LE PRIX DES SUBSISTANCES EST RÉGLÉ PAR LE RAPPORT ENTRE
l'offre ET LA DEMANDE.
Dans la semaine qui précéda la réunion, les choses ne se passèrent pas comme la plupart l’avaient espéré, mais elles se passèrent mieux que beaucoup ne l’avaient ci’aint.
Très-peu d’ouvriers avaient quitté le pays, parce que la cherté des vivres ayant été univei'selle en Fiance, toutes les auti-es consommations avaient diminué partout. Un ouvrier, allant d’une localité dans une autre où il n’était pas connu, avait encore moins de chances d’y trouver de l’occupation. La commune n’avait donc guère été abandonnée que par quelques-uns de ceux qui , ayant leurs parents ailleurs, pouvaient espérer de passer plus aisément cette crise au sein de leur famille. '
Fort peu d’ouvriers aussi avaient renoncé au travail de la manufacture. foutes les autres industries du pays avaient été en souffrance, et, loin de demander des bras, en avaient congédié, (éuant à l’occupation que beaucoup d’entre eux avaient trouvée à Mirebeau, c’était une occupation temporaire créée parla générosité de la commune et l’humanité des propriétaires aisés pour donner du pain aux familles nécessiteuses ; le besoin cessant, on ne pouvait pas prolonger plus longtemps ces sacrifices.
C.hacun accourut donc à la manufacture, à la nouvelle de la réouverture des ateliers :.très-peu d’ouvriers manquèrent à l’appel. La demande des marchandises était encore languissante et les prix ne s’étaient pas relevés. Dans des circonstances semblables, les patrons n’auraient pas pu occuper le même nombre d’ouvriers que parle passé; mais, pendant la suspension des travaux, ils avaient intjoduit dans la manufacture des amélioi-ations qui réduisaient leurs frais de production. Ils espéraient par là obtenir de l’avantage sin- leurs concuri-ents, et assurer un débouché facile à leurs produits. Cet espoir se joignant à l’intérêt qu’ils portaient à
LE PRIX DES SUBSISTANCES
leurs ouvriers, ils se décidèrent à reprendre tous ceux qui se présentèrent : il n’y eut d’exceplés que quelques mauvais sujets incorrigibles.
D’un autre côté, l’écart entre les prix actuels de vente et les anciens prix ne permettait pas à MM. Lenoir et Dubuisson de donner les mêmes salaires qu’avant la disette. Ils firent connaître ces raisons aux ouvriers, que les entretiens de M Dupré avaient déjà préparés à les comprendre. Cette diminution éveilla donc des regrets, mais elle n’excita pas de murmures : on s’y attendait, et chacun , satisfait d’avoii- du travail, s’estimait heureux de l’obtenir à ces conditions.
Cette satisfaction s’était accrue par une autre circonstance. Une nouvelle baisse du blé , "plus considérable que les précédentes, avait eu lieu le samedi au marché, et elle en présageait d’autres pour les suivants. Le lendemain, à l’école, les auditeurs habituels de M. Dupré s’en entretenaient en l’attendant, et ils s’efforçaient d’appliquer à ces faits les principes qu'il leur avait exposés. Le docteur, en ai’rivant , commença par adresser à son auditoire quelques paroles de félicitations sur les événements du jour. 11 allait continuer le sujet de la dernière fois, lorsque Michel Tei rien prit la parole pour lui adresser une question.
— M. Dupré, lui dit-il, nous avons paiTaitement compris comment le prix des choses tend toujours à revenir au taux habituel et comment l’abondance et la rareté font varier le rapport entre l’olïre et la demande. Mais il se passe en ce moment un fait que nous ne savons comment concilier avec ce principe. Ainsi, la quantité de blé qui existe en France diminue tous les jours, puisque la consommation va son train, et elle ira en diminuant tant que la moisson ne sera pas faite. Cependant, contrairement au principe que le prix des choses diminue avec l’abondance et croît avec la rareté, voilà le prix du blé qui baisse depuis deux mois : la quantité diminue et le prix baisse : comment expliquer cela ?
— Très-aisément, Michel. 11 n’en est pas de l’abondance et de la rareté du blé comme des marchandises qu’on fabrique à volonté. A l’égard de ces dernières, on ne s’inquiète que de ce qui existe pour satisfaire les besoins du moment, parce que chaque jour amène sa production. Le blé, au contraire, ne se moissonne
itfi
qu’une fois par an, et la récolte d’une année doit suffire pour l'année enlièi e. l.a quantité de blé, à un moment donné, est donc relative au temps pendant lequel elle doit servir. Ainsi , lors de la dernière récolte, lorsque tout le blé moissonné était encore en grange, il était réellement moins abondant qa’aujourd’bui ; car CR qui existait alors devait suffire aux besoins d’une année, tandis que ce qui reste en ce moment ne doit plus subvenir qu’aux besoins de deux mois au plus. Or, comme on en a importé beaucoup de l’étranger, la quantité restante est proportionnellement bien plus considérable.
— C’est juste , M. Dupré. Je vois que, pour apprécier l’abondance ou la rareté d’une chose, il ne suffit pas d en connaîtie la quantité existante , il faut surtout chercher le rapport de cette quantité avec les besoins qu’elle doit satisfaire.
— J’aiouterai, reprit M. Dupré, que le véritable régulateur du prix du blé, comme de tous les autres objets de consommation , est le rapport de l’ofIVe à la demande, plus encore que l'abondance ou la rareté. Les \ariations brusques que présente souvent le prix du blé en sont la meilleure preuve. Ainsi, dès 1845, la récolte avait été médiocre, et elle ne devait passuftire à la consommation ; mais on ne le croyait pas, et, en conséquence, la demande n’augmentant pas, le prix du blé s est maintenu sans subii d’augmentation notable. Le déficit s’est d’ailleurs trouvé comblé par la précocité de la récolté de 1846^ qui s est faite enviion un mois plus tôt que d’ordinaire. Mais il en est résulté que cette dernière récolte a dû subvenir à une consommation de treize mois au lieu de douze , ce qui a beaucoup ajouté à son insuffisance.
On s’en est peu inquiété d’abord, parce que la précocité de la récolle et la beauté des grains avaient inspiré une fausse sécurité. Mais les chaleurs de l’été avaient été ti-op fortes et trop hâtives, l’humidité avait manqué ; le rendement a été médiocre, et, au battage, on a perdu sur la quantité beaucoup plus qu’on n’avait gagné sur la t]iialité. Dans le commencement, ou s’est refusé à croire que la récolte fût insuffisante, parce qu il y a chez les hommes une disposition lâcheuse à se faire illusion. Ils ne veulent surtout pas croire aux accidents naturels , ils aiment mieux accuser leurs semblables.
