‹ Manuel populaire de morale et d'économie politique [microform]Chapitre 29 sur 51 · TRAVAIL · texte numérisé non relu

TRAVAIL

On se. souvient que, lors des troubles qui avaient eu lieu au commencement de février, la justice avait commencé une enquête pour découvrir ceux qui avaient pris part aux faits les plus odieux de celte douloureuse journée. Les auteurs de ces scènes de violence avaient à répondre du meurtre des propriétaires des Mathurins et du Moulin-Joli, ainsi que des attentats à la propriété résultant du saccage de ces deux habitations, du pillage des bateaux et de la vente forcée du blé.

La juslicQ s’était livrée immédiatement à des recherches, et, vu la gravité des faits, elle y avait procédé avec une grande sévérité. Des descentes judiciaires avaient eu heu dans toutes les communes qui entourent la ville à plusieurs lieues à la ronde. Indépendamment des personnes prises en flagrant délit et arrêtées le jour de l’événement , beaucoup d’arres talion s avaient été opérées à domicile.

Les recherches tirent découvrir dans bien des maisons des provisions de blé dont les habitants ne pouvaient justifier la possession. Ou parvint à constater la part pi-ise au pillage par beaucoup de personnes qui avaient réussi à quitter la ville, sans être surprises par la gendarmerie, avec le blé qu’elles emportaient ; elles furent ainsi arrêtées quand elles se croyaient à l’abri de tout danger. Aussi la population, qui n’avait aucune idée des moyens d'investigation de l’autorité, fut singulièrement surprise quand elle vit le grand nombre d’arrestations opérées après coup, et toutes, sauf quelques erreurs inévitables dans le premier moment, frappant des individus dont la culpabilité était bien connue de leurs voisins.

Ce qui préseiitaii le plus de difficultés était Tenquète relative aux meurtres commis dans ce jour fatal. Oiidutbieutot renoncer à découvrir les auteurs de celui du propriétaire des Mathurins. La foule avait été si considérable en cet endroit qu’il était impossible d’arriver à une constatation précise; d’ailleurs, tout faisait présumer qu’il n’y avait pas eu meui tie volontaire.

Il n’en avait pas été de même au Moulin- Joli. Là, le propriétaire avait été tué par un forcené qui, l’arrachant avec un croc dos mains de ceux qui l’entraînaient, l’avait précipité au bas de l’escalier. Dans le commencement, Vincent Dornier, le forgeion, fut soupçonné d’être l’auteur de ce crime ; mais, après quelque temps d’incertitude, la justice avait été sur les tiaces du vrai coupable qui se trouvait déjà entre ses mains; elle était enfin ari ivée à la constatation de toutes les circonstances de l’attentat.

L’enquête relative à une atîaire qui embrassait tant de prévenus avait été nécessairement fort longue Après tous les interrogatoires, il avait fallu entendre un nombre considérable de témoins : la justice avait dû aussi se transporter à difierentes reprises sur le théâtre des troubles. Six mois presque entiers s’étaient écoulés avant que le jugement pût avoir lieu^ cependant toutes les personnes arrêtées n’étaient pas restées jusque-là sous les verrous; celles contre qui il n’y a\ait pas de charges suffisanles furent relâchées dès les premiers jours. On se souvient que notre ami Léonard avait été du nombre; les démarches du docteur Dupié l’avaient fait promptement élargir.

Beaucoup d’autres mises en liberté avaient été successivement prononcées ; mais les personnes sur qui pesaient des charges étaient encore si nombreuses que dans toute; la contrée bien des familles avaient à regretter l’absence d’un jière ou d’un mari , d’un fils ou d’un frère, f.e jugement était donc attendu avec impatience, à Mirebeau comme ailleurs , bien que Mirebeau eût fourni à l’émeute un contingent pioportioimellement inférieur à celui d’autres localités moins peuplées. Ce résultat était attribué à l’influence de M. Lhipré : parmi ses auditeurs un seul était en

prison : c’était Vincent Dornier.

Le procès avait commencé quehpies jouis api'ès la dernière conféience, et, vu le grand nombre d’accusés et de témoins à entendre, il ne s’était terminé que peu de jours avant l’entretien

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que nous allons rapporter. Le résultat était donc connu de tout le monde le jour de la léunion, et il faisait, avant l’arrivée du docteur, le sujet de toutes les conversations.

Le jury avait cru pouvoir se montrei’ indidgent à l’égard des accusés (jui pai aissaient avoir été simplementégarcs par de fausses idées sur la propriété et le commerce des grains, et qui avaient cédé soit à la peur de la famine, soit à l’eutraînement de l’exemple; il leur tenait compte d’ailleurs de six mois de séquestration. 11 en acquitta donc un certain nombre et ne prononça contre beaucoup d’autres que des emprisonnements de quelques mois. 11 se montra sévèi'e, au contraii’e, contre les fauteurs des désordres ; il prononça contre eux, selon la gravité des charges, des condamnations à six mois, et à un ou deux ans de prison. Vincent et Irois autres qui avaient amené leraeurire du meujiier en le tirant de sa cachette et l’enti'ainant avec violence en dehors du greiiiei’, furent condamnés à trois et quali-e années de prison. Enfin le jury ne pensa pas pouvoir user d’indulgence envers le misérable qui avait commis l’assassinat ; il le déclara coupable, et, aucune circonstance atténuante n’étant admise en sa faveur, la cour le condamna à la peine capitale ; elle décida en outi’e (jue l’exécution aurait lieu dans la \ille où le crime avait été commis. Le malheureux. nous sommes heureux de le dire, était étranger à Mirebeau ; c’était un habitant de la ville même, et il y avait de fortes pré.somptions que la vengeance n’avait pas été étrangère à ce crime.

