‹ Manuel populaire de morale et d'économie politiqueChapitre 5 sur 18 · KT D ECONOMIE POLITIQUE · texte numérisé non relu

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rnère et des enfants des deux sexes et de tout âge. Le sol, formé par la terre nue, et plus bas (jue le terrain environnant, y entretenait une humidité continuelle. Celle situation, jointe au défaut d'air et de lumière, à la malpropreté de l'habitation, ainsi qu'à l'insuffisance des aliments, rendait les enfants faibles et rachitiques; elle engendrait chez eux des maladies qui les moissonnaient dès le bas âge ou affaiblissaient leur constitution pour la vie.

En dehors des maisons, une accumulation de débiis et d'immondices de toute nature, des eaux croupissantes, des mares infectes où s'écoulait avec les urines des homm.es et des animaux le liquide provenant des fumiers , dont les émanations fétides blessaient sans cesse l'odorat : tel était le spectacle que présentait la commune.

D'ailleurs, point de ces riants vergers qui donnent un aspect enchanteur à beaucoup de villages ; point de ces plates-bandes, ou de ces bordures de fleurs qui, autour d'un si grand nombre de demeures d'habitants des campagnes, indiquent à la fois le bienêtre et le goût de jouissances moins grossières. A peine trouvaiton auprès de quehjues chainuières cinq ou six ai'bi'es fruitiers rabougris et deux ou trois cairés de choux, mal défendus contre l'invasion des animaux domestiques par une haie endommagée de plus d'un côté.

Point de vie non plus dans le village, point d'activité, point de mouvement; rien de ce qui annonce une population intelligente et laborieuse, cherchant dans des occupations variées les moyens de satisfaire plus largement ses besoins. En parcoin-ant la commune, vous n'auriez guère entendu que le caquetage de quelques commères répétant des propos tenus par la malveillance, ou les cris des enfants abandonnés à eux-mêmes et jouant sur la voie publique ; car il n'y avait alors aucune école à Mirebeau. Les parents, tous dépourvus d'instruction, ne comprenaient pas qu'il fut utile d'en faire domier à leurs enfants. Us alléguaient l'im- [jossibililé de se priver de leur travail ; et cependant ces enfants vagabondaient tous les jours sur les chemins, s'y livrant à mille déprédations. Uuel<jues-uns, pendant les beaux jours, pa.ssa'ienl leur temps à garder une maigre vache dans les communaux, ou i)ien ils menaient dans les bois quelques moutons qui y commettaient de déplorables ravages, et l'hiver ils retournaient y ramasser le

bois mort. Dans tous les cas, ils coût raclaient l'habilude de l'oisiveté avec tous les vices fju'elle engendre. Quelques parents plus aisés ou plus inlelliL;enls envoyaient leurs enfants aux écoles de la ville ou des villages voisins. .Mais alors la distance à parcouriiet le mauvais état des chemins de\enaient fré(juemment un nl)stacle à la fié(|uentalion de ces écoles.

Les chemins de la commune ollVaient en effet le môme aspect que le villajic lui-même. En tout temps, ils épuisaient les attelages par la difliculté du parcours; l'impossibilité de mettre sur les voitures une charge ordinaire nndtipliait les voyages et occasionnait ainsi d'énormes pertes de tempj? : les voitures rompaient souvent en outre dans les passages les plus difficiles. Au commencement de l'hiver, la plupart des chemins devenaient impraticables; dès lois plus de travaux dans le vilUige , parce (ju'il n'y avait plus moyen de faire des chari'oisdans les champs.

Dans celte saison, les habitants passaient au cabarel la plus grande partie de leurs journées, consommant dans d'ignobles jouissances ce qui aurait pu lépandre un peu de bien-être dans leur famille, et se plaignant outre eux de la misère croissante des temps. Ils ne manquaient jamais d'ailleurs de se rendre chaque semaine à la \ille, hommes ou femmes , les uns pour y vendre une douzaine d'œufs, ou quelque peu de fruits et de légumes, les autres par habitude, pour causer et tuer le temps. Ou était sûr aussi de les voilà toutes les foires des xillages environnants, à quatre ou cinq lieues à la ronde. On se plaignait de sa misère et on ne comptait pas les journées qu'on perdait en courses inutiles.

Au cabaret, dans les foires et les marchés, dans toutes les réunions des habitants, leurs propos grossiers et cet esprit de dénigiemeulet de jalousie que le malheindoime sou>ent, engendraient des querelles où l'on en venait parfois aux coups. Il en résultait des blessures, des infirmités, qui devenaient à leur tour une nouvelle cause de misère. En perpétuant dans le village des dis.>eusionset des haines, ces querelles étaient un nouvel et puissant obstacle à toute espèce d'amélioration. Les habitants de .Mirebeau étaient connus pour leur cai*actère hargneux et disputeui-. Quelcjnes bouigcoisde la ville voisine avaient eu l'idée d'utiliserl le cours d'eau qui parcourait la plaine et le vallon situés en face du village; mais ils en avaient été détournés parce que chacun

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redoutait d'avoir quelque chose à démêler avec des voisins si peu sociables.

Telle était la situation de la commune, lorsque le docteur Dupré entrcpiit de la changer.

Avant d'aborder ce grand projet, il en calcula toutes les conséquences. Le résultat dansl'avenir n'était pas douteux. En initiant la commune au bien-être de la civilisation moderne, il savait d'a\ ance qu'il en changerait l'esprit et les mœurs. La connaissance de nouveaux besoins et la possibilité de les satisfaire deviendraient pour les habitants un stimulant qui les ferait rompre avec la routine et avec leurs habitudes de paresse ; elles les disposeraient à adopter de meilleurs usages et des procédés plus intelligents. Leur caractère deviendrait moins sauvage à mesure que leur vie deviendrait plus heureuse.

D'un autre côté, il prévoyait les difficultés qu'il allait rencontrer : l'entêtement de la routine, la résistance inerte de la paresse , les obstacles môme suscités à dessein par la malveillance jalouse, les médisances répandues par les intérêts que froisse toujours une œuvre d'amélioration publique. Il sentait qu'il allait sacrifier pour quebjue temps son repos et sa tranquillité. 11 lui faudrait être sans cesse sur la brèche pour rassurer les peureux et condamner les malveillants au silence, pour combattre les préventions et réfuter les calomnies, pour éclairer enfin et convaincre tout le monde. Il lui faudrait lutter , et lutter avec énergie , contre le génie du mal toujours si fécond en ressources.

Cependant cette lutte ne l'eflrayait pas. 11 était de ces hommes d'une trempe vigoureuse dont la résistance double les forces. La longueur de l'entreprise ne le rebutait pas non plus ; il savait fjue, dans la voie où il allait entrer, le bien n'est jamais perdu; que s'il ne lui était pas donné d'atteindre le but, d'autres y parviendraient après lui. D'ailleurs, une fois lancées dans cette carrière, les populations ne s'y arrêtent guère ; plus souvent au confiairc il faut modérer leur ardeur et retenir leur course désordonnée. L'essentiel pour lui était d'imprimer le mouvement.

Le docteur Dupré comprit que seul il serait impuissant pour accomplir mie tâche aussi vaste. Avec la modestie naturelle aux honmies d'uii vrai mérile, il sentit (ju'il avait besoin d'aide, et son premier soin fut de s'en pi'ocurer.

tO MANUEL HE MORALE

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