— Mais, M. Dupré, dit Léonard, comment peut-il y avoir de di-
LE PRIX DES SUBSISTANCES
sette chez nous? La F'rance produit beaucoup plus que sa consommation, et l’on assure que dans les bonnes années elle pi oduit de quoi nourrir ses habitants pendant deux et même trois ans.
— Il n’y a pas de plus grosse erreur, Léonai d, ni de plus dangereuse, et lu ne l’aurais jamais acceptée si tu t’occupais d’agriculture. Vous croyez que la France produit chaque année beaucoup plus que sa consommation, (tue devient donc cet excédant de blé, car on ne le jette pas à l’eau et on ne le brûle pas?
— On l’expédie à l’étranger, parbleu!
— Tu parles sans preuves, Léonard; mais, moi, je t’en donnerai, et ces preuves reposent “Sur les documents recueillis avec le plus grand soin par le gouvernement depuis 41 ans. Eh bien ! en faisant le calcul, on trouve que dans celte période de 41 ans la Fiance a exporté à l’étranger 18,450,000 hectolitres de blé, et qu’elle en a importé 55,750,000 hectolitres. En déduisant ce qu’elle a exporté dans les bonnes années de ce qu’elle a importé dans les mau\ aises, on trouve que, dans ces 41 années, on a importé en moyenne 909,750 hectolitres par année. Comment dire après cela que la France produit beaucoup plus que sa consommation, puisque, poui’ fournir à ses besoins, elle est obligée de tirer de l’étranger une moyenne annuelle de 900,000 hectolitres?
— Nous ne l’aurions jamais cru, dirent beaucoup d’assistants.
— Vous voyez par la combien nous devons nous abslenii' de répéter des assertions qui ne reposent pas sur des faits bien avérés, comme les documents officiels que je vous cite. Il est constaté aujourd’hui que la consommation de la Fiance en blé est de 120 millions d’hectolitres par année, déduction faite de ce qu’on doit réserver pour la semence, de sorte qu’il faut une quantité de 330,000 hectolitres environ pour suffire à la consommation d’un jour. Ainsi, la France iniporlant en moyenne, depuis 41 ans, 900,000 hectolitres, vous voyez qu’elle a besoin de tirer chaque année de l’élranger de quoi nourrir la population pendant près de trois jours.
— D’après cela, dit M. Saujon, la France ne récolterait pas même assez de blé pour sa consommation.
— Non,M. Saujon; elle ne récolterait pas même de quoinourrir tous .ses habitants, si beaucoup d’entre eux, dans bien des provinces, ne suppléaient par d’autres aliments à l’insuffisance
(lu b!é. Au reste, je vous apprendrai eu passant que, sur 37 millions d’hal)ilants qui existent en France, 26 millions seulement mangent du pain de froment; 11 millions vivent de méteil, de seigle, d’orge, de sarrasin, de maïs, de châtaignes, de pommes de terre et de quelques autres substances farineuses. Quoi qu’il en soit, en tenant compte de ces consommations diverses, la France, en temps ordinaire , a un peu plus (|uesa consommation en blé. Voici, par exemple, ce qui résulte d’observations faites depuis un très-grand nombre d’années. En temps ordinaire, la récolte annuelle produit un excédant de onze jours de nourriture pour toute la France ; une récolte passablement bonne donne quinze jours ; une bonne, vingt-deux jours; une très-bonne , trente-six jours, et
très-rarement davantage. Les mauvaises années donnent propoitionneilement à peu près autant en moins. Ainsi, elles donnent en moins environ autant que les bonnes donnent en plus.
— 11 y a loin de là, reprit M. Saujon, aux deux et trois ans d’excédant dont parlent quelques-uns. Mais connaît-on la proportion des bonnes et des mauvaises années ?
— Oui, on la connaît, parce qu’on tient note de tout, et les observations faites à ce sujet prouvent que nous sommes dans une position infiniment meilleure que nos pères. Autrefois la famine sévissait presque tous les deux ans en France.
— Pas possible, M. Dupré! s’écria-t-on dans l’auditoire.
— C’est comme je vous le dis, mes amis. Ainsi , dans le douzième siècle, on n’a pas compté moins de ol famines. En Angleterre, de l’an lOiO à l’année 1355, c’est-à-dire dans l’espace de 306 ans, on en a compté 121. Aujourd’hui, grâce aux progrès de l’agriculture, l’état des choses est bien plus satisfaisant : on a remarqué en effet (jue, dans l’espace d’un siècle, il y a environ 30 années de récoltes bonnes ou ordinaires, 30 de médiocres, 10 de mauvaises et 10 seulement de très-mauvaises. Vous voyez que la Providence compense les mauvaises années par les bonnes : elle a voulu seulement faii e comprendre aux hommes l’utilité de la prévoyance : c’est l’histoire des sept vaches grasses et des sept vaches maigres de l’Eciàture sainte; car on remarque encore qu’une période de bonnes récoltes est ordinairement suivie d’une période de récoltes insuffisantes.
— Mais, M. Dupré , dit M. Vieulin, puisque la France produit
LE PRIX DES SUBSISTANCES
en temps ordinaire un peu plus que sa consommation, comment se fait il qu’elle ait besoin d’importei en moyenne plus de 900,000 hectolitres de grains chaque année?
— C’est que nous n’employons pas seulement les gi-ains à la nouirituredc l’homme; nous en employons aussi à la nourriture des animaux. Dans les années abondantes, quand les grains sont à bon marché, au lieu de les conserver, on en détourne une assez grande quantité pour d’autres usages. Les brasseries , les distilleries, les fabriques de fécule, d’amidon, etc., en font notamment une grande consommation.
— C’est un tort, repiit M. Vieulin, on ne devrait pas laisser détourner ainsi ce qui doit servir à la nourriture de l’homme.
— Vous allez voir votre erreur, M. Vieuliu. Les brasseries, les distilleries, les fabi-iques de fécule, d’amidon et autres sont , au contraire, nue garantie contre la disette ; plus il y en a, plus nous avons de garanties. Je vois que vous avez de la peine à le croire, mais vous allez le comprendre. Quand il y a beaucoup de ces fabi'iques dans un pays, la production des grains se règle pour les alimenter, parce qu’on produit toujours quand on est sûr de vendre. Elles font donc croître cette production en constituant poulies grains un débouché supplémentaire. Mais, s’il survient une disette, toutes les consommations auti-es que celle du pain diminuent rapidement ; les fabriques qui emploient des grains cessent de travailler, d’autant plus que la cherté du blé augmente leprix de leurs produits ; elles rendent alors disponibles les grains qu’elles emploient habituellement. Vous voyez encore que dans celte circonstance, comme dans tant d’autres, la meilleui-e garantie consiste dans un régime de liberté qui laisse les choses à leur cours naturel.
