plus vrai. Ces accapareurs qu'on accuse n'ont fait que mettre en réserve dans les moments d'abondance pour les époques de pénurie, car ils n'achètent pas quand le blé est cher. Us ont donc déjà lendu service au pays par leur prévoyance.

— C'est vrai, ne purent s'empêcher de dire (luelques voix.

— On leur fait un reproche de gagner; mais faudrait-il donc

qu'ils veiidissent à bon marché, quand la marchandise est rare, et qu'ils n'obtinssent rien pour leurs peines, leurs frais, leurs risques et l'emploi de leurs capitaux? D'ailleurs, quelque cher que soit le blé, n'est-ce pas di'-jà un avantage précieux de pouvoii' se le procurer même à haut prix, quand il manque partout ?

Or le blé manquerait si ces spéculateurs intéressés, mais intelligents, que l'on flétrit du nom odieux d'accapareurs, n'avaient pas songé à le l'assembler et à le conserver a\ec soin, pour l'empêcher d'être gaspillé avec l'insouciance et la légèreté qui accompagnent d'ordinaire les années d'abondance.

il est plultU à regretter que l'accaparement ne puisse pas avoir lieu en grand. Le blé est une matière encombrante qu'on ne peut laisser sans danger en tas do plus de 80 centimètres de hauteur, ce (\\n exige de vastes magasins. Pour accaparer, la première condition est que la denrée soit susceptible d'une conservation plus ou moins longue et en même temps assez économique. Or, il n'y a pas de denrée dont la conservation soit plus difllcile et entraîne des dépenses plus considérables que le blé. 11 faut dabord des locaux appropriés à cette destination, où lair pénètre et permette une ventilation presque continuelle; puis un personnel nombreux dont l'emploi est de remuer constamment le blé afin d'en prévenir l'échaufTement et de faire la gucirc à ces myriades d'insectes, <fue tous les soins imaginables ne paiviennent à éloigner qu'en partie. De là un déchet considérable qui frappe sur la quantité et la (jnalilé, et qu'a de la peine à compenser la plusvalue du reste.

Savezvous pourquoi on n'a pas encore réussi à vaincre les dillicultés que présente la conservation des grains? Précisément à cause de la léprobation attachée injustement à ce genre de cotnmerce; elle n'a pas permis de s'occuperde la recherche de moyens qui ne pourraient être employés que par de riches capitalistes agissant sur de grandes masses de blé. Vous voyez où nous a conduits une erreur qui ne permet pas aux transactions d'avoir lieu librement, et qui aveugle les popidations au point de les pousser à la violence et au pillage. Les honmies, vous le voyez, portent toujours la peine de leurs erreurs et de Icui-s fautes. Espérons donc que l'opinion publique mieux éclairée reconnaîtra cpic son

salut est dans la liberté du commerce des grains. Quand elle en sera là, elle comprendra aussi que les spéculateurs sont utiles aux pioducteurs et aux consommateurs.

— Passe pour les premiers, dit Aiidré ; mais j'ai de la peine à croire qu'ils soient utiles aux derniers.

— C'est pourtant bien simple, André. Les spéculateurs achètent le blé quand il est abondant; ils servent donc alors Tintérêt des producteurs en empêchant Tavilissement de prix qui les ruinerait. Kn le revendant, au contraire, lorsqu'il devient rare, ils servent rintérèl des consommateurs , parce qu'ils préviennent une trop grande élévation des prix.

— Cependant, fit observer M. Jarland, on ne peut pas nier que les spéculateurs ne nuisent au petit cultivateur : ils lui achètent toujours le blé moins cher qu'il ne le vendrait au marché ; ils courent les campagnes, vont chez les propriétaires , et profitent du besoin que vous pouvez avoir d'argent; ils vous prennent votre blé à vingt ou trente sous par sac meilleur marché que vous ne l'auriez vendu à d'autres.

— Tout ceci est vrai, M. Jarland. Mais qu'est-ce que j'y vois? du bien et du mal : le bien vient des spéculateurs, et le mal est la faute de ceux qui leur vendent. S'ils vous achètent au-dessous du cours, c'est votre faute : pourquoi ne vous teuez-voùs pas au courant? S'ils profitent de votre besoin d'argent, ne vous rendent-ils pas service en vous en donnant ? Il parait du reste que vous êtes satisfait , puiscpie vous faites le marché : service pour service, comme je vous l'ai dit ; ne vous plaignez donc pas ensuite. D'ailleurs n'est-il pas naturel qu'ils achètent moins cher» puis(iu'ils proimenl la peine de venir chercher le blé chez vous et vous épargnent celle de le porter au marché? Us vous font économiser de la dépense et du temps, ce <jui vaut encore plus. Si chaque cultivateur conduit un sac au marché, il faudra vingt hontuics et vingt chevaux pour ce qu'un seul spéculateur fera avec un chariot. Calculez donc quelle économie et quel bénéfice c\sl pom- le pays ; car, il ne faut pas l'oublier, le temps, c'est de l'argent, comme dit un proverbe très-familior à nos voisins les Anglais, qui s'entendent mieux que nous à le ménager et qui , poui' celte raison, sont plus riches que nous.

La spéculation nuit sans doute un peu aux intérêts des cultiva-

tcuis quand le blé est cher, en rcmpcchant d'enciiérir davantage, à cause de celui qu'elle revend alors ou qu'elle va cherchera l'étranger; mais elle les sert t|uand il est abondant et à bas prix, en prévenant par ses approvisionnenienls une trop grande dépiéciation. Elle gène alors le consommateur en l'empêchant d'avoir le pain à un prix aussi bas qu'il pourrait l'avoir dans les temps d'abondance ; mais elle le sert bien davantage en empêchant un encliérissement excessif quand survient la disette.

La spéculation agit donc comme un régulateur (pii tend à maintenir un prix modéré, assez doux pour celui qui consiunme, assez rémunérateur pour celuiqui produit Elle empêche l'avilissement des prix qui ruine le producteur, elle prévient la hausse exorbitante qui est une calamité pour le consommateur. Que pourrions-nous désirer de mieux? Plus l'opinion publique s'éclairera, plus la spéculation s'exerçant librement maintiendra un prix à peu près constant , qui est l'avantage de chacun.

— C'est vrai, dit André, rien n'est plus simple ; et cependant, si on m'avait dit, il y a quelques mois, que j'en viendrais à regarder comme utile laspéc dation sur 'es grains, j'aurais cru qu'on se mo(|uait de moi.

— Ainsi, dit M. Saujon, ce qu'il faudrait dans l'intérêt général, ce serait une liberté complète du commerce des grains?

— Précisément.

— Et cette liberté devrait-elle aller jusqu'à permettre aux grains de circuler librement d'une province à l'autre?

— Sans aucim doute.

— Mais alors les consommateurs ne profiteraient pas de l'abondance. Quand la récolte aurait été mcilleun' dans notre province que dans les autres, le blé sortirait de chez nous pour aller chez nos voisins, et nous le payerions plus cher.

— C'est certain , M Saujon Mais, lorsqu'on a, n'est-ce pas de la bonne fraternilé d'aider ceux qui n'ont pas ? D'ailleurs, (piand vous auriez la rareté, les autres auraient l'abondance, et ils se trouveraient par rapport à vous dans le casque vou> disiez. Comment voulez vous qu'ils vous aident lorsqu'ils ont plus que vous, si vous ne les aidez pas quand vous avez plus qu'eux ?

— (/est vrai, ce ne sérail pasjusio

— Vous \oyez qu'au moyen de la liberté, il y a compensation ;

si VOUS payez un peu plus cher quand il y a abondance, vous payez bien meilleur marché quand il y a disette; vous achetez ainsi un avantage immense au prix d'un léger sacrifice.

Remarquez qu'avec la liiuM'lé, quelque mauvaise qu'ait été la récolte sur un point de la France, tant qu'il y a du blé en quantité suffisante pour la consommation du pays, ce blé, fùt-il dans les départements les plus éloignés, la disette ne pourra avdtr lieu nulle part. Le prix ne sera pas le même partout, car c'est la différence de prix qui l'amènera d'un point àl'autre ; mais, à quelque distance que ce soit, le blé arrivera là où il manque, selon le proverbe : Cherté foisonne, ce qui veut dire tiiie, quand une denrée est chère quelque part, les mai'cliands en apportent de tous côtés afin de profitei' de l'occasion.

— Ceci me semble évident, dit M. Saujon, si la récolte suffit pour la consommation. Mais, si elle ne suffit pas, la liberté du commerce appauvrira les uns sans fournir assez aux autres?

— Oui , si vous limitez la liberté du commerce à l'échange entre les provinces d'un même pays ; non, si vous l'étendez à l'échange entre les peuples Car, dans un même pays , les (Conditions atmosphéri«iues \arient habituellement assi'z peu : aussi une même récolte y est-elle à peu près généralement bonne ou mauvaise dans toutes les provinces. Les différents pays peuvent au contiaire venir plus aisément au secours les uns des autres.

— Ainsi , reprit .M. Saujon , quand les subsistances sont plus rares et plus chères en Angleterre ou en lielgique (lu'en France , il faudrait laisser sortir librement nos blés, nos pommes de terre, nos fruits, nos bestiaux, notre volaille et nos œufs?

— Certainement ; ce sera autant do profit pour nos cuUivateurs. D'ailleurs les hommes ne doivent-ils pas s'aider mutuellement? Réclamer du gouvernement qu'il s'oppose à ce que les deiu'ées alimentaires sortent de France, aussitôt que la rareté se fait sentir chez nous, c'est del'égoïsme, et encore de l'égoïsmc malentendu. Counuent vouloir que les autres peuples nous aident dans nos besoins si nous ne les aidons pas dans les leurs? Si les denrées sortent de chez nous pour aller à l'étranger, c'est qu'à l'étranger elles sont plus rares et par conséquent plus chères ; nous avons donc intérêt à leur en porter. Une autre fois, si elles sont plus

chères chez nous, ce sera leur intérêt de nous en porter à leur tour. Soyez persuadés qu'ils n'y manqueront pas.

Si l'exportation de nos subsistances, quand nous avons plus qu'eux, nous fait payer un peu plus cher, l'importation des leurs nous fera payer incomparablement moins cher (juaiid ils auront plus que nous. La hberté du commerce et la légularité des échai^es entre les peuplessont ainsi le moyen le plus infailliblede prévenir les grandes tluctualions dans le prix des deiu'ées et de maintenir un prix moyen peu variable.

— Cependant, objecta M. Saujon , on a importe en France depuis l'année passée une quantité énorme de grains , près de ti millions d'hectolities,avcz-vous dit, et, malgré cela, le prix du blé a dépassé plus de trois fois le taux ordinaire.

— Ce que vous dites confirme au contraire le principe. Pourquoi le blé a-t-il monté aussi haut? C'est que la liberté du commerce n'est pas encore passée dans nos mœurs. Nous n'avons pas l'habitude de faire des échanges réguliers de grains avec les autres peuples. Nos spéculateurs, arrêtés par l'opinion publique, n'osent pas engager leurs capitaux dans le commerce des blés, et surtout dans le commerce avec l'étranger, qui ne peut se faiie que sur une très-grande échelle. Ils ne se décident qu'à la dernière extrémité; c'est ce qui est arrivé pour la disette de cette année. Les demandes de noscapilalistes sontarrivées trop tardsurlesmarchés des pays où il y avait abondatice, et après celles des pays qui manquaient comme nous. Us ont acheté les blés en hausse, et les ont inlroduits en France tardivement, lorsque le prix avait déjà dépassé toute limite. Qu'en est-il résulté? Vous allez le voir.

Les 13,018,000 hectolitres que nous avons été obligés d'acheter pour couvrir l'insuffisance de le récolte , ont coûté , au prix moyen de 2o francs l'hectolitre (ce qui est certainement une appréciation fort au-dessous de la vérité) , la somme énorme de 340 millions de francs. C'est donc 340 millions qui ont été soustraits du capital de la France, et qui, s'ils fussent restés dans nos poches , auraient survenu à une multitude de dépenses et auraient fourni du travail à un nombre considéiable d'ouvriers. Employée au contraire à payer un excédant de dépense en pain , cette somme a fait réduire toutes les aulies consommations ; elle

a amené, comme vous savez , la stagnation de presque toutes les branches d'industrie. Ces 340 millions auraient en effet suffi pour donner du travail chez nous à 2,2oG,000 ouvriers pendant trois mois, à raison de quarante sous par jour,

— Que dites-vous là, M. Dupré? C'est énorme! s'écria-t-on de tous côlés.

— Et je ne vous dis pas tout ; car la plus-value excessive donnée aux 100 millions environ d'hectolitres que la France n'a pas demandes à Tétranger , nous a coûté une somme trois ou quatre fois plus considérable. C'est donc à 8 ou 10 millions d'ouvriers que le défaut de liberté du commerce des grains a enlevé du travail pendant environ trois mois. Voyez par là, mesamis, combien les peuples payent cher leur ignorance et leurs erreurs.

— C'est une fameuse leçon pour l'avenir, dit M. Saiijon.

— Je l'espère, reprit M. Dupré. Un autre effet trcs-fàcheux de ce défaut habituel de commerce des grains a clé la perturbation causée par nos acquisitions de blés à l'étranger. D'abord, comme nous avons très-peu de vaisseaux occupés ordinairement à ce commerce, nous avons manqué de moyens de transport : il a fallu en chercher à l'étranger, ce qui nous a fait perdre du temps, ainsi que l'argent payé pour frais de transport aux nations dont les vaisseaux nous ont apporté du blé. Enfin , ce qui est bien plus grave, obligés de faire brusquement nos achats, nous avons dii traiter avec des pays avec lesquels nous ne sommes pas en relations habituelles d'affaires. Il a fallu dès lors solder tous nos achals en argent, et retirer presque subitement de la circulation une somme de 330 m-illions. Jugez l'intluence que le retrait subit d'une pareille somme a dû exercer sur les affaires.

— Cependant, fit remarquer M, Vieulin, Il aurait fallu la rctl rer de toutes les manières.

— Vous vous trompez, M. Vieulin, répondit M. Dupré. Lorsque les peuples ont l'habitude de faire des afl'aires ensemble, on solde ordinairement ses achals en marchandises, c'est-à-dire qu'on exporte cha(|ue année chez les autres à peu près autant de marchandises (ju'onen importe. Si donc nous avions eu depuis longtemps des lelationg étendues avec les peuples au.xquels nous sommes allés demander des grains, la plus grande partie de cette somme de 330 millions serait restée chez nous. Elle aurait servi à

donner du travail aux ouvriers et à leur faire fabriipicr les marchandises destinées à l'exportation. Voilà où C(»nduisenl les préjugés et les passions des hommes, ainsi fjue leur ignorance des grandes lois sociales.

Voyez, au conlraiie, ce fjui se passe en Auglelene. Comme ce pays ne produit pas assez pour sa consommation, à cause de son territoire restreint et de sa grande population, on pourrait croiie qu'il soudre perpéluelleii'.enl de la disette , puisqu'il est obligé d'attendre tous les ans du dohois le complément de sa nourriture. Eh bien ! c'est le contraire <pii a lieu ; les denrées aflluent chez lui et elles s'y maintiennent à un taux beaucoup plus uuifoi-me que chez nous. C'est que depuis plusieiu-s années il a établi chez lui la liberté complète du commerce des grains , et, grâce à sa puissante marine marchande, il a monté ce commerce sur une vaste échelle. Les blés ;nrivent de tous les pa\s du monde dans les ports de l'Angleterre, qui est aujourd'hui le premier marché de blé du globe. C'est chez elle que vont maintenant s'approvisionner beaucoup de nations, ot ce commerce est devenu pour ses habitants une nouvelle source de richi'sse.

Prolitous donc des leçons de re\i)érience, et revenons désormais à des idées plus saines. Au lieu de voir les spéculateurs d'un mauvais œil, au lieu de les signaler à l'indignation publi(iue sous le nom honni d'accaparcur.v, favorisons de tous nos eiïorls la libellé du couiuierce. Elle seule peut prévenir les calamilés, assurer la régularité de nos subsistances et les maintenir à un prix presque constamment égal. Il semble que Dieu avait réservé ce moyen pour porter tous les hommes à s'aimer et à s'cntr'aider comme des frères (1).

(I) Depuis l'époque assignée à ce récit, les faits «ont venus donner la plus relatante confliination aux assertions contenues dans ce cliapiireel le picoédcnt.

Le» mauvaises récoltes des années 1860 et 1861 ont amené un déficit bien supérieur à celui dis années 1845 et 184C; ce qui le prouve, c'est que tandis qu'à cette époque il avait suffi d'une importation de céréales Inférieure à 14 millums d'hectolitres, l'importation s'est élevée du l'f Juillet 1861 au SI juillet 1862 à Ifi millions 422 mille hectolitres. El cependant, tandis qu'à la première époque le blé était monté Jusqu'à 56 fr. dan» quelques province*, en 1862 il n'a dépassé nulle pari le prix de 50 fr., grâce am ayaolage» de la liberté du commerce établie eo i8C0.

DlX-HUlTlÊME ENTRETIEiN.

TOUT CE QUI FACILITE LA SATISFACTION DES BESOINS EN DIMINUANT LA PEINE EST UN BIEN. — UTILITÉ DE LA BONNE DIRECTION DU TRAVAIL.

On se souvient que, lors des troubles qui avaient eu lieu au coiiimoncement de février, la justice avait commencé une enquêlL.' pour découvrir ceux qui avaient pris part aux faits les plus odieux de celte douloureuse joiu'uée. Les auteurs de ces scènes de violence avaient à répondre du nicurti'e des propriétaires des Malhurins et du Muulin-Juli. ainsi que des attentats à la propriété lésullaut du saccage de ces deux habitations, du pillage des bateaux et de la vente forcje du blé.

La justice s'était livrée immédiatement à des recherches, et, vu la gravité lU'.à faits, elle y avait piMcéJé avec une grande sévérité. Des descentes judiciaires avaient eu lieu dans toutes les communes qui entourent la ville à |)lusieurs lieues à la ronde. Indépendamment des personnes prises en flagrant délit et arrêtées le jour de l'événement, beaucoup d'arrestations avaient été opérées à domicile.

Les lecherches firent découvrir dans bien des maisons des provisions de blé dont les habitants ne pouvaient justilier la possession. Ou parvint à constater la put prisj au pillage par beaucoup de personnes (|iii avaient réussi à quitter la \ille, sans être surprisi.'s par la geuilannerie, avec le blé (juellos e.nportaieut ; elles furent ainsi arrêtées quand elles se croya eut à labri de tout danger. Aussi la po[)ulalijn, qui n'avait aucune idée des moyens (riuvesligaliou de l'autorité fut singulièrement surprise quanJ elle vit le grand nombre d'arrestations opérées après coup, et toutes, sauf (piolques erreurs inévitables dans le pre.uier moment, frappant des individus dont lu culpabilité élait bien cou* nue de leurs vuisins.

Ce qui présentait le plus de difficultés était l'enquête relative aux meurtres conunis dans ce jour fatal. Ou dut bientôt renoncer à découvrir les auteurs de celui du propriétaire des Malliurins. La foule avait été si considérable en cet endroit qu'il était impossible d'arriver à une constatation précise; dailleurs, tout faisait présumer qu'il n'y avait pas eu nieuitre volontaire.

II n'en avait pas été de même au Moulin-Joli. Là, le propriétaire avait été tué par un forcené qui, l'arrachant avec un cioc des mains de ceux qui l'entraînaient, l'avait i»récipité au bas de l'escalier. Dans le couimencemeut, Vincent Dernier, le forgeron, fut soupçonné d'être l'auteur de ce crime ; mais, après quelque temps d'incertitude, la justice avait été sur les traces du vrai coupable qui se trouvait déjà entre ses mains; elle était enfin arrivée à la constatation de toutes les circonstances de l'altentat.

L'enquête relative à une aflaire qui embrassait tant de prévenus avait été nécessairement fort longue Après tous les interrogatoires, il avait fallu entendre un nombre considérable de témoins : la justice avait du aussi se tiansporter à différentes reprises sur letbéàlie des troubles. Six mois pres(|ue entiers s'étaient écoulés avant que le jugement pût avoir lieu ; cependant toutes les pei"sonnes arrêtées n'étaient pas restées jusque-là sous | les verrous ; celles contre qui il n'y avait pas de charges suffisanles \ furent relâchées dès les premieis jours. On k^ souvient que notre ami Léonard avait été du nombie; les démarches du docteur Dupré l'avaient l.iit piomplemeut élargir.

Beaucoup d'autres mises en liberté avaient été successivement prononcées ; mais les personnes sur (|ui pesaient des charges étaient encore si nombreuses que dans toute la c-ontrée bien des familles avaient à regretter l'absence d'ini père ou d'un mari , d'un lils ou d'un frère. Le jugement était donc attendu avec impatience , à Mirebeau comme ailleurs, bien que Mirebeau eût fourni à l'émeute un contingent proportionnellement inférieur à celui d'autres localités moins peuplées. Ce résultat était attribué à l'inlluence de M. Diqiré : parmi ses auditeurs un seul était en prison : c'était Vincent Dornier.

Le procès avait commencé quelques jours a\nv» la dernière conférence, et, vu le giand nombre d'accusés et de témoins à entendre, il ne s'était terminé que peu de jours avant l'entretien

que nous allons rapporter. Le résultat était donc connu de tout le monde le jour de la réunion, et il faisait, avant l'arrivée du docteur, le sujet de toutes les conversations.

Le jiu'v avait cru pouvoir se montrer indulgent à l'égard des accusés qui paraissaient avoir été simplement égaros par de fausses idées sur la propriété et le commerce des grains, et qui avaient cédé soit à la peur de la famine, soit à l'entraînement de l'exemple ; il leur tenait compte d'ailleurs de six mois de séquestration. H en acquitta donc un certain nombre et ne prononça contre beaucoup d'autres que des emprisonnements de quelques mois. Il se montra sévèi'e, au contraire, contre les fauteurs des désordres ; il prononça contre eux, selon la gravité des charges, des condamnations à six mois, et à un ou deux ans de prison. Vincent et trois autres qui avaient amené lememMre du meunier en le tirant de sa cachette et l'entraînant avec violence en dehors du grenier, furent condamnés à trois et quatre années de prison, tînfin le jury ne pen.sa pas pouvoir user d'indulgence envers le misérable qui avait commis l'assassinat ; il le déclara coupable, et, aucune circonstance atténuante n'étant admise en sa faveur, la cour le condamna à la peine capitale ; elle décida en outre que l'exécution aurait lieu dans la ville où le crime avait été commis. Le malheureux, nous sommes heureux de le dire, était étranger à Mirebeau ; c'était un habitant de la ville même, et il y avait de foites présomptions que la vengeance n'avait pas été étrangère à ce crime.

Les débats avaient révélé d'ailleurs des faits affligeants. Ils avaient prouvé le danger de l'ignorance des populations, et montré combien la crainte et les passions obscurcissent chez les hommes la notion du devoir. Il était évident que beaucoup de témoins avaient déguisé h vérité, quelques uns en disant le contraire de ce qui était, les autres surtout en cachant une partie de ce qu'ils savaient. Aussi le docteur, avant de reprendre le sujet de son entrelien, crut il devoir adresser quelques mots à son auditoire, à l'occasion de ce jugement.

— Mes amis, dit-il après avoir pris place, les désordres qui nous ont aftiigés , il y a six mois , viennent d'avoir leur issue. Plusieurs familles de Mirebeau sont dans la douleur; elles

29? DIX-HIITIÈME ENTHETIEN.

seront encore séparées pour quelques mois d'un mari, d'un fils ou d'un frère. Un de vos anciens camoradcs, Vincent, que vous avez vu pendant (juelques mois s'asseoir avec vous sur ces bancs, a eu surtout un comple sévère a reiulie à Injustice Vous Connaisse/ sa probité et son bon cœur, et cepeudaui vous voyez où il a été conduit pour avoir trop cétlé à la violence de son caractère. Que cet exemple nous serve de leçon et nous apprenne ce qu'il en coûte de >ioler les lois divines et humaines.

Ce qui m'a surtout alTlij:é, c'est la conduite de beaucoup de témoins. Malgré leur sermeiil de dire toute la vérité, il en est qui n'ont pas craint de mentir à la justice. Nous qui sommes au fait de ce qu'ils ignoraient ou n'ignoraient pas , nous savons à quoi nous en tenir sur le compte de h'urs dépositions; vous le savez comme min , et vous pourriez citer le nom de plusieurs témoins de Mirebeau, qui ont évideuimenl pailéct»ntre leur conviction. Lors même qu'on ne s'e.xposerail pas à laire condamner un iunocrnt, on n'en trahit pas moins sa conscience, quand ou fait des efToris pour sauver un coupable, ou lorsiiu'ou paraiyse l'action de la justice en taisant ou paraissant ignorer ce qu'on siil.

Deux sentiments peuvent eniièclier un témoin de parler devant la justice, la crainte qu'inspire le coupable dont on redoute la vengeance, ou bien le désir de le sauver. Le premier sentiment est une lâcheté indigne d'hommes d'honneur, qui ont fait serment de dire la \érilé, et à (pii l'idée du devoiià remplir devrait inspirer du courage, car le devoir ne transige jamais avec l'intérêt. D'un autre côté ne pas dire ce qu'on sait, par commisération ou par syuipalhie pour un coupable, est une faute grave aux yeux de l>ieu devant <pii (Ui se parjure : c'est un tort envers la société. [ arte (jue c'est un encouragement pour les méchants. C'est, en réalité, prendre la re-ponsabililé des crimes qu'ils pourront comnu>ltre à l'avenir, ^'oubliez pas il'ailleurs qu'en égarant la justice pour sauver un criminel, vous riscjuczde perdre un iimocent. Vous v(,us faites le complice de litijustice qui serait commise à son égard.

Je vous demande pardon, mes amis, de la sévérité de ce langage ; mais, après avoir vu avec quelle facilité les témoins, malgré leur serment, taisent ou allèreul la >érilé devant la justice, j'a-

BONNE DIRECTfON DU TRAVAIL. 293

vais besoin de vous mcUie en garde conire une (iiute qui est un danger poin* la sociélé, et une honte pour ceux qui la commettent. Je reviens au sujet de nos entretiens.

Dans les deux derniers, nous nous sommes arrêtés à la question des subsistances, et vous avez vu la conlirmalion du principe que le prix des choses est toujours en raison inverse de l'ofCre et en raison directe de la demande Dans les circonstances ordinaires, quand l'offre et la demande se font à peu près équilibre , les prix se fixent autour d'un prix moyen qu'on appelle le prix naturel des choses. Ce prix est réglé par les fiais de production, c'esl-à-diie, par ce (jue la chose coûte à produire. Oi', pour produire une chose, pour la mettre en état de servir, il faut du travail et pas auti'e chose que du travail.

— Vous oublie.» les matières premières, dit M. Lenoir. Ainsi, dans notre manufacture, nous ne pourrions rien faire sans la matière première, c'est-à-dire le coton sur lequel s'exerce ensuite le travail de nos ouvriers et de nos machines.

— C'est vous, au contraire, qui oubliez , reprit M. Dupré, que c'est le travail qui vous procure cette matière premièi'e , et qui Ta mise en état d'èlre eiiplojéedans votre manufacture. Le prix (pic vous donnez pour une balle de coton représente le travail du planteur qui a semé le coton , l'a récolté, épluché et mis en ballots, et de tous ceux qui l'ont transporté de (juclque ferme re* culée dans linlérieur de l'Amérique justpie chez vous. Ce qui est matière première pour l'un est un produit manufacturé pomim autre Le coton en balle, que vous appelez de la matière première , est le résultat d'un travail pour le planteur qui la récolté et préparé Le 111 fabri(pié avec ce colon par le (ilateur devient de la matière première pour le tisseur, dont l'étofl'e est à son tour de la matière première pour l'imprimeur qui la convertit en toile peinte; enfin celle-ci est la matière sur latiuelle s'exerce l'industiie de la couturière qui la convertit en robes.

De même les métiers in,i;énieux que vous employez onl été construils par un mécanicien avec du fer, de l'acier, du cuivre, qui étaient pour lui de la matière première. Mais cette matière est le résultat d'tm travail compliqué exécuté sur du minerai dans des forges et des fonderies Le prix du minerai lui-même représente le prix du travail nécessaire pour l'extraire du sein de la terre

DIX-HUITIEME ENTRETIE?

et le transporter au haut fourneau , à la fonderie et à la forgei De sorte qu'en dei'uière analyse le prix d'une chose, fi un instant quelconque de la fabrication, représente le prix du ti avait nécessaire poin- la mettre dans cet état.

Le travail étant la coudition indispensable de la satisfaction de nos besoins, tout ce qui peut le favoriser , le rendre moins dangereux et moins pénible , tout cela est nécessairement du plus haut intérêt pour nous.

Le simplifier et le rendre plus facile, de manière, soit à arriver au même résultat avec moins de peine , soit à obtenir d'une même (|uaiitité de travail la plus grande somme possible de commodités, doit donc être le but des eflorts de notre esprit. Vous admettez cela ?

— Certainement, dirent tous les assistants.

— Faiie avec beaucoup de |>eine ce qui pourrait être fait faci-j lement, employer beaucoup de temps et de traviil à une cho qui pourrait être faite plus promplement et avec peu de travail , s'obstiner, par exemple, à transpoi'ler péniblement à bras, en plusieurs voyages, ce qu'on pourrait aisé.nent porter en un ^eul avec une petite charrette, serait une folie, un gaspillage de temps et de forces. Vous admettez encore cela ?

