‹ Manuel populaire de morale et d'économie politiqueChapitre 14 sur 18 · LES IMPOTS ET L ETAT · texte numérisé non relu

LES IMPOTS ET L ETAT

Ce qui avait failli être pour Mircbeau une cause de tiouble et de misère promettait maintenant de devenir une cause de paix et de prospérité. La coalition des ouvriers des forges, si elle eut été appuyée par ceu.v de la localilé, les aurait privés de travail pour un ceitain temps, et elle aurait produit chez les maîtres de forges comme chez eux une irritation bien naturelle. L'agitation se sei'ait communiquée aux autres industries , et il en serait résulté une désaffection croissante entre les maîtres et les ouvriers.

Ce danger avait été évité grâce au bon esprit des ouvriei's éclairés par les entretiens du docteur. Aujourd'hui l'harmonie régnait dans la commune; ouvriers et maîtres vivaient en bonne intelligence ; leur union était fondée sur une confiance mutuelle. Leurs dispositions avaient changé, elles avaient pour fondement un sentiment de bienveillance réciproque.

Les dernières conférences sur le capital, sur les salaires, sur la concurrence , avaient contribué surtout à opérer cet heureux changement. En montrant les principes qui président aux rapports des maîtres et des ouvriers , elles avaient fait mieux apprécier aux uns la situation des autres. Les maîtres étaient arrivés à se convaincre que leur intérêt, loin d'être dans un abaissement des salaires, est , au contraire , dans une juste rémunération qui satisfait l'ouvrier, l'intéresse à la prospérité de l'établissement qui l'occupe. Ils avaient compris aussi que l'avenir de leur industrie est dans des perfectionnements qui permettent de diminuer les frais de production sans toucher à la main-d'œuvre, si ce n'est pour la mieux rétribuer. La nécessité de l'augmentation du bien-être des ouvriers et de l'amélioration de lein* condition intellectuelle et moiale était la conclusion à laquelle ils étaient conduits.

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Les ouvriei's, de leur côté, s'étaient fait une idée beaucoup plus exacte de la position des maîtres à leur égard. Ils reconnaissaient maintenant que les patrons ne sont pas libres de donner les salaires qu'ils veulent, parce qu'ils ont des obligations envers le public, à qui ils ne peuvent pas vendre leurs services plus qu'ils ne valent. Ils comprenaient aussi les diflicultés qui résultent pour les fabricants de la nécessité de soutenir la concurrence avec tous les peuples du monde , et ils sentaient qu'il y a là des exigences dont ils doivent tenir compte dans leurs l'apportsavec les maîtres. Le besoin de diminuer sans cesse les frais de production exige impérieusement que les mactiines nouvellement introduites dans \ine industrie soient adoptées dans toutes les usines avec les procédés nouveaux de fabrication. Ils reconnaissaient à présent que, pour subir sans inconvénient les conséquences de ces nécessités, ils n'avaient d'autre ressource que de perfectionner la fabrication en faisant mieux et en fabriquant davantage dans le même temps. Ils arrivaient ainsi à la même conclusion que les maîtres, le devoir d'améliorer leur condition en devenant plus instruits , plus intelligents et plus habiles.

Les derniers entretiens en particulier avaient fait mieux comprendre la solidarité d'intérêts qui existe au fond entre les maîtres et les ouvriers. Dans les conversations qu'ils avaient entre eux, ils agitaient des questions au fond desquelles il n'y avait plus, comme auparavant, une pensée de haine ou de jalousie. On voulait arriver à quelque chose de mieux, et l'on était persuadé maintenant qu'on ne pouvait pas le faire sans les fabricants, et encore moins contre eux. Les patrons éprouvaient aussi le désir de faii'e quelque chose d'utile pour leurs ouvriers; mais, de part et d'autre, on ne se rendait pas bien compte de ce qu'il y avait à faire. On sentait des deux cotés le besoin de jecourir aux lumières du docteur.

Le jour de la réunion, au moment où il allait prendre la parole, Léonai'd lui dit :

— M. Dupré, quoi(|ue vous ayez détruit beaucoup de nos illusions, vous nous avez fait un grand bien en nous éclairant sur notre position et sur les moyens de l'améliorer. Je suis heureux de pouvoir vous en témoigner au nom de mes camarades toute notre

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reconnaissance, et jo suis persuadé que ces messieurs se joignent à nous dans ce sentiment.