— Je commence à le croire, M. Dupré. Mais, puisque la France ne produit pas régulièrement autant qu’elle consomme, pourquoi ne cultive-t-on pas davantage ? 11 y a tant de terres qui pourraient produire du blé et où l’on n’en met pas !
— Far une l aison bien simple, M. Vieulin : c’est que, pour le blé comme pour tout le reste, c’est la demande qui détermine à produire, car on ne produit que [)Our vendre. Si le blé ne coûtait rien pour le faire venir, oii en produirait beaucoup plus qu’il ne faudrait , (juitle à le laisser perdre. Mais comme le prix moyen
SEIZIEME ENTUETIEN.
de 17 francs l’hectolitre, qui est celui des années ordinaires, ne fait que couvrir les frais, les cultivateurs ne sont pas lentes d’augmenter leur production, car alors, l’olTre dépassant la demande, le pi'ix de vente ne couvrirait plus leurs frais 11 les couvrirait d’autant moins que celte nouvelle production ne serait obtenue qu’au moven d’une augmentation de dépenses. Ce sont en effet les meilleures terres (pie l’on cultive en blé; pour en récoller davantage, il faudrait s’adresser aux terres d’une qualité intérieure, et employer dès lors plus de travail, plus d'engrais. 11 n’v a qu’une cause (pii puisse provoquer cette augmentation de production : c’est un accroissement de population qui déterminerait une nouvelle demande et permettrait de faire de plus grands sacrifices.
Une autre raison empêche de produiie davantage , c'est qu’en augmentant les frais, on se trouverait en concurrence avec quelques pavs étrangers qui peuvent produire à bien meilleur marché, parce qu’ils ont d’immenses terres à blé de la plus grande i-ichesse, que la demande est peu abondante chez eux et que le travail y est à très-bas prix. Alors, malgré les frais de transport, ces blés se vendraient à meilleur compte que les nôti’es sur nos propres marchés ;nos producteurs seraient ruinés, ils cesseraient de produire ou produiraient en moindre quantité. En conséquence, on se contente de produire pour les besoins ordinaires, laissant à la production étrangère le soin de combler le déficit dans les mauvaises années.
— Xos producteurs eut raison, dit Léonard, puisqu’au total, leur inléiêt est d’accord avec celui des consommateurs. Cependant, si la production étrangère peut suffire à combler le déficit quand il se manifeste chez nous, comment se fait-il que le blé ait manqué cette année en France?
— C’est encore une erreur, Léonard. Les approvisionnements ont pu être momentanément insuffisants, mais le blé n’a jamais man(iué un instant j il n’a pas même été à la vieille de manquer.
— Pourquoi d(vnc le piixdublé s’est-il autant élevé?
— Parce que tout le monde a eu peur, et qu’au lieu de raisonner on s’est abandonné à sapeur. Après la récolte, le blé se vendait 20 francs l’hectolitre ; quelques mois après, il se vendait 36 francs, et, au mois de février, 48 fr. parce qu'on avait peur ; car la
LE PRIX DES SUBSISTANCES
l'écolle n’était pas près d’êti e épuisée en novembre, elle en était même encore loin en février. Mais que se passe t-il lors(]ue la récolte est mauvaise? La peur s’empare de chacun ; on craint de manquer de blé ou de le payer trop cher, et l’un fait pi écisément tout ce qu’il faut pour le faire enchérir. On veut profiter du moment où le prix n’est pas encore trop élevé et faire des approvisionnements ; on se presse sur les marchés, et la demande augmente tout à coup dans une proportion énorme. Comme il y a eu foule p(jur acheter au dernier marché, il y aura une foule plus grande encore au marché suivant, parce qu’on se communiquera ses craintes, et que les bruits grossiront en circulant. Le blé montera encore, et cela ira croissant à chaque marché. Quand on se sent pressé par la faim, on donnerait ce qu’on a pour un morceau
de pain.
— Je le crois bien, dit André, il s’agit avant tout de vivre. Cependant j’avais toujours cru que le pi’ix du blé croissait en raison du déficit, et que s’il haussait de moitié, c’esf qu’il y avait déficit de moitié, et que la moitié de la population était exposée à mourir de faim. Je croyais, au contraire, que lorsque le prix baisse de moitié après une bonne récolte, c’est que la moisson suffit pour nourrir le pays deux ans.
— C’est une erreur très-commune, reprit M. Dupré. Le prix des grains ne monte ou ne baisse pas en proportion du déficit ou de l’excédant, mais dans une propoilion beaucoup plus foi’te. En observant ce qui s’est passé dans un gi'and nombre de circonstances, on a remarqué qu’un déficit de 5 p. 100 augmente le prix du blé de 30 p. 100, un déficit de 10 p. tOO l’augmente de 80; un de lo p. 100 l’augmente de loO p. 100. Si le déficit est de 20 p. 100, le prix est presque triple ; enfin, s’il est du quart, le prix est souvent læaucoupplus que quadruplé !
11 faut reconnaître aussi que, par une cause très-simple, le déficit paraît tout de suite plus grand qu’il n’est. Dès que la demande dépasse les proportions habituelles, l’ofire diminue. Tous ceux qui ont du blé, mais qui n’ont pas besoin de vendre, s abstiennent d’en porter au marché. Us savent que la rareté le fera hausser, et ils préfèrent attendre qu’il ait enchéri, afin de le vendre à un prix plus élexé. Leur calcul amène la rareté sur le
\ f ;l V Ifi
marché, et il devient une cause naturelle de hausse qui ajoute ses effets à ceux de la peur.
— Mais, s'il y a du blé, dit étourdiment André, pourquoi le gou- \erncment ne force-t-il pas à approvisionner le marché?
— Je le demanderai deux choses, André, l) abord, comment t’y prendrais-tu pour désigner ceux qui devraient porter tel ou tel jour au marché, puis pour régler à quel marché iraient les acheteurs, et quelle quantité chacun devrait porter selon ce qu’il possède ? Tu créerais au gouvei-nement un embarras dont je crains bien qu’il ne pût sortir. Ensuite, poui quoi veux-tu foi-cer ceux qui ont du blé à le vendre quand ils n'en ont ni l’envie ni le besoin? Est-ce ainsi que tu respectes la liberté des autres? Pourquoi les producteurs de blé ne seraient ils pas, comme tout le monde, libres de disposer à leur gré de ce qui leur appartient? Est-ce parce qu’ils font venir du blé au lieu de fabrb]uer de la toile ou d’abattre des arbres ? Mais alors on cessei'ait de faire venir du blé. Qu’y aurait-on gagné ?