— Sans aucun douie.

— Si, au lieu d'employer une journée de dix heures de travail pour faire une chose , vous pouviez la faire en cinq heuivs, il vous assiérait une demi-journée pour faire aulie chose ; vous pourriez ainsi vous procurer des satisfactions doubles ; et si vous la faisiez en une heure, vous vous en procureriez dix fois plus.

— C'est évident.

— Et si quelqu'un, pouvant ainsi diminuer sa peine et aug menter s<»n bien-être, ne le faisait pas, que serait il?

— (le serait un fou,

— Eh bien! ce qui est vrai d'un individu, l'est encore plus la société tout entière. 11 y a, par exemple, des moyens d écon miser le travail ou de l'appliquer avec plus d'avantage, qu'un individu isolé n'est pas capable d'employer et qui ne peuvent 'être que par des individus travaillant ensemble. Si, par exemple, im homme devait Jaboinvr pendant la première heure, raboter du bois la deuxième, coudre des habits la troisième, construire

gdcj

un mur la quatrième, et faire des souliers pendant la cinquième, il y a peu de probabilités que tout cela fût bien fait. En outre , cinq hommes travaillant ainsi ne feraient pas autant d'ouvrage que cinq hommes qui seraient, l'un laboureur, le second menuisier, le troisième taillem-, le (juatrième maçon et le cinquième cordonnier. C'est le principe de la division du travail.

11 nous faut toujours du temps et des préparatifs pour être bien à notre ou\Vage ; l'esprit doit réfléchir à ce qu'il veut faire, les muscles du corps exigent des efforts pour se plier à ce qu'on leur demande : aussi y a ".-il toujours un peu de temps perdu quand on commence un travail , même celui qu'on sait le mieux faire.

— C'est bien vrai, dit M. Sdujon ; il se passe presque toujours une demi-heure avant que je sois bien en train.

— C'est ce qui arrive à tout le monde. Mais, si un homme fait plusieurs choses, la préparation est plus longue, parce qu'il faut que l'esprit et le corps secouent les habitudes et les idées qui proviennent du trav;ul précédent. Un charpentier aurait beau être un excellent tailleur, quand il (luilterait sahache, il faudi'ait quel(|ue temps à ses doigts pour shabituer à l'aiguille. La plupart d'enlie vous ont lu R biusoii Crusoé.

Eh bien! Robinson , seul dans son île, devait tout faire. Il faisait du mieux qu'il pouvait, mais il faisait tout mal. Si cinq hommes au lieu d'un avaient été jetés dans cette île, il y aurait eu avantage pour eux à se partager les occupations ; mais ni cinq hommes ni cent ne pourraient se diviser le travail comme nous le \ oyons en France Là où la population est clair-scmée , on ne peut ariiver à une division complète ; c'est dans les manufactures et les grands ateliers qu'elle est poussée le plus loin. Je vous en ai cité des exemples, je n'y reviendrai pas.

Non-seulement la division et la bonne organisation du travail produisent les choses plus rapidement que ne feraient des individus isolés , elles en permettent (pic ceux-ci ne pourraient faire. Robinson put bien creuser son bateau dans le tronc d'un arbre, mais, une fois creusé, il ne put pas le mettre à flot. Il faut le concours de beaucoup d'houunes, chacun travaillant dans sa sphère, pour construire et équiper un vaisseau, pour le lancer à la mer et pour le manœu\rer.

296 nrx-nufriÈME rxtrktien

— La division du iravail a sans doute d'immenses avantages, dit à oc momenl Léonard; mais cil»' a aussi ses incoincnieiils. Ainsi un h »mme ne connail plus qu'une seule opéralion ; son travail dépend de la coopération il'autres ouvriers el de beaucoup de circonstances accidontelles; souveut, par exemple, il peut être remplacé par uue inaL-liine. Mais, deqiielpie manière qu'il vieune à perdre son travail, s'il ne sait pas faire autre chose, c'est un homme sans ressource. Celui qui passe sa vie à donner le tranchant à la lame d'im canif, à enfiler des tètes d'épingles, ou à huiler des plumes métalliques, ne pourrait rien faire avec cette aptitude, si son occupatimi veuait à lui mauquer; au contraire . celui qui a été habitué à confeclioimer un article tout entier, peut employer ses facultés dans près pie toutes les circoustances.

— Je n'ai pas prétendu, reprit M. I) qiré , que ladivisidii du travail n'eut pas quelques iucon\énieiits; ce serait la seule chose an monde qui fût dans ce cas. Elle a donc les siens, et lu les as bien indiqués ; cependant ils se réduisent à deux. Le premier, c'est qu'un ouvrier dépend de ceux qui concourent avec lui à la confection d'un objet ; par exemple, si ceux-ci fêtent le lundi , l'ouvrier laborieux ne peut rien l'aire. Mais les O'ivriers ont le remède entre les mains; qu'ils renoncent à de mauvaises habitudes, el l'inconvénient disparaîtra.

Le second consiste en ce que i'ouvrierqui ne fait qu'une seule chose est peu apte à se livrer à im nouveau ti'avail, si son occupation habituelle vient à lui mampier; car un simple détail de la labriaition d'un objet n'éveille guère rinlelligeiice. Ici le remède est dans l'instrucliou. Si un ouviier a fiéquenlé les écoles dans sa jeunesse, si plus lard il a contiimé à s'instruire, il ne sera pas embarrassé pour apprendre de n(»uvelles opérations. Je men rapporte à ceux d'entre vous qui ont cherché ù s'instruire, Honoré, Léonard, André. (Croyez- vous qu'il vous fallût longtemps pour gagner voire vie dans un autre étal?

— Je ne le pense piis, s'enipressa de dire chacun de ceux que M Hupré avait nommés, avec la satisfaction que donne le sentiment d'un méiite acquis par ses propres efforts.

— Vous voyez, repiit M. Dupré, <jue les inconvéuienls de la division du travail disparaissent devant le bon emploi des facultés

que Dieu nous a départies. Ne nous arrêtons donc pas aux désavantages de lo division du travail , puisque nous pouvons les annuk-r, et mettons les avantages à profit.

Ces avantages sont incalculables; nnais, pour en apprécier la portée, rappelez-vous ce que je vous ai dit de 1 immense (|uantilé de personnes occupées à préparer des commodités pour le plus simple d'entre nous. Pensez au dénùmeut dans lequel vous vivriez, si depuis des siècles la division du travail n'avait pas permis aux hommes de produire plus qu'ils ne consommaient et d'accumuler sur la terre les produits et les travaux que vous \ trouvez en naissant. Dites alors si de pareils avantages ne suffi.senlpas pour compenser (pielques inconvénieuts.

Un autre avantage de la division du ti'avai4 est de faciliter plus que toute antre chose les perfectionnements et les progrès. Sans celle division, tons les hommes devraient se livrer aux mêmes occupations, et les Pascal, les Newton, les Watt, les Da\y, les Cuvier, lesGay-Lussac, lesBerzélius, les Vaucanson, les Jacquart.au lieu d'enrichir l'humanité par leius découvertes, auraient été obligés d'absorber leurs puissantes facultés dans la pratique d'une multilnde d'opérations mécaniques indispensables à l'enti-clien de leur vie. En outre, lors(|ue toute l'attention d'un homme est dirigée vers un même objet, il y a beaucoup plus de pii>babilités qu'il découvrira le moyen d'abréger et de perfectionner son travail, (pie si son esprit était préoccupé d'une foule d'opérations diverses, (^est en effet à des ouvriers que nous devons de nombreux peifeclionnemeuts daus l'industrie. 11 me suffirait de vous citer à ce sujet Vauquelin, Jacquart, Roubaux, Arkwright, Watt, Stephenson, qui ont fait de si brillanîes découvertes ou ont opéré une révolution dans l'industrie , et dont quelques-uns ont acquis une immense f()rtime.

L'homme, avons-nous dit, traxaille [)our produire et pourprocurer quelque jouissance soit à lui, soit à d'autres. Quand il emploie son esprit on .son corps sans résultat utile, quand S'm travail n'est pas productif, ce peut être une activité quelconque, un délasscmeut, ce n'est plus du travail. Mais lors.pi'il est productif, c'est une puissance bienfaisante, parce <pie lout ce qui pourxoit aux besoins des hommes est un bienfait. Par conséquent, plus le travail est productif, plus il est bienfaisant ; par

conséquent aussi, tout ce qui stimule les hommes au travail est un bienfait pour l'humanilé ; car, en aui;mentant la production, on augmente lebien-èlre de ses somhl.ibles.

Le désir d'améliorer sa position est donc un sentiment bienfaisant pour l'humanité, pourvu qu'on n'y tende que par des voies honnêtes. En effet, l'homme ne peut rendre sa condition meilleure d'une manière durable, qu'en produisant plus qu'il ne consomme. Dès lors il procure des jouissances à lui et à d'anln-s; il rend service à l'humanilé en augmentant le fonds commun.

J'ajoute que toute économie de travail est un bienfait pour l'humanité. Si l'on parvient à abréger d'une hein'e le temps qu'il fallait pour faire un certain travail, cette économie sera im profit net pour la société, parce que cette heure sera employée pour produire d'autres objets qui augmenteront d'autant les commodités dont les hommes peuvent disposer. C'est pour cela que la division du travail est doublement un bienfait pour l'hiunanité; car on fait mieu.v ce qu'on fait habituellement, et on en fait plus dans le même temps.

La production étant le but du travail, le meilleur emploi du travail sera celui qtii assurera la plus abondante producti<m. Or, riiomme ne produisant pas seulement pour lui , la société a intérêt à ce qu'il soit donné la meilletne direction au travail de chacun. Je ne pense pas (^l'aucun de vous puisse contester ce principe, et je vous prie d'y faire attention, parce qu'il en découle des conséquences importantes.

— Ce principe me semble, en effet, incontestable, dit Léonard ; car, dès l'instant qu'une mauvaise direction est donnée au travail, ou l'on en fait moins (pi'il ne pourrait en être fait dans le même temps, ou il est plus mal fait et a moins de valeur. Dans tous les cas la société est appauvrie de tout ce qu'on aurait gagné par une meilleure direction du travail.

— C'est cela même, Léonard ; tu as paifaitement rendu mon idée. Eh bien ! on peut donner une mauvaise direction au travail d'une multitude de manières. Ceci a lieu , par exemple, toutes les fois que le produit net n'est pas aussi grand qu'il pourrait l'êtiv par rapport au produit brut.

— Ûu'entend-ori par là ? deinauda Michel

— Le produit brut, répondit M. Dupré, est la somme de tout

ce qui est produit; on appelle, au contraire, produit net, ce qui reste lorsqu'on a déduit les frais de production, y compris ce qui est nécessaii'e à la vie des individus. Le produit net est la quantité dont le Fonds social ou le capital de Thurnanité est augmenté après un travail quelconque. Plus les frais de production pour un même objet sont diminués, plus le produit net ou le fonds social augmente. Si donc, par un perfectionnement des procédés , par une plus grande économie et par un emploi mieu.v entendu des matières preniières, nous diminuons les frais de production, nous augmentons d'autant le fonds social. Dans le cas contraire, la mauvaise direction donnée au travail diminue le fonds commun en élevant les frais de production.

— On devrait en concluj'e, dit Léonard, qu'il faut s'efforcer de diminuer la quantité de travail nécessaire à la confection de toute espèce de produits.

— C'est la conséquence rigoureuse du principe.

— Je le vois, M. Uupré, mais j'ai de la peine à concilier ce principe avec les exigences de la condition des ouvjiers. lis ne vivent que de leur travail; or, si on diminue leur travail, on diminue leurs moyens d'existence.

— Léonard, tu commets dans ton argumentation une erreur qui ferait repousser toute espèce de perfectionnement. Les ouvriers, pas plus que personne, ne vivent de leur travail; ils vivent, comme tout le monde, du produit de leur travail, ce qui est fort différent. Le travail est une peine, et on ne travaille pas pour le plaisir de tiavailler, mais pour obtenir ce que le travail peut procurer. Or, si avec moitié moins de peine nous obtenions la même quantité de blé, de toile, de fer, n'est-il pas évident que nous aui'ions le même résultat ?

— C'est certain.

— Il nous resterait donc la moitié du temps pour nous reposer, ou, ce qui vaudrait mieux, pour nous livrer à un autre travail et augmenter par là notre bien-être. Toute nouvelle simplification du travail serait donc un gain, parce qu'elle procurerait de nouvelles commodités.

L'erieur qu'on commet à ce sujet provient de ce qu'on confond deux choses fort distinctes : le but et le moyen. Le but, c'est la satisfaction de nos besoins; le travail ou la peine n'est que le

moyen. Le bien-cire d'un homme, comme celui d'une sociélé, ne se mesure pas à son travail, mais aux moyens de satisfaire ses besoins. Ce qui augmente la production, en diminuant le travail et la peine, est un bien pour lui et pour la société.

Diminuer la quantité d'ouvrage qu'on peut doiuicr à exécuter à des ouvriers dans un temps déteiminé, et diminuer la quantité de travail ou la peine nécest^aire pour confectionner un produit quelcon(iuc, sont par consé(|ueut deux choses essentiellement différentes Si c'était un mal de diminuer la peine nécessaire pour produire un objet «piel (pi'il soit, la conséquence de cette hypothèse serait que les hommes devraient tendre à tout pioduire avec le plus de peine possible. Enoncer une pareille proposition, n'est-ce pas en démontrer l'absurdité ?

— Je le crois comme vous. M. Dupré. et je reconnais maintenant que je confondais deux choses distinctes. Mais en réduisant la peine nécessaire pour fabriquer une marchandise, ne diminue- 1-on pas en même temps la (pianlité d'ouvrage dis.onible pour les ouvriers? Si , par exemple , une indu.strie occupe un certain nombie d'ou\iiers. le perfeclionnenieut des procédés de fabrication (|ui permettra d'ubtenir le produit avec moitié moins de travail, [irivera d'ouvrage la moitié des ouvriers.

— Tu changes maintenant la nature de la question, et en distinguant, connue il conviiMit. l'ouvrage et le travail, lu la poses sur son véritable terrain, Kh bien ! je te répondrai tout de suite et avec franchise : oui, cela peut arriver et ariive quelquefois, mais le mal n'est jamais ni aussi grand, ni aussi étendu, el il ne dure jamais aussi longtemps qu'on parait le croire ; il est d'ailleurs compensé par un bien beaucoup plus grand. .Mais cette question se lie à une autre question plus générale et d'une haute importance, que nous examinerons avec soin.

En atlendau(, n'oubliez pas (jue si avoir beaucoup d'ouvrage et en avoir toujours, est l'intérêt des ouvriers et des maîtres, tout produire avec le moins de peine possible, el tout obtenir à nieilleiu' marché, est leur intérêt comme celui des consommateurs, c'csl-à dire rintérêl de l'humanité tout entière.

LES MACHINES, QUI ABRtGENT LE TRAVAIL ET ÉPARGNENT DE LA PEINE, SONT UN BIENFAIT POUR l'hUMANITÉ.

Toutes les espérantes élaicnl désormais réalisées. On était au mois d'août ; dans toute la France la moisson était ou terminée ou en pleine activité, et elle s'achevait par un temps éminemment tavoralile à la rentrée des grains. On était certain mainlenanlque la récolte suflirait non-seulement aux besoins de r.mnée, mais encore qu'elle donnerait un excédant notable. Aussi la baisse du blé avait fait des progrès considérables aux derniers marchés, et di\jà le prix se rapprochait de son taux habituel. L'activité était rcxenue dan.^ toutes les industries, et si elles n'avaient pas atteint le degré de prospérité autjuel elles étaient parvenues avant la disette, aucune du moins n'était en soulTrance. La population, avec la facilité qu'à rhomme de passer d'un sentiment à l'autre, oubliait déjà les maux passés pour se livrer avec conllaucc à l'avenir. Le jour de la léunion, M. Dupré commença ainsi :

— Nous avons vu, dans notre dernier entretien, que tout ce qui diminue la peine nécessaire pour satisfiure nos besoins est un bien. Les elTorts de l'esprit humain doivent donc tendre à faire les choses avec moins de peine et à les faire plus vile, afin d'en laiie plus dans le même temps et de se procurer par lu plus de conmiodités. L'intelligence semble avoir été en pailie donnée à Ihomme pour cela; car, seul entre tous les êtres, il a une intelligence perfectible , et seul il perfeclioiuie ses œuvres. Il est évident i\u\-\\ donnant à l'espèce humaine des moyens d'améliorer sa condition. Dieu a entendu qu'elle eu fît usage.

Tout travail étant une peine, l'homme, par un instinct naturel, remplace autant qu'il peut le travail de ses bras par celui des forces de la nature ; il invente des outils, des instruments , des machines pour mettie ces forces à profit. Lue machine, quelle qu'elle soit, est un instrument plus ou moins simple ou coni-

pliqué, à l'aide duquel l'homme a trouvé moyen de s'épargner lie la peine en produisant plus facilement et plus rapidement ce qu'il désire. Ainsi , m«>nie dans l'état sauvage , l'homme a recours à des instruments. La fronde, l'arc, les flèches, dont il se sert pour saisir sa pioie, sont des instruments grossiers, il est vrai, mais ce sont des instruments.

— Comme la nourriture est le premier besoin de l'homme, dit alors M. Ravaud, les instruments d'agriculture ont été sans doute les premiers inventés.

— C'est probable, M. Ravaud. L'homme épuise promptcment les fruits spontanés de la terre , et il dut s'apercevoir bientôt qu'elle produirait plus, si le sol était ameubli et si les graines étaient semées au lieu d'être jetées çà et là. Le laboureur se servait d'abord d'un faible instrument manié à la main seulement. Un grand pas en agriculture futTinvenlion de la bèche^qui apporte au secours du bras les muscles de la jambe ou du pied ; un plus grand a été rin\ention de la charrue, qui, à l'aide d'animaux de trait, coupe profondément le sol et le retourne.

Quand le grain a crû et mûri, il faut le recueillir; mais l'arracher à la main est long et pénible. On employa d'abord un couteau ; puis une personne ingénieuse remartjua que s'il était courbé il couperait mieux ; telle est la faucille, dont l'invention fut encore un grand progros. Plus taid on sentit l'avantage d'avoir un couteau recourbé de dimensions beaucoup plus grandes, et la faux fut in\ entée. 11 faut ensuite séparer le grain de son enveloppe : on le fit d'abord en frottant les épis avec la main, mais bientôt on imagina le fléau, à l'aide duquel le bras d'un homme en fait autant que la main de cinq ou six.

Moudre le grain pour le convertir en farine a été l'objet de perfection uemenls semblables. D'abord on l'écrasait entre deux pierres; mais, un inventeur ingénieux pensant qu'on réussirait mieux en en faisant tourner une, on inventa le moulin avec deux pierres circulaires qu'on manœuvre à bras et dont on fait encore usage en Orient ; (pielques peuples plus avancés font tourner la pierre par des chevaux ou des bœufs. Mais dans les pays civilisés on emploie à cet usage l'eau et le vent, et aujourd'hui les mouHns sont de vastes bâtiments où l'eau et la vapeur impriment le mouvement à de puissantes machines.

BIENFAITS DE l'EMPLOI DES MACHINES. 303

— Il faut avouer, reprit M. Ravaud, que ces inventions ont été un grand bienfait pour l'homme Sans la charrue, la bèchc, la faux, la pioche, que seraient les cultivateurs, qui ont déjà tant de mal à faire venir le blé?

— Les autjes industries ne doivent pas être moins reconnaissantes que la \ôtre, M. Ravaud. Je serais trop long si je voulais seulement vous donner une idée des inventions auxquelles l'homme a eu recoiirs successivement pour améliorer sa condition en remédiant à sa faiblesse physique. Chaque invention a ajouté à son bien-être malériel comme si la terre était devenue plus fertile et les saisons plus défncntes. Quand le moulin à eau a remplacé le moulin à main pour moudre le blé, il a fallu beaucoup moins de travail pour préparer la nourriture, et le temps devenu libre a pu être employé à se procurer d'autres commodités ; il en a été de même de toutes les inventions qui sont venues diminuer le travail physique de rhomtne.

— Ces inventions sont incontestablement un grand bienfait en général, dit à ce moment Honoré. Cependant il peut se trouver des circonstances où Ton aurait une opini<)n diflërente. Si on inxente une machine pour fabiiquer l'article que produisent certains ouvriers, ils se trouvent sans occupation. "Voyez ce qui s'est passé ici, il y a quelques années, dans la production des clous que beaucoup d'ouvriers fabriquaient sur l'enclume. On a inventé une machine pour faire des clous, et ces ouvriers ont dû chercher une autre occupation,

— Ce que tu dis est vi-ai. Honoré. J'ajouterai que parfois les ouvriers ainsi remplacés ont la malheureuse idée de continuer leur traxail , dans l'espuir de lutter avec la machine. En travaillant à bas prix, ils parviennent quelque temps à soutenir la concurrence, mais ce bas prix les appauvrit. Alors ils se plaignent de l'injustice de la société, disant qu'ils travaillent péniblement et que cependant ils sont très peu payés, tandis qu'ils ne devraient attribuer qu'à eux-mêmes la difficulté de leur position. Potn-quoi vouloir lutter contre des machines qui peuvent produire pliiséconoiniquement? N'est-il pas insensé d'espérer qu'on leur payera le même prix ce qu'on peut obtenir à meilleur marché?

Travailler ou pi-oduire pour les autres, c'est, connue je vous l'ai dit, leur vendre un service. Mais nous ne pouvons pas contraindre

304 DIX-XEUVIÈME ENTRETIEN.

les autres h nous payer nos services plus qu'ils ne valent pourj euv. Or ces services ne valent plus que la moitié, par exemple^ si par d'autres moyens on peut se procurer ailleurs le même objet p lur la moitié. Dis moi, Honoré, payerais-tu une paire de souliers \ingt francs au lieu de dix, parce que celui qui l'en demauderait ce prix serait infirme, et y mellrait le doutilede lem[)s ?

— Non pas, M l)upré;je ne puis pas |)ayer les choses plus qu'elles ne valent.

— Eli bien ! Honoré, tous les hommes sont dans le même cas. Quand, par une inveutiunnouvelle, on arrive à fahricpier pour dix francs ce i|ui eu valait vingt, ou dit que cet objet ne \aut i)Ius que dix francs, et personne ne veut plus le payer davantage. Or, paice qu'il y a dans le monde des gens qui ne savent pas , ou ne veulent pas employer les moyens nouveaux , sont-ils bien venus à \ouloir nous forcer à lein- payer l'ancien prix ?

— El nous autres fabricants, dit M. Bloudeau, (pii avait précisément annexé à sa forge la fabrique de clous dont avait parlé Honoré, est-ce que nous sommes libres d'employer ou de ne pas em|)l<iyer im nouveau mode de fabiication ? En vendant mes produits, comme vous l'avez ïi.vl bien dit, je vends des services au public. Pui>-je les lui faire payer plus cher qu'ils ne valent, c'està-dire, plus qu'ils ne se vendent ailleins? Enai-je ledmit'^

— Non vraiment. M. Bloudeau , vous n'en avez pas le droit, ni vous , ni personne. Dès l'inslant qu'un nouveau procéué de fabrication est inventé, ce n'est pas seulement le droit de tous les fabricants de l'employer, c'est leur devoir; car nous devons rendre Ions les services dont nous sommes capables, et nous ne pouvons pas les faire paver plus qu'ils ne valent.

— Cependant, reprit Honoré, l'idée i]u'uue niacliine peut priver d'ouvijige uiic fouK' d'ouvriers, n'est-eile pas de nature à faire penseï- que les machines font plus de mal que de bien en iem[ila(;anl ainsi le travail humain? Si les ouvriers qu'elles remplacent doivent njourir de faim, l'invention des machines n'est plus un bienfait, et elles devraient èlie défendues.

— Quelques réllexions, répotulit M. Dupré , vous feront voir que ces craintes sont sjms fondement. La (piantité de travail disponible à une époque quelconcpie dépend du capital également disponible; nous verrons bientôt ceci d'une manière plus évi-

BIENFAITS DE l'EMPLOI DES MACHINES. 305

dente. Les omiiovs ne peuvent donc être payés, en attendant la vente de ce (jii'ilt. fabriiiuent, que sur le capital économisé précédemment : plus ce capital sera considérable, plus il y aura possibilité d'employer des ouvriers. Or, l'invention d'une machine doit accroître le capital en l'économisant. Mais tout accroissement du ca[)ital aciroit la demande de travail, parce que plus il y a de richesse dans un pays, plus il y a de besoins qu'on y peut satisfaire. C'est ce qu'on peut constater en France. L'emploi des machines y a énormément accru le capital employé dans t^industrie, et l'on resterait certainement au dessous de la vérité en disant que depuis un siècle il l'a rendu dix fois plus considérable. Aussi rindustiie emploie-l-el!e considérablement plus de bras qu'avant leur introduction.

— Mais, reprit de nouveau Honoré, le capital ainsi employé ne sert pas à payer du travail, il est absorbé par les machines.

— Il est vrai qu'une portiun du capital est absorbée par les machines; or, si elles étaient appoitées de la lune, l'argent qu'on donnerait. pour se les procurer ne serait pas employé à payer du travail. Mais elles sont faites par des ouvriers, et il faut énormément de travail pour les construire et les entretenii". Voici Léonard (jui est occupé à ce genre de tia\ail à la manufacture et qui se tait aujourd'liui par«.e qu'il sait mieux que personne à quoi s'en tenii- sur l'utilité des machines ; il vous dira ce (ju'il faut de travail pour les établir et les réparer.

— Pour cela, vous avez raison , .M. Dupré, j'en sais (juelque chose, dit Léonard; aussi je suis bien de votre avis.

— Voilà ceque c'est, mon ami, de bien connaître les choses, on est toujours d'accord. La diflérence entre les articles fabii(|ués à la main et les articles fabri(iués;i la njécani(jue consiste en ceci : dans le premier cas, on fait tout à la main, mais on produit péniblement et en petite (juantité; dans le second, moins de mains travaillent dir.ctemcnl à la confection de l'article, mais d'autres sont employées à construire les machines On dépense la même quantité de travail, mais le public en général en retire des commodités bien plus nombreuses.

Levpérieuce des contrées oîi l'emploi des machines est le plus répandu, comme l'Angleterre, la France, l'Allemagne, montre que les machines ont beaucoup augmenté la quantité de travail

manui'l. Elles ont aussi amélioré lonsidérabloincnt la conditio des ouvriers, à (jni ellos ont permis de se piociuer une foule de commodités dont ils étaient privés, ou qu'ils achetaient seulement en Irès-pelile quantité. J ariive en eflet à l'un des grands avantages des machines. Leur emploi rend tous les objets fabriqués plus abondants , parce qu'elles donnent le mojen de produire pom'le même prix une quantité bien plus ^rande d'articles.

— Mais c'est le fabricant qui en profite, s'écria Honoré.

— C'est une grave erreur. L'abondance produit le bon marché, comme vous savez, puisque l'abondance rend l'offie supérieure à la demande Le bon marché offre aux pauvres la possibilité de se procurer ce (jii'ils ne pouvaient pas avoir, (l'est même une des raisons (jui délermiuent à employer les machines; car souvent l'augmentation de consommation peut seule indemniser des frais d'établissement d'une machine nouvelle. Aujourd'hui, par exemple, le plus humble ouvrier peut obtenir des n éléments propres, décents et chauds. Cela parait peu de chose parce que nous y sommes habitués; mais on n'eu trouve pas autant partout, et même il n'en a pas toujours été ainsi chez nous. Un ouvrier se trouverait aujourd'hui très-mal vêtu et très mal logé, s'il l'était comme les maîtres, il y a deux cents ans.

Loin donc de voir un mal dans les m.ichines, regardons-les connue le plus grand service que l'intelligence ail pu rendre à l'homme. Si une machine qui diminue la peine, et qui permet ^ de produire un article avec deux ou trois fois moins de travai^B pouvait être considérée conimeun mal, il faudrait en dire aulan^^ des autres, car elles oui toutes le même but, qui est de réduire le tiavail et la peine. Il faudrait briser toutes celles qui existent dans le monde, parce qu'elles y abrègent le travail. Mais il ne faudrait pas s'en tenir là ; ce qui est vrai d'une chose , est vfflfl de toutes les autres de même nature , des machines les pln^ i simples comme les plus compli<|uées. IJie fois entrés dans cette voie, vous ne poinez plus vous arrêter; il faut détruire nos outils et nos instrtmients de toute espèce, car ce sont des machines q économisent le travail en le rendant plus facile; il faut supprimer le marteau, la scie, le ral>nt , la lime, l'aiguille, la truelle, les tenailles, la \rille, la hache et la coignée.

— Pas de (.a, pas de ça, s'il vous plait, s'écrièrent tout d'une voix

BIENFAITS DE l'eMPLOI DES MACHINES. 307

M. Saiijon, Michel, Benoît, Martial, Bastien et les ouvriers des (lifTérentes industries exercées à Mirebeau.

— 11 faut supprimer la brouette, la bêche, la pioche, la houe, le fléau, la faux, la charrue, sans oublier la roue du moulin.

— Pas de canon pins, dirent à leur tour M. Jarland, M. Duroure, le père Frapin, Pierre Bonval et tous les cultivateurs.