Les débats avaient révélé d’ailleurs des faits affligeants. Ils avaient prouvé le danger de l’ignorance des populations, et montré combien la ci’ainte et les passions obscui'cissent chez les hommes la notion du devoir. 11 était évident que heaucoup de témoins avaient déguisé la vérité, quebiues uns en disant le contraire de ce qui était, les autj'es surtout en cachant une partie de ce qu’ils savaient. Aussi le docteur, avant de reprendre le sujet de son entretien, crut il devoir adresser quelques mots à son auditoire, à l’occasion de ce jugement.

— Mes amis, dit-il après avoir pris place, les désordres qui nous ont affligés , il y a six mois , viennent d’avoir leur issue. Plusieurs faniilles de Mirebeau sont dans la douleur; elles

ri mn'ïwr * ^

seront encore séparées pour quelques mois d’un mari, d’un fils ou d’un frère. Un de vos anciens camarades, Vincent, que vous avez vu pendant <]uelques mois s’asseoir avec vous sur ces bancs, a eu surtout un compte sévère à rendre à la justice. Vous connaissez sa probité et son bon cœur, et cependant vous voyez où il a été conduit pour avoir trop cédé à la violence de son caractère. Que cet exemple nous serve de leçon et nous apprenne ce qiVil en coûte de violer les lois divines et humaines.

Ce qui m’a surtout affligé, c’est la conduite de beaucoup de témoins. Malgré leur serment de dire toute la vérité, il en est qui n’ont pas craint de mentir à la justice. Nous qui sommes au fait de ce qu’ils ignoraient ou n’ignoraient pas , nous savons à quoi nous en tenir sur le compte de leurs dépositions ; vous le savez comme moi , et \ous poui riez citei' le nom de plusieurs témoins de Mirebeau, qui ont évidemment parlé contre leui- conviction. Lors môme qu’on ne s’exposerait pas à faire condamner un innocent, on n’en trahit pas moins sa conscience, quand on fait des efforts pour sauver un coupable , ou lorsqu’on paralyse l’action de la justice en taisant ou paraissant ignorer ce (lu’on sait.

Deux sentiments peuvent empêcher un témoin de pai'ler dexant la justice, la ci’ainle qu’inspire le coupable dont on redoute la vengeance , ou bien le désir de le sauver. Le premier sentiment est une lâcheté indigne d’hommes d’honneur, (|ui ont fait serment de dii’e la véiâté, et à (jui l’idée du devoir a remplir dexrait inspirer du courage, car le devoir ne transige jamais avec l’intérêt. D’un autre côté, ne pas dire ce qu’on sait, par commiséiation ou par sympathie pour un coupable, est une tante grave aux yeux de Dieu devant qui on se parjure : c’est un tort envers la société, parce que c’est un encouragement pour les méchants. C’est, en réalité, prendre la responsabilité des crimes qu’ils pourront commettre à l’avenir. N’oubliez pas d’ailleurs qu’en égarant la justice pour sauver un criminel, vous risquez de perdre un innocent. Vous vous faites le complice de l’injustice qui serait commise à son égard.

Je vous demande pardon, mes amis, de la sévérité de ce langage ; mais, après avoir vu avec quelle facilité les témoins, malgré leur serment, taisent ou altèrent la vérité devant la justice, j’a-

RONNE DIRECTION’ DU TRAVAIL

\ais besoin de vous mettre en garde contre une faute <jui est un danger pour la société, et une honte pour ceux qui la commettent. Je reviens au sujet de nos entretiens.

Dans les deux derniers, nous nous sommes arrêtés à la question des subsistances, et vous avez vu la contirmation du principe que le prix des choses est toujours en raison inverse de l’offre et en raison directe de la demande Dans les circonstances oi’dinaires, quand loffie et la demande se fout a peu près équilibre, les prix se fixent autour d’un prix moyen qu’on appelle le prix naturel des choses. Ce prix est réglé par les frais de production, c’est-à-dire, par ce que la chose coûte à produii’e. Or, pour produire une chose, pour la mettre en état de servir, il faut du travail et pas auti-e chose que du travail.

— - \ous oubliez les matières premières, dit M. Lenoir. Aiii.si, dans noti’e manufacture, nous ne pourrions rien faire sans la matieie piemièie, cest-à-dire le coton sur lequel s’exerce ensuite le travail de nos ouvriers et de nos machines.

^ — C’est vous, au contraire, qui oubliez , reprit M. Dupi-é, que cest le travail qui vous procui'e cette matière première , et qui l’a mise en état d’être eniployée dans votre manufacture. Le prix que vous donnez pour une balle de coton représente le travail du planteur qui a semé ]o. coton , l’a récolté, épluché et mis en ballots, et de tous ceux qui l’ont transporté de quelque ferme reculée dans l’intérieur de l’Amérique jusque chez vous. Ce qui est matièie prenuère pour l’un est un produit manufactui'é pour un autre Le coton en balle, que vous appelez de la matière piemièie , est le l'ésnltat d’un travail poui‘ le planteiu' qui l'a lecolté et pi’éparé. Le fil fabriqué avec ce colon par le filateui- devient de la matière première pour le tisseur, dont l’étoffe est à son tour delà matièré première pour l’imprimeur qui la convertit en toile peinte; enfin celle-ci est la matière sur laquelle s exerce 1 industrie de la couturière qui la convertit en robes.