—Certainement, cria d'une seule voix tout l'auditoire; vous n'en pouvez pas douter.

— Nous espérons, continua Léonard, que vous ajouterez à ce service, en nous faisant connaître d'une manière générale les ressources que nous avons à notre disposition pour améliorer notice position. Nous comptons en particulier que vous nous indiquerez ce que nous pouvons atlendie sous ce rapport du concoui-s de l'Etat; et pour commencer par queUpie chose qui a rapport à ce sujet, permettez-moi de vous adressoi- une question. Vous nous a\ez parfaitement expliqué, il y a quinze jours, les effets de la concurrence, et vous nous avez démontré comment nous lui devons la vieàbon marché. Mais les avantages de la vie à bon marché ne sont-ils pas affaiblis par les impôts que le gouvernement nous fait pajer?car ils augmentent le prix de tous les objets de consonmiation ?

— Ton objection n'est pas sans fondement, Léonard. Ce que nous payons au gouvernement à titre d'impôt est en effet un prélèvement sur le revenu de chacun de nous. Les droits perçus par l'Etat sur les objetsde consommation en augmentent le prix etdiminuent nos moyens de nous en procurer, c'est incontestable. Mais ces impôts sont-ils utiles? Pourrait-on s'en passer ou les diminuer? Examinons ces questions.

La division du travail trouve son application dans legouvernement de la société comme ailleurs. En effet, les hommes ont des intérêts généraux auxquels il s'agit de veiller, et des travaux à exécuter au profit de tous. .\u lieu que chacun s'en acquitte soimême, on trouve plus commode de confier ce soin à un certain nombre de [lersonues qui n'auront pas autre chose à faire et qui s'en acquitteront d'après des règles tracées d'avance et sous l'autorité d'un chef (jui est le chef de la société ou de VFMU. L'ensemble des personnes chargées de veiller aux intéièlsdu pays et d'assurer sa prospérité constitue ce qu'on appelle le gouvernement. Le mot de gouvernement s'entend quelcjucfois plus spécialement de l'autorité supérieure, qui imprime le mouvement aux personnes placées sous ses ordres sur tous les points du ter-

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litoirc, et dont l'ensemble constitue les difféixMites administrations du pays.

Pour satisfaire les besoins en vue desquels les hommes se réunissent en société, le gouvernement doit entretenir une force armée suffisante pour défendre le pays contre les ennemis de l'extéiieur, et pour protéger contre les atteintes des malfaiteurs la vie et les biens des citoyens; il doit entretenir dans tous les pays des flottes et des agents chargés de garantir les intérêts des Français voyageant, trafiquant ou résidant à l'étranger; il doit payer un corps de magistrats pour rendre la justice aux citoyens, et des hommes chargés de les instruire et de veillera leurs intérêts moraux ; il faut aussi qu'il fasse construire les l'outes, ponts, canaux, ports, phares, arsenaux, églises, écoles, et enfin exécuter tous les travaux d'utilité publique. Outre ces dépenses qui se renouvellent constamment, il en est d'autres qui ont pour objet de payer l'intérêt des délies contractées dans de fâcheuses circonstances, où le revenu ordinaire de la nation s'est trouvé insuffisant, (»u de servir des pensions de retraite aux anciens militaires et autres serviteurs du pays, ce qui est encore une dette sacrée. Ces difféientes dettes constituent ce qu'on appelle la dette nationale ou dette de l'Etat ; elles forment, dans la plupart des pays, une forte partie de leurs dépenses annuelles. En France, par exemple, cette dernière nature de dépense s'élève en ce moment à 640,876,840 fr., c'est-à-dire presque au tiers des dépenses totales du pays, (|ui sont d'environ deux milliards.

Avec quoi le gouvernement pourra-t-il luire face à toutes ces dépenses? Le gouvernement est un être fictif, un nom employé pour représenter l'ensemble des personnes chargées de faire les afl'airesdu pays; il n'a rien, ne possède rien; il ne pourrait rien si les citoyens ne lui fournissaient le moyen de payer les dépenses qu'exigent les besoins du pays. Ces dépenses, élant d'un intérêt général, doivent être supportées par tous les citoyens. 11 y est donc pourvu à l'aide de sommes plus ou moins considérables payées par chacun : ces sommes constituent les impôts. Les impôts sont ainsi un prélèvement sur la fortune des citoyens , destiné à pourvoir aux dépenses d'un intérêt général.