— On y perdrait, au contraire, je le comprends. Mais alors pourquoi le gouvernement ne fixe-t il pas un prix que le blé ne puisse pas dépasser, aün que le pain soit toujours à la portée des
pauvres gens ?
— Toujours le gouvernement en avant, et une nouvelle atteinte à la propriété et à la liberté d’autrui ! De quel droit veux-tu donc forcer un homme à te livrer sa marchandise à un prix, quand il j>eut la vendre un quart, un tiers, moitié en sus, peut-être le double ? Si tu veux le faire pour le blé, il faut, pour être impartial, le faire pour toutes les autres denrées. Mais sais-tu ce qui arriverait? Je puis te le dire , car l’épreuve en a été faite en France et dans d’autres pays, à des époques où l’on ne savait pas, comme aujouj d’hui, que la liberté doit présider aux relations des
hommes.
Les historiens rapportent qu’en 1315, l’Angleterre étant affligée par une famine qui éleAa le prix des denrées au-dessus de la portée des classes moyennes, le parlement ordonna que tous les ai'ticles d’alimentation se vendraient à des prix modérés, qu’il prit sur lui de déterminer. Le résultat fut que toutes les denrées, au lieu de se vendre au prix lixé, devinrent plus chères
le prix des subsistances.
qiT auparavant ; on n’en portait plus au marché. Plus lard, dan? le même pays, en 1348, après la grande peste qui ravagea 1 Europe à celte'époque, les ouvriers ayant pris occasion de la rarete des bras pour élever le prix de leurs services, le parlement ordonna que tout individu au-dessous de 60 ans, n’ayant pas d’occupations ou de propriétés, serait tenu de travailler pour toute personne qui le requerrait, et sans pouvoir exiger un salaire plus élevé que celui des années antérieures à 1346.
— En voilà de la liberté ! s’écria André.
— Tu as raison, André , ce n’est plus de la liberté , c est de la tyrannie de la pire espèce. Mais je n’ai pas tout dit. Le pailement ordonna en même temps à tous les boulangers, bouchers et autres marchands de comestibles, de vendre leurs denrées à des prix modérés, l.e résultat fut le même ; tout le monde refusait de travailler ou de vendre. Le parlement fut obligé de rendre une autre loi pour fixer le prix des travaux et de toutes les denrées : tout fut inutile , il fallut en revenir à laisser chacun libre de
faire comme il l’entendrait.
Peu auparavant, en 1304, le roi Philippe le Bel, voulant soulager le peuple, dans une grande disette survenue en l rance, crut qu il dépendait de lui de la faire cesser. Il publia, en conséquence, un statut portant « défense de vendre, sous peine de confiscation des biens, le setier de meilleur froment, mesure de Paris, plus de 40 sous parisis; le setier des meilleures fèves et de l’orge de meilleure qualité,plus de 30 sous; la meilleure avoine plus de 20 sous, etc.» En même temps, ordre à quiconque possédait plus de bleque ne l’exigeaient sa consommation et ses semailles, de len\oyei au marché. La conséquence de cet édit fut que la denrée devint de plus en plus chère, et Philippe le Bel, reconnaissant qu’il n’dvait pas produit l’effet qu’il en espérait , en publia un autre pour le rappeler et pour permettre à chacun de porter le grain au marché (( et le donner pour tel prix, comme il pourra en avoir. »
Bien plus récemment, au commencement de la révolution, le défaut de confiance avait amené une rareté générale ; car il est bien constaté qu’à cette époque la récolte n’avait pas ele mauvaise. Le prix des denrées étant devenu excessif, la Convention voulut fixer aussi pour toutes les marchandises un maximum, c’est-à-dire un prix au-dessus duquel personne ne pourrait
les vendre. Eh bien! le résultat fut un dén ii ment absolu , et la France se souvient avec effroi du maximum, parce qu’à aucune époque elle n’a été autant privée de tout. Les choses en étaient venues au point que, pour remédier à la détresse générale, le représentant Barrère ne trouva pas d’autre expédient que de prop()ser à la Convention, au nom du Comité de salut public, d’ordonner « un jeûne général et un carême civique. »
C’est qu’eu fixant un maximum, il faut en môme temps obliger les gens à vendre et à porter au marché, faire des visites domiciliaires chez eux, et les soumettre à une inquisition perpétuelle. Chacun cache, en effet, ce qu’il a, atin de le vendre àceux qui offrent de payer plus que le maximum; car, le pays étant mal approvisionné, la multitude aime mieux acheter à tout prix que de mourir de fiiim. Puis, quand, a force de vexations et de violences de toute espèce, on aura conti’aint de vendre au prix fixé tout ce qui existe, le pays se trouvera dans un dénûment complet, parce que tout le monde aura cessé de produire. Voilà où l’on arrive toutes les fois qu’on veut violer les lois de la nature en sortant des voies de la justice et de la liberté !
— Evidemment, dit André, ceijue je demandais n’eslpas possible. Mais alors les pauvres risquent d’être dans une misère affreuse et de ne pouvoir se procurer du pain.
Non, x\ndré, parce qu’alors les riches et les gens aisés viennent a leur secours. En outre, la société a imaginé divers moyens d’aider les familles pauvres dans les temps de disette. Le plus simple est de déli\rer à ces familles, lorsque le pain dépasse un certain taux, des bons avec lesquels elles peuvent obtenir chez les boulangers du pain à prix réduit, l’administration municipale se chargeant de payer l’excédant. On prévient de cette manière la détresse des familles nécessiteuses sans porter atteinte aux droits et à la libeidé des producteurs.
— Tant mieux, dit Léonai'd, car il u’est personne qui ne doive se féliciter de voir toujours associer lajusticeet l’humanité. Mais, puisque le respect des droits de chacun défend de forcer personne à vendre, et encore moins à vendre à un taux déterminé, le prix du ble devra hausser indélinimenl sous cette double influence de la pem* et du désir des vende::i-s de gagner davantage.