De même les rnétiei s ingénieux que vous employez ont été consliuits pai* un mécanicien avec du fei’, de faciei’, du cuivre, qui étaient pour lui de la matière première. Mais cette matière est le lésnltat d un ti'avail complique exécuté sui du minerai dans des forges et des fonderies Le prix du minerai lui-même représente le prix du travail nécessaire pour l’extraire du sein de la terre

DIX-HllTIÈUt: ENTRETIEN.

ot le Iransporler au haut fourneau , à la fonderie et à la forge. De sorte qu'eu dernière analyse le prix d’une ihose, à un instant quelconque de la fabrication , représente le prix du travail nécessaire pour la mettre dans cet état.

Le travail étant la condition indispensable de la satisfaction de nos besoins, tout ce «jui peut le favoriser , le rendre moins dangereux et moins pénible , tout cela est nécessairement du plus haul intérêt pour nous.

Le simplifier et le rendre plus facile, de manière, soit à arriver au même résultat avec moins de peine , soit tà obtenir d’une même (juantilé de travail la plus gi-ande somme possible de commodités, doit doue être le but des efforts de notre esprit. Vous admettez cela ?

— Certainement, dirent tous les assistants.

— Faire avec beaucoup.de peine ce qui pourrait être fait facilement, employer beaucoup de temps et de travail a une chose qui pourrait être faite plus promptement et av('c peu de travail , s’obstinei", par exemple, à transportei’ péniblement à bras, en plusieurs voyages, ce qu'on pourrait aisé. lient porter en un ^eul avec une petite charrette, serait une folie, un gaspillage de temps et de forces. Vous admettez encore cela ?

— Sans aucun doute.

— Si, au lieu d'employer une journée de dix heures de travail |vour faire une chose, vous pouviez la faire en cinq heures, il vous resterait une demi-journée pour faire auti-e cho.se; vous pourriez ainsi vous procui erdes satisfactions doubles ; et si vous la faisiez en une heure, vous vous en procureriez dix fois plus.

— C'est évident.

— Et si quoiqu'un, pouvant ainsi diminuer sa peine et augmenter sou bien-être, ne le faisait pas, que serait il?

— (Je serait un fou.

— Eh bien! ce qui est vrai d'un individu, l’est encoi’e plus de la société tout entière. 11 y a, par exemple, des moyens d'économiser le travail ou de l’appliquer avec plus d’avantage, qu’un individu isolé n'est pas capable d’employer et qui ne peuvent ’êti e que par des individus travaillant ensemble. Si, par exemple, un homme devait labourer pondant la première heure , raboter du bois la deuxième, coudre des habits la troisième, consti’uire

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un mur la quatrième, et faire des souliers pendant la cimjuième, il y a peu de probabilités que tout cela fût bien fait. En outre , cinq hommes travaillant ainsi ne feraient pas autant d’ouvrage que cinq hommes qui seraient, l’un laboureur, le second menuisier, le troisième tailleur, le (juatrième maçon et le cinquième cordonnier. C’est le principe de la division du travail.

il nous faut toujours du temps et des préparatifs pour être bien à notre ouvrage; l’esprit doit réfléchir à ce qu’il veut faire, les muscles du corps exigent des efforts pour se plier à ce qu'on leur demande : aussi y a t-il toujours un peu de temps perdu quand on commence un travail , même celui qu’on sait le mieux faire.

— C'est bien vrai, dit .M. Saujon ; il se passe presque toujours une demi-heure avant (jue je sois bien en train.

— C’est ce qui arrive à tout le monde. Mais, si un homme fait plusieurs choses, la préparation est plus longue, parce qu'il faut que l’espiât et le corps secouent les habitudes et les idées qui provieimcut du travail précédent. Un charpentier aurait beau être un excellent tailleur, (piand il (piitterait sa hache, il faudrait quebiue temps à ses doigts pour s'habituer à l’aiguille, l.a plupart d’entre vous ont lu K biusou Crusoé.

Eh bien! Dobinson , seul dans son île, devait tout faire. Il faisait du mieux qu’il pouvait, mais il faisait tout mal. Si cinq hommes au lieu d’un avaient été jetés dans celte île, il y aurait eu avantage pour eux à se partager les occupations ; mais ni cinq hommes ni cent ne pourraient se diviser le travail comme nous le voyons en France Là oh la population est dair-semée , on ne peut arriver à une division complète ; c’est dans les manufactures et les grands ateliers qu’elle est poussée le plus loin. Je vous en ai cité des exemples, je n’y reviendrai pas.

iSou-seuleinent la division et la bonne organisation du travail produisent les choses plus rapidement que ne feraient des individus isolés, elles en permettent que ceux-ci ne pourraient faire. Robinson put bien creuser son bateau dans le tronc d’un ai bre, mais, une fois creusé, il ne put pas le mettre à flot. 11 faut le concours de beaucoup d’hommes, chacun travaillant dans sa sphère, pour construire et é<iuiper un vaisseau, pour le lancer à la mer et pour le manœuvrer.

DIX-llLITIKME ENTRETIEN

-• La division du travail a sans doute d’immenses avantages, dit! ce moment Leonard; mais elle a aussi ses inconvénients, Ain: i un homme ne connaît plus (ju’une seule opération ; son trav lil dépend de la coopération d’autres ouvriers et de beaucoup de c rconstances accidentelles ; souvent, par exemple, il peut être rem dacé par une machine. Mais, de quelque manière qu’il vienne à pe -dre son travail, s’il ne sait pas faire autre chose, c’est un homme sans ressource. Celui qui passe sa vie à donner le tranchai t à la lame d’un canif, à enfiler des têtes d’épingles, ou à huiler des plumes métalliques, ne pourrait rien faii'e avec cette aptitude, si son occupation venait à lui manquer; au contraire , celu qui a été habitué à confectionner un article tout entier, peut employer ses facultés dans presipue toutes les cii'constances.

