‹ Manuel populaire de morale et d'économie politiqueChapitre 4 sur 18 · UN VILLA.GE PAUVRE · texte numérisé non relu

UN VILLA.GE PAUVRE

\]n dimanche, après l'office et par une belle journée de l'automne de 1840, la plus grande partie de la popidation du village de Mirebeau, dans un déparlement voisin du centre de la France, a\ait conduit à sa dernière demeure le corps d'un habitant de la commune, simple ouvrier dans une fabrique de la localité.

En liaver!?ant le village, après avoii' «piillé le champ du repos, le cortège s'était dispersé peu à pou, chacun regagnant son logis. Ceux qui habitaient auprès de l'église ou qui allaient plus lohi avaient accompagné le curé jus(]u'à son domicile. Ils venaient de prendre congé de lui, et, avant de se séparer, ils s'étaient arrêtés pour causer avec celui qui avait conduit le deuil, homme à cheveux blancs, âgé de plus de soixante cinci ans, mais ne paraissant pas en avoir soixante, tant sa constitution conservait encore de vigueur.

C'était le docteur Dupré, dont on ne prononçait le nom (ju'avec respect dans le village.

.Ancien médecin des armées, où il s'était fait remarquer par

son savtiir et par son zèle ponr le soulagement des soldais, i a\ait fait toutes les campagnes de l'Empire. A la paix, âgé d'environ trente cinq ans. il s'était letiré dans le village qui l'avait vu naître, et où sa famille vivait encore au sein d'ime modeste aisance laborieusement acquise. Il s'était marié, peu après son retour, avec une veuve, bonne, aimahle, instruite, de quel(]ues années seulement moins Agée que lui, et qui l'avait rendu père de deux enfants. Elle possédait peu de fortune; cependant son revenu, joint à celui de son maii, lein- permettait de vivre commodément, tout en faisant beaucoup de bien.

I.e docteur Dupré aurait pu vivre, comme on dit souvent, sans rien faire, c'est-à dire en dirigeant l'exploitation de sa propriété. Mais il n'avait pas voulu abaudoimei- l'exercice de la médecine, parce qu'elle lui donnait de nombreuses facilités pour satisfaire im penchant naluiel à se rendre utile à ses semblables. Cependant, comme ses moyens le lui permettaient, il s'j livrait giatuilement, se bornant à visiter les pauvres, par une délicatesse facile à comprendre, et renvoyant à .ses confrères de la ville voisine, excepté en cas d'urgence, les clients en état de payer les secours de l'art.

Un autre motif avait porté le docteur Dupré à ne pas aliéner .sa liberté. En parcourant l'Europe à la suite de nos armées, il avait pris legoùl des voyages, qui lui offraient l'occa.^ion de satisfaire sa passion poui- la bolauiipie. Dès son retour dans le lieu natal, il avait contracté lliabilude de faire cha<|ue année un voyage de deux ou trois mois, soit pour mieux comiaître les pays où la guerre avait porté ses pas, soit pour en visiter d'autres. H avait ainsi vu une giande partie de l'Eiuojx;.

(^ha<pie année, il partait au printemps, confiant le soin de ses pauvres à un de ses confrères heureux de s'associer à ses bornies œuviffl. H se rendait directement au centre du pays qu'il voulait étudier ; de là, il partait pour le parcourir dans tou.s les sens, le plus souvent à pied, s'arrèlant principalement dans les campa gncs,et ne séjournant dans les villes (|ue pnur y \isiter les éta blissemenls d'utilité publique. Sans négliger les ciu'iosités, le monuments et les musées, il y donnait peu de temps, non pai (|u'il fût insensible aux bea<ix-arts, mais il se .>;cntail plusd'af trait pour l'élude des hommes et pour celle des mu'urs il faisai

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iiinsi en môine temps une abondante récolte de plantes et d'observations morales.

Peu à peu cependant les idées du docteur Dupré prirent une autre direction. Chaque année, au icloui-, il compai'ait l'état de sa commune avec celui de beaucoup de villages dans les pays (|u'il venait de \isitor. Il voyait s'opéier depuis la paix, dans une foule de localités, des changements qui tenaient, pour ainsi dire, du prodige. Des villages entiers avaient subi en quelques années une transformation complète. Là où, peu auparavant, une population lare et chélive végétait miséralilement, de nombreux habitants vivaient aujourd'hui dans l'aisance. Le bruit de l'activité et du travail se faisait entendre dans des lieux où le cri des oiseaux sauvages interrompait seul autrefois le silence des champs et des bois. Le perfectionnement des cultures et le progrès de l'industrie avaient suffi pour produire ces uiétamorphoses.