— Je vois à cette unanimité, reprit M. Dupré, que vous n'avez pas envie de retourner à l'état de nos premiers pères qui déchil'aient le bois avec leurs mains, et qui creusaient la terre avec leurs ongles. Conservons donc avec reconnaissance les machines qui nous rendent de si grands services, et ne commettons plus l'inconséquence de les approuver quand elles nous conviennent, et de les condamner quand elles nous déplaisent. Voulez-vous que je vous dise quand une machine plaît ou déplaît.

Une machine plaît quand elle exécute un travail auquel la main ne saurait sufiire ; ainsi on ne se plaint pas de la machine à vapeur qui fait avancer le vaisseau qu'aucune force humaine ne pourrait mouvoir. Elle plaît quand elle exécute un travail qu'on est habitue à voir fait par elle ; ainsi la charrue , la scie , la brouette vous plaisent , parce que vous n'avez jamais vu labourer, scier le bois ou porter la terre sans les em[)loyer. L'idée ne vous viendrait pas de faire autrement , et tout à l'hcuie vous vous révoltiez à l'idée de leur suppression.

Une machine déplaît, au contraire, (juand elle vient exécuter un travail qu'on était habitué à voir accompli par la uiain des hommes , comme quand le tissage à la mécanique est venu i-emplacer le lissage à la main. Elle déplaît particulièrement lorsqu'elle s'introduit dans une industrie où le travail mécanique était incoimu auparavant , conmie quand le inélier à faire des bas a lemplacé le tricotage. Mais quoi ! ce (pii est bon pour une industrie parce qu'il y épargne la peine et décuple la puissance de l'homme, ne serait pas bon dans une autre où un résultat pareil peut être obtenu?

— 11 est cependant certain , dit Honoré, que les machines enlèvent du travail aux ouviiers qu'elles viennent supplanter.

— 11 est vrai, Honoré, (pi'une macliiue nouvelle opère un déplacement de travail, et (ju'elle en enlève momentanément aux ouvriers qu'elle remplace ; elle les force à chercher un autre

genre de travail. Mais il osl faux que les machines suppriment du travail, puisqu'elles au;;inenlenl le eapilal de la socit'lé. On le redit toutes les fois qu'il est question de riulrrMlueti(»n des machines dans une industrie, mais chaque fois celle assertion est démentie par les fails. On l'a dit quand on a inventé les métiers à tricoter, et aujourd'hui il y a plus de persdimes occupées à la conl'ectinn des has que lorsqu'il n'y avait (|ue des tricoteuses , parce qu'aujourd'hui tout le monde porte des bas. On l'a dit «piand la filature mécanique s'est substituée au travail à la main . el de nos jours la lilature donne plus de travail que n'en ont jamais donné le rouet et le fuseau On l'a dit aussi (]uand le tissaue à la mécani(|ue a remplacé le méliei' de tisserand, el aujocud'luii le lissage français occupe bien plus de bras qu'auparavant, parce qu il fournit des ét(^fl'es à des populations répandues dans le monde entier. Ou l'a dit, il y a quatre siècles, quand la découverte de l'imprimerie est veinie supprimer l'industrie des copistes, et quelques années s'étaient à peine écoulées, que rim[irimerie occupait cent fois plus d'ouvriers que le moyen âge n'employait de copistes. On l'a dit plus récemment lorsque la presse mécanique a remplacé la piesse à bras, el maintenant, le l)on mai'ché ayant mis les livies à la portée de tout le monde et favorisé la propagaliiiu de rinslriiction. il y a bien plus d'ouvriers dans les im|)rimeries qu'elles n'en comptaient il y a trente ans.

— Tout cela est bel el bon , dit Andié; il n'en est pas moins vrai qu'au moment où une macbiue s'inlroduit dans ime industrie, elle mel sans ouvia;;e une pailie des ouvriers.

— C'est vrai, André; mais je vous l'ai dit bien des fois, il n'y a pas de bien si grand qu'il ne soit accompagné de quebiues inconvétnenls. ("eu.xci tiennent à la foire des choses, el il faut savuir s'y résigner, comme à tout ce qui vient changer des babiludes A tout instant des découvertes inallendues changent nos besoins, leur donnent un autre cours, ou nous permettent de les satisfaiie autrement Lue nouvelle route qu'on construit fait tort aux auberges el aux propriétés qui bordaient la vieile ; demanderons-nous la suppression de la roule? l'n chemin de fer survienl el déiruit l'ulililé de la nouvelle loute.: celle ci s'opposeral elle à la création du chemin de fer?

Les capiices de la mode dé place rjt ouruinenlcbaque auncc plus

BIENFAITS DE l'eMPLOI DES MACHINES. 309

d'industries, et elles enlèvent momentanément du tra\ail à un nombre de bras bien plus considérable que ne le font les machines. L'année passée, toutes les femmes portaient des châles ; cette année, elles ne portent que des mantelets, les marchands de ch.àles ne vendent plus et ne font plus fabriquer : les ouvriers en châles qui se tr()u\ent sans ouvra},'e iront-ils demander qu'on interdise aux femmes de porter des mantelets ?

Les phénomènes naturels, même les plus bienfaisants, nuisent à des industries. U pleuvait depuis longtemps; le beau temps revient, et les marchands de parapluies, les cordonniers, les loueurs de voitines vont en soullrir : réclameront-ils le retour de la pluie? La sécheresse régnait, et elle faisait les affaires des porteurs d'eau et des jai'diniers qui, ayant de l'eau à discrétion et [ ouvant faire venii- leurs denrées, les vendaient ce qu'ils voulaient : la pluie survient, elle est un bienfait pour tout le monde, excepté pour eux.

Il eu est de même des machine» : elles nuisent momentanément à quelques individus, mais elles sont un bienfait pour la société; faudra t-il sacrifier le bien général et permanent de la société tout entière à l'aNantage passager dequel(iues-uns ?

— Cependant, reprit André, ne pouriait-on pas prévenir une bonne partie du mal que cause une invention nouvelle? Il suflirait (pie le gouvernement prît des mesures pour que cette invention ne se répandit pas partout à la fois.

— lùicore le gouvernement en axant, André, et une nouvelle atteinte à la liberté et aux droits de chacun. Quand donc nous habilMerons-uous à ne plus recourir au gouvernement pour les choses qui doivent aller d'elles-mêmes, et <piand comprendrat-on que la liberté est la meilletuo sauvegarde de tous les intérèls? Avec celle inlerveuliun du gouvernement- dans une question d'industrie où il u'aque faire, vous blessez les intérêts de tout le monde.

Lorsque dans une indusli'ie on a inventé une machine qui pioduit à meilleur marché, est-ce que les fabricants sont libres de remployer ou de ne pas l'employer ?Si un fabricant élait seul au monde, on concevrait qu'il put se dispenser d'adopter la nouvelle machine. Lncore, si l'aversion naturelle pour le dérangement et la dépense le déterminait à s'abstenir d'en faire l'acqui-

sition, la société ain-ait le droit de se plaindre qu'il lui fit payer plus cher des produits qui peuvent être établis à meilleur marché. Mais ce fabricant a, en France et à l'étranger, une foule de concuiTentsaver lesquels il doit forcément lutter. Aussi, lorsqu'un procédé nouveau s'introduit dans une industrie, tous les fabriciints, bon gré. mal gré, sont forcés de l'adopter, bien (jue cela leur occasionne souvent des dépenses considérables pour changer ou renouveler leur outillage : celui qui résisterait ne pourrait plus soutenir la concurrence, il devrait fermer ses ateliers, et ses ouvriers y perdraient encore plus.

A défaut d'entente dos fabricants, tu \oudrais, Andi"é, qu'on empèchiU une machine nouvelle de se répandre partout à la fois. L'Etat devrait donc dire à l'un : Tu l'emploieras domain ; à l'autre : Tu l'emploieras dans un mois; à vni troisicmo : Tu t'en «orviras dans un an. Mais de quel droit mettre les uns dans une positi(»n plus défavorable que les autres? Cette i>roposition est à la fois impossible et injuste. En outre, elle ne blesse pas seulement les intérêts des fabricants; elle nuit à ceux du public.

Pourquoi, en ofTet , t'opposes-tu à l'introduction de cette machine ? (".'est qu'elle te ilérange dans tes habitudes, elle te force à cheicher un a»itre genre de travail ; peut-être même te laissct-elle quelque temps sans occupation ? Je le regrette, mais est-ce une raison pour miire aux autres? Pourquoi veux-tu faire payer tes services plus qu'ils ne valent?

— Mais je n'ai jamais piétendu cela, M. Dupré.

— Si fait, mon ami, tu le prétends. Puisque tu veux forcer le public à faire faire par toi un article qu'une machine produirait à meilleur marché, tu fais réellement payer ton .service plus qu'il ne vaut en ce moment. Mais vois oîi mène une piemière injustice. En te faisant paver ton si'rvice plus cher (ju'il ne vaut, tu imposes des privations à les semblables ; car, s'ils payent plus pour les objets de ton travail, il leur restera moins d'argent à dépenser pour d'autres. Dans ton intérêt , tu prives d'ouvrage d'autres ouvriers. Y avais-tu pensé?

— Non, .M. Dupré, je l'avoue.

— Considère encore que Ion injustice frappe sui-tout les hommes que tu dois le plus aimer. Car si le gouvernement pouvait t'écouter et interdire l'emploi de la nouvelle machine, sa défense

BIENFAITS DE l'eMPLOI DES MACHINES. 311

ne s'appliquerait qu'aux fabricants français. Et tandis que les e'trangers jouiraient du bienfait de cette invention , ceux que tu en priverais seraient tes compatriotes, tes frères les plus proches. Tu n'y avais pas pensé non plus.

— Vous avez raison, M. Dupré, je n'avais pas réfléchi à tout cela. Mais c'est tout de même quelque chose de fâcheux que l'introduction d'une nouvelle machine dans une industrie.

— Sans doute, c'est toujours un mal pour ceux qu'elle prive momentanément de travail ; mais c'est un mal inévitable. Cependant il n'est ni si étendu, ni si grave qu'on le croit habituellement. L'introduction des machines n'est jamais brusque ni subite; elle est au contraire lente et graduelle. Plusieurs causes y contribuent : d'abord la routine qui lépngne aux changements, puis la dépense. Une machine capable de leraplacer le travail de beaucoup d'ouvriers est toujours une machine très-dispendieuse; elle exige des capitaux considérables pour l'établir, et souvent même un lo«;al exprès pour l'installer.

Enfin , une machine de ce genre est nécessairement compliquée. Loisqu'elle est dans sa nouveauté, il y a toujours très-peu d'ouvriers en état de la fabriquei". Aussi, pour se la procurer, faut-il souvent faire des commandes un an, dix-huit mois, deux ans d'avance et même plus. La difficulté d'en avoir est encore plus grande quand il y a un brevet d'invention qui en limite la fabrication entre les mains d'un seul constructeur.

Toutes CCS considérations doivent rassurer les ouvriers contre le danger de l'invasion subite des machines, danger dont on leur a fait trop souvent un épouvanlail. Alors, la peur s'emparant d'eux, et leurs passions étant soulevées par des déclamations insensées, on les a vus se ruer sur les manufactures, y briser les machines, et, excités par leurs pioprés excès, dévaster et même incendier les fabritjues où ils trouvaient le travail.

— Singulier moyen de s'en procurer! s'écria Léonard.

— Tu as raison, Léonard ; mais la passion ne raisonne pas. Au reste, il faut espérer que, grâce aux progrès de l'instruction, nous ne vei'rons plus se renouveler ces scènes de vandalisme. C'est d'ailleurs, et je veux teiininer par là aujourd'hui, c'est dans ces progrès de l'instruction qu'existe pour les ouvriers la sauvegarde contre les inconvénients qui accompagnent l'emploi des machines

312 DIX-XEUVIÈME EXTRETIKN.

nouvelles, ainsi que les changements apportés dans l'industrie par des découvertes, par la mocio, par des usages nouveaux. Les machines, comme les chaiigemonls de mode, ne suppriment pas le travail, elles le déplacent. Or, c'est dans ces déplacements d'industrie qu'est le m'ai poui" les ouviiors. Pour être moins exposés à en souffrir un jour, (pi'ils s'efforcent donc d'acquérir de l'instruction et d'étendre leurs connaissances, afin de se procurer une aptitude plus générale et d'être capables, si le besoin l'exige, de passer promptement d'un travail à l'autre. Il faut à la société moderne dos âmes plus vigoureusement trempées, des hommes moius prompts à appeler les autres à leur aide et plus ca[»al)!es de trouver des ressources en eux-mêmes. C'est là qu'est le salut pour nous tous. Aidons-nous et le ciel nous aidera.

Et maintenant, avant de nous séparer, permettez-moi d'ajouter ce peu de mots :

S'il y a des hommes qui doivent se féliciter del'invenlion des machines, ce sont les ouvriersqu'elles délivrent des travaux lespluspénibies.Ces travaux avaient fait imaginerresclavdgedansrauiiquilé, et ce sont eux qui l'ont maintenu si longtemps sur la terre. Aussi le plus grand génie des temps anciens, Arisltile, écrivait il ces paroles prophétiques : « Si le ciseau et la navette marchaient tout seuls, il n'y aurait plus besoin d'esclaves. » C'est ce que nous voyons se réaliser aujourd'hui.

Chaque jour, les machines viennent émanciper les ouvriers, en supprimant pour eux ce qu'il y a de plus dm- et de plus abrutissant dans le travail; elles les font passer de plus en plus de l'état de manœuvres à celui d êtres intelligents chargés de diriger l'emploi des forces de la nature devenues dociles à leurs ordres Elles remplacent graduellement le trav.iil méi-anique du coi'ps pur le lra\ailplus noble de l'esprit Qui de nous ne serait heureux d'un étal de choses qtii tend à augmenter la dignité de l'homme et en particulier celle de l'ouvrier?

LE CAPITAL EST LE PROUCIT ACCUMULÉ DU TRAVAIL PASSÉ; IL EST UiN BIENFAIT POUR LA SOCIÉTÉ.

On se rappelle que les forges étaient les premières usines où les travaux avaient repris leur cours à Mirebeau. Cette reprise, qui avait eu lieu dans l'industrie des fers avant toute autre, était le résultat de la grande activité qu'on venait d'imprimer en France aux cliemins de fer. On se hâtait de réparer le temps qui avait été perdu pendant plusieurs années en discussions stériles. Tandis que les passions consumaient le temps à délibérer pour savoir s'il valait mieux confier l'exploitation de ces chemins à l'Etat ou à des compagnies financières, rien ne s'était fait en France, et les autres nations, l'Angielerre, la Belgi<iue, l'Allemagne, nous devançaient dans une carrière où le profit était pour le plus prompt. Elles se couvraient d'un réseau de voies nouvelles (pii répandaient la vie dans toutes les provinces.

La France, au contraire, ne possédait, à cette époque, que quelques tronçons isolés, et cette année même elle avait porté la peine de sa négligence. Lorsqu'il avait fallu aller chercher du blé à l'étranger, on s'y était pris lardivemeiit, ci)mme on sait Ce blé, qui arrivait des pays d'outre-mer dans deux ou trois ports seulement, devait de là se répandre daNis toute la France. Il eût été de la plus grande importance de le faire parvenir rapidement sur tous les points du territoire Maison était enhiver, la navigation était impossible sur les canaux et sur une partie des rivières. D'un autre coté, les moyens ordinaires du roulage étaient insuflisants pour une aussi grande masse de transports stuvenant tout à coup. La mauvaise saison rendait d'ailleius le roulage plus dilïicile ; écrasées par cette quantité de transports, les roules se refusaient à porter des chargements considérables, et il en résultait de nouveaux relards dans la circulation des blés. On les vit alors s'entasser dans le port de Marseille particulièrement j

314 VINGTIÈME ENTRETfEN.

faute de pouvoir arriver assez promplement dans quel()ucs provinces reculées , oîi leur présence sur les marchés aurait empêché l'exagération de la hausse.

Si les chemins de fer que la Fi-ance possède aujourd'hui eussent existé à cette époque, ils auraient épargné bien des souffi-ances aux populations. Les blés seraient arrivés sur tous les points du territoire presque aussitôt après leur débarquement sur les ports. On comprit alors la faute qui avait été commise, et l'on se hâta de la réparer en exécutant les principales lignes. Mais la précipitation dans cette circonstance eut des suites dont le contre-coup devait se faire sentir à Mirebeau.

Pour poser la voie foriée sur ces chemins, il fallait une immense quantité de rails, et pour les obtenir à temps, dans l'état de l'industrie des fers en France, il fallait s'y prendre longtemps d'avance, même en s'adressant à un grand nombre d'établissements. Mais ces commandes, si elles avaient été échelonnées dans les années précédentes, auraient vi\ilié l'industrie et l'auraient excitée à faire les progrès qu'elle avait trop négligés. Elles n'auraient produit que du bien, tandis que maintenant elles venaient toutes à la fois et réclamaient pour une époque rapprochée la livraison d'une masse énorme de rails que les forges n'étaient pas suffisamment préparées à produire.

Il fallut, pour suffire à la demande, accroître considérablement la production, et pour cela donner plus d'extension aux établissements existants, en créer de nouveaux, et rallumer des hauts fourneaux éteints depuis longtemps. Il fallut sui tout augmenter le personnel employé à la fabriail ion, en appelant de nouveaux ouvriers. Mais une perturbation grave ne survient jamais impunément dans les habitudes d'une industrie.

Alin d'attirer les ouvriers dont on avait besoin , on avait élevé létaux habituel des salaires; la prolongation de la durée du travail quotidien avait aussi forcé de donner un supplément de paye. Jusque-là tout était bien ; maîtres et ouvriers devaient se féliciter d'un état de choses aussi favorable pour tous; mais la mésintelligeuce commençait à compromellre celte situation. Le» ouvriers, (jui auraient dû se trouver heureux de recevoir le salaire ordinaire, à une époque où tant d'autres étaient inoccupés, n'étaient plus satisfaits ; ils prêtaient l'oi-eille aux pro-

pos de quelques meneuis qui les excitaient à proliter du besoin qu'on avait d'eux Déjà, h leur demande, les maîtres de forges avaient accordé une première augmentation ; mais on ne paraissait pas disposé à s'en contenter, et il se mmifestait de nouvelles prétentions qui ne laissaient pas de causer de l'inquiétude.

Les forges de Mirebeau n'étaient pas montées sur un pied à pouvoir travaillei- pour les chemins de fer ; mais, en vertu de la solidarité q>ii existe toujours entre les établissementsd'une même industrie, elles participaient ù l'activité générale qui régnait dans celle des feis. Les salaires y avaient été élevés et la condition des ouvriers y était satisfaisante. Ils s'entretenaient toutefois de ce qui se disait et se faisait ailleurs, et ils suivaient avec intérêt ce qui se passait dans les grands contres métallurgiques. Aucune agitation ne se manifestait pourtant parmi eux, et rien ne faisait craindre encore pour la continuation des travaux.

Telle était la situation à la fin d'août , le jour de notre entretien Aucune circonstance particulière n'ayant appelé l'attention du docteur, il commença ainsi :

— Mes amis, à la question du travail et de la division du travail, à celle des machines qui le favorisent, se lie la question des salaires, c'est-à-dire de la rétjibution du travail. J'aurais désiré vous entretenir aujourd'hui d'un sujet plein d'intérêt pour beaucoup d'entre vous; mais il en est un autre que je crois utile d'étudier avec vous auparavant, parce que vous comprendrez mieux ce (jui doit venir ensuite.

L'homme travaille alin de pourvoir à son existence; mais, pendant qu'il travaille, il a besoin de vivre. Or comment vivrait-il s'il devait attendre la fui de son travail pour en consommer le produit d'une manière ou d'une aulie? Il ne peut vivre que du produit d'un travail précédent , c'est-à-dire du produit d'un travail non covisommé , en d'aiitres termes, d'un tiavail économisé. Plus il y auia de travail économisi", plus il y aura d'hommes qm pourront vivre en attendant le produit d'un travail nouveau. Or k le produit d'un travail passé est un capital. ■ Le ca|tital, c'est tout ce qui existe sur la terre par suite du

m travail de l'homme : c'est le résultat de l'accumulation du travail W- de tous les siècles, c'est ce que les hommes ont produit au delà

de leui consommai ion : tout ce qu'ils possèdent est du capital. Ainsi les tories, les maisons, les granges, les bestianx, des bijoux, des marchandises, des meubles, des vêtements, des outils; tout cela, t'est du capital.

— Et cependant, dit .M. Jarland, quand on parle des capitau.x, il semble qu'on entende toujours parler de l'argent.

— Cela lient , .M Jarland, à ce qu'on apprécie mieux le capital lorsqu'il est sous la forme d'argent Aussi, pour évaluei- la forlune d'un honmie , nous traduisons toujours en aigenl la valeur do tout ce qu'il pos.sède. En ouli-c, il est plus aise de se servir de l'argent , poui- fournir au capital le moyen de remplir sa fonction qui est de faciliter le travail.

— Ainsi, dit Honoré, tout ce (jue possèdent les riches est dn capital.

— Sans doute, Honoré ; mais ce que possèdent les pauvres est aussi du capital. Tes vêtements, les meubles, les ustensiles, ton métier, tes outils, tes pro\isions, tout ce qui t'appartient enfin, constitue un capital.

— A ce compte, dit Honoré en riant, j'étais un capitaliste sans le savoir.

— Certainement; aussi est-ce un tort d'appelei- capitalistes seulement ceux qui possèdent beaucoup. 11 y a de petits et de gros capitaux, il \ a de pauvres et de riches capitalisti's; mais nous sommes tous capitalistes à un degré quelconqtie ; toute la différence est dans l'étendue des capitaux.

Ou commet en France une grave erreur en croyant que le capital ne consiste que dans de grandes richesses. Le capital des classes les moins favorisées de la fortune ne constitue j>as une mince portion de la richesse publique, témoin ce <|u'elles ont d.ins les caisses d'épargne et qui s'élève en ce moment à plus de 272 millions (1); en .Vngleterre, lechifl'rc est bien [)lus élevé, puisqu'il dépasse UOO millions. Et cependant ce n'est là qu'une im-

(1) Au 31 (Iccenibrc 1861, le ihi(Tri' clail de 401 iniltidns , indcpcndammont de plus de 78 niilliotis depcscs à la Caisse de» rclrailos pour la xicillesse. Il faut ajouter à ce» tomnics déjà considérable! let suniines encore plus iuiporlaiiles que les petits cultivateurs, les arll&ans, les mivricrs, tes domestiques, possèdent aujourd'hui en rentes sur l'Etat, actions et obligations de rbemins de fer, etc.

perceptiMe partie de l'avoir de ces classes Cet avoir consiste dans toutes leurs parcelles de terre, dans leurs petites maisons, leurs jardins, dans le matériel de leurs bouli(jnes, cl surtonl dans leur mobilier et leurs vêlements. Quoique de peu de valeur en détail, tout cela forme un capital d'ime vaste iinporlance Si donc nous continuons à employer le nom (h' capitalistes l'our désigner ceux qui ont plus de capitaux que d'autres, n'oublions pas que c'est une expression inexacte.

En outre, le capital n'est pas seulement ce qui appartient à des indixiilus. Comme c'est le produit d'un travail antérieur, il piend une infinité de formes Les nu tes, les ponts, les canaux, les ports, les arsenaux, les églises les écoles, les halles, les marchés, tous les bâtiment p blics et tout ce qui les garnit, tout cela est également du capital Une nation est donc d'autant plus riche que chacun de ses membres a |)lus de fortune et (|u'elle possède elle-même phis de capitaux de toutes sortes, c'est-à-dire plus de produits du travail qui n'auront pas été consommés dans les siècles précédents. Ainsi, lorsju'au lieu de dépenser son argent d'une numière stérile, elle l'emploie en gr.mds travau.x qui doivent rester, elle augmente son ca[)ital et la richesse de tous ses membr.'s, parce qu'elle l'acilile le travail des générations à venir.

— H n'y a | ar, de doute, dit M. Vieulin, (|ue laugmenlation de ce cai>ital ne sjit nn bienfait \y.mv le pays. [)uisque tous les habitants sont appelés à en profiter. Mais en est il de même du capital possédé par des individus ?

— Sans doute, M. Vieulin. Tandis (pi'ils cherchent à s'enrichir, leur ca ital sert la société, pourvu (lu'ils l'emploient d'une manière industrieuse. Tant qu'un fabricant gère habilement ses affaires, il répand le travail et le bien-être autour de lui. Mais h.\, se ruine, potn* une cause ou pour une autre, sa ruine fait le mitll.cur de i\ ux à (|ui son ca[tital procurait du travail. L'ouvrier qui, par son inconduite, dissipe son capital au lieu de l'accroître, nuit aussi à lui-même et à la société. Le capital ne s'accroif,cn effet, que par le travail accompagné d'ordre et d'économie. On n'accroit son ca[)ital qu'eu dépensant moins qu on ne gagne ; on ne devient riche (ju'en consonnnant moins (ju'on ne produit.

— Mais aloi s, reprit M. Vieulin, quelle est l'utilité de l'accuraulatioudes lichcsses? De deux choses l'une :qu ^l'on dépense»

318 VINGTIÈME KNTRETIEX.

OU l'on amasse. Si chacun dé| ense, on reste comme on esl ; si tout le monde accumule, il n'y a profit pour personne.

— M. Vieulin, votre raisonnement pèche des deux côtés. Si l'on di'pcusc plus, on se procure plus de bien-être. Or, si a\ec plus d'habileté, plus defTorts, ou parvient à pi'oduire et à gagner plus, on pourra se procurer plus de commodités tout en économisant davantage; d'un autre côté, si on épargne, il esl bien entendu qu'on ne le fait pas à la manière de l'avare qui entasse son or dans ses cofTres d'une manière improductive. L'ouvrier et le pauvre placent leurs économies à la caisse d'épargne, où elles deviennent une source de revenus et le fondement d'une petite fortune. Le riche emploie ses capitaux à faire travailler.

— Et si le riche ne fait pas travailler? demanda André.

— 11 le fera , car il ne peut pas se procurer des jouissances autrement, tout ce qu'il achète étant le produit du tra\ ail. Le ri»he est encore oblige de faire tiavailler pour faire fructifier son capital, pour le consei-veret i)our l'accroître.

— Cependant, objecta Léonard, si le capital est employé à faire travailler, il est consommé parles ouvriers et dès lors perdu poui" le propriétaire.

— C'est en effet l'opinion de beaucoup de gens, mais c'est une erreur. Le capital employé à acheter du pain, du vin, de la viande, des vêtements , du charbon ou du bois de chauffage esl , il est vrai, détruit chaque année , et sous ce rapport il y a eflectivement du capital anéanti tous les ans. Voilà pounpioi il faut chaque année faire venir de nouvelles récoltes , et faire des habits, des souliers, des meubles pour ron)placer ce qui est usé. Cef>endant le capital donné en salaire aux ouvriers n'est consommé (ju'en apparence ; en réalité il n'est pas détruit, pas plus que la graine mise en terre, qui , en s'y décomposant , donne quebpjefois quinze et vingt pour un.

L'ouvrier <jui reçoit un salaire le consomme sans d(iulc, mais il en reproduit la valeur par son travail; eu outre, s'il ne dépense pas toutcetiu'il gagne, il lui reste un excédant à lui-même. il en est de même pour celui qui le paye : le capital qu'il emploie en salaires est reproduit sous une autre forme par le lra\ail , et avec augmentation. Si le journalici- fait venir (piinze hectolitres de blé d'une vaieui' égale à dix-huit fois son salaiie, s'il fait dix

pièces d'éloffc représentant douze fois ce salaire, la différence sera le protit et constituera une partie du revenu de celui qui fait travailler. C'est uniquement ainsi que l'emploi du capital devient une source de revenu pour le propriétaire.

— Alors, dit André, si l'ouvrier peut produire plus que le prix de son travail, il serait juste qu'il eût tout le profit.

— S'il en était ainsi , répondit xM. Dupré, le capital employé par le fermier ou par le fabricant resterait égal à ce qu'il était d'aboid ; il n'y aurait aucun avantage pour le capitaliste. Dans ce cas, le capitaliste cesserait de se donner de la peine pour faire travailler sans profit; rien ne pourrait l'y contraindre. Propriétaires et fermiers, uianufacturiers et marchands, tous renverraient leurs ouvriers, leurs commis , et ceux qui vivent du travail de Icui's mains se trouveraient sans occupation.

— On a donc bien raison de dire , s'écria André , que les pauvres sont les instruments de la foilune des riches.

— Précisément, comme les riclies font vivre les pauvres par le travail qu'ils leur piocurenl. Les pauvres ne pouvant vivre que de leur travail, et les riches ne pouvant faire fructifier leur capital qu'en le répandant sous forme de salaire, n'est-ce pas une loi bienfaisante de la Providence que tous soient ainsi nécessaires uns aux autres? Voyez , en efl'et , comment les choses se passent. Les ouvrieis n'ont (ju'un capital très-faible, parce que leui-s parents ou eux n'ont pas assez économisé sur le produit de leur industrie passée ; il leur faut cependant se nourrir et se vêtir, et ils ont d'autres besoins de chafpie jour auxquels ils ne pourraient pourvoir s'ils devaient attendre l'achèvement de leur tiavail ou la vente de leurs produits, et suitout l'époque de la récolle.