— Je n’ai pas prétendu, reprit M. Diipré, que la division du traviiil n’eût pas quelques inconvénients; ce serait la seule chose au monde qui fût dans ce cas. Elle a donc les siens, et tu les as bien indiqués ; cependant ils se réduisent à deux. Le premier, c’est qu’un ouvrier dépend de ceux qui concoui'ent avec lui à la confîction d’un objet ; par exemple, si ceux-ci fêtent le lundi , l’ouvrier laboiieux ne peut rien faire. Mais les ouvriers ont le reiiK de entre les mains; qu’ils renoncent à de mauvaises habitude;, et l’inconvénient disparaîtra.

Le second consiste en ce que l’ouvrier qui ne fait qu’une seule chos? est peu apte à se livrer à un nouveau travail, si son occupaticn habituelle vient à lui mamjuer ; car un simple détail de la ffbrication d’un objet n’éveille guère l’intelligence. Ici le rem; de est dans rinstriiction . Si un ouvrier a fré(iucnté les écoks dans sa jeunesse, si plus tai-d il a continué à s’instruire, il nt sera pas embarrassé pour apprendre de nouvelles opérations. Je n ’en rapporte à ceux d’entre vous qui ont chei'ché à s’instruire, Honoré, Léonard, André. Cioyez-vous qu’il vous fallût long emps pour gagner votre vie dans un autre état?

— Je ne le pense pas, s’empressa de dire chacun de ceux <jue M 1 upré avait nommés, avec la satisfaction que donne le sentimen. d’un mérite acquis par ses propres efforts.

— Vous voyez, reprit M, Dupré, que les inconvénients de la division du travail disparaissent devant le bon emploi des facultés

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que Dieu nous a départies. Ne nous arrêtons donc pas aux désavantages delà division du travail , puisque nous pouvons les annuler, et mettons les avantages à profit

Ces avantages sont incalculables; mais, pour en apprécier la portée, rappelez-vous ce que je vous ai dit de l'immense quantité de personnes occupées à préparer des commodités pour le plus simple d’entre nous. Peiisez au déniiment dans lequel vous vivriez, si depuis des siècles la division du travail n’avait pas permis aux hommes de produire plus qu’ils ne consommaient et d’accumuler sur la terre les produits et les ti'avaux que vous y trouvez en naissant. Dites alors si de pareils avantages ne suffisent pas pour compenser quelques inconvénients.

Un autre avantage de la division du travail est de kiciliter plus que toute autre chose les perfectionnements et les progrès. Sans celte div ision, tous les hommes devraient se livrer aux mêmes occupations, et les Pascal, les Newton, les Watt, lesDavy, les Cuvier, les Cay-Lussac, lesDerzélius, les Vaucanson, les Jacquart,au lieu d’enrichir l’humanité par leurs découvertes, auraient été obligés d’absorber leurs puissantes facultés dans la pratique d’une multitude d’opérations mécaniques indispensables à l’entretien de leur \ie. En outi‘e, lorsque toute l’attention d’un homme est dirigée vers un même objet, il y a beaucoup plus de probabilités qu’il découvrira le moyen d’abréger et de perfectionner son travail, (|ue si son esprit était pi'éoccupé d’une foule d’opérations diverses. C’est en effet à des ouvriers (pie nous devons de nombreux perfectionnements dans l’industrie. H me suffii’ait de vous citer à ce sujet VaiKiiielin, Jacquart, Roubaux, Arkwi ight, Wall, Stephenson, (jui ont fait de si brillantes découvertes ou ont opéré une révolution dans l’industrie , et dont quelques-uns ont acquis une immense fortune.

L’homme, avons-nous dit, travaille pour produire et poui-pi'ocurer quelque jouissance soit à lui, soit à d’auti’es. Quand il emploie son esprit ou son corps sans résultat utile, ijuand son travail n’est pas productif, ce peut être une activité quelconque, un délassement, ce n’est plus du ti’avail. Mais lors(ju’il est productif, c’est une puissance bienfaisante, parce que tout ce qui pourvoit aux besoins des hommes est un bienfait. Par conséquent, plus le travail est productif, plus il est bienfaisant ; par

DIX-HUmÈME ENTRETIEN.

conséquent aussi, tout ce qui stimule les hommes au travail est un bienfait pour l’humanité ; car, en augmentant la production, on augmente le hien-èlre de ses sernhlahles.

Le désir d’améliorer sa position est donc un sentiment bienfaisant pour l’humanité, pourvu qu’on n’y tende qiie par des voies honnêtes. En effet, l’homme ne peut rendre sa condition meilleure d’une manière dm-able, qu’en produisant plus qu’il ne consomme. Dès lors il procure des jouissances à lui et à d’autres; il rend service à l’humanilé en augmentant le fonds commun.

J’ajoute que toute économie de travail est un bienfait pour l’humanité. Si l’on parvient à abr éger d’une heure le temps qu’il fallait pour- faire un certain ti-avail, cette économie sei’a un profit net pour la société, pai'ce que. cette hein-e sera employée pour produire d’autres objets qui augmenteront d’autant les commodités dont les hommes peuvent disposer. C’est pour' cela que la division du travail est doublement un bienfait pour l’humanité;

3ar on fait mieu.v ce qu’on fait habituellement, et on en fait plus dans le même temps.

La production étant le but du travail, le meilleur emploi du lavail sera celui qui assurera la plus abondante production. Or, ’homme ne produisant pas seulement pour lui , la société a inérêt à ce qu'il soit donné la meilleure direction au travail de ( hacun. Je ne pense pas (ju’aucun de vous puisse contester ce ]»rincipe, et je vous prie d’y faire attention, parcq qu’il en dé- ( ouïe des conséquences importantes.