Au milieu de ce mouvement presque universel, le village de Mirebeau , quoique peu éloigné d'un certain centre industriel , mais isolé par sa position dans un coin en dehors du courant de circulation qui sillonnait l'Europe, ce village restait slalionnairc. Le docteur Uupré ne pouvait manquer de faire cette comparaison. Il se demanda si le traitement gratuit des pauvres était le seul moyen qu'il eût de faire du bien à ses concitoyens. Pour un homme éclairé, qui avait tant vu et si bien observé, la léponse ne pouvait être douteuse. '

Il changea donc son genre de vie, et, sans renoncer entièrement à ses goûts, il s'y livra moins. Il abandonna les grands voyages annuels , et ne fit plus que de courtes excursions qui, d'ailleuis, eurent toujours un but d'utilité. Un autre motif le portait encore à s'éloigner moins de sa famille : ses enfants grandissaient et leur éducation réclamait de plus en plus ses soins.

Le docteur Dupré diiigea dès ce moment toutes ses pensées vers le développement de sa commune; il se proposad'en être le bienfaiteur en l'initiant aux améliorations modernes.

Le village de Mirebeau était dans une heureuse position dont ses habitants ne savaient pas tirer parti. Situé sur le boid d'une rivière qui devenait navigable un peu au-dessus, il avait son teiritoire partagé en deux parties; mais les habitations étaient presiiue toutes établies sur la rive droite et sur le penchant d'un mon-

ticiilc pou L'IcYÔ, qui s'abaissait en ponte douce vers la rivièro. Au ccnlie du village, la penle diait plus raido; olle formait monic au-devant de l'église une esplanade terminée par un escarpement, d'où l'on avait une fort belle vue sur la contrée environ- 1 nante, et notamment sur l'autre partie de la commime. C'était celte position <iui avait valu au village son nom dOiMiroboau.

Denière les liubilalions, s'étendait une polilo plaine fermée auj nord par une ceinture de coteaux boisés qui défendaient le village contie les vents froids. En avant la rivière formait un for à cheval dont l'église occupait le contre, et, on en suivant le cours, on ajorcevait au couchant une petite \ille située sur ses bords, il une lieue et demie de dislance; celle-ci, s'élevant aussi sur un mamelon , limitait la vue ù l'horizon , où la silhouette de sou église se dessinait sur l'-'zur du ciel.

L'intérieur de la courbe formée par la rivière était occupé pai une plaine d'environ une lieue do largeur. Cette plaine élai( bornée au levant et au couchant par deux suites de collines quil s'inclinaient en s'avançant vers la rivière. Elles se rapprochaient au midi , où la vue se reposait agréablement sur les bois qui en couvraient les pentes et le sommet. Cependant elles ne se léunissaiont pas; elles laissaient entre elles un vallon parcouri par un luissoau dont l'œil suivait dans l'éloiguemeut les gri*' cieuses sinuosités, et qui, après avoir traversé la plaine, \eiiait se jeter dans la rivière presque au centre du village. Ses eaux, abondantes en tout temps, avaient une assez grande profondeur dans quelques endroits, où il n'a\ail presque aucun cours ; ailleurs il était assez rapide et formait même, de distance en dis-^ tance, quelques chutes dont on n'avait pas su profiler.

Ce ruisseau, qui aurait pu être une source de prospérité pou le village, en était devenu, pour ainsi dire, le lléau. Ses eaux,* mal encaissées dans leurs rives trop bu.ssos, débordaient fréquenimont après les pluies. Elles se répandaient alors dans la plaine, (lu'olles transformaient en une espèce de marécage. Celleci, au lieu des riches prairies dont elle aurait dû être cotnerle, n'onrait(iu'un maigre pâturage presque entièrement envahi pai les joncs et par d'autres plantes a<iuali(iues et malfaisantes. Le eaux, en séjournant dans les parties les plus basses, y donnaieni naissance à des miasmes pestilentiels et occasionnaient à l'au-

tomiie des fièvres intevmiticntes, qui, après avoir décimé la population, l'avaient forcée d'aller habiter de l'autre côté de la rivière. Aussi cette plaine, qui n'attendait qu'une main intelligente pour donner de riches produits, présentait à l'œil le spectacle d'une espèce de solitude parcourue seulement par de rares et chétifs troupeaux.