Lela n aura pas plus lieu pour le blé que pour les autres
LE PRIX DES SUBSISTANCES
marchandises. Le blé montera sans doute beaucoup plus comparativement, parce que c’est une denrée dont tout le monde a besoin et pour laquelle la demande est énorme. Mais il ne montera pas indéfiniment ; en voici une première raison. Quand les récoltes ont été très-abondantes pendant quelques années, la dépréciation des céréales fait que le cultivateur sème moins, parce que le bas prix des grains ne l’indemnise pas suffisamment de ses frais : il se tourne vers d’autres cultures; la production diminue, et les prix se relèvent. S’il survient de mauvaises récoltes, l’élévation des prix tente le cultivateur, qui sème davantage : c’est ce qu’on a fait cette année, et cette circonstance contribuera à rendre la récolte encore plus abondante. C’est ainsi qu’après la période des vaches maigres, revient toujours celle des vaches grasses; nous en avons pour garantie l’intérêt même des cultivateurs.
11 y a une autre laison qui empêche le prix du blé de s’élever indéfiniment dans la période des mauvaises années : c’est la concurrence et l’intérêt des vendeurs eux- mêmes. D’abord, les producteurs ne peuvent pas conserver indéfiniment leurs grains ; la plupart ont besoin de vendre pour subvenir à leurs dépenses et continuer leur exploitation.
— Alors, reprit Léonard, les spéculateurs achèteront pouraccaparer, et le pays n’y gagnera l ien.
— Ah ! voilà que tu y arrives à ce nom d’accapareurs qui nous a fait tant de mal il y a cinq mois : j’élais étonné de ne pas l’avoir encore entendu. Eh bien ! nous en parlerons des spéculateurs et des accaparements, et nous verrons ce qui se cache sous ces grands mots. Mais je commencerai par le dire que si les spéculateurs accaparent, c’est pour faire des bénéfices. Leur intérêt les portera donc à vendre ; car ils se trouveront en concurrence entre eux et avec les producteurs qui n’auront pas vendu, concurrence qui sera considérable. En effet, pour tout acheter, il faudrait qu’ils fussent très-nombreux. La quantité de blé nécessaire à la consommation annuelle de la France étant de 120 millions d’hectolitres, si nous supposons un déficit d’un sixième, ce qui est énorme, ils anraientà acheter 100 millionsd’hectolifres,qui,à vingt francs seulement, prix excessivement bas dans des circonstances semblables, exigeraient encore la somme effrayante de deux milliards.
Ln supposant qu ils n achetassent que la moitié, ce serait encore la somme énorme d^’un milliard.
Dès lors la concurrence s’établirait entre les capitalistes euxmèmes; elle les pousserait à vendre afin de réaliser des bénéfices lorsque les blés auraient atteint un certain prix; chacun craindrait de diminuer son gain en tardant trop à vendre. Le désir seul de ne pas compromettre leurs bénéfices les empêcherait donc de garder leurs blés. Mais, à défaut de ces accapareurs, d’autres \ iendraient encore leur faire concurrence; les étrangers euxmêmesy prendraient part, et les blés afflueraient de tous les côtés. La crainte de cette nouvelle concurrence suffirait seule à déterminer nos accapareurs à vendre.
Vous voyez donc qu’une hausse indéfinie du prix du blé par suite d’accaparement n’est pas à craindre. 11 y a à cette hausse une limite naturelle, qui est dans l’existence même des grains. Pour que la hausse fût excessive, il faudrait que le déficit fût aussi excessif. Or, je vous ai dit que dans les années les plus mauvaises il dépasse rarement trente six jours, c’est-à-dire un dixième de la consommation annuelle de la France. D’un autre côté, la Providence ne permet pas quela récolte soit jamais mauvaise à la fois sur toute la terre. En effet, par suite de la difié-
rence des climats, ce qui occasionne la disette dans certaines parties de l’Europe produit l’abondance dans d’autres parties plus ou moins éloignées, telles que les contrées de la Baltique, la Pologne, les vastes plaines de la Russie, l’Egypte et puis l’immense continent de l’Amérique ; et entin voilà que l’Afrique, que l’Australie même, ce continent inconnu il y a un siècle, commencent à nous envoyer des blés, et, qui plus est, des blés de toute beauté.
11 résulte de tout ceci des conséquences très-importantes que nous examinerons la prochaine fois.
DlX-SEPTlÉME ENTRETIEN.
LA LIBERTÉ DU COMMERCE PEUT SEULE ASSURER LES SUB SISTANCES ET EN RÉGULARISER LE PRIX.
On était arrivé au mois de juillet. Le temps continuait à être favorable aux récoltes, et la moisson s’annonçait sous de brillants auspices; tout faisait espérer qu’elle s’accomplirait dans d’heureuses conditions. La satisfaction était donc rentrée dans tous les esprits; elle aurait même été plus grande si le prix des salaires avait été plus élevé, mais on n’y pouvait pas songer encore.
Aucun incident de nature à motiver des observations ne s’étant présenté depuisladernière réunion, M. Dupré reprit, à la suivante, le sujet qu’il avait traité en dernier lieu.
Mes amis, je vous ai dit le mal que fait la peur en produisant dès le principe un enchérissement du blé, qui lesireint ou suspend les autres consommations. La peur a cependant son utilité.
— Comment ! s’écria M. Duroure, la peui‘ serait bonne à quelque chose ?
— Oui, M. Duroure , pourvu qu’elle n’aille pas trop loin. La cherté prématurée qu’elle occasionne empêche le danger de devenir trop grand. Si, quand il y a un déficit d’un dixième dans la récolte, ce qui est énorme , comme vous savez, le prix du blé ne s’élevait que de 10 p. 100 , cette hausse serait tout à fait insuffisante pour faire mettre plus d’économie dans la consommation , et surtout pour exciter le commerce à aller promptement chei chcr au loin le supplément de ce déficit. On aurait tout épuisé avant la récolte suivante, et, pour avoir un peu moins souffert de la cherté dans le commencement, on souffrirait cruellement plus tard. La cherté qu’occasionne la peur empêche donc le mal d’être aussi grand qu’il le deviendrait.
Vous savez que les mauvaises années ne produisent guère qu’un déficit d’un 24® à un c’est-à-dire une insuffisance de nourriture de quinze à vingt-cinq jours. Or, si nous faisons atten-
DfX-SKPTIÈME EiVTRETIEX.
üon a lenorme quantité de pain qui se gaspille dans la plupart des ménagés aux croûtes et aux morceaux qu’on laisse sur la table apres les repas et qu’on jette ou donne aux animaux, à ce qu on laisse gâcher aux enfants , enfin au pain et au grain qu’on prodigue a la volaille et à des animaux inutiles, on trouver^ que a quantité ainsi gaspillée n’est pas loin d’équivaloir au déficit
hh bien ! la peur fait paraître dès le commencement le danger bien ph^ grand qu’il n’est. Elle amène une élévation de mix qui rend immédiatement les familles plus circonspectes ; on ménage davantage, on supprime les bouches inutiles en se déaisant de certains animaux ou en cessant de les nourrir avec des grains propres à l’alimentation de l’homme. En môme temns cette élévation fait que leshi'as.series, les distilleries, les féculeriL et toutes les industries qui emploient des grains à divers usao-es n y trouvent plus assez d’avantage. On rend ainsi à la nouri ituré de 1 homme une portion considérable d’aliments qui y aurait été soustraite, et par là les conséquences d’une mauvaise récolte se trouvent déjà notablement atténuées.