— Ce principe me semble, en effet, incontestable, dit Léonard ;

( ai , dès 1 instant qu une mauvaise direction est donnée au travail, ou l’on en fait moins qu’il ne pourrait en être fait dans le même temps, ou il est plus mal fait et a moins de vadeur. Dans t )us les cas la société est appauvrie de tout ce qu’on aurait gagné I ar une meilleure direction du ti’avail.

^ iiicrne, Léonard ; tu as parfaitement rendu mou

idée. Lh bien! on peut donner une mauvaise direction au tra- N dl dune multitude de manières. Ceci a lieu , j>ar exemple, toutes les fois que le produit net n’est pas aussi grand qu’il P airrait l’être par rapport au produit brut.

Chi’entend-oii par là ? demanda Michel

Le produit brut, réiiondit M. Dupré, est la somme de tout

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ce qui est produit; on appelle, au contraire, produit net, ce qui reste lorsipi'on a déduit les fi ais de production, y compris ce qui est nécessaire à 1a vie des individus. Le produil net est la quantité dont le fonds social ou le capital de l’humanité est augmenté après un travail quelconque. Plus les frais de production pour un même objet sont diminués, plus le produit net ou le fonds social augmente. Si donc, par un perfectionnement des procédés , par une plus grande économie et parmi emploi mieux entendu des matières premières, nous diminuons les frais de production, nous augmentons d’autant le fonds social. Dans le cas contraire, la mauvaise direction donnée au travail diminue le fonds commun en élevant les frais de production.

— On devrait en conclure, dit Léonard, qu’il faut s’efforcer de diminuer la quantité de travail nécessaire à la confection de toute espèce de produits.

— C’est la conséquence rigoureuse du principe.

— Je le vois, M. Dupré, mais j’ai de la peine à concilier ce principe avec les exigences de la condition des ouvriers. Ils ne vivent que de leur travail; or, si on diminue leur travail, on diminue leurs rnovens d’existence.

— Léonai-d, lu commets dans ton argumentation une erreur qui ferait repousser toute espèce de perfectionnement. Les ouvriers, j)as plus que personne, ne vivent de leur travail; ils vivent, comme tout le monde, du pinduit de leur travail, ce qui est fort différent. Le travail est une peine, et on ne travaille pas pour le plaisir de travailler, mais pour obtenir ce que le travail peut procui-er Or, si avec moitié moins de peine nous obtenions la même quantité de blé, de toile, de fer, n’est-il pas évident que nous aurions le même résultat ?

— C’est certain.

— Il nous resterait donc la moitié du temps pour nous reposer, ou, ce qui vaudrait mieux, pour nous livrer à un autre travail et augmentei- par là notre bien-être. Toute nouvelle simplification du travail serait donc un gain, parce qu’elle procui-erait de nouvelles commodités.

L’erreur qu’on commet à ce sujet provient de ce qu’on confond deux choses fort distinctes : le but et le moyen. Le but, c’est la satisfaction de nos besoins; le travail ou la peine n’est que le

moyen. Le Lieii-èlie d’nn homme, comme celui d’une sociélé. ne se mesure pas à son travail, mais aux moyens de satisfaire ses besoins. Ce qui augmente la production, en diminuant le travail et la peine, est un bien pour lui et pour la société.

Diminuer la quantité d’ouvrage qu’on peut donner à exécuter à des ouM'iers dans un temps déterminé, et diminuer la quantité de travail ou la peine nécessaire pour confectionner un produit <luelconque, sont par con.séquent deux choses essentiellement diflérentes. Si c’était un mal de diminuer la peine nécessaire pour produire im objet quel qu’il soit, la conséquence de cette hypothèse serait que les hommes devraient tendre à tout produire avec le plus de peine possible. Enoncer une pareille proposition, n’est-ce pas en démontrer l’absurdité ?

— Je le crois comme vous, M. Dupré;. et je reconnais maintenant que je confondais deux choses distinctes. Mais en réduisant la peine nécessaire pour fabriquer une marchandise, ne diminuet-on pas en même temps la quantité d’ou\ rage disponible pour les ouvriers ? Si , par exemjde , une industrie, occupe un certain nombre d’ouvj iers, le perfectionnement des procédés de fabi'ication qui peianettra d’obtenir le produit avec moitié moins de travail, privera d’ouvrage la moitié des ouvriers.

— l'u change.s maintenant la nature de la question, et en distinguant, comme il comient, l’ouvrage et le travail, tu la poses sur son véritable terrain. Eh bien ! je te répondrai tout de suite et avec franchise : oui, cela peut arriver et arrive quelquefois, mais le mal n’est jamais ni aussi grand, ni aussi étendu, et il ne dure jamais aussi longtemps qu’on paraît le croire ; il est d’ailleurs compensé par un bien beaucoup plus giand. Mais cette question se lie à une autre question plus générale et d’une haute importance, que nous examinerons avec soin.

En attendant, n’oubliez pas que si avoir beaucoup d’ouvrage et en avoir toujours, est l’intérêt des ouvriers et des maîtres, tout produire avec le moins de peine possd)le, et tout obtenir à meilleur marclié, est leur intérêt comme celui des consommateurs, c’est-à-dire l’intérêt de l’humanité tout entière.

Dl.V-NEUMEME ENTRETIEN.

LES MACHINES, QUI ABREGENT LE TRAV.VIL ET ÉPARGNENT DE LA PEINE, SONT UN BIENFAIT POUR l’hUMANITÉ.