Mais, dans notre état de société où il y a des hommes qui ont épargné et accumulé, ceux-ci viennent en aide aux ouvriers et aux pauvres, et ils pourvoient à leurs besoins en payant sur leurs capitaux, c'est-à-dire sur le produit d'un travail antérieur, le salaire du travail qu'ils leui- procurent. Les ouvriers se trouvent ainsi nourris et entretenus , sans attendre la récolte ou la vente du produit de leur travail, et en retour ils font un travail qui serl au bien iMre des premiers.

il est donc de notre intérêt à tous que le capital soit garanti contre toute espèce de trouble. Toutes les fois que, par une cause

320 VIXGTIÈJIK EXTRETIEX.

quelconque, il diminue dans une société , le travail diminue en même temps : vous l'avez vu cotte année. Partout où le capital court risque d'èlre conlisipié ou pillé, il prend l'alarme et disparait : de là la mis^îre des Klatsde rAï:ie, où ceux qui ont quehjue chose sont sans cesse exposés à être dépouillés. Les révolutions et les convulsions ci\iles sont également funestes au capital, parce (]u't'IIes détruisent la sécurité; nous l'avons encoie a[)|>ris à nos dépens. A chacun de nos trouhles pol.ti pies nous voyons les affaires suspendues , chacun s'abstenant de dépenser parce qu'on ne sait si on pourra renouveler son capital ; on aime mieu.t le conserver improductif que de s'expo.><er à le perdre en faisant fabriquer ce qu'on n'est pas certain de vendre. Les ateliers se ferment et les ouvriers languissent de misère ou font des émeutes qui aggravent leurs maux en augmentant l'iiKpiiétude et eu effrajanl encoie plus le capital.

— C'est malheuieusement vrai, dit Michel , et nous en avons tous fait la triste e\|H'iieuce. Mais il est tout de même làcheux que l'ouvrier travaille dm- et reste pauvre, tanJi> que le ca,.italiste tra\aille peu et devient riche.

— Il j a deux choses dans ta plainte , Michel : la premicMe , c'est (pre le [»auvr'e travaille beaucoirpetque le riche Ir.iv aille (»eu. Mais vous oubliez tiMijouis (|ue, dans tout ce «pie fait l'homme, il y a un travail de l'esprit et un travail du corps ; seule. neut ils S(»nt en pi'oporlions dillérentes. L'ouvi'ier tr-availle peu de l'espr'it et beaucoup du corps; le capi alisle, au contrairv, travaille moins du corps, mais il traxaille plirs de l'cspiit Or, les dons de l'esprit sont beaucoup plus rares (pie la foire physique , comme chacun de vous a pu le xérifier à l'école; ils sont donc plus lucratifs , conforméiiienl à la loi de l'otl're et de la demande , de labondance et de la rareté.

^Juant au re^r-et de voir le capitaliste devenir* plus l'iche , ce serait tout simj)lement de 1 envie, et de l'envie sans fondement; car la richesse du riche ne rend [tas l'ouvrier' plus pauvr^*; elle lui assoie, au contraire, comme je vous le montrerai, un emploi constant et un meilleur" saliiire.

— Cependant, dit Léoiiar'd, puis(jue le travail de l'ouvrier" contribue tant à enrichir le capiialiste, c'est (pie la part du capital est trop grande et celle du salaire trop faible.

— Si cettR dispropoilion existait , Léonard, la foi'cc des choses, c'est à-diic la concunence la ferait bientôt cesser. S'il n'y avait qu'un seul capitaliste pour employer les ouvriers, il pourrait imposer ses conditions; mais, dans un pays comme la France, il y en a un grand nombre Si 1 un voulait trop bénéficier sur le travail, un autre, pour gagner plus en produisant ei. en vendant davantage, se contenterait d'un moindre profit et offrirait un salaire plus élevé; les ouvriers liaient à lui et abandonneraient le premier 11 n'est donc pas au pouvoir d'un capitaliste de maintenir les salaires au-dessous de leur véritable valeur.

— Je conuTience à le comprendre, reprit Léonard ; cependant n'est-il pas possible que les fabricants s'entendent entre eu\, afin de maintenir les salaires très-bas?

— Ce n'est pas possible, Léonard , dans un pays aussi étendu et aussi peuplé que la France : les capitalistes y sont trop nombreux pour qu'il puisse y avoir entre eux le concert qui serait indispensable ponr cet abaissement des salaires. En admettant même qu'ils y réussissent, cela ne suffirait plus aujourd'hui qu'ils sont en concurrence avec les aipitalistes du monde entier.

— b'a|tiès cela, les intérêts des ouvriers seraient d'autant mieux garantis que les capitalistes ?eraieut plus nombreux?

— Justement. Léonard. Plus il y a de capital dans un pays, plus il y a d'occupation pour les ouvriers; plus le nombre des capitalistes est giand, plus il y a de chances pour les ouvriers d'av(>ir du travail à de bonnes conditions.

Je ne dt»is pas non plus oublier de vous faire remarfjuer une utilité du capital fort importante pour les ouvriers : c'est (jii'il permet de les occuper rpiand le travail est peu abondant. U est quelquefois de l'intérêt d'un grand manufacturier de conserver ses ouvriers, bien qu'il vende ses produits sans bénéfice ou mi'me à perte. Fn voici II raison. Son établissement lui a coulé des sommes considérables. S'il s'arrête, il perd entièremenl l'intérêt de l'argent qu'il y a consacré. Il trouve qu'en continuant à faire travailler, sa porte sera moins foite, et si c'est un homme bon et hmnain, il [)ré.ère perdre de cette uianièi'e, parce qu'il peut donner du travail et du pain à ses ouvriers. Vous savez que c'est ce qu'ont fiit cette année M.M. Lenoir et Dubuisson, en prolongeant le travail le plus qu'ils ont pu.

— Nous le savons, et nous leur en sommes reconnaissants, dirent beaucoup d'ouviiers.

— Et nous !e ferions encore bien volontiers si cela devenait encoiv nécessaire, ce dont Dieu nous préserve! dit M. Lenoir. Vous nous avez montré que vous aviez compris nos inlenlions, et nous y avons é!é tiès-sensibles.

— Pardon, M. Dupré, dit alors Léonard, je ne voudrais pas, en faisant des objections. corUredire les bons sentiments que l'on vient d'exprimer, et que je partage complètement. Vous sa\ez. qu'a\ant tout je liens à m'éclairer. Ainsi, tout ce que vous nous avez dit prouve l'utilité du capital, je crois donc qu'on a tort de l'accuser. Cependant ne failli pas quelquefois payer trop cher les services (ju'il irnd à la société?

— En d'autres termes, tu demandes, Léonard, si le capitaliste ne tire pas de ses capitaux un intérêt supérieur à ses services. Un giand établissement à conduire est une rude besogne, et plus on y a engagé de capitaux, plus il donne de peine et d'anxiété. Il est doue juste qu'en sus de l'intérêt des capitaux, qui, le plus souveul, ne lui appartiennent que pour une faible partie, l'entrepreneur retire de son exploitation un bénéfice proportionné à la peine <|u'il prend. Et cependant l'intérêt de l'argent est souvent tout le bénéfice qu'on retire d'une grande exploilalion, et il n'atteint pas loujours îî p. tOO, lant s'en faut; que de fois même l'élablissemenl donne delà perle au lieu de bénéliee !

En effet, que de ciipilalisfes, fabricants, manufacturiers, entrepreneurs, ne voit-on pas échouer'? En moyenne, il n'y a pas la moitié des établissements qui durent vingt ans, à ce point qu'on sait aujniud'hui que, pour coulinuer à exister, ils doivent avoir en dix ans amorti leui- capital, c'esl-ù-dire remboursé ce qu'ils <mt coûté à créer. Et lorsque ces usines élevées à grands frais viennent à .se fermer, les propriétaires ont perdu ce qu'ils avaient. Dans ce ais, le bénéfice le plus clair a été celui des ouvriers, ipii ont reçu régulièrement leurs salaires pendant tout le lemps que rélai)lissement a duré.

— Cette sécurité assurée aux ouvriers, dit Léonard, tandis que les palions courent tant de chances, est un avantage dont on ne tient pas assez «;ompte, je l'avoue. C'est une compensation pour les centaines de mille francs que gagnent certains manufacturiers.

— 11 est vrai, Léonard, que quelques manuftitturiers, peu nombreux d'ailleurs, font de très grands bénéfices. Mais calculons Ces gi*andes manufactures ont coûté des sommes énormes, souvent plus d'un million, tant en terrains et bâtiments qu'en machines et matériel d'exploitation. L'intérêt de ce capital seul, à cause de l'amortissement, est déjà de cent mille francs. Ensuite, les manufactures qui donnent ces grands bénéfices emploient toujours un nombre considérable d'ouvriers, cinq, six cents, souvent mille, douze cents, quinze cents et même beaucoup plus. Eh bien ! les ouvriers, qui trouvent parfois qu'on fait de trop grands bénéfices sur eux, seraient fortctoimés d'apprendre que ce bénéfice n'est pas de vingt centimes par jour sur chacun d'eux, que souvent il ne va pas à dix. Mettons pourtant vingt-cinq centimes. Eh bien! vingt cinq centimes par jour faisant, en déduisant les dimanches, soixante-(iuinzc francs paran,milleouvi-iers donneraient seulement un bénéfice de soi.vantc-quinze mille francs, et cinq cents un de trente-sept mille. Est-ce trop pour couviir toutes les chances de perte que court le fabricant, et pour rétribuer l'intelligence nécessaire à la duection d'une vaste fabrique? La ruine de tant de fabriques prouve le contraire,

— Allons, dit Léonard, je vois, en y r(?gardant de plus près, qu'il y a beaucoup d'exagération dans l'énormité des bénéfices qu'on suppose faits par les capitalistes en général.

— On se les exagère d'une autre manière encore, en supposant que l'accroissement des grandes fortunes est uniquement du à de gros bénéfices faits chaque année. C'est encore plus le résultat de l'économie et de l'accunnilation des inlérêts; vous allez le voir On dit vulgairement que le premier million est le plus difficile à gagner, c'est très-vrai. Supposons qu'un honinje a gagné ou reçu de ses pères un million qui, placé en rentes, lui ferait un revenu de ciufiuanfe mille francs. Eli bien ! s'il se coniente de la moitié et qu'il économise le reste, sa fortune va s'accroître très-rapiiietnent. Je suppose qu'il obtienne six pour cent de ses capitaux en les faisant valoir. Les cinq cent mille francs .unsi placés d.ins l'industrie avec les intérêts accunmlés vaudraient, au bout de quatre ans, 631 mille francs; ils en vaudraient 751 mille après sept ans, près de 900 mille après dix ans, et, au bout de douze ans, ils dépasseraient un million.

324 VINGTIÈME ENTHETIEN.

— Je comprends, dit I.éooard, qu'il y a dans l'inldrôt des capitaux ainsi économisés et acciunulés une puissance qui induit en eireur, parce qu'on ne s'en rend pas assez con)ple Mais l'intérêt des capitaux prêtés est i! jisle? Celui cpii prêle ne lra\aille pas : p(uU(pK)i lui puye-t-on un intérêt? il y a des gens qui disent que le bénélice devrait revenir à ceux qui Tout le travail.

— On l'a dit, il est vrai, Léonard; mais que ne dit-on pas? Si on devait s'arrêter à toutes les erreurs qui se débitent, on n'en finirait pas; celle-là, d'ailleiws, esi l'une des plus grossières. Car la supi ression de l'intérêt du capital ahoutirail à détruire le capital lui-même : ce sciait le retour à la baiharie.

— (Comment donc, M Dupré?

— C'est bien simple l'rosciire l'intérêt du capital, c'est supprimer les avantages en vcitu desquels on le *:\(i(t Qu'est-ce qu'un capital, avons-nous dit ? (^cst le pnjduit accumidé d'un travail. On l'oblieut en épargnant uueparliede ce (pi'on produit, afin de s'en faire un capital à 1 aide de ce qu'on lui fera produire encore. Mais que fane d un capital qui ne produit rien, et, dans ce cas, pouniuoi s'imposer des |)rivatious , on l)ien un surcroît de fatigue eu travaillant au delà du besoin actuel"^ D'ailleurs, le capital étant notre propriété. 1 intérêt de ce capital, lorsque nous le prêtons, est la juste rémunéi'atiun du droit (|ue nous accordons aux autres de se servir à leur profit de ci; qui nous appartient; c'est le prix du service (pic nous leur rondins.

J'ai doue raison de diretpie supprimer l'inlérêl du capital serait le retour à la baibarie, puis(|ue ce serait détruiie tout ce qui provoque le capital lui-même, sans lequel l'honmie ne peut rien. Et à ce sujet encore, je voudrais vous laire bénir la Pi-ovidence qui a si admirablement établi les lois du monde social; car, à mesure que les capitaux des liebes augmentent, le revenu qu'ils en tirent diminue, tandis (pie le bénéfice des pauvres et celui de la société en généial vont croissant.

— Comment cela peul-il être, dcmaiula Miiliel, pui.^ipi'à mesure que les capitaux des ricbes augmeuteul, ds ont plus de facilités pour s'enricliir? Les premieismi.le francs sont les plus difficiles à gagner, vous I avez dit vous-même.

— Les deux choses se concilient très-bien, Michel ; tu vas le voir. A mesure que les capitaux des riches augmentent, ils peu-

vent, tout en se procurant pins de jouissances, mettre davantage de côté chaque année; ils ont donc plus de moyens d'entreprendre di's travaux productifs. xMais, en même temps, lorsque les capitaux .se multiplient dans un pays, ils se font concurrence à euxmêmes. Ils se répandent dans un plus grand nombre de mains, et la concurrence amène forcément la diminution. C'est pour cela qu'avec l'accroissemont de la richesse, nous avons vu baisser partout l'intérêt de l'argent. Ainsi les capitaux., qui rapportent encore 10 p. 100 par an dans quelques pays peu riches, qui naguère rapportaient ai-ément G chez nous, n'ont plus donné que 5, et maintenant, ils ont de la peine à rapporter 4 ; placés en fonds de terre, ils donnent rarement 3 ; ce qui veut dire que les riches retirent des leurs un revenu proportionnellement moindre.

— il pourrait donc se faire, dit Honoré, que les riches perdissent au lieu de gagner par l'accroissement des richesses?

— Ce n'est pas possible, Honoré, car s'ils perdaient, ils cesseraient de produire, et alors la richesse diminuerait, ce qui relèverait le taux de l'intérêt Mais cela ne peut pas avoir lieu, et en voici la raison bien simple : c'est que les capitaux croissent encore plus rapidement que l'intérêt ne diminue, de sorte que les capitalistes ont en somme un revenu plus élevé. Ainsi, quand l'intérêt était à 6 p. 100, avec 100,000 fr. de capitaux on avait 6,000 francs de l'cvenu. Mais lorsque l'intéièt a baissé à ;i, les capitaux avaient certainement doublé au moins, de sorte que le môme capitaliste s'est trouvé avoir 200,000 francs qui lui ont rapporté 10,000 francs. L'intérêt étant descendu à 4 p. 100,11 a probablement un capital d'au moins 400,000 francs, (jui lui donne un revenu de 10,000 francs. D'après cola, la part absolue qui revient aux capitalistes augmente, mais la part proportionnelle diminue. Au contraire, la part absolue et la part proportionnelle qui reviennent au travail augmentent toutes deux.

Cependant cet abaissement de l'intérêt a une limite au delà de laquelle il ne saurait aller. Cnutentous nous donc de le voir baisser encore ini peu, mais n'espérons pas, ne désirons même pas le voir baisser boancoup , car nous n'achèterions ce résultai qu'au prix d'un appauvrissement de tout le momie.

11 y a même à ce sujet un fait très-curieux à noter, c'est qu'aux époques de la plus grande activité commerciale , loi-sque les capi-

taux se multiplionl rapidement , comme en môme temps ils trouvent aisément à s'employer, parce qu'ils sont très-dematidés pour satisfaire aux besoins des afTaires , il ariive que l'intérêt augmente au lieu de baisser. C'est là un résullat contraire à bien des suppositions, mais qu'on conçoit très-bien , et qui , en empccbant à l'avenir une trop grande baisse de l'intérêt des capitaux , rt'pondra à la fois aux désirs des capitalistes et des travailleurs, des producteurs et des consommateurs.

Pour compléter ces réflexions sur l'utilité du capital, je dois relever une erreur dans laquelle on tombe fréquemment en voyant avec satisfaction les gens qui dépensent leur fortune et en regardant d'un mau\ais œil ceux qui économisent et augmentent la leur. Puisque l'homme intelligent et laborieux qui crée un capital sert la société, on ne saurait trop condamner la conduite de celui qui dissipe la fortune amassée par lui ou par d'autres. L'argent dépensé par le dissipateur est consommé comme le vin qu'il boit, perdu comme les superfluilés qn'il gaspille.

— Mais, dit .M. Jarland, cet aigent fait aller le commerre. il fait travailler et vivre les ouvriers.

— C'est ce qu'on dit habituellement , M. Jarland; mais on ne peut pas répéter d'erreur plus grossière. Voilà des siècles qu'on la répète, et depuis des siècles elle a les conséquences les plus fâcheuses. Voyez, en effet , la différence entre les dépenses du dissipateur et celles de l'homme économe. Le premier dépense son revenu, et très-souvent son capital, d'une manière stérile pour lui. Il fait travailler, il est vrai, tandis qu'il dépense, mais ce qu'il doTuie est i)erdu pour lui , il ne lui en revient rien , et il s'ôte la possibilité de faire travailler et de gagner encore.

— Mais du moins, dit André, il fait gagner les auties pendant qu'il dépense sa fortune, tandis (|ue le riche qui ne dépense pas ne fait gagner personne.

— C'est encore ce qu'on dit tous les jours, André, et, en le répétant, tu raisonnes, sans t'en apercevoir, comme si ceux qui ne dépensent pas follement leur fortune ressemblaient tous à ces rares avares qui se plaisent à enfouir leur or dans un coin. Parce qu'ils ne dissipent pas leur revenu en objets fastueux , le vulgaire, que n'éblouit pas leur luxe, en conclut inconsidérément qu'ils ne font pas aller le commerce. .Mais l'aigent qu'ils ne pro-

diguent pas inutilement, ils ne le gardent pas dans leurs oofiïesj ils le l'épandenl en l'employant ou en le prêtant à des personnes qui l'emploient à des travaux utiles. Cet argent va nourrir des ouviiors et vi\ifier l'industrie; puis il leur revient pour letourlicrdernème faire vivre d'autres ouvriers, et ainsi indéfiniment. Ils ne font pas du bien une fois, ils en font toujours.

Mais j'ai à vous signaler une autre injustice des hommes. Tandis que d'un côté on traite d'avare celui qui ne prodigue pas stérilement sa fortune, d'un autre côté bien des gens voient le luxe des riches d'un œil jaloux et farouche. Ils s'indignent de l'éclat de leurs fêtes , ou lorsqu'ils les voient traverser les rues mollement assis dans de brillants équipages. C'est là un sentiment honteux qu'il faut savoir comprimer dans son cœur ; du resie, il n'est pas partage par les ouvriers que ce luxe fait vivre; par les tapissiers, les peintres, les ébénistes, les sculpteurs, les miroitiers, les doreurs, les orfèvres, les fabricants de bronzes et de cristaux, qui décorent ces élégants appartements; par les carrossiers, passementiers, selliers, qui ont fait ces riches voitures; par les cultivateurs qui ont élevé ces beaux chevaux ; par les bijoutiers, lapidaires, couturières, modistes, tailleurs, qui ont gagné de bonnes journées à faire ces parures et ces livrées.

Que conclure donc de ces remarques en apparence contradictoires? C'est que chacun, sans dépenser son revenu et surtout plus que son revenu, doit vivre conformémeni h sa fortune et à son rang Les riches rendent d'ailleurs d'autres services par le bon emploi de leur fortune. Quand ils ont du goût, ils s'en servent pour encourager les beaux-arts. Les livres, les tableaux, les statues, sont un noble moyen d'employer sa fortune et de rendre service à la société par la bonne direction qu'on peut imprimer àlespril humain. Les richesses peuvent encore fournir les moyens de f;iire en agricultiu'e, en physique, en chimie, en mécanique, des expériences qui ne sauraient être tentées par des gens sans fortune. Les riches ont ainsi une foule de moyens d'employer leurs revenus utilement poin- l'humanifé. Approuvons donc tout emjiloi honorable de la loi tune, et ne condanuions que les dépenses stériles et la dissipation des capitaux.

LE TRAVAIL EST UNE MARCHANDISE DONT LE PRIX NE PEUT ÊTRE FIliÉ ARBITRAI RF.MENT.

Le tribunal, en condamnant à la peine de mort l'assassin du moiinier du Moulin-Joli, avait décidé en même temps que lexécution aurait lieu sur la [lace du marclié de la ville où le crime avait été commis. .Mais le condamné s'élant pourvu en cas.sation, il fallait attendre l'arrêt de la cour. Cet arièt ne pouvait tarder à être rendu, ella population en attendait le résultat avec une espèce d'impatience.

Vers la lin delà semaine qui précéda la réunion doiit nous avons à rendre compte, la nouvelle que le pourvoi avait été rejeté parvint dans la ville, d'où elle se répandit dans les communes d'alentour avec, une rapidité presque électrique. Aussi le samedi, jour du marché, où l'on pensait que l'exécution aurait lieu , une affluence inusitée s'y faisait remarquer. (>ctte foule avide d'émotions était accourue pour assister à un spectacle heureusement nouveau pour le plus grand nombre des habitants.

La population avait été trompée dans son atlenlp. Après le rejet de son pourvoi, le condamné avait tenté la dernière chance de salut <|ui lui j-eslàl, en signant un recours en grâce. L'exécution était donc dillërée jusqu'à ce ipi'il eût élé prononcé sur ce dernier pourvoi ; elle ne pouvait plus avoir lieu avant le samedi suivant. Le docteur s'en félicita. Il avait été douloureusement affligé la veille en voyant la foule accourir à la mort d'un homme comme à unerepréseulatiou théàirale et gratuite. Il voulut combattre une coutume odieuse que l'ignorance el des mœurs encore empreintes d'un reste de baibarie entretiennent au sein des classes peu aisées.

—-Mes amis, dit-il donc en s'adressant à son auditoire, au corn-

mencement de rentretien , j'ai été péniblement affecté hier en voyant la foule inaccoutumée qui se pressait dans les rues de la ville. Où allait elle cette foule? Ce n'est pas au marché, il n'était pas plus garni que les autres samedis, el il ne s'y est pas fait plus d'affaires Qu'est-ce donc (jui l'y attirait? Il faut bien le dire: c'était le désir d'assisleià la mort d'un malheui'cux que son crime a mis dans le cas d'avoir un compte terrible à rendj'e à la société et à Dieu, maiscà qui il n'a pas pu enlever son caractère d'homme et de chrétien. La justice humaine a prononcé, et maintenant nous n'avons plus devant nous qu'un homme, un frère, dont il ne faut pas aggraver le tourment par un empressement honteux à assistera son supplice.

— Mais, Monsieur, dit un des assistants, dont il est inutile de répéter le nom , puisque la loi veut que l'exécution ait lieu en public, c'est sans doute pour que le public y assiste.

— Sans doute, reprit M. Dupré, la loi veut que l'exécution se fasse sur la place publique. Mais quel est le but de la loi en condamnant un criminel? Ce n'est pas de se venger, la société ne se venge pas ; elle veut , en puni.'^sanl le coupable , imprimer une crainte salutaire à ceux que leurs passions pourraient porter à l'imiter. Oi- , pour que la condamnation soit efficace, il faut les convaincre que le châtiment a vraiment eu lieu : l'exécution en public est le seul moyen d'épouvantei' les méchants en ne laissant aucun doute dans leui" esprit.

Mais la loi in vile t-clle chacun de nous à venir faire cette constatation? Nullement , et puisqu'elle ne nous y invite pas, ne soyons pas assez barbares pour aller nous repaître d un spectacle dont la pensée seule doit nous inspirer de l'horreur. Qu'allezvous donc faire en vous pressant sur le lieu du supplice ou sur le trajet que le coupable doit parcourir en s'y rendant? Est-ce pour jouir de la vue de ses souffrances? Est-ce pour vous rendre compte de son agonie , pour voir couler le sang qu'il va verser en expiation de son crime, et sa tète tomber sous le fer du bourreau? Mais la moindre de ces idées révolte, et je me plais à croire qu'on cède seulement à un sentiment irréfléchi de curiosité.

Excusez ce langage un peu sévère; mais, dans la foule que j'ai vue hier à la ville et qui n'y avait rien h faire, j'ai le regret d'avoir reconnu un certain nombre d'habitants de Rlirebeau. J'ai été

330 VINGT ET lîNIÈME ENTRETIEN.

surtout conliisté en voyant des femmes oublier les qualités qui sont l'apanage de leur sexe , et venir assister au spectacle le plus révoltant dont il soit donné a l'tiommed'ôlre témoin. Enfin, fautil ledire? j'ai vu des pères, des mères conduisant leurs enfant» et ne craignant pas d'éloullor tout sentiment d'humanilé dans leur cœur, en les menant à fa mort d'un de leurs semblables, comme ils les mèneraient aux parades de la foire! Rien qu'à y penser, le cœur se soulève d'indignation et de dég(»ùt.

Je pense, mes amis, qu'il suffira de vous avoir fait remarquer ce qu'il y a d'inhumain el de barbare dans ce senlimoiit de curiosité. Je compte donc qu'aucun devons n'assistera à l'exécution prochaine ni à aucune autre , el que vous ferez tous vos efforts pour en éloigner ceux sur qui vous pouvez avoir de l'influence ou de l'autorité.

— Nous vous le promettons, s'écria tout l'auditoire.

— Je compte sur votre parole, mes amis, et maintenant reprenons le sujet de nos entretiens.

Je vous ai monti'é que li' travail est une marchandise et que l'ouvrier et le fabricant sont, l'un par rapport à l'autre, un vendeur et un acheteui' de travail. Je dois vous faire voir maintenant que le travail est soumis, comme toutes les autres marchandises, à la loi générale de l'ofTre et de la demande. En conséquence, il sera d'autant moins payé que l'oflre sera plus aboiulanle; au contraire, il sera d'autant mieux payé (ju'elle sera plus rare.

— Mais, fit observer Léonard, il me semble que les termes dont vous vous servez sont linvei^se de ceux qu'on emploie habituellement. Ainsi, d'après ce que vous venez de nous dire, le travail serait d'autant plus abondant et plus offert dans une indiistiie, qu'il s'y présenterait plus d'ouvriers pour faire l'ouvrage dont les maîtres peuvent disposer en ce moment; au contraire, il serait d'autant plus rare et plus demandé qu'il se présenterait moins d'ouvriers pour faire l'ouvrage disponible. Cela change tout lo langage reçu.

— Je ne dis pas iion, Léonard, et je crains bien que le vice d\i langage habituel n'ait causé en partie les erreurs qui régnent aujourd'hui. Lequel, au reste, de ces deux langages , te paraît le plus exact ?

— Je trouve que c'est le vôlje ; il rend mieux compte des faits.

et d'ailleui's il assimile l'ouvrier aux travailleurs de toutes les conditions.

— Tu as raison , Léonard. Mais , en attendant que ce langage plus conforme à la vérité soit généralement adopté, rien ne nous empêche de nous servir du langage oi'dinaire, pourvu que nous nous entendions bien sur les termes. Ainsi nous pourrons continuer à dire que le travail est abondant et ofTert lorsque les ouvriers trouvent facilement à travailler et qu'on recherche leurs services, et, au conlraiie, qu'il est rare et demandé, •lorsque les ouvriers sont obligés d'aller solliciter de l'occupation. Dans ce cas, l'élévation des salaires serait en raison del'abondance et de l'offre du travail, et leur dépréciation en raison de la rareté et de la demande; les termes seraient ainsi renversés; mais, pourvu que nous soyons bien d'accord sur leur signification, cela ne changera rien au résultat. Voyons donc ce qui doit avoir lieu, et, pour cela, reprenons les choses de plus haut.

Vous savez que l'homme ne vit que du fruit de son travail. Quand le produit de son travail précédent ne lui fournit pas les moyens de vivre pendant un certain temps, il est obligé d'attendre .sa subsistance du produit inceitaiu du travail de chaque jour. C'est la condition générale de l'homme dans l'élat sauvage; ce serait celle de tousccu.x qui, dans l'état civilisé, n'ont rien reçu de leurs pères ou n'ont encore rien amassé, si le produit accumulé du travail dos autres ne leur venait en aide Ce produit est le capital, dont l'abondance fournit d'autant mieux les moyens d'assurer la subsistance de ceux qui n'ont rien.

Ce résultat s'obtient à l'aide d'une association entre le capital et le travail. Sans le travail, le capital resteiait stérile. Le travail, à son tour, ne pourrait rien sans le capital, qui lui fournit les matières sur lesquelles il peut s'exercer et les instruments avec les(|uels il les met en œuvre. Le capital et le travail sont donc indispensables l'un à l'autre ; leurs intérêts réciproques sont étroitement unis ; ce qui nuit à l'un nuit à l'autre. Ainsi dès les premiers pas nous trouvons cette communauté d'intérêts que les maîtres comme les ouvriers méc<Mniaisseut sans cesse.