— Ainsi, fit observer Michel, puisque tous les citoyens sont

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tenus de payer l'impôt, et qu'il est destiné à pourvoir aux dépenses publiques, nous avons intérêt à ne pas payer plus qu'il n'est nécessaire, et par conséquent à ce que le produit des impôts soit exclusivement consacré à des dépenses vraiment utiles.

— Tu as parfaitement raison , Micliel. Aussi la surveillance de ces dépenses est la grande affaire des citoyens ; on pourrait même dire que cette surveillance, ainsi que la détermination des dépenses à faire chaque année, et des impôts à [)ayer poju' cet objet, est ce qui donne le plus d'importance aux foi-mes de gouvernement. Dans la plupart des Etats civilisés, les dépenses à ellectuer et les impôts qui doivent y pourvoir- sont votés chaque année par des assemblées de députés ou de représentants , c'est-à-dire par des hommes choisis pour cela pai' les citoyens. La forme de ces assemblées et la manière dont elles \ oient le budget ou l'ensemble des receltes et des dépenses de la nation , est dans tous les pays un des points importants de la constitution qui les régit.

Mais il ne suffit pas de s'assurer que l'impôt ne sert (ju'au payement d'un service rendu à la nation, ce «jui est déjà un point capital ; il importe aussi de s'assurer «pi'il est payé par tous.

— Cependant, ditenane Michel, comme les citoyens ne participent pas également aux avantages de l'Elat, il n'est pas juste qu'ils en supportent également les charges.

— Cela n'a pas lieu non plus, Michel. .Mais précisons les choses. Les avantages en raison desquels chaque citoyen doit contribuer aux charges de l'Etat sont les suivants : 1° protection pour ce qu'il possède; 2» protection pour sa vie, sa liberté et ses droits; 3o protection pour son industrie et son travail; 4° facilités pour l'exercice de sa piofession, au moyen des liavaux exécutés par le gouvernement dans l'intérêt général. Or, si tu veux bien y faire attention, lu verras que tout cela s'applicjue aux pauvres comme aux riches. 11 n'y a de difTércncc essentielle qu'en ce que le riche, possédant plus que le pauvre, profite plus de la protection accordée aux biens et des avantages que j'ai indi(|ués en dernier. Mais, à cause de cette diflërence, on en a établi une Irès-grahde dans la part d'impôt à payer pai- les riches et par les pauvres. Non-seulement ceux-ci payent une part bien moindre, mais en-

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(iorc on a cherché les moyens de faire que l'impôt soit pour eux le moins lourd qu'il est possible. De là deux espèces d'impôts, les impôts directs et les impôts indirects.

Les impôts directs sont ceux que les citoyens payent directement en raison de leur fortune; ils atteignent principalement la richesse. On distingue, parmi ces impôts , la contributioti personnelle, dont sont exceptés les pauvies; l'impôt mobilier et celui des portes cl fenêtres, qui portent sur les habitations, et qui, étant en raison de l'étendue et de la valeur des logements, frappent surtout les riches; l'impôt foncier ou l'impôt des propriétés, qui ne frappe que ceux qui possèdent des biens et qui les frappe d'autant plus qu'ils en possèdent davantage ; ainsi, tandis que l'impôt foncier n'atteint pas les pauvres, beaucoup de riches payent chaque année dix, vingt, trente mille francs, et beaucoup au delà, poui' cet impôt seulement; enlin l'impôt des patentes ou l'impôt sur l'industrie et le commerce, ces deux grandes sources de la richesse de nos joui-s, impôt qui est en raison de l'étendue des affaires, et par conséquent de la j'ichesse présumée des commerçants, fabriciuits et autres.

Les impôts indirects sont ainsi nommés parce que ceux qui les supportent ou les consommateurs ne payent qu'indirectement à 1 Etat ; ce sont d'abord les impôts de consommation ou les droits sur les denrées telles que le vin , la viande, le sucre, le café, le tabac ; les droits de douane; puis les droits de timbre, d'enregistrement, ou les droits sur les actes que les citoyens font entre eux pour constater leurs arrangements et garantir leurs intérêts, et les droits sur les héritages ou lu transmission des successions. La variété de ces impôts, qui se subdivisent considérablement et dont je n'indique que les principaux, a pour objet d'atteindre tous les citoyens et de les blesser le moins possible.