Toutes les espérances étaient désormais réalisées. On était au mois d’août ; dans toute la France la moisson était ou terminée ou en pleine activité, et elle s’achevait par un temps éminemment lavorable à la rentrée des grains. On était certain maintenant que la récolte suffirait non-seulement aux besoins de l’année, mais encore qu’elle donnerait un excédant notable. Aussi la baisse du blé avait fait des progrès considérables aux derniers marchés, et déjà le prix se rapprochait de sou taux habituel. L’activité était revenue dans toutes les industries, et si elles n’avaient pas atteint le degré de prospérité auquel elles étaient parvenues avant la disette, aucune du moins n’était en souffrance. La population, avec la facilité qu’à l’homme de passer d’un sentiment à l’autre, oubliait déjà les maux passés poin- se livrer avec confiance à l’avenir. Le jour de la réunion, M. Dupré commença ainsi :

— Nous avons vu, dans notre dernier entretien, que tout ce qui diminue la peine nécessaire pour satisfaire nos besoins est un bien. Les etfoi’ts de l’esprit humain doivent donc tendi'e à faire les choses avec moins de peine et à les faire plus vite, afin d’en laire plus dans le môme temps et de se procurer par là plus de commodités. L’intelligence semble avoir été en partie donnée à l’homme pour cela; car, seul entre tous les êtres, il a une intelligence perfectible , et seul il perfectionne ses œuvres. 11 est évident qu’en donnant à l’espèce humaine des moyens d’améliorer sa condition. Dieu a entendu qu’elle en fît usage.

Tout travail élant une peine, l’homme, par un instinct naturel, remplace autant qu’il peut le travail de ses bras par celui des forces de la nature j il invente des outils, des instruments , des machines pour mettre ces forces à profit. Une machine, quelle (ju’elle soit, est un instrument plus ou moins simple ou corn-

pliqué, à Taide duquel l’homme a trouvé moyen de s’épargner de la peine en produisant plus facilement et plus i-apidement ce qu’il désire. Ainsi, même dans l’état sauvage, l’homme a recours à des instruments. La fronde, l’arc, les flèches, dont il se sert pour saisir sa proie, sont des instruments grossiers, il est vrai, mais ce sont des instruments.

— Comme la nouri iture est le premier besoin de l’homme, dit alors M. Havaiid, les instruments d’agriculture ont été sans doute les premiers inventés.

— C’est probable, M. Ravaud. L’homme épuise promptement les fruits spontanés de la terie , et il dut s’apercevoir bientôt qu’elle produiiait plus, si le sol était ameubli et si les graines étaient semées an lieu d’être jetées çà et là. Le laboureur se servait d’aboid d’un faible instrument manié à la main seulement. Un grand pas en agriculture fut l’invention de la bêche, qui apporte au secours du bras les muscles de la jambe ou du pied ; un plus grand a été l’iinention de la charrue, qui, à l’aide d’animaux de trait, coupe profondément le sol et le retourne.

Quand le grain a crû et mûri, il faut le recueillir; mais l’arracher à la main est long et pénible. On eni ploya d’abord un couteau ; puis une personne ingénieuse remanjua que s'il était courbé il couperait mieux; tel'e est la faucille, dont l’invention fut encoie un grand progrès. Plus tard on sentit l’avantage d’avoir un couteau recourbé de dimensions beaucoup plus glandes, et la faux fut inventée. 11 faut ensuite séparer le grain de son enveloppe : on le fit d’abord en frottant les épis avec la main, mais bientôt on imagina le fléau, à l’aide duquel le bras d’un homme en fait autant que la main de cinq ou six.

Moudre le grain pour le convei tir en farine a été l’objet de perfectionnements semblables. D’abord on l’écrasait entre deux pierres; mais, un inventeur ingénieux pensant qu’on réussirait mieux en en faisant tourner une, on inventa le moulin avec deux pierres circulaires qu’on manœu\re à bras et dont on fait encore usage en Orient ; (juelques peuples plus avancés font tourner la pierre par des chevaux ou des bœufs. Mais dans les pays civilisés on emploie à cet usage l’eau et le vent, et aujourd’hui les moulins sont de vastes bâtiments oii l’eau et la vapeur impriment le mouvement à de puissantes machines.

BIENFAITS DE l’EMPLOI DES MACHINES.

— Il faut avouer, reprit M. Ravaud, que ces inventions ont été un grand bienfait pour l’homme Sans la charrue, la bêche, la faux, la pioche, que seraient les cultivateurs, qui ont déjà tant de mal à faire venir le blé?

— Les auties industries ne doivent pas être moins reconnaissantes que la vôtre, M. Ravaud. Je serais trop long si je voulais seulement vous donner une idée des inventions auxquelles l’homme a eu recours successivement pour améliorer sa condition en remédiant à sa faiblesse physique. Chaque invention a ajouté à son bien-être matériel comme si la terre était devenue plus fertile et les saisons plus clémentes. Quand le moulin a eau a remplacé le moulin à main pour moudre le blé, il a fallu beaucoup moins de tixuail pour préparer la nouriâture, et le temps devenu lihi'c a pu être employé à se procurer d’autres commodités ; il en a été de même de toutes les inventions qui sont venues diminuei-

le travail physiijue de l'homme.

— Ces inventions sont incontestablement un grand bienfait en général, ditàce moment Honoré. Cependant il peut setrouver des circonstances oii l’on aurait une opinion ditïércnte. Si on invente une macliine poui' fabriquer l’article que produisent certains ouvriers, ils se trouvent sans occupation. Voyez ce qui s’est passé ici, il y a tiuehjues années, dans la production des clous que beaucoup d’ouvriers fahricpiaient sur l’enclume. On a inventé une machine pour faire des clous, et ces ouvi’iei's ont dû chercher une autre occupation.