— Je comprends celte communauté d'intérêts, dit Léonard, en ce sens que le capital et le travail ne peuvent rien l'un sans l'autre. Mais ils ne sont pas dans la même dépendance l'un à l'égard de

l'autre. Ainsi, les ouvriers dépendent beaucoup plus des capitalistes que les caitilaiistes ne dépendent des ouvriers; celui qui a faim ne peut pas attendre comme celui qui cherche seulement un liénélice.

— Ton observation est juste , Léonard ; l'ouvrier qui n'a qne son travail pour vivre ne peut pas attendre, il périrait s'il «estait trop longtemps sans travailler. Le capitaliste n'est pas dans la môme posititm; s'il n'utilise pas ses capitduv, il mampie à gagner, mais il peut mieux supporter cette perte que le piemier; l'estomac est moins patient qu'un sac d'écus ; c'est l'avantage de la richesse.

Cependant le désavatitage est compensé pour l'ouvrier par la sécurité du salaiie et la possibilité de le recevoir sans attendre. Ainsi le capitalisU» et l'ouvrier unissent l'un son capital, I autre son travail, alin de produire des marchandises. Ces marchandises, étant le produit du capital et du travail, sont la propriété commune du capitaliste et de l'ouvrier, et, pour en retirer la valeur, il faut les vendre ; mais la position des ouvriers ne leur permet pas d'attendre la vente, qui peut tarder si.x. mois, un an, et souvent beaucoup plus, et qui parfois même ne vient pas. Le fabricant leur paye en conséquence, sous forme de salaire, leiupart dans la propriété de la marchandise, et ordinairement il la leur paye bien avant (pic l'ouvrage soit complètement teiminé. 11 de\ient ainsi seul piopriélaiie de la marchandise, prenant |iour lui seul loutes les chances de mévente, et mettant les ouvriers à l'abri de tout risque.

Le salaire n'est donc pas autre chose que la portion ainsi payée à l'ouvrier sur le produit de ce qu'il fabrique, il est évident que, dans les circonstances ordinaires, celle portion ne peut jamais égaler la valeur du produit, car il ne resterait rien pour le capital, et le capitaliste cesserait de faire fabriquer.

— Mais qu'est-ce (jui détermine cette portion? dit Léonard.

— Elle se lègle toujours de gré à gré entre le fabricant et l'ouvrier, et personne, compienez-le bien, n'a le droit d'intervenir entre les deux parties intéressées,

— Alors, reprit Léonaid , comme l'ouvrier a plus besoin de travail que le capitaliste n'a besoin de lui, il sera lésé parce qu'il sera forcé d'en passer par où le fabricant voudra.

— Cela pourrait avoir lieu, Léonard, si le capitaliste n'avait pas besoin de l'ouvrier au point d'être forcé souvent d'accepter sa loi. Mais le prix des salaires est soumis à certaines conditions qu'il n'est au pouvoir de personne de changei- arbitrairement.

Le travail étant un service, et le salaire en étant le prix, le montant du salaire dépend nécessairement de la valeur du service rendu : première condition. Un commissionnaiie qui porte des paquets d'une maison à l'autre, un manœuvre qui ne sait que servir les maçons, ini journalier sans habileté, ne reçoivent qu'un faible salaire, souvent pas plus de quarante ou cinquante sous par jour. D'un autre côte, les mécaniciens, les fondeurs qui font des moules, les ciseleurs, sont imyés de 4 à 8 francs ; et les dessinateurs, les sculpteurs, les graveurs sur métaux, gagnent des sommes ti'ès-di\ci'scs, qui peuvent varier de dix à vingt et quarante francs, selon leur habileté.

Si les honmies capables de mouler et de ciseler se trouvaient aussi aisément que les porteurs et les manœuvres, ils ne seraient pas payés davantage. Si, au contiaire. les porteurs et les manœuvres étaient aussi difficiles à trouver que les fondeurs et les bons ciseleurs, ils seraient payés autant qu'eux. Mais comme le travail des uns exige plus de talent que celui des autres, les premiers sont plus rares et mieux rétribués.

^— Cependant les uns et les autres ont les mêmes besoins, dit Paul Boitard. Ne pourrait-on donc pas exiger qu'ils eussent tous au moins un salaire convenable?

— Il faudrait savoir d'abord ce qu'on entend par \m salaire convenable; nous viendrons tout à l'heine à cette question. Mais supposons que par une loi on oblige tous ceux qui emploient des journaliers et des manœuvres à les payer comme les ouvriers plus habiles, le seul eflet de cette mesure serait qu'on cesserait d'employer les premiers. Si le travail d'un manœuvre ne vaut que quarante sous pour celui qui en emploie cent, et que la loi lui ordonne de le payer trois francs, l'entrepreneur abandonnera l'ouvrage, car il ne peut pas foirer le public à le lui paver plus qu'il ne vaut.

D'un autre côté, si une loi tyiannique venait assurer au porteur, au journalier, au manœuvre, le même prix qu'au mécanicien , au mouleur, au sculpteur, ces derniers abandonneraient

leur profession. Leur travail est, en effet, difficile, et s'ils ne sont pas payés plus que ceux qui travaillent sans peine, ils embrasseront les états faciles. Alors la lareté des bras dans certains états et l'abondance dans les autres feraient, en dépit de toutes les lois, disparaître l'égalité qu'on auiait voulu établir arbriraireuieut. Les bras devenant rares dans les étals difficiles, ceux qui en auraient l)esoin les payeraient forcément plus cher. Dans les autres, au contraire , l'abondance d'ouvriers ne permettrait pas de les occuper tous; ceux qui n'auraient pas d'ou\rage préféreraient tra\ailler à tout prix, plutôt que de mourir de faim, en se prévalant de la loi. La concurrence remettrait les choses à leur place ; mais, en attendant, il y aurait eu pertuibalion générale, suspension de travail et diminution dans la production; tout le monde aurait soufl'erl. Voilà ce (|u'on gagne à s'écarter Yiolcnuneul des lois naturelles.

— Personne, dit André, n'a donc le droit de lixer le prix des salaires de manièie qu'ils se maintiennent à un taux étpiilable?

— Le public seul a ce droit, André. Par le prix qu'il consent à mettre aux choses, il détermine le salaire à doinier à ceux qui les font. Si c'est une injustice de forcer un ouv l'ier à recevoir moins que le prix de son service, c'en est une aussi de prétendre faire payer au public plus (pi'il n'est disposé à donnerpour les choses. La valeur d'un service dépendant de la peine de celui qui le rend et du besoin de celui qui le reçoit, si on veut nous faire payer une marchandise au delà de ce qu'elle vaut pour nous en ce moment, nous préférons nous en pa«;ser,et la production, c'est-àdire le travail, dimirnie d'autant.

— Alors, dit Léonard, le taux des salaires est quel»iuc chose de tout à fait arbiti-aire, il n'y a rien qui puisse le fixer.

— Pas plus que celui d'aucune marchandise. Le li,xer d'une manière invariable est impossible, parce que la valeur du travail dépend d'une intinité de circonstances parmi lesipielles il faut placer en première ligne le degié de talent exigé pour chaque traxail, puis le rapport qui existe entre l'offre et la demande.

— Cependant, reprit Léonard, il y a dans la plupart des industries une portion de travail manuel qui exige tiès-peu d'habileté. Ce travail, dont presque tous les hommes sont capables, est précisément celui qui emploie le plus de bras, tant dans l'agriculture

que dans l'inrlustrie. 11 me. sc-mblc avoir une valeur à peu près constante, puisqu'il demande seulement ce quepossèdentpresque tous les hommes, de la force physique. N'y a-t-il donc rien qui en détermine le prix ?

— Le travail manuel que la grande masse des ouvriers est capable d'exécuter, repiit M. Dupic, est en effet le point de départ au-dessus duquel s'échelonnent les salaires dans toutes les industries. Or,- dans les circonstances ordinaires et en vertu de la force même des choses, le salaire de ce travail est déterminé par ce qui est nécessaire <à l'homme pour vivre. II ne peut jamais être d'une manière permanente, ni beaucoup au-dessus, ni beaucoup au-dessous.

— Comment, au-dessous! dit Michel. Je comprends qu'il puisse s'élever au-dessus du nécessaire; mais je ne conçois pas qu'il puisse descendre au-dessous.

— C'est que le nécessaire, malgré la signification de ce mot , est une chose très-élastique. Le nécessaire varie en effet avec les temps et les pays ; le nécessaiie pour le sauvage n'est pas le même que pour l'homme civilisé ; il n'est pas le même sous le? glaces du Nord et dans les contrées chaudes du Midi. Dans un même pays, le nécessaire varie avec la civilisation ; en France, celui de l'ouvrier du siècle dernier était loin de comprendre fout ce que comporte le nécessaire d'im ouvrier de nos joiu's.

En général il comprend, avec la nourrituie indispensable à l'entretien de la vie, le logement, le mobilier et les vêtements, le tout selon les usages et les besoins du pays. Ainsi, la nourriture doit être assez abondante et variée pour entretenir les forces et la santé. Les vètemenls doivent être appropriés au climat et de natine cà donner à celui qui les porte un aspect décent. Le logement doit mettre non-seulement à l'abri des intempéries des saisons, mais encore fournir 'i la famille le moyen d'y vmiuer à ses occupations et d'y habiter sans blesser les lois de la pudeur. Il faut que ce logement soit pourvu de meubles et d'ustensiles qui permettent d'y vivre conformément aux usages du pays. Enfin , seldu les climats et les saisons, il fmit du feu et des moyens d'éclairage en (juantilés variables. J'ajouterai, pour compléter cette énuniération,que le nécessaire comprend l'éducation des enfants et des moyens d'instruction pour tous.

Ce nécessaiie n'a rien d'absolu, comme vous voyez; cependant il est à peu près détermine dans charjue conlice par les habitudes et la richesse générale du pays. Chacun de nous, sans s'en rendre bien compte , sait si son voisin le possède. Le salaire doit pourvoir à ce nécessaire et le procurer non-seulomcnt à celui qui le gagne, mais encore à s.i feuune et à ses enfants; il doilen mi mol suffire à l'entreliin d'une famille. Vous comprenez maintenant qu'il n'est pas tellement absolu qu'il n'y ait pas possibilité de descendre temporairement au-dessous. On souffre alors, on vit péniblement, mais cependant on \it.

— Kn ce cas, dit Honoré, il y aurait a\anlage à s'habituera vivre de peu; on serait mieu.x préparé à tous les événements.

— Jeté reconnais là, Honoré, mais n'exagérons rien. 11 y aurait des inconvénients nombreux à trop restreindre le nécessaire des hommes. D'abord on compromettrait la sauté, on affaiblirait les foices, et l'industrie y perdrait ; il y aurait aussi moins de propreté, moins d'inslructian, moins de bien-être général. Puis, comme les salaires tendent toujours à se régler sur ce nécessaire, ils baisseraient en proportion. Alors, s'il survenait quelque circonstance qui les fil encore baisser momentanément, la misère deviendrait excessive , parce que les réductions auraient alloint les limites du possible, comme je vous l'ai montré précédemment. Telle est la situation de la malheureuse Irlande, où la misère générale a léduit depuis longtemps le néi:essaire de la population à ce qu'il y a de plus rigoureusement indispensable à l'entretien d'une vie al)jecte. La moindre calaniiii* v plonge les h ihii.mts dans ime affreu.se détresse.

— Je savais bien que c'était une sottise de faire toutes ces économies et de s'imposer tant de privations, dit Pau! Boitard.

— Ne te presse pas tant de tirer cette conclusion de mes paroles, reprit M. Dupré; l'économie n'est jamais nuisible. Ouand on n'est pas un avare qui refuse le nécessaire aux siens et à soimême , il est rare qu'on pousse l'économie trop loin, aussi loin même qu'on pourrait aller. Cette éctmomie est le plus siir fondement de la prospérité des familles ; mais , connne elle est individuelle, elle ne peut jamais contribuer à faire baisser les salaires.

11 n'en est pas de môme d'un état de civilisation peu avancé, du défaut de richesse et de la faiblesse du capital d'un pays.

Dans ce cas, comme il y a peu à partager pour chacun, Ja part des pauvres devient excessivement faible ; le iiéce-;saire étant très-restreint, les salaires, qui se rapprochent toujours de ce niveau, descendront très-bas, et lorsqu'il surviendra quelque crise, la population se trouvera complètement dénuée. La situation est doncintiniment plus avantageuse dans un pays comme la France, où la richesse, ayant fait de très-grands progrès depuis un demisiècle, a augmenté le nécessaire et beaucoup élevé les salaires. Remercions Dieu de cet état de choses, et prions-le de ne pas permettre qu'aucun trouble vienne porter atteinte à cette situation.

— Ces explications me semblent jusqu'ici d'une incontestable vérité, dit Léonard; il me reste pourtant un doute. Puisque, en général, dans chaque pays, le nécessaire règle le taux des salaires, il doit en résulter que ce taux dépend des subsistances : je veux dire que si les vivres sont chers, les salaires doivent être élevés, et qu'ils doivent être plus bas quand les vivres sont ii bon marché. Cependant c'est le contraire qui a eu lieu cette année.

— L'expérience montre, en eiïet, reprit M. Dupré.quesi létaux des salaires se règle en général sur ce (pii est nécessaire à la vie, il ne suit pas pourtant le prix des vivres. Vous allez en comprendre la raison. La cherté accidentelle des vivres an)ène toujours un dérangement dans les habitudes d'une population. Si le gain des claisses peu aisées est absorbé par l'achat des aliments, de sorte qu'elles ne puissent pas pour le moment acheter des habits, ceux qui fabriquent les objets relatifs à Ihabillement seront en partie sans ouvrage et disposés ù offrir leur travail à plus bas prix. D'un antre côté, les ressources de chacun éfantdiminuées, les fabricants cherchent à mettre leurs produits à la portée des bourses en en baissant le prix : c'est donc pour eux une nécessité de diminuer les salaires. Ce qui est dit des habits aura lieu de même pour tous les autres articles. Par cette double raison, les salaires baisseront au lieu de monter dans un temps de disette.

— Par une raison analogue, dit Michel, ils mouleront au contraire lors(|ue les vivies seront à bon marché.

— C'est ce qui a lieu (pielquefois. Si le prix des vivres diminue, il reste plus à dépenser pour d'autres objets, et en même temps on consent plus volontiers à les payer plus cher. La demande accroît alors le travail des manufactures, et, par unecon-

séquence naturelle , les salaires montent ou restent élevés. Le prix des vivres n'a donc pas, comme on le croît, une influence directe sur le taux des salaires.

On ditquel(|uef(tis que les fabricants devraient élever les salaires de leurs ouvriers, quand les vivre.s et tous les autres objets sont chers. Sans doute, en sa (jualité d'èlre humain et moral, le fabricant ne doit pas lésiner sur le salaire de ses ouvriers ; il doit au contraire payer leur travail au cours du jour; mais il ne peut pas aller au delà. In fabricant est en concuirence avec tous les autres fabricants, et il ne peut pas donner des salaires plus élevés qu'eux S'il payait davantage, ses concurrents, continuant à moins payer, pioduiraient à meilleur marché, et le public le quitterait pour aller chez eux ; il cesserait de vendre et serait bientôt ruiné.

— Mais, dit André, si les autres ou\riers ne voulaient pas travailler à meilleur marché, les salaires s'élèveraient.

— Sans doute, pourvu que le public voulût payer leurs produits; en conséquence, si les autres ouvriei-s ne veulent pas travailler i\ meilleur marché, et (|u'ils trouvent tous de l'oiivi-age, c'est que le salaire (pi'ils demandent est réellement le cours du jour Mais s'ils ne tiouvent pas d'ouvrage, c'est que le prix qu'ils veulent est trop élevé : ils seront alors forcés d'accepter à travailler à des conditions moins avantageuses ; car autrement leur sort serait encore plus triste, puisqu'ils resteraient sans oun rage. L'intérêt des ouvriers n'est donc pas d'exiger un salaire sans rapport avec le prix que le public veut donner pour les choses : ils doivent se borner à demander le salaire déterminé par le cours du jour.

Vous voyez par là que le taux des salaires n'est ni l'aflaire du hasard, ni le fait de volontés particulières; ce ne peut pas davantage être une afiaire de sentiment; il est réglé par les conditions qui règlent le prix de toutes les choses, c'est-à-dire par le rapport entre lOffre ( t la demande Nous examinerons ces conditions plus en détail à la prochaine réunion.

VLXGT-DELXIÈMK ENTRETIEN.

LE TAUX DES SALAIRES EST DETERMINE PAR LE RAPPORT ENTRE l'oIÏRE ET LA DEMAJNDE. — LES COALITIONS ET LES GRÈVES.

La fermentalion qui régnait depuis quelque temps dans l'induslrie des fers avait pris en dernier lieu sur différents points de la France un caractère inquiétant. Egarés par les doctrines que des esprits faux répandaient dans les masses, et cédant au.v instigations de quelques meneurs, les ouviiers avaient élevé leurs prétentions au delà de ce qui était raisonnable.

Satisfaits de reprendre leurs travaux à une époque de gène et tandis que les autres industries chômaient encore, les ouvriers des forges avaient accepté sans observation le salaire qui leur était offert. Ils s'étaient estimés heureux alors d'avoir de l'ouvrage à un prix quelconque, et ils n'avaient pas songé à disputer sur les conditions. Bientôt cependant, voyant qu'on appelait dans leur industrie un nombre croissant de bras, ils comprirent le besoin qu'on avait d'eux et voulurent profiler de leur posiiiou ; ils demandèrent donc presque partout une augmentation de salaire. Cette prétention n'avait rien que de très-naturel; comme d'ailleurs lenr demande n'était pas déiaisonnable, et que la prospérité de l'industrie permettait d'y souscrire, l'augmentation demandée l'ut accordée partout sans difticulté.

Ce premier succès les enhardit. Deux mois s'étaient à peine écoulésqu'ils réclamèrent une nouvelle angmenlation Ils s'étaient fondés la première fois sur le prix élevé des subsistances, et ils avaient allégué la difficulté de vivre dans les circonstances présentes avec l'ancieu taux des salaires. Cette fois ils se basaient sur l'activiié du travail , sur l'augmentation de fatigue qui en résultait pour eux, et sur la nécessité d'une nourriture plus substantielle afin de ne pas épuiser leurs forces. Ils demandaient donc que

le prix de la journée fût augmenté afin de compenser cet excès de fatigue et celle augmentation de dépense. Ils demandaient en même temps que les heures supplémentaires de travail fussent payées le double du tarif de la journée. Ces différentes demandes sejustifiaient encore ; cependant les maîtres de forges hésilèrenl, craignant qu'une m-uvelle concession en (UTienàt une autre Mais ils avaient pris des engagements, il fallait les tenir ; ils en passèrent donc encore par où voulurent leurs ouvriers.

Ce qu'ils avaient craint arriva. Les ouvi iers étaient dirigés par des chefs qui, sous le jM-étexte de défendre leurs intérêts, songeaient surtout à faire triompher des théories mises en avant à celte époque Déguisant donc leurs intentions, ils se gardèrent bien de demander une troisième augmentation qui n'aurait pu être appuyée d'aucune raison solide Leur désir de profiter des avantages que lein- donnait la position des maîtres de forges était du reste très-légitime, et l'on n'aurait rien eu à objecter, s'ils avaient cherché à le satisfaire à l'aide d'arrangements librement déballus.

Mais ils ne portèreiu pas la question sur ce tenaiu. Au lieu de réclamer une augmentation de salaire, ils axaient des préleutions qui tendaient au même but. Ils demandaient l'adoption d'un nouveau règlement obligatoire dans toutes les forges, le (•hangement des heines de tiavail, la substitution du travail à la journée an travail à la tâche, l'exclusion de tous les intermédiaires entre l'entrepreneur et l'ouvrier proprement dit, et quelques autres mesures qui complétaient les précédentes en les aggravant pour les maîtres.

Uuelques-unes de ces propositions étaient inadmissibles ; sous le prélexle de supprimer l'exploilalton de l'ouvrier par le maître, elles menaient les maîtres à la merci des ouvriers. D'autres ne portaient pas moins atteinte à la liberté des ou\riers ; elles mettaient les plus intelligents et les plus actifs dans la dépendance des moins laborieux et des moins habiles. Il se trouvait toutefois queltpies propositions, parmi les iuitres, qui auraient pu être acceptées si elles avaient été librement discutées entre les maîtres et les ouvriers. iMais les conditions les plus justes cessent de l'être quand elles sont imposées et non consenties : c'est ce qui avait lieu dans celle circouslance.

T,es chefs des grandes usines métallurgiques n'étaient pas libres nonplusde faire ce qu'ils voulaient. Ilsavaient signé presque tous des traités pour la fabrication de quantités considérables de rails qu'ils s'étaient engagés à livrer à des époques déterminées. Ces engagements avaient été contractés lorsque la main-d'œuvre était à un prix bien inféi'ieur au prix actuel. Les nouvelles demandes des ouvriers survenant en ce moment mettaient les maîtres de foi'ges dans ralternative de travailler à perte ou de subir les conséquences de l'inexécution des traités. Dans l'un et l'autre cas, il y avait une perte pour eux.

Cependant elle n'était pas la même pour tous, car leurs engagements n'avaient pas été contractés partout dans les mêmes conditions. Quclijues fabricants se soumirent donc à celles qui leur étaient imposées, les autres refusèrent. Les usines de ces derniers furent mises en interdit par les ou\riers coalisés, mais plusieurs essayèrent d'échapper aux conséquences de cette interdiction en appelant des ouvriers du dehors L'arrivée de ceux-ci fut en divers lieux l'occasion de scènes de \ioience qui nécessitèrent l'intervention delà forcearmée. l^es dernières nouvelles reçues des principaux centres métallurgiques signalaient une effervescence dangereuse.

Ue proche en proche le mouvement s'étendait aux usines les plus isolées; il faisait fermenter toutes les têtes. L'agitation, pour les raisons que nous avons fait connaître, n'avait pas la même gravité dans le déparlement où était situé Mirebeau, mais elle ne laissait pas (|ue d'y inspirer des craintes. Les salaires avaient élé augmentés à deux reprises diflerentes dans les forges de la commune comme ailleurs; mais les ouvriers n'y avaient pas présenté lum- ultimatum aux maîtres comme dans les grands établissements. Cependant ils discutaient entre eux l'oppoitunilé de la mesure, et elle rencontrait une vive opposition de la part de quelques ouvriers plus intelligents, qui comprenaient que des concessions arrachées par la violence ne peuvent avoir aucune influence el'ticace pour l'amélioration du sort des travailleurs.

Ces ouvriers étaient de ceux (|ui assistaient aux entretiens de M. Dupré, mais ils étaient malheureusement en petit nombre. Les forges étaient situées dans la partie la plus reculée delà vallée ; les travailleurs qu'elles occupaient s'étaient groupés autour,

342 VINGT-DEUXIEMIi EMHETIEN.

et Icms hahilations forminent un hameau dont l'e'luignement rendail plus difficile la fiéqiienlalion des réunions à l'école. Il était donc à ciaiudre que, nialpié leur ascendant sur leurs cajnaraJfs , les ouvriers instruits par les leçons du d<»cleur ne fussent impuissants à retenir la tuasse dans les bornes de la modération. {)[i()i qu'il en soit, le docteur comptait sur eux, et il se félicitait que la suite de ses entretiens l'eût amené à traitei- une question que lignorauce et les passions enveloppaient derreurs. Le jour fixé pour la réunion, il reprit ainsi :

— Mes amis, nous avons vu (pie le taux le plus bas auquel les salaires peuvent descendre d'ime manière permanente est celui (|ui ne donne à l'ouvrier que ce qui est absolument nécessaire à sa subsistance. Le point le plus haut où ils puissent également se maintenir est celui qui ne laisse au capitaliste que juste le profit suffisant pour qu'il vaille la peine de riscpier sou capital. Les variations entre ces points extrêmes dépendent surtout des bras offerls aux capitalistes. Ce sont en définitive les Aendeurscl non les acheteurs de travail (pii déterminent le prix des salaires.

— Comment, dit André, ce seraient les ouvriers qui détermineraient le taux des salaires! 11 m'avait toujoui's semblé que c'étaient les maîtres.

— C'est ce que croient les ouvriers, André; mais cette erreur provient de ce cju'ils méconnaissent ce fait que les ouvriers sont des vendeurs de travail et (jue le prix de tonte marchandise diminue avec l'offre et cioit, au contrai repaver la demande. Voyons la conséquence de ce principe.

Les ouvriers, comme tout le monde, ne pouvant vivre que sur le capital de ia société, il eu résulte qi;e le taux des salaires dépend de la proportion (jui existe entre le capital et la population ; si nous avons un petit capital à partager entre beaucoup de personnes, la part de chacune sera nécessairement très-faible.

— Mais, M. Dupré,dit Michel, le capital de» riches ne se partage pas entre les pauvi-es : co serait trop simple.

— Je te demande |»artl(»n, .Michel, il se partage, mais mieux que lu ne l'entends. Car, après un partage à ta façon, les riches n'auraient presque plus rien, et chaque pauvre aurait bien peu de chose ; tandis que, comme les choses se passent en réahté, le partage se renouvelle sans cesse. Car nesl-cc pas une manière de

partager continuellement le capital que de le répartir sous forme de salaires qui se renouvellent sans cesse et font vivre de plus en plus d'ouvriers? Or, riches et pauvres ne pouvant faire travailler et consommer d'imc manière quelconque qu'en raison de ce qu'ils possèdent tous ensemble, c'est-à-dire en raison du capital de la nation, j'ai donc lieu de dire que si la nation est peu riche , ou son capital faible, et qu'en même temps il y ait beaucoup d'ouvriers à faire travailler, la part de travail qui revient à chacun est tiès- faible.

— C'est juste, M. Dupré, et je vois pai- là comment le capital des riches se répartit d'une manière contiiuielle entre les ouvriers pour les faire vivre.

— Voyons maintenant, reprit M. Duprc, la conséquence de ce que le pays est peu riche, c'est-à-dire de ce qu'il n'y a qu'un faible capital disponible. Un faible capital ne permet qu'une faible demande de bras. Par conséquent, l'offre des bras élant supérieure à la demande, et les travailleurs se faisant concurrence, les salaires seront bas. Plus il y aura d'ouvriers, plus les capitalistes seront maîtres du marché, et plus ils tireront de forts profits de leurs capitaux.

— Cela se comprend , dit Léonard : faible capital avec beaucoup d'ouvrieis, faibles salaires avec grands profits pour le capitaliste.

— Très-bien , Léonard. A présent supposons que le ca[>itai augmente, et il augmentera par suite des pi-olils que feront les capitalistes; il amènera une plus grande demande de bras. Mais, dès lors, la concurrence augmente entre les capitalistes , et elle diminue entre les ouvriers qui sont plus recherchés : les salaires doivent donc s'élever, et en même temps les profits des capitalistes baisseront.

— C'est évident, dit Léonard, et c'est comme tout à l'heure, mais en sens inverse ; grand capital avec peu d'ouvriers, salaires élevés avec faibles profits pour les capitalistes.

— C'est cela njème, Léonard; continue, et tu deviendras un habile économiste.

— Qu'est-ce q l'un économiste? dirent phisieui's voi.v.

— Ah ! je ne vous l'ai pas encore dit, mes amis! Eh bien , on appelle économie politique la science qui fiai te de toutes les

questions dont nous nous entretenons depuis quelque temps. On appelle pour cette raison économistes ceux qui s'occupent d'énomie politique. Or, de tous les principes de l'économie politique, le plus imporlant'est celui que le prix des choses croit eu raison de la demande et diminue en raison de l'olTre; il résume pour ainsi dire la science tout entière. D'après cela, la première conséquence à tirer des principes que Léonard vient de vous résumer lui-même eu quelcpies mots, c'est que partout où le capital abonde, les capitalistes doivent se contenter d'un plus faible profit et mieux payer le travail : c'est ce que fait aussi le public, qui consent alors à payer tout plus cher.

— C'e&t une nouvelle preuve, dit André, que l'aujimentation de fortune des riches tourne au profit des pauvres. Cela confirme ce que vous nous avez déjà démontré d'une autre manière, qu'à mesmeque les riches s'enrichissent dans un pays, ils tirent un moindre revenu de leurs capitaux.

— Je suis charmé, reprit .M Dupré, de vous voir tirer ces consécjuences vous-mêmes. Cela me prouve que j'aié!é bien compri>. Continuons donc et voyons ce qui peut encore affecter les salaires. Si la population s'accroît sans ()ue le capital augmente, si elle double, par exemi)le, les bras seront plus offerts que demandés, par conséquent les salaires baisseront.

Autre chose encore. Vous savez que la cherté des subsistances tend à faire baisser les salaiies, pane quelle ralentit les autres consommations et qu'elle diminue la production. Kh bien, sans que le prix de la journée diminue en réalité, la rareté des subsistances abaisserait de fait le taux des salaires.

— Je ne comprends, pas, dit André, expruiuez-nouscela.

— La journée de l'ouvrier, reprit .M. Dupré, c'est ce qu'il gagne pour pourvoir à ses dépenses; mais, son gain journalier restant le même, si ses dépenses augmentent, son gain devient propor- •tionnellemeiit moindre, il poiurait même devenii- insiiflisant. Snp|)Osons un ouvrier gagnant trois francs par jour et dépensant quarante sous pom- la nourriture de sa famille ; il lui restera vingt sous pour pouivoir à ses autres besoins et pour économiser. Mais si la cherté des vivres fait qu'il soit obligé de dépenser cinquante sons pour sa notu'ritnre, il ne lui en restera plus(|ue dix pour ses autres besoins. Le résultat est le même pour lui (jue si les vivres

n'avaient pas augmenté et que son salaii'e eût été réduit à cinquante sous. Une diminution des denrées produit, au contraire, un effet opposé : c'est comme si les salaires augmentaient.