— Mais quels sont les meilleurs de ces impôts? demanda Léonard. Si j'en crois ce qui se dit généralement , ils ont tous de grands inconvénients.

— Ce n'est pas étonnant, Léonaid. L'impôt est une gêne pour le contribuable qui le paye ; or nous voyons toujours d'un mauvais œil ce qui nous gêne. L'hnpôt, sans doifte, est un mal, mais c'est Un mal nécessaire, puisqu'on ne pourrait pas autrement pourvoir aux dépenses publiques. L'impôt direct a l'avantage

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d'attcindi e directement la foi-tune des citoyens et de pouvoir se proportionnera lu richesse. La meilleure forme de cet impôt serait ce tju'on nomme l'impôt sur le revenu, qui existe en divers pays et qui peut être exactement proportionnel à la fortune ; mais il expose à bien des fiaudes et dos tromperies. Du reste, un des avantages des impôts directs est d'être recouvrés à peu de frais.

Les impôts indirects ont d'autres avantages et d'autres inconvénients. Ils ne sont pas payés directement par ceux qui les supportent, puisqu'ils consistent en général en di-oits payés par les producteurs et les vendeurs. Le consommateur les rembourse, il est vrai, quand il achète, parce que le vendeur les comprend dans ses frais, mais il les paye sans s'en apercevoir, bien qu'il pa\e souvent ainsi des taxes assez foi'tes. En outre, la perception de ces impôts est beaucoup plus coûteuse.

Si les hommes comprenaient mieux leurs intérêts, si, d'ailleurs, on pouvait obtenir d'eux des déclarations plus sincères et arriver à une connaissance exacte des moyens d'existence de chacun , l'impôt direct, et surtout l'impôt sur le revenu , semble celui qui déviait être préféré. Mais, dans l'état actuel des esprits, la majorité des citoyens ne veut pas comprendre qu'en payant deux francs directement elle s'épargne de payer trois francs indilectement. L'impôt direct , qui nous foice à p»»rter notre argent chez le percepteur, est l'objet d'une répulsion prescpie générale, tandis que l'impôt indirect rencontre moins d'opposition, parce qu'on le paye par petites portions et sans s'en douter. Il est d'ailleurs presque volontaiie, puisqu'il est payé pai* ceux qui consomment les objets sur lesquels portent les taxes, tels que le vin, les liqueurs, le tabac, le café, le sucre.

— Il est certain, dit Léonard, que les impôts indirects paraissent moins lourds. Cependant ils pèsent plus lourdement sur le pauvre que sur le riche; car ce que le pauvre consomme paye autant que ce que consomme le riche.

— C'est ^rai, Léonard, et c'est une couM-ijiRutx' de i^i ncccssité où l'on est d'impt)ser les choses de première nécessité; il faut bien atteindre les pauvres, qui profitent comme les autres dès avantages de la société, car c'est le seul moyen de i-endre les impôts productifs. Il est juste jtoulefois de remarquer que le pain, l'aliment du pauvre, ne supporte d'autre taxe que celle qui

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résulte de Timpôt foncier. En outre, si le riche ne paye pas plus que le pauvre pour chaque objet qu'il consomme, il paye beaucoup plus en somme , parce qu'il consomme davantage; puis il paye pour la consommation de tous ceux qui sont à son service; enlin il y a des droits sur une foule d'objets qu'il achète seul.

— Mais pourquoi ne met-on pas plus d'impôts sur les objets de luxe, c'est-à-dire sur ceux qui sont à l'usage des riches?

— C'est que les riches étant peu nombreux, et la consommation de CCS objets très-restrcintc, les impôts somptuaires rapporteraient peu à l'Etat, et la pei'ception en serait très-onéreuse.

— Cependant le peu que ces impôts rapporteraient permettrait de dégrever d'autant ceux qui pèsent sur les pauvres ; ce serait une satisfaction pour les classes qui se croient lésées.