— Et encore, fit remarquer Honoré, vous n’avez parlé que. des consommations superflues. Que. serait-ce donc si les familles voulaient réduire un peu leur consommation habituelle^ On dit proverbialement que quand il y a pour trois il y a pour quatre. Je n’en demanderais pas tant, M. Dupré. Puisque le déficit atteint rarement un dixième pour toute la France je suis persuadé qu’avec un peu de bonne volonté , chacun pourrait réduire sa consommation d’un dixième sans compromettre sa santé ni ses forces; on mangerait neuf bouchées au lieu de dix sans s’en üoiiver plus mal. Il n’y a môme pas de ménagère un peu inlelhgente qui ne put faire dans la môme quantité dix parts au
heu de neuf, sans que personne s’en aperçût. On traverserait
ainsi presque à son insu les années les plus calamiteuses.
— Ton conseil est e.\cellenl , Honoré ; c'est celui d’un liomnie qui a toujours donné à la commune l'exemple de l'ordre et de économie. Il mérite d’être recommandé, et s'il était aussi suivi qu II est facile à mettre en pratique, il rendrait un immense service; ,1 demande seulement plus d'intelligence et plus d'inslruclon que n en ont souvent nos ménagères. J'y joindrai un autre conseil , celui de substituer d’autres aliments au pain beaucoup
LIDERTÉ DU COMMERCE DES BLÉS. 277
plus qu’on ne fait dans notre pays. Certains aliments que plusieurs contrées produisent en grande quantité et qui ne viennent pas dans les mêmes circonstances que le blé, comme le maïs dont on se nourrit dans quelques provinces, comme le riz qui est la base de la nourriture de beaucoup de peuples étrangers, et d’autres encore, seraient une précieuse ressource si nous prenions l’habitude de les faire entrer dans notre alimentation. De môme que l’introduction de la pomme de terre a rendu les famines beaucoup plus rares, l’usage d’autres denrées les rendrait plus rares encore.
Nous aurions aussi intérêt à varier nos cultures plus que nous n’avons fait jusqu’ici. En faisant du blé la base de la culture en France, nous sommes cause qu’une saison défavorable à la production du blé compromet la noui-riture de la population. Si nous faisions, au contraire, entrer plus de denrées différentes dans notre alimentation, comme les conditions atmosphériques qui nuisent aux unes ne sont pas celles qui nuisent aux autres , il n’y aurait jamais qu’une faible partie de la nourriture de l’homme qui manquerait.
Si on ne parvenait pas à rendre ainsi les disettes excessivement rares, on en aflàiblirait du moins beaucoup les conséquences, et surtout on réduirait les énormes fluctuations que nous voyons dans le prix du blé. Ce sont ces fluctuations qui font tout le mal, bien plus que le prix réel. Peu impoi terait, en effet, que le blé fût payé 12 francs l’hectolitie, ou qu’il valût 20 francs, si l’un ou l’autre prix se maintenait sans variation.
— Comment, s’écria Michel, vous trouvez indifférent que le blé soit à 12 fr. ou à 20 fr. ! Mais que deviendraient les pauvres gens si le prix du pain était toujours si élevé?
— Tune fais pas attention, Michel, que si le prix était constant, il ne serait ni bas ni élevé , parce que tous les autres produits, toutes les consommations , les baux , les ferniages , les salaires , tout enfin se réglerait sur le prix des subsistances. 11 n’y aurait donc aucun avantage à ce qu'il fût toujours bas, et il serait de même indifférent qu’il se maintînt à un taux élevé. Mais si ces prix varient soudainement, s’ils passent piusque subitement d’un prix inférieur à un prix supérieur , ou récipioquement, alors il
fl
ri I
iiî
îi
DIX-SEPTIEME ENTRETIEN
V a trouble dans les transactions et malaise dans la société; c’est là la cause de nos mécomptes industriels et commei’ciaux.
V'oyez en effet ce qui arrive. Lors((u’il survient une période de bonnes récoltes, les blés descendent au-dessous du prix qui peut j émunérer le cultivateur. Alors les producteurs souffrent et se plaignent; avec l’abondance est venu le bon marché, qui est pour eux une cause de cala'mité agricole. Pendant ce temps toutes les valeurs ont augmenté, tout ce qui n’est pas producteur de blé a profité de cette abondance ; les transactions se sont multipliées , le ti-avail s’est accru de toute la portion que le bas prix du blé permet de consacrer à d’autres satisfactions, et les plaintes des campagnes sont étouffées sous les acclamations des villes.
— C’est malheureusement trop vrai , s’écrièrent M Ravaud , M. Bertrand, M. Jarland, M, Duroure,le père Frapin et les autres cultivateurs. On ne veut pourtant pas croire qu’une grande abondance est quelquefois une cause de souffrance pour nous.
— Parce qu’on observe superficiellement les choses , reprit M. Dupré. Mais passons à la situation opposée. Les temps ont changé, une période de mauvaises récoltes est aia-ivée. Tout à coup le prix se relève avec un écart d’un quart , d’un tiers, de moitié, en quelques semaines. De 16 francs, prix moyen, voici que l'hectolitre arrive à 26 fr., qui est déjà le commencement d’une cherté préjudiciable aux intérêts manufacturiers. Alors c’est le tour des travailleurs des villes à se plaindre ; la moitié de leur salaire est absorbée par le pain, et, les autres consommations s’arrêtant, les fabriques ne tardent pas à cesser leurs travaux, les salaires diminuent, lestransaclions commerciales se ralentissent, et la condition des industriels devient désastreuse.
— Vous dites bien la vérité, M. Dupré , s’écria à son tour André, et avec lui, Léonard, Maurice, Benoît , Martial , Bastien , et les autres ouvriers employés dans l’industrie.
— Souvent mêrne, reprit M. Dupré, et c’est là qu’est le mal, la surélévation des prix représente trois à quatre fois le besoin réel. Un déficit de moins de 20 millions d’hectolitres suffit à doubler, à tripler le prix des 100 millions qui restent. En voici la preuve. Pour combler le délicit des récoltes de 1845 et 1846 , on a importé en France, en 1846 et en 1847, 13 millions 618 mille
LIBERTÉ DU COMMERCE DES BLÉS
hectolitres. Cette quantité répond, pour ces deux années, à la nourriture du pays pendant 41 ou 42 jours. Vous voyez que c’est au-dessous de ce que je vous disais précédemment; et cependant cela a fait plus que tripler le prix du blé; car, dans certaines provinces, l’hectolitre est monté jusqu’à 36 francs.