— C'est un résultat bien singuliei-, dit André, auquel je n'avais jamais fait attention; c'est cependant bien simple.

— Tout ceci, ajouta Léonard, prouve combien nous nous trompions eu pensant que le gouvernement peut influer sur les salaires par des règlements, soit en les maintenant à un taux quelconque et les relevant lorsqu'ils baissent trop, soit en les élevant au niveau des subsistances, quand celles-ci enchérissent, ou bien en baissant le prix des subsistances au niveau des salaires. Puisque le travail est une marchandise, le salaire doit être, comme le prix de toutes les marchandises, réglé de gré à gré entre le vendeur et l'acheteur. Tout doit se passer alors entre les maîtres et les oavrieis. D'après cela, les ouvriers ont le droit de s'entendre sur leurs intérêts, comme les marchands et les capitalistes se concertent sur les leurs dans leurs halles, leurs marchés et leurs bourses.

— Certainement, Léonard.

— Pourquoi donc le gouvernement cmpêche-t-il les coalitions d'ouvriers, et punit-il quelquefois très-sévèrement ceux qui y prennent part?

— Mon ami, c'est que la société en général est pluslibéraleque ne le sont les individus. .Nous voulons la liberté ou plutôt l'indépendance pour nous, nous ne voulons pas la liberté pour les autres. Or le devoii' du gou\ernement, qui représente la société, est d'assurer la liberté de tous et de la protéger contre les empiétements de quehjuesuns. Toutes les fois que, par des moyens violents, illégaux et attentatoires à la liberté, des marchands, des entrepreneurs, des compagnies ont voulu faire la loi en maintenant les prix à un taux diflérent de celui qu'ils auraient eu naturellement, le gouvernement a sévi contre eux, comme il sévit conti^e les ouvriers qui veulent imposer par la force leuj's volontés aux entrepieneurs d'industries.

— Lt elle fuit bien. .Mais, M. Uupré, ce n'est pas imposer sa volonté par la force que de s'entendre, quand on trouve que les salaires sont trop bas, pour dire aux maîtres qu'on ne veut pas travaillei-

aux mêmes conditions. Les maîfros sont lit^rrs d'accepter ou de refuseï".

— Pas plus, dit M. Blondoan, que vous n'êtes libres d'accepter ou de refuser le salaire (|u'on vous offre, quand von? n'avez pas d'argent et (jue vous ne trouvez pas d'autre occupation Non, mon ami, la liberté ici-bas n'est jamais complète pt)ur personne, pas plus pour les maîtres que pour les ouvriers. Lorsque les entrepreneurs ont pris des engagements, et ils en ont toujours quand ils font travailler, où est leiu' liberté d'accepter ou de i-efuser, si tous les ouvriers de la même iuduslrie s'entendent pour refuser leui's servii;es à moins de certaines conditions, et surtout si l'on empêche de travailler par la force ceux qui y consentiraient? La cessation de travail pour beaucoup de ces entrepreneurs n'est pas seulement nue perte de bénéfice, c'est souNcnt la ruine de leurs fortimes, et (piel(|uefois, à cause des banqueroules qui en résultent, la perte de leur honneur. Jolie liberté, vraiment!

— U va bien quelque chose de vrai dans ce que vous dites, monsieiu" Blondeau.

— U y en a encore plus que tu iiC crois, Léonard, reprit M. I)upré. Les C(»alifions, telles qu'elles se produisent ordinairement, sont une destruction complète de la lit)erlé; et remarquez bien ce que je vais vous dire: ce n'est pas dans l'inlérêl des maîtres que la loi les punit, c'est dans l'intérêt même des ouvriers. Ce ne sont pas les maîtres qu'elle défend contre les ouvriers, ce sont les ouvriers qu'elle pi'olége contre eux-mêmes.

Si les coalitions n'étaient qu'un simple concert entre ouvriers pour tàchei- d'obtenir un salaii'C plus élevé, la loi n'aurait rien à V voir. Ils défendent leurs intérêts, c'est leur droit : s'ils se trompeut, tant pis pour eux ; les erreurs et les mauvais choix sont les conséquences de la liberté. Mais, du moment que la coalition porte atteinte à la liberté des autres, eJle devient criminelle, et le de- Noir de l'autorité est d'intervenir. Or la coalition porte atteinte à la liberté toutes les fois que (U'> ouvriers imposent à d'autres, par la violence et la menace, la défense de travailler à des conditions que ceux-ci auraient envie d'accepter : c'est ce qui liuit par arriver dans toutes les coalitions. Quand une grève a lieu, il y a

toujours beaucoup d'ouvriers qui préféreraient travailler aux conditions proposées par les maîtres et qui en sont empêchés de force. Rien n interdit aux ouvriers de faire grt've quand ils le jugent à propos; mais ils deviennent coupables quand ils empêchent de Iravailler ceux qui y sont disposés.

— 11 n'y a pourtant que ce moyen, dit l'aul Boit.ird, de forcer les maîtres à accepter une mesure qui est dans l'intéièt de tous les ouvriers.

— La preuve qu'elle n'est pas dans l'intérêt de tous les ouvriers, reprit M. Dupré, c'est qu'on est forcé d'en contraindre beaucoup qui aimeraient encore mieux nourrir leur famille en travaillant pour cinquante sous, que de la faire souffrir dans l'espoir problémalique d'avoir un jour trois francs. Les fauteurs de ces coalitions sont presijue toujours des célibataires, qui ont moins de charges, et qui, pouvant supporter une grève plus aisément, l'imposent à de malheui'enx pères de famille pour qui elle est une ruine. C'est là qu'est l'injustice ; c'est aussi là qu'est l'erreur.

Ou les ouvriers sont unanimes pour faire grève, ou ils ne le sont pas. S'ils sont unanimes, il n'y a pas lieu à la violence ; s'ils ne le sont pas, la compression est injuste, et, de plus, elle est inutile. Car, ou beaucoup d'ouviieis seraient disposés à ti'availler, ou il n'y en a que très-peu. S'il y en a beaucoup, il est souverainement injuste (|u'uue poignée d'individus veuillent faire la loi à la multitude. S'il y en a peu, ce n'est pas un petit nombre d'ouvriers qui pourraient satisfaire aux demandes du public, ni permettre à un entrepreneur de remplir ses engagements, à un manufacturier de mettre en activité des machines (pii ne peuvent fonclioinier utilement qu'avec le concours dun grand nombre de bras. La loi protectrice des opprimés intervient donc justement pour garantir la liberté de ceux qu'on violente. Elle se montre encore justement protectrice lorsqu'une coalition jette un interdit sur une fabri<pie et empoche tout ouvrier d'aller y travailler.

— Mais comment s"y prendre, dit encore Paul Boitard. pour faire repentir un maître de ses injustices ou de sa dureté, et pour le ramener à la raison ?

— Je te tiendrai le même langage , Paul. Ou tous les ouvi'iers partagent cette opinion, ou ils ne la partagent pas. S'ils la parla-

gent, la violence est inutile pour empêcher d'aller travailler chez ce maître injuste. S'ils ne la partagent p:is , linjustice est du côte de ceux qui, pour siUisfaire des rossontimeiUs particuliers, gênent d'autres onvriersdans leur liberté. J'admets les torts d'un fabricant , car enfin les maîtres ne ront pas pins parfaits que les ouvriers : si, malgré ces torts, quelques ouviiers vont travailler chez lui. c'est quils y trouvent leur intérêt : pourquoi donc leur interdire ce qui leur convient ?

— Ainsi, vous blâmez les coalitions en général? demanda Léonard.

— Oui, Léonard ; une coalition est toujours une mesure qui annonce la violence et la compression. Un homme de bien ne saurait jamais approuver un appel à la force, même pour faire triompher une cause juste. Otiand lu raison a raison, elle triomphe d'elle-même, par la force des choses ; il lui faut peut-être un peu plus de temps, mais alors son succès est durable; celui de la force brutale est toujours passager. Les coalitions sont, en outre, une injustice à 1 égard du public; elles le forcent de payer le travail plus qu'il ne vaut, de donner trois francs, par exemple, de ce qu'il pourrait avoir pour cinquante sous. V(»us êtes cordonnier, je sr.ppose, et vous forcez vos camarades de toutes les professions h payer six francs ce qui ne vaut que cent sous.

— C'est \rai, M. Dupré ; on n'y pense pas, parce qu'on ne voit que soi. Mais si vous interdisez les coalitions d'ime manière absolue, comment les omriers pourront-ils oblenir une augmentation de salaire? Est-ce que vous condamnez aussi les grèves?

Je ne les condamne pas comme injustes et allentaioires à

la liberté, ainsi que les coalitions; mais elles sont prescjue loujoins inutiles et souvent nuisibles. Lem- premier résultat , celui qui est infallible, c'est de causer la souffrance des ouvriers qui font grève Comme ils ne travaillent plus, ils épuisent les ressources (|u'ils ont pu se ménager et ils imposent dos privations cruelles à leur famille. On a vu des grèves duier tntis mois, six mois et beaucoup plus. Supposons des ouvriers gagnant 3 francs par jour et se niettarit en grève pour avoir dix sous de plus, comme cela s est vu souvent. Voyez quelle immense perte si l'mdustiie comprend beaucoup d'ouvriers, et que de soulTrances pour leurs familles I

Quelquefois, pour soutenir la gi'ève . des sociétés d'ouvriers d'une même industrie ont employé en subventions à distribuer à leurs membres inoccupés des fonds péniblement amassés pour les aider dans leurs maladies ou dans des moments critiques. On a vu en Angleterre des associations de ce genre dépenseï- à cet usage plusieurs centaines de mille francs, et malgré cela elles ont été obligées de renoncer à leur entreprise, avec le regret d'y avoir inutilement épuisé leurs ressources.

Les grèves tournent d'une manière bien plus fâcheuse au détriment des ouvriers. La plupart des métiers sont appris trèspromptement : sans cela les ouvriers n'aur.iient pas besoin de se coaliser pour obtenir une élévation de salaire , car tout travail qui exige de l'habileté ou du talent obtient un bon salaire sans coalition. Si donc la grève a pour objet d'élever au-dessus de sa valeur actuelle le prix d'un travail peu diffirile, ces ouvriers sont bientôt supplantés; on en emploie d'autres qui se sont bientôt rais au fait du métier. Lorsque ceux qui font grève se décident enfin à reprendie le travail, ils s'apciçoivent que le nombre des ouvriers a augmenté dans leur industrie , et qu'il n'y a plus d'ouvrage pour tous, mt'me à l'ancien prix : c'est ce qui s'est vu plusieurs fois dans des industries qui occupent beaucoup de bras.

— C'est possible, dit Paul Boitaid , si les prétentions des ouvriers sont déraisonnables. Mais si elles sont fondées et que les maîtres ne veuillent pas consentir à augmenter les salaires, comment donc les y contraindre?

— Dis-moi, l'aul , si un marchand voulait te forcer à lui donner six francs pour une marchandise que tu ne veux payer que cent sous, lu le trouverais ridicide et tu te passerais de sa marchandise. Le marchand peut cependant avoir raison ; sa marchandise lui revient peut-être à un pri.v tel qu'il ne puisse pas la laisser à moins de six francs. Tu ne le crois pas, tu vas ailleurs; mais si tu ne peux pas l'obtenir au pri.x que tu voulais, tu finis par donner' tes six francs.

11 en est de même du travail. Vous croyez que votre travail vaut quati'C francs ; c'est possible, il les vaut peut-être i»our vous ; mais le fabricant trouve qu'il n'en vaut que trois, à cause du couis actuel de la marchandise, du prix des matières premières et de tous les autres frais de production. Pourquoi vouloir

VOUS établir seul juge entre vous et lui d'une chose qui vous intéresse tous deux"? Le fabricant sait ce qu'il peut donniT ; vous ne savez que ce dont vous avez besoin. S'il ne peut pas donner ce que vous lui demandez, de quel droit prétendez vous l'y contraindre?

— Cependant, si le fabricant pouvait donner le prix qu'on lui demande et que, dans l'intention de gagner davantage , il ne le voulût pas, comme cela se voit frécpiemment, comment donc faire quand les ouvriers ont raison?

— Kaire valoir ses raisons et discuter paisiblement ; si elles sont fondées , soyez pei'suadés qu'elles ti'iompheront. Vous dites qu'il arrive souvent qu'im fabricant pourrait donner un salaire plus élevé et qu'il ne le veut pas. Cela peut arriver quelquefois; mais si vous prét»'ndez que cela arri\e fréquemment el dure longtemps, rien n'est plus fau\. La concurrence est toujours là pour l'empêcher.

Quand des ouvriers demandent-ils une augmentation de salaire ? Ce nest pas quand l'ouvrage va peu, ils ne sont pas assez malavisés pour cela : c'e-;t toujours quand l'ouvrage va bien, quand ils sont tous occupés et que la demande de bras dépasse loffie. Mais,aloi-s, supposez que des fabricants ne veuillent || pas payer pour un travail le prix qu'il est possible d'en donner. Comme les bras sont rares, il se trouvera toujours, par le fait de la concurrence, (|ue quelque-; fabricants scnMit disposés à payer le trasail le pri.\ (|u'il v;uil réellement, sûrs d'attirer les ouvriers à eux et de faire , par la quantité , des bénéfices encore plus grands. Los ouvrier» iront à eux, et les autres f.ibricants seront forcés de les imiter. Quand Pierre cl Patd donnent cinquante sous d'un travail , si Jacques et Jean offrent trois francs, il faut (\nc Pierre et Paul les donnent aussi; autrement les ouvriers les quitteront.

— D'après cela , demandèrent plusieui-s ouvriers , les grèves seraient compléleineut inutiles?

— Je ne dis pas , mes amis , qu'i cela soit toujours : il y a rarement des principes absolus. Lue grève peut avoir quelquefois de l'avantage pour les ouvriers, en leur jx'rmettant de faire valoir leurs raisons et de discuter leurs intérêts avec les fabricants. Maiscc ne peut être qu'une grève tout à fait pacifique el sans vio-

lence, une grève de quelques jours , simplement pour se donner le temps de s'expliquer et de s'entendre. Cependant cela est si dangereux, la pente est si glissante, on est tellement porté à s'aigrir, à siniter les uns les autres, la passion se mêle si promptement dans ces sortes d'affaires, que je ne le conseillerais pas aux ouvriers.

Ainsi , en résumé, les coalitions, indépendamment de tous les résultats fâcheux que je vous ai signalés, ne peuvent pas assurer une hausse permanente des salaires , à moins qu'il n'y ait pas autant de bras ([ue l'ouvrage en demande ; mais dans ce cas les ouvriers n'ont pas besoin de se mettre en grève, la hausse a lieu naturellement. Il n'y a que ce qui affecte le rapport de la population au capital qui puisse influer d'une manière permanente sur le taux du salaire, soit que la population augmente par rapport au capital, auijuel.cas il y a inévitablement baisse, soit que la l'ichesse publique augmente plus que la population, ce qui amène la hausse malgré tous les effoits des entrepreneurs.

Quant aux grèves, elles influent encore d'une manière fâcheuse sur les salaires, en amoindrissant le capital ; cai', pendant qu'elles durent, les capitaux sont improductifs: maîtres et ouMiers consomment sans produire. Après une grève, comme après toute espèce de trouble qui ralentit le travail , il y a toujours eu diminution du capital de la nation. C'est là un nouvel inconvénietit des grèves que je ne devais pas oublier de vous signaler.

POPULATION , SUBSISTANCES KT SALAIRES. — RAPPORT ENTRE LA POPl- LATION ET LES SUBSISTANCES; LEUR INFLUENCE SUR LES SALAIRES.

<Juoi(jue peu d'ouvriers des forges de Mirebeau assistassent aux eiilrelieus du docteur, les idées qu'il avait fait germer dans leur esprit étaient par eux arrivées aux autres. A rintluenco de ces Idées s'était ajoutée celle de Léonard , <|ui , en qualité de mécanicien de la manufacture, était regardé comme un camaïadc par les ouvriers de lindustrie des fers Or Léonard . porté par caractère à accueillir des idées erronées , qui cadraient a\ec ses sentiments passionnés mais d'ailleurs généreux, était en même temps un homme éclairé et capable de saisir la vérité quand elle lui était présentée. Comme il avait de la droiture, il ne la repoussait jamais systématiquement ; ses ot)jections mêmes partaient d'un désir sincère de la connaître. Ami de la discussion , dans laquelle il s'éclairait ou convainquait les autres, il avait horreur de l'injustice et de la violence, de quelque côté qu'elles vinssent. Il s'était fortement attaché au docteur, à cause des démarches qu'il avait faites en sa faveur lors des troubles causés parla cherté des grains, et, tout en combattant quelquefois ses opinions , il favorisait ses vues. Pour le seconder, il rechercha les occasions d'agir sur l'esprit des ouvriers des forges; le succès répondit à ses efforts.

Le mol d'ordre, parti dos principaux centres de l'industrie des fers, était arrivé daris le département. La coalition avait compiis que, pour avoir des chances de succès, elle devait être générale. Les ouvriers du département furent donc invités à accepter le programme de leurs frères dos autres départements et à le signifier aux maitres. Dominés par leurs chefs, les ouvriers de presque toutes les forges se conformèrent à l'espèce d'ordre qui leur

était transmis Beaucoup d'entre eux , et surtout les pères de famille, qui avaient le plus besoin de travailler, essayaient bien de prolester contre les décisions d'une coalition qui substituait la tyrannie de la masse à la prétendue tyrannie des maîtres. Mais, quoique plus nombreux au fond, la peur et le respect humain les empêchaient d'exprimer hautement leurs sentiments ; ils se laissaient conduire par une minorité oppressive.

Mieux éclairés, les ouvriers de Mirebeaii comprirent combien il était contraire à leurs intérêts de sacrilier les avantages certains dont ils jouissaient à ceux que leur promettait la coalition. Us ne puient se décider à croire qu'une mesure qui ruinerait probablement plusieurs maîtres de forge , et qui commencerait par les pri\er eux-mêmes du travail poin* quelque temps, pût être un bon moyen d'améliorer lenr position. Ils répondirent donc par un refus formel à l'invitution qui leur fut adressée.

Ce refus ne faisait pas les affaires de la coalition, dont l'union constituait la force; il prouvait qu'il y avait scission dans son sein et «luelous les ouvriers ne partageaient pas ses opinions. Puisque ceux de Mirebeau ne voulaient pas faire cause commune, il fallait les y contraindre Un plan fut donc concerté pour se porter en masse sur les foi'gesde la commune, forcer par intimidation les ouvriers à se joindre à la coalition, et , dans tous les cas, éteindre de force tous les fourneaux.

Ce plan ne put pas être tenu assez secret pour <iu'il n'en transpirât pas quelque chose. L'autorité avertie prit des mesures pour prévenir le danger. Quelipics-uns des ouvriers de Mirebeau s'étaient laissé séduire parles idées qui dirigeaient la coalition. Ne pouvant entiaiuer à leur tour les autres ouvriers , ils (iront entendre des menaces qui donnèrent l'éveil On sut qu'il y avait eu, dans le cabaret de notre ancienne connaissance , M Basset , des conciliabules auxquels ils assistaient avec quelques ouvriers des forges voisines. On était averti, et dès lors on se tint sur ses gardes.

Un matin, à la pointe du jour, la vallée où étaient situées les forges fut tout à coup envahie par deux ou trois cents individus armés de fusils, de fourches et de barres de fer. Celle foule n'était pas composée uni(|uement d'ouxriers des forges; elle s'élait retrutée, chemin faisant, d'un certain nombie de mauvais sujets

toujours préls pour le désordre; leur présence dans le rassemblement ne faisait qu'en augmenter le danger.

Heureusement la population des forges veillait. Informée de l'approche du rassemblement , elle fut à l'instant sur pied et armée de tous les moyens de défense que les forges olTraient abondamment. Aussi, quand le rassemblement arriva, il setrouva en présence d'une troupe prête à le recevoir. Les chefs du parti , qui avaient cru prendre les forges à limprovisle, furent étonnés de les trouver sur la défensive. On voulut parlementer; mais, les propositions de la coalition étant énergiquemeul refusées, la discussion devint passionnée; les tètes s'échaufTaient , et on allait probablement en venir aux mains. Si la lutte commençait, l'issue en pouvait être douteuse : les assaillants étaient deux ou trois fois plus nombreux que leurs adversaires. Mais, au moment >m les premiers coups allaient être portés, un renfort inattendu arriva au secours des forgerons de Mii*ebeau.

C'étaient les ouvriers de la filature qui accouraient au nombre de plus de trois cents, divisés en deux corps et guidés par nos deux amis, Léonard et André. Informés la \oille du complot qui se tramait, ils avaient résolu de se porter au secours de leurs camarades. Des retards inattendus dans la marche des attaquants avaient empêché ceux-ci d'arriver avant le jour, comme ils l'avaient prémédité. Les ouxriers delà manufacture se rendaient au travail quand ils avaient été pré\enus; en un instant ils s'étaient trouvés prêts , et ils avaient pu arriver au moment où la discussion allait faire place à la violence.

Ce renfort imprévu déconcerta les assaillants qui, se voyant inférieurs en nombre à leurs adversaires, comprirent linutilité d'une attaque. l*our cacher leur échec, ils feignirent de vouloir encore parlementer; mais le coup était manqué, ils se sentaient vaincus, on parlait pour ne rien dire; quelques-uns s'esquivèrent à droite et à gauche, et bientôt la déhandade fui complète. Il était temps pour eux. L'autorité, qui surveillait les démarches des meneurs, avait commandé aux dinTérenles brigades de gendarmerie de se tenir prêtes à marcher au premier moment. Elles étaient parties à la nouvelle des rassemblemenlsqui s;* formaient pour se porter siu' Mirebeau, et en ce moment elles dcl>ouchaient' par les difiercnls chemins.

Des hommes annds de fusils, de fourches, de barres de fer, ne pouvaient passer pour des gens venus avec des intentions pacifiques. Ils eurent beau jeter leurs armes et s'enfuir, des arrestations eurent lieu; on saisit notamment les chefs qui, se trouvant en avant de la bande et occupés à discuter avec les ouvrieis de Mirebeau, u'avuient pu s'échapper assez tôt. Après quelques remercîments chaleureux des ouvriers des forges à ceux de la filature, dont l'arrivée les avait tirés du danger, ceux-ci reprirent le chemin de leuis ateliers, et quel(]uesheuies plus tard il ne restait d'une invasion qui menaçait de porter le deuil dans la commune, que l'émotion inséparable d'une pareille tentative et le souvenir du péril qu'on avait couru.

Ceci s'était passé deux jours avant notre réunion, et l'issue de cet événement avait causé une vive satisfaction dans Mirebeau. Chacun éprouvait cette satisfaction que donnent l'heureuse conclusion d'une alfuire inquiétante et le sentiment d'avoir rempli son dmoii". En arrivant à l'école, les ouvriers étaient contents d'eux-mêmes et encore plus contents de M. Uupré, dont les bons conseils les avaient sauvés d'une faute compromettante pour leurs intérêts. Ils savaient quils a^ aient bien fait, et ils étaient convaincus que ses félicitations ne leur manqueraient pas. M. Dupré ne trompa pas leur attente.

— Notre commime a couru un grand danger, mes amis, leur dit-il; votre sagesse nous en a préservés. Recevez à la fois mes félicitations et mes éloges. Mes éloges, c'est la moindre chose, votre conscience vous en a déjà accordé davantage, et la satisfaction de la conscience vaut mieux que les éloges des hommes. Cependant permellez-moi de vousdire qu'après ce qui vient de se pas.ser, je suis heureux et plus lier que jamais dètre cnfiuit deMiiebeau. Taudis que d'autres ou^riers ont compromis une position déjà satisfaisante et qui d'elle-même tend à devenir meilleure, vous a\cz assuré le bien être que le retour du travail a ramené parmi vous. Recevez-en donc mes félicitalions, et puissiez-vous, par tous les moyens qui sont en votre pouvoir, améliorer encore votre position ! Permettez-moi aussi de m'en féliciter avec vous, puisque vous voulez lùen croire que mes avis n'ont pas été sans quelque utilité poiu- vous dans cette ciiconstance.

— Comment, si vous nous avez été utile ? dit Léonard prenant

356 VINGT-TROISIÈME EXTHETIEN.

la parole pour tous Vous ne pouviez pas nous rendre un plus grand service que de nous éclairer sur nos véritables iulércls.

— Mes amis, puisque vous le croyez ainsi, reprenons nos entretiens en coiilinuanl à porter dans la discussion le calme de gens qui cherchent véritablement à s'instruire.

Nous avons vu combien sont impuissants les moyens arbitraires et plus ou moins violents auxquels les hommes peuvent recourir pour fixera leur gi"é le taux des salaii-cs, et vous venez de montrer que vous l'avez compris. Aujourd'hui nous nous occuperons encore de celte question , (|uoique beaucoup d'entre vous n'aient peut èlre jamais songé au rapport qui peut exister entre les salaires et le sujet dont je veux vous entretenir.

Vous savez maintenant (jiie le travail est une marchandise; que le salaire est toujours, comme le prix de toutes les marchandises, débattu de gré à gré entre le vendeur et lacheleur, et (pi'il est soumis à k loi de l'offre et de la demande, à l'influence de laquelle aucune force humaine ne peut le soustraire.

Vous savez aussi que le fonds (pii sert à payer les travailleurs est le capital général de la nation ou l'ensemble des objets propres à la consommation que possède le pays. La portion de ce fonds que peut recevoir chaque individu dépend donc non-seulement de l'étendue de ce capital , mais encore du nombre des personnes entre (]ui il doit être parlaj;é.

Le nombre d'individus restant le même, la part de chacun sera naturellement d'autant plus grande que la richesse du pays sera elle-même plus considérable. Mais, à son tour, la richesse du pays restant la même, la p<»rtion de chacun sera d'autant plus faible que le nombre des individus entre lesquels elle doit se partager sera plus grand. Si nous avons, par exemple, un capital de 100 francs à partager entre 100 individus, chacun d'eux aura un franc. Si le capital et la population doublent à la fois et atteignent le chiffre de 200, chacun aura encore un franc. Mais si, la poptdalion étant toujours de 100 habitants, le c^ipilal s'élève à 200 fiancs, la part de chacun deviendra 2 francs. Elle serait encore de 2 francs, si , la population montant à 200 habitants, le capital s'élevait dans le même temps à 400 francs.

Au contraire, la population restant toujours de 100 habitants, si le capital descend à 50 francs, chacun n'aura plus que 10 sous.

Le capital restant sans variei- à 100 francs, si la population s'élève à 200 habitants, la part de chacun ne sera encore que de 10 sous. Enfin, si le capital double et s'élève à 200 francs, mais que dans le même temps la popiilati(>n devienne quatre fuis plus con-i<iérable et atteigne le chiffre de 400 habitants, il n'y aura toujours que 10 sous pour chacun Vous comprenez bien cela?

— Oui, M. Dupré, cria-t-on de toutes parts.

— Si, au lieu d'argent , nous avions considéré une certaine quantité de blé, le calcul serait le même. Eh bien ! appliquons le même raisonnement aux salaires. Nous en conclurons que leur taux ne dépend pas seulement de la lichesse du pays, mais encore de la proportion qui existe entre cette richesse et la population. Faible richesse et grande population donnent des salaires trèsbas ; grande richesse et population relativement médiocre donnent des salaires élevés.

— Mais, monsieur, dit Honoré, je ne vois pas bien le rôle que joue la population dans ce calcul. Je comprends que si l'on avait à partager une somme d'argent ou une quantité de blé, plus le nombre de ceux entre qui on la partagei'ait serait grand, moins chacun en aurait. Mais ici il n'est pas question d'argent ni de blé à distribuer, il s'agit de travail et de salaires.

— C'est que tu perds de vue le rapport (|ui existe entre l'abondance des capitaux, la demande de bras et l'élévation des salaires, comme entre la rareté des capitaux, l'offre des bras et le bas prix des salaires. Le travail a pour but de fournir aux besoins des consommateurs : or, plus ils sont riches, plus ils peuvent satisfaire de besoins, et payer de travail pour se procurer des commodités. Lors donc que les capitaux sont abondants lians un pays, c'est-à-dire lorsque ce pays est riche, il y a possibilité de satisfaire beaucoup de besoins. La consommation étant active, la production devra l'être aussi; il y aura donc une grande demande de bras ou de travailleurs. Les bras étant plus demandés qu'offerts, les travailleurs rec.e\ront des salaires plus élevés, parce que la concurrence s'exercera entre les capitalistes et non entre les ouvriei's Nous on conclurons donc que l'abondance des capitaux, la demande des travai/leurs et l'élévation des salaires marchent de frotU. Uelenez bien ceci.

Au contraire, lorsque les capitaux sont peu abondants, il n'y

a pas possibilité de satisfaire beaucoup de besoins, la consommation est ralentie, la production devient moins active, et la demande de bras diminue. Los bras tHant plus ofTerts que demandés, le salaire des lra\ ailleurs sera plus bas. parce que la concurrence s'exercera entre eux, et non plus entre les capitalistes, -Nous conclurons de même que la rareté relative des capitaux, l'offre des bras et le bas prix des salaires marchent ensemble.