— Je comprends cette raison, Léonard; le mal des choses est souvent dans l'idée qu'on s'en fait : donner en ce sens satisfaction à l'opinion des classes pauvi-es , quand la justice le permet, est un devoir pour un gouvernement. C'est pour cela que récemment on a établi un impôt sur les chiens, sur les actions industrielles; qu'on vient d'en établir un sur les chevaux et les voitures, et qu'on songe à en créer d'autres du même geni-e. Mais il ne faut pas se dissimuler que les impôts somptuaires sont une faible ressource pour l'Etat, parce que les riches sont moins nombreux qu'on ne croit. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que l'impôt qu'ils payent sur la propriété est déjà fort lourd.

— Nous en savons quelque chose, dit M. Duroure ; cet impôt enlève jusqu'au cinquième de notre revenu, et, dans les mauvaises années, il ne nous laisse presfjue rien.

— A cet égard, je suis d'accoi'd avec vous, dit Léonard. L'impôt foncier, (jui frappe également sur toutes les pi'opriétés, est beaucoup plus lourd pour le petit propriétaire que pour le grand. Si on prend le cinquième à un propriétaiic qui a un revenu de 2,000 francs, il ne lui restera que i ,000 francs, c'est-à-dire à peine de quoi se maintenir dans sa position. En prenant aussi le cinquième à celui qui a 1)0,000 francs de revenu, il lui restera encore 40,000 flancs. Pour être juste, il faudrait un impôt non-seulement proportionnel à la fortune, mais croissant progressivement.

— Léonard, l'impôt progressif, qu'on a en ellel proposé il y a

longtemps, a quelque chose de spécieux, mais il présente des difficultés inextricables. Si, par exemple, on admet que l'impôt doive tripler quand le revenu double, en supposant que 100 fr. de rentes payassent la miuime somme de de 1 franc , 800 francs de revenu seraient taxés 2" francs ; un revenu de ti.-iOO payerait 729 francs; celui de 2o,000 payerait C,bOO francs; celui de 30,000 flancs supporterait un impôt de 19,500; celui de 100,000 francs eu payerait un de iiO,000 francs; et l'homme qui aurait un revenu de 400,000 francs devrait payer à l'Ktaleuviron 52o,000 francs, c'est-à-dire beaucoup plus <jue son revenu, (^est tout uniment impossible. Or toutes les combinaisons qu'on peut faire conduisent au même résultat ; elles forcent de cesser la progression pour les revenus les plus élevés.

L'impôt progressif est en outre injuste en lui-même; car ce ne ferait pas autre chose qu'un impôt contre la richesse, une mesure de haine et de jalousie. L'impôt est le payement des avantages que nous retirons de la société. D'après cela, tout ce qu'on peut demandera chacun est de contribuer aux charges de l'Ltat en raison désavantages qu'il en relire et proportionnellement à sa fortune. C'est ce qui a lieu aujourd'hui. Il est même incontestable que les personnes aisées contribuent proportionnellement beaucoup plus que les autres aux charges publiipies. Elles payent d'abord leur part des impôts de consomuialiou. puis la plus grande partie des impôls diivcls qui s'élèvent à plus de Li07 millions ; ce sont elles encore qui payent presque à elles seules les droits de timbre et d'en registiement, qui dépassent 409 millions et ont pour objet la transmission de la propriété ou des affaires commerciales. Les classes ou\rières,au cojitraire, ne supportent guère que leur part des impôts de consonnnalion.

Les classes aisées, qui contribuent à la plus forte partie des charges de l'Etal, payent d'ailleurs des dépenses qui profilent seulement aux pauvres; toiles sont celles qui ont pour objet de répandre l'inslruction, ce premier de tous les moyens d'améliorer sa condition . et les sommes dépensées cha(|ue année pour les hôpitaux, les hospices, les bureaux de bienfaisance et toutes les institutions dont le but est de soulager et de prévenir la misère.

— C'est donc à tort, dit Michel, qu'on dit que les riches payent

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moins qu'ils ne devraient; ils payent réellement en raison de leur fortune. Mais les impôts n'en sont pas moins un lourd fardeau pour le pauvre.

— C'est vrai, Michel, toutes les charges sont lourdes pour celui qui les porte. Mais , en réalité ce n'est pas l'impôt qui pèse, c'est la pauvreté. C'est donc à la diminuer que nous devons tendre. Mais chacun de nous ne pourrait-il pas diminuer les charges qui pèsent sur lui? Je le crois.

— Comment, dit André, nous pourrions nous décharger d'une partie des impôts que nous avons à payer? Je ne demanderais pas mieux, si je le savais.