— C’est effrayant! dit Honoré, et cela prouve combien les hommes sont peu raisonnables.
— Voici, continua M. Dupré, un autre inconvénient de ces fluctuations. Quand le blé vaut 14 francs l’hectoliti-e , il est vendu , gaspillé ou exporté. Puis, quand vient la cherté, ce blé qui est sorti de Finance à 14 ou 15 francs, nous sommes obligés de le payer, de 23 à 30 francs, ce qui, pour la disette actuelle', fait en France une perte réelle de près de 400 millions.
— C’est énorme ! dit M. Vieulin. Mais alors pourquoi ne conserve-t-on pas le blé dans les années abondantes ? 11 n’est pas comme les pommes de terre, qui se gâtent d’une année à l’autre; on peut le garder indéfiniment.
— Oh ! oh ! s’écrièrent tous les cultivateurs dans la salle : on voit bien que vous n’en vendez pas.
— Rien de plus difficile, au contraire, que de conserver le blé, reprit M. Dupré. Le blé craint l’humidité et la chaleur, il se moisit ou s’échauffe, il fermente et se gâte; puis il est dévoré par une multitude d’animaux , par des insectes surtout , le charançon, l’alucite, qui, chaque année, en consomment des quantités énormes, équivalentes quelquefois au déficit des années médiocres.
— Pas possible! dirent beaucoup de voix parmi la population occupée aux travaux de l’industrie.
— C’est comme je vous le dis. Aussi la conservation des blés est d’une difficulté extrême.
— Cependant, dit .Martial l’érignon, le carrier , qui avait servi en Algéi ie , il y a des pays, comme l’Afrique, où l’ou conserve le blé pendant des années, en le mettant tout simplement en terre dans des fosses construites exprès et qu’on nomme des silos.
— Tu dis vrai, Martial. Mais il faut faire attention à la différence des pays. Le climat de l’Algéiie est plus sec que le notre, et, malgré cela, une partie du blé se pouri it souvent dans les silos, et le reste y contracte toujours un assez mauvais goût. Aussi tous les essais qu’on a tentés chez nous ont échoué jusqu’à présent :
DIX-SEPTIÈME ENTRETIEN
je ne désespère pourtant pas qu’on ne réussisse un jour. En attendant on a tionvé difféi ents movens de conserver le blé dans des greniers en le préservant de réchauflément et des ravages des insectes. xMais ces moyens sont dispendieux, et, pour les employer a\ec économie, il faut opérer en grand dans de vastes établissements. Ils ne sont donc pas à la portée des cultivateurs , qui d’ailleurs n’ont pas des ressources suffisantes pour garder chez eux le produit de leur récolte : la plupart sont obligés de vendre presque aussitôt après la moisson. Les capitalistes seuls pourraient le faii’e, en opérant sur de grandes «juantités de blé ; mais on les décourage et on les détourne de ce genre d’affaires Le terrible nom d’accapareurs les poursuit et les épouvante, ils ne veulent pas encourir les chances de l’aveugle réprobation populaire. Souvenez-vous du pillage des bateaux et des scènes des .Mathurins et du Moulin-Joli.
— Pourquoi le gouvernement, dit André, n’achèterait-il pas le blé ? 11 se chargerait de la manutention et le vendrait à proportion des besoins.
— Encore le gouvernement en avant ! leprit M. Dupré. Mais où serait la liberté pour les producteurs et pour les consommateurs , si le gouveînement était le seul acheteur et le seul vendeur? 11 ferait la loi aux producteurs, qui, forcés d’accepter le piix qu'il lui plairait de leur offrir, se décourageraient et tourneraient leur activité d’un autre côté; la production diminuerait et nous aurions perpétuellement la disette.
— Cependant, dit à son tour Léonard , le gouvernement ne pourrait-il pas faire de grands approvisionnements pendant les années d’abondance, atin d’empècher un trop fort enchérissement en revendant quand le blé deviendrait rare ?
— Ce moyen a quelque chose de séduisant au premier abord , reprit M. Dupi’é. Mais pense-t-on à ce qu’il adviendrait si le gouvernement, se transformant en une espèce de Providence, devenait responsable de la disette et de la cherté des subsistances? On exigerait la permanence d’un même prix du blé, puisque dans celte hypothèse l’approvisionnement devrait être toujours le même et au gi“and complet. D’ailleuis, quels capitaux immenses ne faudrait-il pas à l’Etal pour maintenir une réserve suffisante dans un pays qui demande pour sa consommation annuelle
LIBERTÉ DU COMMERCE DES BLÉS
t20 millions d’hectoülres de blé, lesquels, au prix moyen de 20 fr., représentent une somme de 2 milliards 400 millions. Or, comme l’Etat n’a d’argent que celui que nous lui payons, c’est dans notre poche qu’il devrait prendre ces sommes énormes.
Au reste, ce qu’on propose a été essayé, non pas par un Etat, c’est tellement gigantesque qu’on n’en a pas eu l’idée, mais pour quelques grandes villes, comme Paris Eh bien! on a été forcé d’y lenoncer; cet expédient était trop dispendieux et présentait de giaves inconvénients. Pour assurer à Paris un approvisionnement d’un mois seulement , c’était une dépense de 9 millions 500 mille francs; jugez ce que ce serait pour la France entière. .Mais la dépense, .serait la moindre chose; on a reconnu que l’approvisionnement n’est jamais mieux assuré que lorsqu’il est contié à l’intérêt des particuliers.
— Alors, dit Léonard, nous n’avons pas d’autre ressource que de nous melti e à la merci des spéculateurs.
— Non pas de nous mettre cà leur mei-ci, Léonard, c’est un mot qui n’est pas exact , mais de nous en rapporter à leur intérêt du soin d’assurer notre subsistance Vous allez voir que notre intérêt ne s’en trouvera pas plus mal.
Dès qu’il survient un surenchérissement du blé, la population suppose immédiatement que des intéi-êts pri\és servis par des capitaux abondants font main basse sui’ tout ce qui se présente à la vente. Accaparei’ est , dans l’opinion publique, réunir tout ce qu’on peut d’une denrée afin de la rendre plus rare et d’en élever le prix, pour la revendre ensuite «avec un bénéfice plus ou moins important, selon les circonstances. D’après cela l’accaparement ne serait que l’abus de la spéculation. Eh bien ! même dans ces termes, l’accaparement du blé serait chose utile.