— Mais quel rapport tout cela peut-il avoir avec la population? demanda de nouveau Honoré.

— Tu \as le voir. Supposons un pays occupant un certain nombre de bras pour satisfaire ses besoins. Si, par une cause quelconque, le capital vient à y diminuer de moitié, il n'y a plus que la moitié des besoins qu'on puisse satisfaire, et il n'y a de travail que pour la moitié des ouvriers En admettant que les salaires restent en commençant au même taux , les ouvriers inoccupés, dans le désir d'avoir de l'ouvrage, offriront euxmêmes de travailler à meilleur marché, aimant mieux travailler à prix réduit que de ne pas travailler du tout. Les fabricants, dont les bénélices sont réduits aussi parla diminution de production, trouvant à faiie traxaillcrà meilleur marché, renverront ^ leurs anciens ouvriers, à moins qu'ils ne consentent à travailler |{ aux mêmes conditions, ce qu'ils accepteront certainement. Tous

les salaires auront donc baissé. Si les capitaux ne diminuent que d'un tiers, d'un quart, d'un dixii'me, le raisonnement sera le même, seulement la baisse des salaires sera moins considérable. N'est-ce pas ainsi que les choses se passent?

— Oui, monsieur, dit Léonard, cela se passe ainsi quand il y a plus de bras disponibles que de travail pour les occuper. Mais cette diminution des capitaux ne se présente guère.

— C'est ce qui te trompe, Léonard. Ce cas se présente trèssouvent, et nos révolutions, en France, ne nous ont que trop donné l'exemple d'elf rayantes diminutionsde capitaux. Le capital se cache, au lieu de circuler, parce qu'on craint de le perdre ; il y a alors une grève du capital, comme, dans d'autres circonstances, il y a grève des ouvriers. La crainte fait que chacun réduit sa dépense, de peur d'épuiser ses ressources : on s'abstient d'acheter, et dès lois on cesse de faire travailler. Cette grève ou cette abstention d'une partie des capitaux équivaut à une diminution

du capital général de la nation, car le capital n'est vivifiant qne lorsqu'il circule et entretient la production. Calculez aussi quelle immense diminution de capitatix c'est pour un pays lorsque la plupai't des ouvriers cessent de travailler et que la production s'aiTète pendant quelques mois seulement.

Les mauvaises récolles sont une autre cause fréquente de diminution de capitaux, car les capitaux d'un pays étant la somme de tout ce qui existe dans ce pays, la diminution de la production agricole les diminue nécessairement. N'est-ce pas en eflel une diminution énorme de capitaux, que le déficit Cfinsidérable de la récolle de cette année, qui nous a forcés d'expédier à lélrangcr près de 400 millions de francs pour payer nos achats de blé ?

— C'est jiiste, M Dupré, je n'y avais pas réfléchi.

— Maintenant, une autre supposition. Ce ne sont plus les capitaux qui diminuent, c'est la population (|ui augmente. Un certain nombre d'années se sont écoidé.'s; les capitaux n'ont pas varié dans le pays, mais la population a doublé. Nous allons nous trouver dans le même cas que tout à l'heure. Les capitaux ne commanderit que la même quantité de travail, et il y a un nombre double d"liom:nes pour se la partager. L'offre des bras dépasse de beaucoup la demande; les salaires devront encore baisser.

Supposons le contraire à présent Les capitaux n'ont pas varié, mais une épidémie a fait périr un grand nombre d'habitants, et la population a beaucoup diminué. Les capitaux permettent la mênie (|uanlilé de travail, tnaio il se présente moins de bras pour l'exécuter. Les travailleurs sont donc plus demandés qu'offerts; leur salaire doit s'élever. Comprends tu maintenant, Honoré, le rapport qui existe entre la population et le salaire des ouvriers ?

— Oui. NI. Dupré On peut l'exprimer, ce mesembic, en disant que le taux des salaires s'élève quand les capitaux augmentent plus que la population, et qu'il baisse quand c'est la population quicroîtplus que les capitaux.

— C'est cela môme, Honoré ; mais on exprime la chose en moins de mots, en disant que les salaires sont en raison directe di s caintaux et en raison inverse de la population. Vous voyez, d'après cela, que, malgré l'existence de grands capitaux au sein d'une nation, les salaires n'y seront pas nécessairement élevés, si la population est trop considérable.

360 VINGT-TROISIÈME EXTIIETIEN.

— Mais, dit alors M. Vieiilin, comment concilier ces principes avecTopinion reçue dans tous les siècles, qu'une grande population est un signe de prospérité ?

— C'est \rai, M. Vieiilin, mais seulement quand une cr:iude population s'allie dans le pays à une ^'laude richesse. Autrement nous avons l'étal de la malheureuse Irlande, où une nombreuse population, faute de capitaux, decommerceel d'industrie, vit au sein d'une misèredontnous n'avons pas l'idée (I) Mais dites-moi, que vaut-il mieux pour une nation : beaucoup d'habitants vivant misérablement sur son territoire, ou moins d'habitants vivant au sein de l'aisance et du bien-être?

— Le bien-être du petit nombre est certainement de beaucoup préférable à la misère du grand.

— Toute la queï)tion est là, M. Vieulin. Je vous laisse à décider si un certain nombre d'habitants , se partageant une certaine quantité de produits, ne vivront pas plus dillicilemcnt qu un nombre moins considérable se partageant la même quantité.

— C'est certain, M, Dupré ; mais si la population augmente, les produits augmenleiunt. car les travailleurs se multi[>lieront. A mesure que la population augmente, elle a plus de bras pour cultiver la teire, et par conséquent elle trouve toujours à vivre.

— Pas toujours, M. Vieulin ; car il y a une limite à tout. .Mais j'admetsqu'on n'ait pasatteinl cette limite. La population, quoique considérable déjà, pourra vivre, mais elle vivra dil'fiiilemeul. Tant qu'on est en petit nombre sur un territoire élcndu, la vie est aisée. On commence en effet par mettre en culture les meilleuies tirres ; mais à mesure que la population s'accroît, elle est obligée de s'attaquer à des terres de moins en moins fertiles. Alors, si elle parvient à maintenir la production des subsistances à son niveau, elle ne le fait qu'avec une peine toujours croissante.

(1) Depuis l'époque de ce récit, let choies te sont ud peu améliorée! eu Irlande, par suite de l'cmigratlun et des mesures provoquées par la détresse imineose qu'avait occasionnée une succession df mauvaises recolles. Jointe à la maladie des pommes de terre, base de la nourriture d'une partie de» liabilauls de cet infortuné pa}s. £n 20 ans la population de l'Irlande a diminué de 2,410. UOO habitants, c'està-dire de 20 pour cent ou près du tiers. De 8,175,000 habitants eo 184i, elle est deKendue à 5,764,000 en 1861.

— Comment, M. Dupré, vous avez l'air de mettre en cloute que la production des subsistances puisse toujours être maintenue au niveau de la population ? Celle ci ne saurait pourtant jamais être en excès, car on ne peut pas vivre sans manger.

— Non, M. Vieulin, on ne vit pas sans manger ; mais quand la population est excessive et que les vivres sont insuffisants, on mange moins, on se prive, on vit mal et l'on souffre, comme vous l'avez vu celte année. Quand cet état de choses est permanent, comme il l'a été en lilande, on se contente d'une quantité d'aliments moindre que ce qu'il faut pour maintenir le corps en santé ; les enfants naissent chétifs, la mortalité s'accroît, et, les décès finissant par l'emporter sur les naissances, la population est ramenée par la misère au niveau des subsistances.

Heureusement dans les circonstances ordinaires , l'équilibre subsiste; la récolte peut bien dépasserquelquefois les besoins, mais l'excédant des années d'abondance est compensé par le déficit des années de disette, de sorte qu'au total la production est maintenue au niveau de la consommation ou des besoins de la population. Ce qui prouve qu'elle ne s'élève pas au-dessus , c'est que nulle part dans le monde on ne voit les aliments pourrir sur place, ou être jetés au feu ou à la rivière.

— C'est vrai, dit M. Bertrand ; mais comment se fait-il que cette proportion soit exactement maintenue !

— Vous allez voir, M. Beitrand, que vous le savez mieux que moi. Quand le vin manque, il se vend très-cher, on plante des vignes ; si le vin est à vil prix, parce qu'il y en a trop, on ariache les vignes pour cultiver ce qui se vend mieux. Si la production du blé devenait constamment supérieure aux besoins , le prix baisserait, et il viendrait un moment où il ne payerait plus les peines du cultivateur. Celui-ci cesserait de semer autant de blé , jusqu'à ce que la production , en diminuant, ramenât un prix rémunérateur de sa peine : c'est le point où la production suffît aux besoins de la population. Si, au contraire, la demande de blé augmente par suite de l'accroissement de la population, le pris s'élève, et aussitôt on sème plus de blé.

— Vous avez raison, M. Dupré, c'est bien simple, et c'est un nouvel exemple de la manière dont la Providence fait que les choses se balancent en ce monde.

362 VIXfiT-TROISlKMR RNTFŒTIF.N.

— Jo comprends, reprit M. Vieulin , que la production se maintienne au niveau de la population, sans la dt'passer. Mais je ne puis pas admettre que nous ayons à craindre un excès de population :"il y a tant de terres incultes en France ?

— 11 y a en effet beaucoup de terres incultes chez n<Mis, et la France, heureusement , peut nourrir un nombre d'habitants bien plus considérable que celui qu'elle possède déjà. Mais si nous n'avons pas h redouter un excès de population, nous pouvons craindre un accroissement trop rapide. S'il y a des terres sans culture, c'est qu'on ne trouve pas d'avantage à les cultiver. Demandez à M. Bertrand, à M. Ravaud, au père Frapin et à tous les cultivateurs qui sont ici, s'ils cultiveraient aux mêmes conditions un hectare de terres en friche et un hectare de terres en rapport depuis longtemps.

— Non pas, certes, dirent tous les cultivateurs d'une voix.

— Je le crois, reprit M. Vieulin ; mais, si la population aug mente, on aura avantagea les cultiver, parce «lue le prix s'élèvera.

— Oui, M. Vieulin, mais tout le monde souffrira comme consommateur, parce (ni'on payera plus cher les mêmes produits. Plus la population augmentera , plus elle aura de peine à vivre, parce qu'elle s'attaquera à des teires de plus en plus ingrates ; elle aura beaucoup plus de peine pour y faire venir la même quantité de produits. Plus l'accroissement de la population sera rapide, plus la gène sera grande, parce qu'il faudra faire rapidement de puissants eiTorls pour mettre la productivité jje la terre en rapport avecle besoin des subsistances.

On se fait souvent illusion en disant que les subsistances peuvent croître avec la même facilité que la population, parce que, les bras se multipliant avec la population, la pioduclion devient do plus en plus al»ondante. L'enviu" provient de ce tju'on confond ensemble deux choses Irès-dinerentes, la production agricole et la production manufacturière. Celle-ci, sans doute, croît en raison des bras, c'est-à-dire de la population; i-lle peut même croître beaucoup plus vite, à cause des progj-ès de l'industrie (jui abrègent le ten»ps et multiplient les moyens de production en appelant de plus en plus les forces de la nature au secours de riiommo.

Il n'en est plus de même de la production agricole; en augmentant, elle devient de plus en plus difficile. On n'obtient un accroissement qu'au moyeu d'une quantité de travail et d'une augmentation de dépenses proportionnellement beaucoup plus grandes. Sans parler des terres incultes qu'il faut exploitei-, il est bien plus difficile de faire rapporter 10 hectolitres de blé de plus à un champ qui en donne déjà 20, que de doubler la production d'un champ qui n'en rapporte encore que 10. On a donc été amené à conclure de tout ceci que la poimlation tend à se mettre auniveuu des moyens d'existence.

— On n'en demande pas davantage, M. Dupré.

— Oui, M. Vieulin; mais n'oublions pas à quelles conditions ce résultat peut s'obtenir sans souffrance; car, si la population dépasse brus(|uement ce niveau, elle y est repoussée parle malheur. Quelquefois, lorsque les moyens d'existence sont abondants et les salaires éle\ es, on se laisse aller à jouir imprudemment de cette situation, pensant qu'elle durera toujours. Les jeunes gens, alléchés par la facilité avec laquelle ils trouvent à s'établir, contractent des unions prématurées; les enfants viennent augmenter leurs charges et rendre la vie plus difficile pour eux. 11 arrive alors un moment où, la population ayant augmenté trop rapidement, l'offre des bras dépasse la demande et les salaires diminuent.

Voici alors ce qui se passe. Les générations, ne trouvant plus suffisamment à vivie, dépérissent, comme je viens de vous le dire; les maladies et la misère épuisent la santé et font mourir avant le temps; les enfants, privés des soins qu'exige leur faiblesse, périssent en grand nombre avant d'avoir atteint la jeunes.se ; la mortalité s'accroit, et U population est ramenée par la misère au niveau des subsistances, et probablement un peu audessous. Puis arrivent des faits en sens inverse. La dépopulation, en diminuant la concurrence, ramène des salaires plus élevés. Ces salaires provo(iuent à leur tour des mariages précoces, parce que la facilité de vivre et d'élever une famille encourage à se mettre en ménage. Alors survient de nouveau un excès de population qui ramène la misère , et l'on traverse de nouveau les phases que je vous ai décrites. C'est ainsi que, par le défaut de luudeuce des hommes, l'humanité passe successivomenl par des

altovnalives de bien-être et de misère, et que la population , tendant sans cesse à s'élevei- au-dessus des movens d'existence, v est rament^e sans cesse par le malheur etlasouffiance.

— L'humanité est-elle donc condamnée, dit M. Ravaud , à passer toujours de la souffrance au bonheur, du bien-èlre à la misère?

— Une halte complète au sein d'un bonheur inaltérable n'est pas à espérer, ne nous en flattons pas : le bonheur parfait n'est pas de ce monde. Mais, si nous ne pouvons pas espérer un bonheur sans mélange, nous pouvons du moins diminuer el prévenir les maux qui nous menacent. Dieu nous a donné rintelligeuce pour que nous en fassions usage. Nous n'échapperons pas sans doute aux calamités (ju'il envoie à l'homme pour lui rappeler que cette terre est un lieu d'épreuves, mais nous pouvons eu rendre les effets moins fâcheux ; nous pouvons surtout prévenir les maux dont la source est en nous. Parmi ceux-ci, l'un des plus redoutables pour les ouvriers qui vivent de leur salaire est l'excès de leur nombre.

— C'est cela! s'écria Paul Bnitard ; je savais bien que les maîtres trouvaient qu'il va trop d'ouNricrs. 11 faut s'en débarrasser : c'est le meilleur moyen de ne pas avoir à les nourrir.

— Tu es injuste, Paul", dit M. Blondeau. Ton accusation cnvei-s les maîtres est odieuse, ou, pour mieux dire, tu ne raisonnes pas. Car, si les maîtres avaient les sentiments égoïstes (jue tu leur supposes , ils ne pourraient rien désirer de mieux que ce grand nombre d'ouvriers , puisque c'est ce qui leur permet d'obtenii- le travail à meilleur marché.

— Vous avez raison , M. Blondeau, dit Léonard. Mais Paul n'a pas compris M. Dupré, car il n'aurait pas dit les paroles que nous regrettons d'avoir entendues, et que démeut d'ailleurs la conduite tenue celte année à notre ëgaid.

— C'est vrai, c'est vrai, dirent presque tous les ouvriers.

— Je suis heureux, reprit M. Dupré, de voir ces sentiments se manifester; ils prouvent combien vous avez prolilé de nos entretiens : voilà ce qu'on gagne à étudier sérieusement les questions. Il faut voir les choses de sang-froid, telles qu'elles sont , en hommes sérieux, et, quand elles ont des inconvénients, au lieu d'en accuser les autres, il faut chercher à y porter remède.

C'est le cas en particulier pour le mal qui peut résulter d'un excès de population.

— Mais comment y remédier? dit Honoré.

— En faisant le contraire de ce que tu as fait. Excuse ma franchise. Honoré; mais tu as si bien réparé ton imprudence, que je puis en parler; ton exemple nous servira de leçon.

Puisque les salaiies baissent lorsque l'offre des bras devient trop considérable, que les ouvriers ne contribuent donc pas par leur imprudence à amener un excès de population , dont le premier résultat serait de diminuer leurs salaires. Les ouvi'iers se marient avec une légèreté inexcusable et sans se préoccuper de l'avenir de leurs enfants. Comme ils ont vécu du travail de leurs mains, ils disent que leurs enfants feront de même, et ils ne songent point à leur préparer d'avance des moyens d'existence.

— Mais, Monsieur, dit Honoré, quand on est pauvre, c'est une consolation d'avoir une femme et des enfants, et de vivre entouré d'êtres qui vous aiment.

— Quelle consolation , Honoré, de voir ceux qu'on aime vivre dans la misère ! de condamner à des privations douloureuses la femme qui a uni son existence à la nôtre, et de donner le jour à des enfants pour leur faire sentir les horreurs du dénûment et les tortures de la faim! Au lieu d'une consolation, n'est-ce pas le supplice le plus horrible povn- l'homme au cœur bien placé qui voit souffrir par sa faute ceux qui attendaient de lui le bien-être ?

— Mais, dit André, ce n'est plus la faute de l'ouvrier, quand son salaire est insuffisant ou qu'il vient à lui manquer.

— Si fait, André, c'est sa faute. Il n'y a pas de salaire qui ne puisse faire vivre un homme seul, mais il devient insuffisant pour faire vivre une famille , si cet ouvrier se marie à vingt ans, à dixhuit même, comme a fait Honoré, avant d'avoir acquis l'habileté qui permet de gngner un salaire plus élevé. Alors, c'est dans les années où le salaire est le plus faible que viennent les enfants et (ju'on a les charges les plus lourdes. Le salaire que vous trouvez souvent trop faible (juand aous êtes seul, comment peut-il suffire lorsqu'il doit servir à l'entretien d'une famille entière? Tous les ouvriers n'ont pas dans ce cas le courage d'Honoré ; ils ne savent pas se priver eux-mêmes de tout plaisir, pour ne pas im-

36G VINGT-TIIOISIÉME ENTRETIEN.

poser des privations plus duies à ceux qui attendent d'eux leur existence. Souvent ils se découragent , et, au lieu de redoubler d'ardein-, les uns s'abandonnent au Aice et cherchent à s'élourdir en noyant leur chagrui dans le vin ; d'autres , \)Ouv se soustraire à la vue d'une famille dénuée de tout, passent leurs journées au dehoi's, ne rentrant chez eux que pour dormir et abandonnant à la charité publique leur femme et leurs enfants. Voilà les conséquences de ces unions préniatuiées , le vice et la misère.

Comprenez mieux votre intérêt et votre devoir. La jeunesse est le temps des semailles ; c'est alors qu'il faut poser les buses du bien-être à venir. Si votre salaire doit suffire un jour pour nourrir une femme et des enfants, il est plus que suffisant quand vous êtes seul. Economisez pendant ces années de la jeunesse, achetez un mobilier, faites-vous un petit pécule qui, lorsque vous serez en ménage, vous permettra d'élever votre famille sans vous imposer tant de privations, et (pii, dans les jours difficiles par où vous pourrez passer, vous offrira le moyen d'atlendie des jours meilleurs sans tomber dans la misère et sans être réduit à vous dépouiller de votre dernier meuble pour donner un morceau de pain à vos enfants.

— A ce compte, ne put encore s'empêcher de dire Paul Hoilard, on ne pourra jamais s'anmser, si, quand on est },'art,on, il faut économiser et se priver des plaisirs, pour se priver enœre quand on se sera rais une famille sur le dos.

— Si tu veux dépenser quand lu es jeune, Paul, ne te plains pas de tra\aillcr péniblomenl quand tu seras vieux. Si tu prends l'habitude de dissiper ton gain, c'est une mauvaise préparation à la vie de père de famille, qui est une vie de dévoùraent.

Le mariage, mes amis, est une chose sérieuse et sainte entre toutes , et cependant combien peu d'enti e vous y songent sérieusement I Comprenez mieux, je le répète, votre intérêt et votre devoir, .\\ant de vous marier, assurez-vous que vous pouvez nourrir une fam ille et la rendie heureuse. Devenez d'abord un bon ouvrier recherché des fabricants qui vous prendront toujours le premier et vous remercieront le dernier.

Mais à quoi servirait de retarder piudemment l'époque de votre mariage, si vous ^ i\ iozdans le désordre ol le concubinage, lomnic

le font tant d'aulresjeunesgens?Aunez-vousrinfaraiede mettre ail monde des enfants pour en laisseï" la ctiarge à d'autres ? L'homme qui recule devant les devoirs de la paternité, et qui impose à la société le fardeau de son inconduile est un misérable et un lâche.

Eninvitcjnt la jeunesse à différer le mariage jusqu'au moment où elle sera en état d'en supporter le poids , j'entends qu'elle observe la chasteté au sein du célibat. Vivez donc chastes et sobres; travaillez, ménagez, économisez ; prenez souvent le chemin de la caisse d'épargne, et non celui du bal ou de la guinguette. Préparez-vous, en un mot, à l'existence sérieuse du père de famille , et, quand vous en aborderez les devoirs, vous serez prêts à les remplir, et vous aurez par devers vous des l'essourccsqui vous les rendront plus faciles et moins lourds.

A suivre ces conseils, vous trouverez un autre avantage, et le voici. Quand vous aurez à chercher de l'ouvrage et cà débattre vos intérêts avec les maîtres, vous serez moins à leur merci; vous serez moins forcés d'accepter les conditions ofiertes , si elles ne sont pas raisonnables dans les circonstances présentes; car vous n'attendrez plus votre pain du salaire de la journée, comme cela arrive trop souvent aujourd'hui,

— Merci, M . Dupré, dirent beaucoup d'ouvriers, nous suivrons vos conseils.

producteurs et consommateurs. — la concurrence, c'est la vie a bon marché.

L'issue de l'attaque tentée contre les forges avait soulagé les huliitants de Mirebeau d'un grand poids ; l'inquiétude qui régnait depuis un mois avait cessé. Les hommes paisibles, les bons pères de famille, qui cherchent sérieusement à améliorer leur condition par le travail , n'étaient plus intimidés par la présence de quelques brouillons qui voulaient imposer leur volonté.

Tout n'était pas lini cependant. Des tentatives de \iolence avaient eu lieu, on avait porté atteinte à la tranquillité publique : la justice devait avoir son coure. l*our la seconde fois de l'année les magistrats se transportèrent à Mirebeau, afin d'y faire une enquête. Mais, cette fois, leur arrivée ne produisit pas la sensation douloureuse qu'elle avait faite huit mois auparavant.

La situation était bien différente : la récolte avait ramené l'abondance et le bien-être. Les mauvaises têles qui avaient failli porter le trouble dans la commune étaient en petit nombre ; c'étaient aussi des célil)ataires , sauf un , homme peu eslimalde, qui négligeait sa famille pour le cabaret et imputait aux autres la misère causée par son inconduite. En outre , ils étaient tous étrangers au pays où ils s'étaient aiTctés en passant, comme tant d'ouvriers nomades sm- qui la population ne peut jamais compter parce qu'ils n'ont pas de liens dans la conunune. On n'était donc point fiiché d'en voir le pays débarrassé après le danger qu'ils lui avaient fait courir.

Dans cette circonstance, la justice, au lieu d'être entravée dans ses recherches, fut aidée par tout le monde. On se rappelait ce que M. Dupré axait dit du devoir de l'éclairer en faisant connaître la \érité. [^'ailleurs on n'était plus sous l'empii'C de la crainte, les ouvriers paisibles se savaient en nombre. Les magistrats connurent bientôt ceux qui s'étaient joints aux assaillants lors de

réchauffourée. On sut comment ils axaient préparé le complot en le concertant avec les ouvriers des forges voisines ; ils furent immédiatement arrêtés.

11 y eut une ariestation qui fit plus de sensation dans Mirebeau, mais elle y causa plus de surprise que de regret. Ce fut celle de M. Basset, cabaretier. 11 était depuis quelque temps assez mal vu dans la commune, où il s'était fait l'antagoniste de M. Dupré.[On sait qu'au commencement il assistait aux conférences de l'école, attiré par l'espoir d'embarrasser le docteur et d'afiail)lir son crédit. 11 avait cessé avec quelques autres d'y venir, voyant qu'il ne réussissait pas ; mais sa mauvaise volonté n'avait pas diminué. Les habitudes que les conseils de M. Dupré tendaient à faire contracter aux habitants de Mirebeau étaient incompatibles avec la fréquentation de son cabaret et nuisaient à ses intérêts. En cette circonstance, comme toujours, la passion le servit mal.

Son cabaret était devenu le lieu où se tramaient toutes les intrigues, ce qui a\ ait peu disposé les habitants en sa faveur. Par le même motif, il avait paru un endroit favorable pour les entrevues qui euient lieu entre les agitateurs des forges de Mirebeau et les émissaires des foi-ges \oisincs. 11 s'était donc tenu chez lui des conciliabules dont la justice eut connaissance ; elle apprit même qu'il y avait pris part et qu'il avait suggéré quelques-uns des moyens qui devaient faire réussir le coup. On savait d'ailleurs qu'il avait une inimitié personnelle contre l'un des maîtres de forges, el cette circonstance expliquait sa participation à un complot qui devait ruiner ce derniei'. Son arrestation fut accompagnée de la fermeture de son cabaret, ce que les habitants de .Mirebeau furent loin de voir d'un mauvais œil.

Tout était terminé le jour de notie réunion , et l'auditoire se vit accru de quelques habitants que la fermeture du cabaret privait de leur rendez-vous habituel, et qui vinrent entendre le docteur par désœuvrement autant que par curiosité.

— Messieurs, dit-il en commençant, dans nos dernières conférences j'ai peut-être détruit quel<|ues illusions parmi vous, et je sais qu'il en coûte d'y renoncer. Cepend'ant, comme vous êtes des hommes, je ne puis croire que vous regrettiez de savoir la vérité; car on n'a jamais intérêt à rester dans l'erreui-. 11 vaut mieux connaître nettement une situation, afin de ne pas en attendre ce

370 VINGT-ULATIUÈME t.NTKETlEN.

qu'elle ne peut pas donner, et d'eii tirer tous les a\antages qu'elle comporte. Voyons donc ce qui peut résulter des principes que nous avons étudiés précédemment.

Nous avons parlé bien des fois de la concurrence, et dans notre dernière réunion nous avons vu que celle que les ouvriers se font entre eux est la principale cause qui empêche leurs salaires de s'élever davantai,'e. Eh bien, je viens aujourd'hui vous parler des avantages de la concurrence pour les ouvriers.

— C'est un peu fort, dirent presque tous les ouviiers.

— Et de ses avantages pour les cullivateui-s, les fabricants, les marchands et autres, continua M. Uui)ré.

— Oh! pour cela, dirent à leur tour MM. Lenoir, Dubuisson, Blondeau, Saujon, Bertrand, Ravaud, et les autres fabricants, marchands et cultivateurs qui étaient présents, vous aurez de la peine à nous convaincre ; c'est la concurience qui nous écrase.

— Messieurs, reprit M. Dupré, vos exclamations ne me surprennent pas, je m'y attendais. Les hoimnes sont ainsi faits; ils ne veulent pas se persuader que les choses ont au moins deux faces, ils n'en veulent voir qu'une, i\uc chacun choisit selon son intérêt, et c'est d'après celle-là qu'il juge. Appliquons ce principe à la concurrence, et vous allez reconnaîtie votre erreur. M. Blondeau, veuillez me permettre une question. Pourquoi vous plaignez-vous de la concurrence ?

— l»arce qu'elle m'empêche de vendre mes fers aussi bien, et de donner à mes ouvriers le prix que je pourrais leur payer, si mes fers étaient mieux vendus.

— Et vous, M. Uuval, dit le docteur à un marchand de Mirebeau, pourquoi détestez-vous la concurrence ?

— Parce que, si je n'avais pas des concurrents qui baissent leurs prix pour attirer chez eux les pratiques, je ne serais pas forcé de baisser les miens et je ferais mieuv mes affaires,

— Et vous, M. Bertrand ?

— Mais c'est bien simple : quand je porte mon blé au marché, sans la concuiience d'une foule de cultivateurs qui offrent leur blé plus basque le mien, parce qu'ils ont besoin d'argent, je le vendrais un ou deux fiancs de plus pai* sac.

— Enfin, vous, André, Maurice, Benoit, Martial, pour(iuoi avez-vous tant la concurrence eu horreur 1

LA COXCCjniîKNCR EST LA VIR A BON .UARCHK. 371

— C'est tout naturel, s'empressa de i-épondre André. Vous nous avez parfaitement expliqué que c'est la concurrence que les ouvriers se font entre eux qui empêche les salaires de s'élever. Comment voulez-vous que nous l'aimions ?

— Je ne dis de l'aimer, ni à vous, ni à personne; je vous demande seulement d'appiécier sainement les choses. 11 suffit pour cela de tenir compte de toutes les réponses que vous venez d'entendre. Vous, messieuis les fabricants, vous n'aimez pas la concurrence que vous vous faites entre vous, parce qu'elle vous empêche de vendre vos produits comme vous le désireriez. Mais vous oubliez que la concurrence que les ouvriers se font entre eux vous permet de les payer moins. Vous oubliez que, grâce aussi à la concurrence, vous avez à meilleur marché le blé de M. Bertrand et les marchandises de M. E)uval.