— Ce que tu dis est vrai. Honoré. J’ajouterai que parfois les ouvriers ainsi remplacés ont la malheureuse idée de continuer leur travail , dans l’espoir de lutter avec la machine. En travaillant cà bas prix, ils parviennent (juelque temps à soutenir la concui'rence, mais ce bas prix les appauvrit. Aloi’S ils se plaignent de l’injustice de la société, disant qu’ils travaillent péniblement et que cependant ils sont très peu payés, tandis qu’ils ne devraient atti'ibuer qu’à eux-mêmes la difficidté de leur position. Pourquoi vouloir lutter couti edes machines qui peuvent produire plus économiquement? N’est-il pas insensé d’espérer (ju’on leur payera le même prix ce qu’on peut obtenir à meilleur marché?

Trav ailler ou produire pour les autres, c’est, comme je vous l’ai dit, leur vendre un service. Mais nous ne pouvons pas contraindre

DIV-NEUVIEME EXTHETIEX.

les autres à nous payer nos sei‘\ ices plus qu’ils ne valent pour euv. Or ces services ne valent plus que la moitié, par exemple, si par d’autres moyens ou peut se procurer ailleurs le même objet p air la moitié. Dis-moi, Honoré, payerais-tu une paire de souliers vingt francs au lieu de dix, parce que celui qui t’en demanderait ce prix serait infirme, et y metti'ait le double de temps ?

— Non pas, M Dupré^je ne puis pas payer les choses plus qu’elles ne valent.

— Eh bien ! Honoré, tous les hommes sont dans le même cas. Ouand, par une imeution nouvelle, on arrive à fabriquer pour dix francs ce qui en valait vingt, on dit que cet objet ne vaut plus que dix francs, et personne ne veut plus le payer davantage. Or, pai'ce qu’il y a dans le monde des gens <jui ne savent pas, ou ne veulent pas employer les moyens nouveaux , sont-ils bien venus à vouloir nous forcer à leui- payer l’ancien prix ?

— El nous auli’es falvricants, dit M. Blondeau, qui avait précisément annexé à sa forge la fabi ique de clous dont avait parlé Honoré, est-ce que nous sommes libres d’employer ou de ne pas employer un nouveau mode de fabrication ? En v endant mes produits, comme vous l’avez fort bien dit, je vends des services au public. Duis-je les lui faii'e payer plus cher qu’ils ne valent, c’està-dire, plus (pi’ils ne se vendent ailleurs? En ai-je le droit?

— Non vraiment, M. Blondeau , vous n’en avez pas le droit, ni vous, ni personne. Dès l’instant <iu’un nouveau procédé de fabrication est inventé, ce n’est pas seulement le droit de tous les fabricants de l’employer, c’est leur devoir; car nous devons i-endre tous les services dont nous sommes capables, et nous ne pouvons pas les faire payer plus qu’ils ne valent.

— Cependant, repiit Honoré, l’idée qu’une machine peut pi'iver d’ouvrage une foule d’ouvriers, n’est-elle pas de nature à faire penser que les machines font plus de mal que de bien en l'emplacant ainsi le travail humain? Si les ouvriers qu’elles remplacent doivent mourir de faim, l’invention des machines n’est plus un bienfait, et elles devraient être défendues.

— H'icdques rétlevions, répondit M. Dupié , vous feront voir (juc ces craintes sont sans fondement, La (piantitéde travail disponible à une époque quelconque dépend du capital également disponible; nous verrons bientôt ceci d’une manière plus évi-

BIENFAITS UE l’eMPLüI DES MACHINES.

dente. Les ouvriers ne peuvent donc être payés, en attendant la vente de ce qu’ils fabiâquent, que sur le capital économisé précédemment ; plus ce capital sera considérable, plus il y aura possibilité d’employer des ouvriei-s. Or, l’invention d’une machine doit accroître le capital en récouomisanl. Mais tout accioissement du capital accroît la demande de travail, parce que plus il y a de richesse dans un pays, plus il y a de besoins qu on y peut Satisfaire. C’est ce qu’ou peut constater en France. L’emploi des machines y a énormément accru le capital employé dans l’industrie, et l’on resterait certainement au-dessous de la vérité en disant que depuis uu siècle il l’a rendu dix fois plus considérable. Aussi l’industrie emploie-t-elle considérablement plus de

bras qu’avant leur introduction.

yiais, reprit de nouveau Honoré, le capital ainsi employé

ne sert pas à payer'du travail, il est absoihé par les machines.

— 11 est vrai qu’une poiiion du capital est absorbée par les machines ; or, si elles étaient appoi tées de la lune , l’argent (lu’on donnerait i>our se les procurei- ne serait pas employé à payer du travail. Mais elles sont faites pai‘ des ouv'i'iers, et il tant énoimcment de ti-avail pour les construire et les entretenir. Voici Léonard qui est occupé à ce genre de ti'avail à la manufacture, et qui se tait aujourd’hui parce qu’il sait mieux que personne à quoi s’en tenir sur l’utilité des machines; il vous dira ce qu’il faut de travail pour les établir et les réparer.

— Poui’ cela, vous avez raison, M. Dupré, j’en sais (juelque chose, dit Léonard; aussi je suis bien de votre avis.

— Voilà cetjue c’est, mon ami, de bien connaître les choses, on est toujours d’accord. La ditîéience entre les articles fabriqués à la main et les articles fabri([ues a la mécanique consiste en ceci . dans le premier cas, on fait tout à la main , mais on pioduit péniblement et eu petite quantité; dans le second, moins demains travaillent dirtctement à la confection de l’article, mais d’autres sont eiujtloy ées à consti uire les machines. On dépense la même quantité de travail, mais le public eu général en retii'e des commodités bien plus nombi-euses.