Les terres situées sur le plateau derrière le village étaient généralement d'un bon sol; mais, épuisées par la continuité des mômes culliu-es, elles donnaient de maigres récoltes. Manquant de fou nages et par consécpient de bestiaux, par suite de l'état déploiable de leurs prairies, ignorant d'ailleurs l'art de faire des prés arlificiels, les habitants ne pouvaient donner à leurs terres l'engrais -(jui leur aurait rendu la fécondité. Chaque année ils en laissaient tuie partie en jachère, perdant ainsi le revenu qu'elles auraient donné par une bonne succession de récoltes. Ils ne connaissaient d'ailleurs aucune de ces cultures particulières dont l'inlioduction vivifie quelquefois à elle seule une commune tout entière.

Réduite à moins de cinq cents âmes sur un territoire qui aurait pu nourrir aisément trois ou quatre fois plus d'habitants, la population de Mirebeau languissait dans la pauvreté. Elle conservait, sansles modilicr, les méthodes traditioimelles de culture. Du blé,*du seigle , de l'avoine, des pommes de terre, un peu de vin récolté sur des vignes bien exposées, mais sans valeur parce qu'il était fabriqué sans soin, la laine provenant de moutons d'une race chéli\e, avec quel j ne peu de chanvre pour fournir aux besoins de la consommation locale, voilà quelles étaient les productions de la conunune. Ajoutez-y <piel(pies légumes grossieis, trop peu nombreux pour procurer la variété d'alimentation nécessaire à l'entretien d'une santé vigoureuse ; des fruits âpres et sans saveur, venus sans soin sur des arbres de mauvaise espèce, et vous aurez une idée de l'ensemble des denrées récoltées dans le village.

Ces produits, malgré l'étendue du territoire, suffisaient à peine à nourrir le petit nombre des habitants. Un peu de blé, des œufs, (|uelqucs volailles, larement des fruits cl des légumes, constituaient tous leurs moyens de se procurer à la ville l'argent

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dont ils avaient besoin pour paver les impôts, ou poiu* iiclioliMquelques objets indispensables.

A l'exception d'un niaçitti, d'un meinnsicr, d'un charpentier, d'un forgeron , ou de quelque artisan exerrant une de ces professions analogues sans lesquelles aucune agglouiéraliou d'iumimes ne saurait subsister cliez un [U'uple civilisi', vous n'auriez pas trouvé une seule industrie dans le village de Mirebeau. D'ailleurs, pas d'activité , pas d'esprit d'entreprise, mais de l'indolence et de ra[tatliie, une paresse qui tenait de la toi'peur, et une répugnance invincible poiu- tout ce (jui sortait de la routine et que ne commandait pas une im[)érieuse nécessité.

Joignez à cela une jalousie trop commune chez le pauvre à l'égard de ceux qui se trouvent dans une position meilleure. Car, par une erreur déplorable, les pauvres semblent croire que ce (]ue les autres possèdent est autant d'enlevé à eux-mêmes. Us ignorent que la richesse enfante la richesse, et que la pauvreté de tous ne peut que perpétuer la misère de chacun.

Les habitants de .Mirebeaii avaient toujours vu d'un niauvais œil les bourgeois de la ville qui voulaient acheter des propriétés dans la commuijc. Au lieu de se féliciter d'un apport de capitaux qui auraient augmenté la valeur des biens et vivitié le pays, ils s'iiTitaicnt d'une concurrence qui augmentait poin- cux^ le prix des terres, dont ils se disputaient les moindres parcelles. On eût dit que la teire devait leur iiian<pier, taudis (ju'ils ne savaient pas seulement cultiver la moitié de celle iju'ils avaient à leur disposition. Les bourgeois que la beauté du site avait attirés à Mirebeau, avaient dû renoncer à ce séjour, tant ils y étaient en butte à des] tracasseries de toute espèce. La comnnnie avait ainsi perdu, avec] un accroissement de capitaux, les salutaires exemples qiien'au-j raient pas nian(|ué de leur donner des propriétaires habitués à] d'autres usages et initiés à d'autres industries.

L'aspect seul de la plupart des maisons du village annonçait la misère et la grossièreté des habitants; quehpies-unes mèiue, semblaient plutôt faites pour abriter des animaux ijuc pour servir de demeure à des êtres humains. C'étaient d'étroites chaumières' n'ayant souvent d'autre ouverture que la porte qui y dr»nnait accès, et où vivaient, entassés dans une seule pièce, le [)ère, la

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