Vous et vos confrères, M. Duval, la concurrence vous force de donner vos marchandises à plus bas prix pour retenir les pratiques. .Mais vous oubliez que c'est la concurrence des fabricants qui vous permet d'avoir ces marchandises à meilleur compic. C'est la concurrence qui vous fait payer moins cher tout ce que vous achetez et même les commis que vous employez.

Vous, Messieurs les cultivateurs, fermiers et propriétaires, vous êtes mécontents de la concurrence qui ne vous laisse pas vendre vos denrées aussi cher que vous voudriez; mais il y a six mois, c'élait la concurrence des consommateurs qui vous faisait vendre voire blé au double de sa valeur actuelle; c'est la concurrence des maîtres de forges qui vous procure à un prix modéré le fer que vous consommez pour vos instruments de culture, et qui, n'en déplaise à M. Blondeau, vous le procurera à plus bas prix encore, (^cst celle des fabricants et des marchands qui vous fait obtenir à meilleur compte tout ce que vous achetez. Knfin c'est gnke à la concurrence des travailleurs que vous ne payez pas davantage vos garçons de ferme, vos journaliers, vos domestiques.

Kiifin, vous, Messieurs les ouvriers, vous vous plaignez avec raison de la concurrence que vous vous faites entre vous et qui empêche vos salaires de s'élever; mais, sans la concurrence que se font les fabricants, ces salaires seraient bien plus bas, et sans celle que se font les producteurs et les marchands, vous payeriez le double tout ce que vous achetez, c'est-à-dire tout ce qui est

nécessaire à votre vie. Vos salaires sont donc un peu moins élevés par suite de la concurrence; mais, grâce à elle, vous pajez tout moins cher.

Vous le voyez donc, messieurs, si la concurrence a des inconvénients pour chacun, elle a des avantages pour tous.

— C'est incontestable, dit M. Vieulin ; mais que font les avantages, si les Inconvénients remportent?

— Eh bien! vous vous trompez, M. Vieulin ; un raisonnement bien simple vous fera reconnaître votre erreur. Par l'effet de la concurrence, nous sommes forcés de sacrilier un peu de notre intérêt dans nos rapports avec les autres ; mais ce que nous sacrifions est gagné par celui avec qui nous traitons. Si nous manquons à gagner un franc sur ce (jue nous vendons, il est gagné pour celui qui l'achète. D'un côté ou de l'autre il y a nécessairement autant de gagné que de perdu : ce qui fait la perte fait le gain, dit le proverbe. Ainsi, pour la société en génénd, les avantages égalent les inconvénients.

— Mais si la concurrence est utile aux hommes en général, elle ne les sert pas également , et elle profite plus à certaines classes d'individus qu'elle ne profite à d'autres.

— Ce n'est pas possible, M. Vieidin, du moins d'une manière permanente ; vous allez le comprendre. Si la concurrence rendait la vie trop difticile, par exemple, pour les ouvriers d'une industrie, pour les producteurs dune certaine nature d'articles, ou pour certains marchands, cette profession serait abandonnée peu à peu par une partie de ceux qui l'exercent, ouvriei-s, fabricants ou marchands. I>a concurrence diminuerait dès lors parmi ceux qui restent; mais bientôt cette profession, olTi-ant plus d'avantages que les autres, serait recherchée et embrassée par un plus grand nombre d'individus cpii s'y feraient une concurrence croissante, jusqu'au moment où l'excès en porterait de nouveau quelques-uns à abandonner bipartie. C'est ainsi que, par une suite d'alternatives dans un sens ou dans l'autre, l'équilibre se maintient entre toutes les professions.

— Mais cet équilibre est acheté au prix de bien des diflicultés pour les hommes, dit M. Jarland.

— Je n'en disconviens pas ; mais qu'est-ce que cela prouve ? Que rien ne s'obtient sans peine, et (pie la vie est difficile pour

tout le monde ; nous le savons depuis longtemps. Si la concurrence est une des lois de la nature humaine, il faut nous y soumettre. Voyons donc ce qu'il en est.

La concurrence est une conséquence de ce grand mobile des actions de l'homme dont nous avons constaté les heureux efTets dans le monde, l'intérêt individuel. On se fait concurrence parce que chacun cherche son intérêt. Nous avons vu que le bien général résulte de la recherche du bien individuel. La concurrence tient donc, comme l'intérêt, à l'existence même dos sociétés, et , comme l'intérêt personnel, elle assure le bien de tous; elle ne permet à aucun intérêt de prédominer au détriment des autres.

Ainsi, sans la concurrence que se font les producteurs, les consommateurs payeraient tout à un prix exorbitant , parce que personne ne limite volontairement ses bénéfices. Mais, sans la concurrence que se font les consommateurs, tout lombeiait à vil prix, et personne n'aurait plus intérêt à produire.

La concurrence que les ouviicrs se font entre eux fait baisser le taux des salaires; elle empêche que la production no devienne trop coûteuse et que le public ne paye tout trop cher. La concurrence des maîtres, qui ont besoin d'ouvriers, empêche à leur tour les salaires de descendre trop bas.

Les capilaUsles et ceux qui ont besoin de leurs capitaux se font de même concurrence mutuellement, et do là résulte un intérêt des capitaux qui n'est ni trop fort ni trop faible. Vous le voyez, la concurrence existe partout, et ce serait une ei-reur de croire que notre profession est la seule à en soufl'rlr.

— Mais, dit M. Vieulin, puisque la concurrence limite les avantages, ellees-t nécessairement une cause de perle pour tous.

— Eh non, M. Vieulin ; si la concurrence fait qu'on paye tout un franc au lieu de deux francs, chacun gagne moitié moins; mais, d'un autre côté, on dépense moitié moins : il y a compensation, et les choses restent égales.

— Alors, objecta M. Jarland, si tout le monde souffre de la concurrence, où est l'avantage? C'est de la souflVance en pui-e perte, de la souffrance sans compensation.

— Vous vous trompez, M. Jarland, l'avantage est dans l'émulation qui en résulte. L'homme ne se donne pas de la peine sans y être forcé; or la concurrence provoque plus d'activité et un

374 VINI.T-QIATUIKME KNTRF.TIEN.

redoublement d'eiïoits. l'our l'emporter sur ses concuiTcnts, on s'ingénie de mille manières; on trouve des procédés nouveaux pour produire plus économiquement, pour faire mieux et pour faire plus eu même temps. Nous devons à la concurrence les progrès que l'ont lindiistrie et les arts : c'est ainsi que l'homme décuple, centuple même ses forces, en soumettant à son service les forces de la nature; c'est par là qu'il augmente ses jouissances. Grâce à la concurrence, la somme d'efforts hnmains qui était nécessaire pour produire un résultat quelconque a été diminuée d'une manière incîilculable. Aujourd'hui un ouvrier se procure certainement, avec le prix de sa journée, dix fois plus de commodités qu'il ne pouvait en avoir il y a plusieurs siècles.

— Tout ceci est très-vrai, dit M. [.enoii-, prenant alors la pa- J rôle ; mais, si la concurrence procure de plus en plus des com- " moditésaux hommes, les dil'licultés croissent dans la même proportion ; il devient cha(iue jour plus diflicile de faire ses aflfiires.

— Sans doute, M. Lenoir, la concuirence augmente les difficultés poiu' les producteurs et les maichands; c'est la conséquence de la liberté. Autrefois, vous le savez, ne s'établissait pas «lui voulait : il y avait dans toutes les professions des restrictions qui empêchaient le nombre des fabricants ou des marchands de | s'accioître. 11 fallait avoir fait ses preuves, résidé tant de temps dans un lieu et se .soumettre à des obligations déterminées: dans presque tous les états, le nombre de ceux qui les exerçaient était limite. C'était fort commode, je l'avoue, pour ceux qui avaient le bonheur d'y être admis; mais cela ne l'était pas pour le public, qui n'était pas libre d'acheter où il voulait ni ce qu'il voulait. Il fallait allei' au moulin du seigneur, bien (pie la farine y fût moins boime; on devait acheter ici, et non là, à telle heure et non à une autre; on était tenu de fabriquer ceci et non cela, de le faire de cette manière et non d'une autre, qui aurait mieux convenu au public. Est-ce là le régime que vous regrettez'!'

— Tant s'en faut , M. Dupré. Ce régime était oppressif et contraire aux intérêts du public. L'industrie n'a réellement fait de progrès (pie depuis qu'on a supprimé ces entraves,

— Eh bien , M. Lenoir, si le public est mieux ser\i, si l'industrie l'ait plus de progrès, si les producteurs exercent leur profession plus librement, si les ouvriers ont par suite intlniment

plus de bien-être, sans compter qu'il leur est beaucoup plus facile de s'élever à une condition meilleure , comme le prouvent les trente mille individus qui parviennent à s'établir en plus chaque année, de quoi vous plaignez-vous?

— On ne se plaint pas de cela , M. Dupré. Mais ces avantages sont payés bien cher par les producteurs, qui ont de plus en plus de peine à faire leuis affaires.

— Je crois, en effet, M. Lenoir, que vous avez un peu plus de peine à faire vos affaires ; mais c'est que vous en faites dix fois plus; au total, vous avez moins de peine pour chacune. Vous vendez vos produits moins cher, mais vous en vendez infiniment plus. C'est comme pour l'ouvrier qu'on paye peut-être moitié mohis pour chaque objet qu'il fabrique, et qui s'en plaint, sans remarquer que le perfectionncnient des procédés lui permet d'en fabriquer quatre fois plus dans le même temps. Sans doute , si la loi forçait les consommateurs à acheter leurs souliers, par exemple, chez un petit nombre de cordonniers, cela ferait l'affaire de ces producteurs, qui pourraient demander le prix quils voudraient de leur marchandise. Mais si on établit ce monopole pour les souliers, pourra-t-on le refuser aux autres industries?

— Non, ce ne serait pas juste.

— Alors, si vous constituez le monopole dans chaque industrie, où sera l'avantage pour le producteur? Quand il ira acheter les objets à son usage, à commencer par ses matières premières , il payera tout plus cher, et tout le monde y perdra. Considérons donc l'intérêt général, nous verrons qu'il est dans la liberté et qu'il est d'autant plus fa\orisé (|uela liberté est plus grande. Si, dans une ville, une seule famille avait le dioit de faire des souliers et d'en fixer le piix , les souliers seraient fort chers et le public très-mal chau.ssé. Si,aulieu d'une seule famille, il y enavait dix, le public sei-ail mieux servi et à meilleur marché. Mais s'il y a liberté complète , ce sera mieux encore , les soulieis seront mieux faits et moins chers. Le public y gagnera; les producteurs eux-mêmes y gagneront comme consommateurs de tous les autres produits, car je suppose toujours que vous ne voulez pas le privilège pour une seule industrie. Eu outre, si quel(|ues-uns ont plus de peine pour faire des bénéfices, il y a

plus d'indhidus qui ont part à ces bëndfices, comme c'est le cas aujourd'hui, et la société doit s'en féliciter.

— D'après cela, M. Dupré, vous demanderiez la lil)erté complète du commerce?

— Sans doute, et pourquoi pas ?

— Vous livreriez donc l'industrie nationale aux étrangei-s?

— Qu'enlendez-vous , M. Lenoir, par livrer l'industrie nationale aux étrangers?

— C'est leur permettre de supplanter l'industrie française, en introduisant libremenl leurs produits chez nous.

— Mais, M. Lenoir, les étrangers ne pouriaient supplanter une de nos Industries qu'à l'une ou l'autre de ces conditions : faire mieux au môme prix, ou faire seulement aussi bien, mais à meilleur marché. Si vous redoutez la concurivnce, c'est un aveu de voire part que vous faites moins bien, ou que vous fabri(juez plus chèrement. Si vous fabriquez moins bien, pourquoi vouloir nous empêcher d'acheter où nous trouvons mieux? Si vous fabriquez plus chèrement, poiuquoi forcer le public à vous payer plus cher ce qu'il peut avoir ailleurs à meilleur marché, en un mot à payer vos services plus qu'ils ne valent? Dans un cas comme dans l'autre, en demandant au gouvernement d'interdire l'entrée des marchandises étrangères afin de pouvoir vendre les vôtres plus cher, vous portez atteinte à notre liberté. Vous prélevez à votre profit sur notre bourse un impôt égal à la dinércnce entre votre prix de vente et celui des étrangers,

— Mais, dit M. Blondeau, nous ne demandons plus la prohibition des produils étrangers : nous voulons que chacun puisse se piocurer ce qu'il désire et où il lui plait. . ^

— Oui , mais vous avez forcé le guuxernement à imposer sur les marchandises étrangères importées en France des droits de 25, 50, 100 pour cent et même plus. Y a-t-il un impôt plus exorbitant ? N'est-ce pas constituer un monopole au profit des fabricants français qui produisent ces articles et leur permettre de les faire payer au public 25, 50, 100 pour cent plus cher qu'il ne les payerait s'il lui était |)ermis de se les procurer ailleurs?

— 11 est vrai, répondit M. Blondeau, que les droits dont est frappée l'importation des marcliandises étjangères font payer

les mêmes articles plus cher. Mais vous savez que ces droits ont pour objet de permettre aux producteurs français de soutenir la concurrence avec les producteurs étrangers.

— Et pourquoi donc les producteurs français ne soutiennent-ils pas par eux-mêmes la concurience avec les producteurs étrangers , comme ils la soutiennent entre eux ?

— C'est que, n'étant pas placés dans les mêmes conditions que l'étranger, nous avons besoin d'être protégés contre l'invasion des marchandises étrangères.

~ Mais, M. Blondeau, les pi-oducteurs français ne sont pas tous dans des conditions semblables : les uns ont les matières premières, le fer, la houille, le bois, etc., beaucoup plus à leur portée; d'autres ont une main-d'œuvre et des vivres moins chers. A ce compte, il faudrait rétablir les barrières qui existaient autrefois entre les provinces, afin de protéger l'industiie de l'une contre celle de l'autre, le producteur des villes contre celui des campagnes, le Midi contre le Nord, le centre contre les frontières.

— Oh! ce n'est pas la même chose , M. Dupré. La différence entre le producteiu' frariçais et le producteur étranger est bien plus considérable. 11 y a dans le climat, dans les richesses du sol, une foule de conditions qui permettent à l'étranger de fabriquer certains objets à bien meilleur marché que nous.

— Raison de plus, M. Blondcau, pour recevoir ses produits. Car qui gagne au bon mai'ché des pioduits? ceux qui les achètent. Je vous demanderai d'ailleurs : s'il vous est impossible de fabricjuer à un prix aussi bas (|ue l'étranger, pourquoi vous obstiTiez-vous à fabriquer des objets que vous ne pouvez pas livrer au même prix? Pou^iuoi vouloir nous contraindre à vous payer 15 francs ce que nous pourrions nous procurer ailleurs pour 10 ? Pourquoi nous forcer à vous acheter vos services plus qu'ils ne valent? Cai', si nous pouNons les avoir à 10 francs ailleurs, ils ne valent que lU francs pour nous. En n(»us les faisant payer 15, c'est 5 francs (jue vous prenez dans notre poche pour mettre dans la vôtre. Si, en faisant plus d'efforts, vous pouvez fabriquer au même prix, c'est une injustice à notre égard de ne pas le faire : si cela ne' vous est pas possible, alors renoncez à une fabrication qui impose une augmentation de dépenses au consonunaleur fi-ançais.

378 VINGT-QUATEIÉME ENTIŒTIEN.

— Eh quoi ! M. Duprë, vous ne voulez donc pas protéger le travail national? Vous voulez sacrilicr l'industrie nationale à l'industrie étrangère ?

— Non, je ne veux rien sacritierdu tout; car ce n'est pas sacrifier le travail national <]ue de ne pas vouloir payer 1."» francs aux producteurs français ce que les étrangers peuvent me fournir pour 10. J'admets que vous ne puissiez pas rdbri(]uer au mènio prix; alors laissez-le fabriquer aux antres ; les ouviiers français n'y perdront pas pour un sou de travail; ils y gagneront plutôt.

— Cela me paiait fort, dit Léonard.

— Vous allez voir, reprit M. Dupré. Je suppose que, ne pouvant pas fabri(|uer certains fers au même prix que les Anglais, nous renoncions à les produire, et que nous en iichetions pour 100 millions à l'Angleleire, croyez- vous donc que les ouvriers français perdront pour cela tOO millions de travail ? Nullement ; nous fabriquerons pour 100 millions de moins de fer, mais nous fal)ri(juerons pour 100 millions de plus d'autres marchandises que nous fournirons à l'Angleterre en échange de ses fers.

— En èles-vous bien sûr, M. Dupré ?

— Pai faitement sûr. L'expérience prouve que , dans le commerce avec l'élrangei', les produits s'échangent contre des produits, à moins (ju'il ne s'agisse d'un besoin accidentel , comme dans ces deux années où nous avons eu besoin tout à coup de 350 millions de blé. Mais , en temps ordinaire , les produits se payent toujours avec d'autres produits.

— Et pour(|uoi pas avec de l'argent?

— Parce que ce n'est jamais possible (pie jjour un temps fort court; vous allez le comprendre. Supposons que nous importions chez nous chaque année pour 100 millions de marchandises de plus que nous n'en exportons à l'extérieur, nous aurons donc à payer chaque année à l'étranger 100 miUionsen argent. Mais, si nous livrons loo millions d'écus par an, l'argent deviendra de plus en plus rare chez nous ; il augmentera de valeur par rapport à toutes les autres maichandises, ce qui revient à dire qu'avec la même somme d'argent on pourra se procurer plus de marchandise. Les étrangers, chez qui la valeur de l'argent n'a pas changé, ont dès lors intérêt à nous acheter plus de marchandises, parce (ju'elles sont chez nous à meilleur marché que chez eux. L'é-

LA CONCUHUE.NCE EST LA VŒ A BON MARCHÉ. 379

quilibre se rétablirait ainsi entre les deux nations; or l'expérience prouve que les choses se passent toujours ainsi.

Vous voyez donc bien qu'en achetant à l'étranger ce qu'il produit à meilleur marché que nous, on ne diminue en aucune façon la quantité du travail national, comme on l'objecte par erreur aux partisans de la liberté du commeice.

— Cependant, dit Léonard, on enlèverait du travail aux ouvriers occupés dans l'industrie qui se trouverait ainsi supprimée.

— C'est vrai, Léonard, je ne prétends rien nier ; mais ce ne serait qu'un déplacement d'industrie; les ouvriers qui perdraient du travail dans l'industrie abandonnée , en retrouveraient dans les industries occupées à la production des articles que l'étranger nous demanderait en plus grande quantité. Nous aurions moins d'ou\riers dans les industries auxquelles notre pays se prête moins ; nous en aurions davantage dans celles qui sont en rapport avec notre climat et notre génie.

— Mais que gagne à cela le pays? demanda M. Lenoir. Rien, ce me semble, que d'occasionner des souflVances aux ouvriers des hidustries supprimées, jus(|u'à ce qu'ils se soient casés ailleurs.

— Vous vous trompez, .\1. Lenoir; le pays y gagnerait beaucoup. Si, en achetant pour 50 raillions de fer en Angleterre, nous pouvons en obtenir la quantité que nous payerions 100 millions en Fiance, c'est pour le public 50 millions d'économisés qu'il peut employer à acheter autie chose. Los Français auront donc pour 50 millions de commodités de plus; les ouvriers seront occupés comme par le passé, et de plus ils paiticiperont à l'augmentation générale de bien-ôtre.

La théorie do la prétendue protection du ti'avail national repose sur cette erreur, que la richesse d'un pays consiste dans la quantité de tiavail, et non dans la somme des satisfactions qu'il peut se procurer. Si cette opinion était vraie, s'il s'agissait non de produire, mais de travailler, celte théorie conduirait logicjueraenl à ce principe qu'il faudrait chercher à travailler le plus possible, et, pour cela, briser nos machines et nos outils, et enfoncer les clous avec nos mains ou avec des pierres au lieu de marteaux.

— Je ne puis nier, dit xM. Lenoir, que ce raisonnement ne soit fondé, quoiqu'il bouleverse toutes mes idées. Mais ce système

380 VINGT-QUATftIÈMK ENTHETIEN.

tend à amener le bas prix de tous les produits. C'est pourtant le haut prix des choses qui encourage la production.

— Voilà encoïc une erreur, M. Lenoir. On ne produit que pour vendre, et c'est la consommation qui encourage la production. Or, quand consomme- 1 -on le plus? c'est quand les produits sont au plus bas prix possible. C'est donc en détinitive le plus bas prix qui est le plus favorable à la production ; vous le savez mieux que moi : depuis que le prix de vos produits a diminué de moitié, vous fabriquez dix fois plus.

— C'est vrai, et je commence à croire que vous ii\cz raison. Mais vous avez reconnu vous-même (jue la liberté du commerce peut amener la ruine des industries qui , pour le moment , ne sont pas dans des conditions suftisantes pour soutenir lacon-J currence avec l'étranger. Vous ne voudriez pas, en supprimant l)rus(]ucment les droits qui les soutiennent, priver de travail les ouvriers qu'elles emploient.

— Oh ! M. Lenoir, la question change, si vous la placez sur ce terrain ; ce n'est plus une question de principe, mais une question d'opportunité et de justice. Puisque la protection existe et que ces industries se sont développées à l'ombre de la protection, ■ il y a là un droit acquis qu'on ne peut violer sans injustice. Per- 1 sonne ne peut songer à suppiimer du jour au lendemain les droits (jui protègent ces industries. Mais ceux qui les exercent ne doivent pas se flatter que le pays consente indéfiniment à leur payer ce (ju'ils produisent plus cher qu'il ne le payerait ailleurs.

Que TEtatleur accorde un délai, rien de mieux. D'ici là, si l'industrie n'est pas vivace, si c'est une industrie développée artificiellement dans le pays, les fabricants la quitteront successivement et les ouvriers se caseront dans d'autres industries plus prospères; le pays n'aura rien à regretter, puisfju'il emploiera ses forces à des travaux pour lesquels il est plus apte. Si, au contraii'e, c'est une industrie vigoureuse, la nécessité lui fera faire des efforts |ilus énergitjues pour amener sa fabrication au point où en est celle des autres peuples.

— A ces conditions, reprit .M. Lenoir, nous n'avons rien à objecter; nous comprenons que les producteurs ne peuvent pas demander à être toujours protégés aux dépens de leurs concitoyens. Mais savcz-vous, M. Dupré, qu'il est dur d'avoir à lutter

contre les producteurs de tous les pays du monde ? Les ouvriers qui nous croient libres de faire ce que nous voulons ne savent pas les difficultés que nous avons à combattre.

— C'est vrai, M. Lenoir ; mais si les ouvriers ne comprennent pas partout les difficultés de la position des maîtres, ils la comprendront désormais à Mirebcau ; ils samonl que, pour continuer à les employer, il faut que les fabricants puissent lutter à armes égales avec les autres peuples ; il ne faut donc pas (pic la maind'œuvre soit plus chère. Dans ces conditions, pour que les salaires ne diminuent pas , il faut que nos ouvriers deviennent aussi habiles que les ouvriers étrangers. Us ont des intérêts communs avec les maîtres, et leui- position ne peut pas être assurée si l'industrie n'est pas prospère ; or, pour qu'elle soit florissante, il faut produire le mieux et au meilleur marché possible.

Les ouvriers ne doivent pas oublier non plus qu'ils ont, comme tous les hommes, deux intérêts contraires. Comme travailleurs, ils demandent les plus hauts salaires ; comme consommateurs , ils désirent la vie à bon marché, ce qui est incompatible avec l'élévation ]des frais de production. Nous sommes tous dans le même cas. S'agit-il de blé, nous ne faisons pas les mêmes vœux quand nous allons en acheter ou quand nous en allons vendre. Acheteurs, nous souhaitons l'abondance ; vendeurs , nous nous félicitons de la rareté. Chacun voudrait la liberté quand il achète, le privilège ou le monopole quand il fabrique.

Laissons donc les choses s'organiser selon les desseins de Dieu, qui a fait de la concurrence une des lois du monde social.

— La concurrence fait pourtant bien du mal dans le monde , M. Dupré; elle y occasionne bien des souffrances, bien des rivalités, et des luttes qui ne sont pas toujours courtoises.

•— A qui le dites-vous, M. Lenoir? Les meilleures choses ont leurs inconvénients dans ce monde : la concurrence aurait-elle le privilège d'en être exempte? Non', elle a ses inconvénients comme toute chose; elle peut être poussée ti'op loin, et, dans ce cas, elle devient ruineuse pour les producteurs et parconséiiuent nuisible à la société. La modération de chacun est le seul remède à ce mal, l'Etat n'y peut rien. L'intelligence, qui fait comprendi-e les besoins de la société et reconnaître dans quelle profession on

382 VINGT-Ol'ATRIKMK ENTHETIEN.

emploiera son aclivité le plus utilement pour elle et pour soi, est le remède à ce mal.

Il faut déplorer sans doute les douleurs que la concurrence inflige aux hommes; mais est-ce une raison pour fermer les yeux au bien immense qu'elle produit? N'ouldious pas que pour nous tous, ouvriers ou maîtres, l'action de la concurrence est double. Si, comme producteurs, elle nous gène tous tant que nous sommes, comme consommateurs, elle nous procure ce que nousdésintus le plus, la vie ùbon marché.

— Voilà ce qu'il nous faut, NL Dupré, s'écria Michel.

— Eh bien, ce qui vous la procurera de plus en plus, la vie à bon marché, ce qui vous permettra d'avoir le plus de commodités au plus bas prix possible, c'est la concurrence. La liberté est la théorie de l'abondance; les restrictions et les prohibitions ijue les maîtres et les ouvriers réclament trop souvent, c'est la théorie de la disette. Le bon marche résume toute l'économie poliliijue des consommateurs; avoir tout à bas prix, beaucoup de commodités pour peu d'argent, l'abondance, en un mot, voilà ce que nous désirons tous. La cherté résume, au contraii'e, l'économie politique des producteurs ; comme producteur, on veut le haut prix du pain, du vin , du fer , des laines , du bois , des tissus ; on désire des di.settes partout, exa'pté pour soi ; on accepterait volontiei's la grêle, les orages, la sécheresse, les inondations et toutes les calamités qui pèsent sur les autivs.

— C'est malheureusement un peu vrai, dit M. Ravaud.

— L'intérêt du consommateur, continua M. Dupré, est en harmonie avec l'intérêt général, puisqu'il est fondé sur l'abondance. Celui du producteur n'est en rapport avec cet intérêt général que quand il repose sur des perfectionnements qui permettent de diminuer les frais de production sans abaisser les salaires.

— Voilà ce que nous voulons, dirent .M.M. Lenoir, Blondeaue les autres patrons (|ui étaient dans l'assemblée.

— C'est aussi ce (jue nous désirons, dirent Léonard , André, Maurice et tous les ouvriers.

— Vous voyez donc que vous êtes d'accord malgré la concur rence, reprit .M. Dupré. .Mes amis, contiinia-t-il, la concurrence qu'on |>eut délinir par la liberté, est, malgré la répulsion qu'elh

LA CONCURRENCE EST LA VFE A BOX MARCHÉ. '.iS'A

soulève, la loi démocratique par excellence. C'est la plus progressive, la plus égalilaire de toutes celles qui régissent les sociétés humaines. C'est elle qui fait disparaître toutes les inégalités factices, et qui, depuis un demi-siècle, a permis à tant de prolétaires de s'élever à la propriété, à l'aisance, au bien-être. C'est la concurrence qui fait passer les découvertes dans le domaine commun, et qui donne à chaque chose sa véritable valeur. Elle diminue aussi dans toutes les industries ce qu'il y a de plus pénible et de plus rude dans les travaux des ouvriers. L'agriculture elle-même, qui jusqu'à présent a si peu profité des belles découvertes de la mécanique , verra d'ingénieux instruments supprimer , avant peu, ce qu'il y a de plus fatigant dans ses travaux ; déjà de remarquables inventions sont accomplies, fions-nous à la concurrence pour réaliser les perfectionnements qu'elles attendent encore.

La concurrence, qui, par la division du travail, simplifie les opérations , met à la portée de tous les ouvriers des industries qui primitivement ne pouvaient être exercées que par quelques-uns. Des travaux qui, à l'origine, exigeaient des connaissances variées, deviennent accessibles aux classes les moins instruites. Il n'est pas jusqu'aux avantages naturels de situation, de fertilité , de température , de richesse minéralogique d'un pays et même d'aptitude industrielle de ses habitants, qui ne tournent, par le fait de la concurrence, au profit des consommateurs de tous les pays ; chacun se trouve par là intéressé à l'avancement de tous les autres. Chaque progrès qui se fait à l'Orient est une richesse en perspective pour l'Occident. Du combustible découvert dans le Midi, c'est du froid épargné aux hommes du Nord. Qu'un pays fasse faire des progrès à son industrie, l'humanité tout entière en recueillera le fruit, parce qu'elle obtiendra des satisfactions égales avec moins de peine, ou plus de satisfactions pour une peine égale.

Vous le voyez, messieurs, j'avais bien raison de vous signaler les avantages de la concurrence, puisque c'est elle qui nous procure de plus en plus la vie à bon marché ; et permettez-moi de vous le faire remarquer en terminant, la vie à bon marché , ce n'est pas avoir tout à vil prix, c'est pouvoir se procurer plus de commodités et de bien-être.

VINGT-CINQL1È>)E ENTRETIEN.

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