L’expérience des contrées oîi l’emploi des machines est le plus répandu, comme l’Augleterie, la France, l’Allemagne, rnonti-e que les machines ont beaucoup augmenté la »iuautité de travail

306 DIX-XEUVIÈME ENTRETIEN,

manuel. Elles ont aussi amélioi'é considérablement la condition des ouvriers, à (jui elles ont pei’mis de se procurer une foule de commodités dont ils étaient privés, ouqu’ils achetaient seulement en très-petite quantité. J'anive en effet à run des grands avantages des machines. Leur cmidoi rend tons les objets fahi-iqués [dus abondants , parce qu’elles donnent le mo\en de produire pour le même prix une quantité bien plus grande d’articles.

— Mais c'est le fabricant qui en profite, s’écria Honoré.

— C’est une grave erreur. L’abondance [iroduit le bon marché, comme vous savez, puisque l’abondance rend rotîj’e snpéi'ieuie à la demande Le bon marché offre aux pauvres la possibilité de, se procurer ce (jii’ils ne pouvaient pas avoir, trest même une des raisons (jui déterminent à employer les machines; car souvent l’augmentation de consommation [»eut seule indemnise!' des frais d’établissement d’nne machine nouvelle. Aujourd’hui, par exemple, le plus humble ouviâer [>eut obtenir des vêtements propres, décents et chauds. Cela pai'aît peu de chose parce que nous y sommes habitués; mais on n’en trouve pas autant partout, et même il n’en a pas tonjonrs été, ainsi chez nous. Un ouvi ier se trouverait aujourd’hui très-mal vêtu et très mal logé, s’il l’était com;ne les maîtres, il y a deux cents ans.

Loin donc de voir un mal dans les machines, rcgardons-les comme le plus grand service que rintelligence ait pu rendre à l’homme. Si une machine qui diminue la peine, et qui permet de produire un article avec deux ou trois fois moins de travail, pouvait être considéi'ée comme un mal, il faudrait en dire autant des autres, car elles ont toutes le même but, qui est de réduire le ti'avail et la peine. 11 faudrait briseï' toutes celles qui existent dans le monde, parce (]u’elles y abrègent le travail. Mais il ne faudiait pas s’en tenir là; ce qui est vrai d’une chose , est vrai de toutes les auti'cs de même nature , des machines les pins simples comme les plus conipliquées. Une fois entrés dans cette voie, vous ne pouvez plus vous arrêter; il faut détruire nos outils et nos instruments de toute espèce, car ce sont des machines qui économisent le Iravail en le rendant plus facile; il faut supprimer le mai teau, la scie, le lahot , la lime, l’aiguille, la ti'uelle, les tenailles, la vrille, la hache et la coi^née.

— l’as de ca, pas de ça, s’il vous plaît, s’écrièrent tout d’une voix

BIENFAITS DE l’eMPLOI DES MACHINES. 30/

M. Sanjon, Michel, Benoît, Martial, Basticn et les ouvriers des

différentes industries exercées à Mirebeaii.

— 11 faut supprimer la brouette, la bêche, la pioche, la houe, le fléau, la faux, la charrue, sans oublier la roue du moulin.

— Pas de canon pins, dirent à leur tour .M. Jarland, M. I)uronre, le père Frapin, Pierre Bonval et tous les cultivateurs.

— Je vois à cette unanimité, reprit M. Dnpré, que vous n’avez pas envie de retourner à l’état de nos premiers pères qui déchiraient le bois avec leni's mains, et qui creusaient la terre avec leui's ongles. Consei’v^ons donc avec reconnaissance les machines (jui nous rendent de si grands services, et ne commettons pins l’inconsé(jnence de les approuver quand elles nous conviennent, et de les condamner qiiiind elles nous déplaisent. Voulez-vous que je vous dise quand une machine plaît ou déplaît.

Une machine plaît quand elle exécute un travail auquel la main ne saurait suffire ; ainsi on ne se plaint pas de la macliine à vapeur qui fait avance!' le vaisseau qu’aucune force humaine ne pom rait mouvoir. Elle plaît quand elle exécute un ti'avail qu’on est habitué à voir fait par elle; ainsi la charrue, la scie, la b!'Ouett(‘ vous plaisent , pai'ce que vous n’avez jamais vu labourer, scier le bois ou porter la teri'e sans les employer. L’idée ne vous viendrait pas de faire autrement , et tout à l’heure vous vous !'évollicz à l’idée de leur suppression.

Une machine déplaît, an contraire, (juand elle vient exéculer un travail qu’on était habitué à voi!' accompli par la main des honimes , comme quand le tissage à la mécani([ue est venu rem- [dacer le lissage à la main. Elle déplaît pai ticulièrement lorsqu’elle s’introduit dans une industrie où le tiavail lüécanique était inconnu auparavant, comme quand le métier à faire des bas a remplacé le t! icotage. Mais quoi 1 ce qui est bon pour une industrie parce qu’il y épa! gne la peine et décuple la puissance de l’homme, ne sei'ait pas bon dans une autre où un résultat pareil peut être obtenu ?

— 11 est cependant certain , dit Honoré, que les machines enlèvent du tiavail aux ouvriers qu’elles viennent supplanter.

— Il est vrai. Honoré, ([u’une machine nouvelle opère un déplacement de li'avail, et ([u’elle en enlève momentanément aux ouvriers (lu’elle remiilace; elle les foice à chercher un autre

D/.V-.NKUVIÈ.ME ENTRET/E.V.

genre de Ira^ ail Mais il est faux que les maclnnes suppriment du ayul puisqu elles augmentent le capital de la société On le redit outes les füiî, quilest question de l’introduction des machines

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