— Je vais te le dire, André ; mais je crains bien que , quand tu sauras le moyen, tu n'en fasses pas usage.

— Oh! ne craignez rien, M. Dupré.

— Ne t'engage pas trop, André. La plupart des impôts que Aous payez sont des impôts de consommation, c'est-à-dire des taxes volontaires. Or, parmi ceux qui rapportent le plus à l'Etat sont les impôts sur le vin, l'eau-de-vie, les liqueurs, qui payent plus de 200 millions de droits, et le tabac qui à lui seul coûte en ce moment 22ii millions. Supprimez le vin que vous prenez en dehors de vos repas el qui nuit tant à la santé ; supprimez le petit verre que vous prenez le matin et bien souvent dans la journée, et qui vous fait encore plus de mal; supprimez la pipe, cette sale habitude qui nous occasionne tant d'incendies ; supprimez les besoins factices que vous vous créez, et qui n'ajoutent rien au bien-èti'e de vos familles, el vous augmenterez votre reveim de ce que coûtent toutes ces consommations inutiles.

Voulez-vous en avoir une idée ? D'après des renseignements qui datent de quel(|ues années seulement , il y avait en France 330,000 cabarets, dans chacun desquels on consommait 3,273 litres de vin et 223 litres de spiritueux, ou eu totalité 11,458,509 hectolitres de vin, et 788,000 hectolitres de spiritueux; or, en évaluant le prix moyen du vin à 25 francs, et celui des spiiitueux à 45 fr., ce qui est bien au-dessous de la vérité, à cause du prix qu'on les paye dans les villes el dans beaucoup de provinces, cela fait une dépense de 321, 920,000 fr. Le cabaret prélève ainsi à lui seul, sur votre revenu, autant que la contribution foncière et celle des portes et fenêtres sur tout le pays.

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Vous le voyez, vous vous plaignez des impôts, et vous vous en créez de toute espèce. En efTet, vos dépenses de luxe, de c(Xjuetterie, d'intempérance, votre chômage du lundi, sont des impôts très-lourds que vous vous ci"éez à vous-mêmes. Ceux (jue nous payons à l'Etat ne sont rien en comparaison de ce que prélèvent sur nous la paresse, la vanité, l'intempérance et l'inconduite. Perdons nos mauvaises habitudes, corrigeons nos défauts , et il nous restera toujours assez pour les impôts.

Chaque journée passée volontairement sans travailler, comme le lundi , est une perte de 2 fr. au moins en moyenne , sans compter ce qu'on dépense ce jour-là. A un jour par semaine, et 50 semaines par an, cela fait 100 fr. Pour quatre millions d'ouvriers, c'est 400 millions par an. Avais-jc raison, André ?

— C'est vrai, M. Dupré ; nous payons plus d'impôts à nos défauts qu'à l'Etat. A l'aNcnir, je tâcherai d'en payer moins; mais je ne vous promets pas de n'en plus payer.

— Payez-en le moins que vous pourrez, mes amis, et vous aurez plus fait pour l'amélioration de votre sort que ne pourrait faire la suppiession de tous les impôts.

— Je suis de votre avis , M. Dupié ,dil Michel. Cependant, si les impôts étaient diminués, ce serait autant de gagné.

— Je pense comme toi , Michel ; mais , au lieu de les voir diminuer, je crains bien qu'ils n'augmentent.

— Comment cela, M. Dupré? crièrent beaucoup de voix. Qu'est-ce (|ui nous menace encore?

— Rien que votre aveuglement. Vous parlez de diminuer les impôts, vous demandez qu'on supprime l'impôt des boissons, l'impôt du sucre, l'octroi , l'impôt du tabac , qui est cependant le meilleur de tous, puisque c'est un impôt vi>lonlaire, qui ne porte que sur un besoin factice. Si l'on consultait chacun , il n'y a pas lin impôt «pii échappât. Les propriétaires demandent la diminution de limpùt foncier; les notaires, les avoués, les héritiers et les plaideui's, celle des droits de timbre et d'enregistrement ; le commerce veut la suppression de l'impôt des patentes , et vous murmurez tous contre les prestations. En même temps , vous ne cessez de demander la création de nouveaux impôts.

— Mais jamais, M. Dupré; vous vous trompez.

— Non, mes amis , je suis bien certain de ce que j'avance.

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