— C’est par trop fort, dirent plusieurs assistants.
— Cela vous suiprend , reprit M. Dupré , et cependant rien n’est plus vrai Ces accapareurs qu’onaccuse n’ont fait que mettre en réserve dans les moments d’abondance pour les époques de pénurie, car ils n’achètent pas quand le blé est cher. Us ont donc déjà l’endu service au pays par leur prévoyance.
C est vrai, ne purent s’empêcher de dire quelques voix.
— On leur fait un reproche de gagner; mais faudrait-il donc
DfX-SEPTJÈME ENTRETIEN.
iü :
fl 5
il ’l
qu’ils vendissent à bon mai’ché, quand la marchandise est rare, et qu’ils ii’oblinssent rien pour leurs peines, leurs frais, leurs risques et l’emploi de leurs capitaux? D’ailleuis, quelque cher que soit le blé, n’est-ce pas déjà un avantage précieux de pouvoir se le procurer même à haut prix, quand il manque partout ?
Or le blé manquerait si ces spéculateurs intéressés, mais intelligents, que l’on flétrit du nom odieux d’accapareurs, n’avaient pas songé à le rassembler et à le conserver avec soin, pour l’empècher d’être gaspillé avec l’insouciance et la légèreté qui accompagnent d’ordinaire les années d’abondance.
11 est plutôt à j-egretter que l’accaparement ne puisse pas avoir lieu en grand. Le blé est uneinatière encombrante qu’on ne peut laisser sans danger en tas de plus de 80 centimètres de hauteur, ce (pii exige de vastes magasins. Pour accaparer, la pi emièi-e condition est que la denrée soit susceptible d’une conservation plus ou moins longue et en même temps assez économique. Or, il n’y a pas de denrée dont la conservation soit plus difficile et entraîne des dépenses plus considérables que le blé. Il faut d’abord des locaux appropi iés à cette destination, où l’air pénètre et permette une ventilation presque continuelle; puis un personnel nombreux dont l’emploi est de remuer constamment le blé afin d’en prévenir réchauffement et de faire la guejTe à ces myriades d’insectes, que tous les soins imaginables ne parviennent à éloigner qu’en partie. De là un déchet considérable qui fiappe sur la quantité et la qualité, et qu’a de la peine à compenser la plusvalue du l'este.
Savez-vous pourquoi on n’a pas encore réussi à vaincre les difficultés que présente la conservation des grains? Précisément à cause de la réprobation attachée injustement à ce genre de commerce; elle n’a pas permis de s’occuper de la recherche de moyens qui ne pourraient être employés que par de riches capitalistes agissant sur de grandes masses de blé. Vous voyez où nous a conduits une erreur qui ne permet pas aux transactions d’avoir lieu librement, et qui aveugle les populations au point de les pousser à la violence et au pillage. Les hommes, vous le voyez, portent toujours la peine de leurs erreurs et de leui's fautes. Espérons donc que l’opinion publique mieux éclairée reconnaîtra que son
LIBERTÉ DU COMMERCE DES BLÉS
salut est dans la libel lé du commerce des grains. Quand elle en sera là, elle comprendra aussi que les spéculateurs sont utiles aux producteurs et aux consommateurs.
— Passe pour les premiers, dit André ; mais j’ai de la peine à croire qu’ils soient utiles aux derniers.
— C’est pourtant bien simple, André. Les spéculateurs achètent le blé quand il est abondant ; ils servent donc alors l’intérêt des producteurs en empêchant l’avilissement de prix qui les ruinerait. En le revendant, au contraire, lorsqu’il devient rare, ils servent l’intérêt des consommateurs , parce qu’ils préviennent une trop grande élévation des prix.
— Cependant, fit observei' M. Jarland, on ne peut pas nier que les spéculateurs ne nuisent au petit cultivateur : ils lui achètent toujours le blé moins cher qu’il ne le vendrait au marché ; ils coui ent les campagnes, vont chez les propriétaires , et profitent du besoin que vous pouvez avoir d’argent; ils vous prennent
votre blé à vingt ou trente sous par sac meilleur marché que vous ne l’auriez vendu à d’autres.
— Tout ceci est vrai, M. Jarland. Mais qiTest-ce que j’y vois? du bien et du mal : le bien vient des spéculateurs, et le mal est la faute de ceux qui leur vendent. S’ils vous achètent au-dessous du cours, c’est votre faute : pourquoi ne vous tenez-vous pas au courant? S’ils profitent de votre besoin d’argent, ne vous i-endenl-ils pas service en vous en donnant ? Il paraît du reste que vous êtes satisfait , puisque vous faites le marché : service pour service, comme je x^ous l’ai dit ; ne vous plaignez donc pas ensuite. D’ailleurs n’est-il pas naturel qu’ils achètent moins cher.* puisqu’ils prennent la peine de venir chercher le blé chez vous et vous épargnent celle de le porter au marché ? Ils vous font économiser de la dépense et du temps, ce (jui vaut encore plus. Si chaque cultivateur conduit un sac au marché, il faudra xdngt hommes et vingt chevaux pour ce qu’un seul spéculateur fera avec un chariot. Calculez donc quelle économie et quel bénéfice c’est pour le pays ; car, il ne faut pas l’oublier, le temps, c’est de l’argent, comme dit un proverbe très-familier à nos voisins les Anglais, qui s’entendent mieux que nous à le ménager et qui , pour cette laison, sont plus riches que nous.
La spéculation nuit sans doute un peu aux intérêts des cultiva-
DIX-SEPTIÈME ENTRETIEN
teui s quand le blé est cher, en l’empêchant d’enchérir davantage, à cause de celui qu’elle revend alors ou qu’elle va chercher à l’étianger; mais elle les sert quand il esl abondant et à bas prix, en prévenant par ses approvisionnements une trop grande dépréciation. Elle gêne alors le consommateur en l’empêchant d’avoir le pain à un prix aussi bas qu’il pourrait l’avoir dans les temps d’abondance ; mais elle le sert bien davantage en empêchant un enchérissement excessif quand survient la disette.
La spéculation agit donc comme un légulateur qui tend à maintenir un prix modéré, assez doux pour celui qui consomme, assez rémunérateur pour celui qui produit. Elle empêche l’avilissement des prix qui ruine le producteur, elle prévient la hausse exorbilante qui est une calamité pour le consommateur. Que pourrions-nous désirer de mieux? Plus l’opinion publique s’éclairera, plus la spéculation s’exeiçant librement maintiendra un prix à peu près constant , qui est l’avantage de chacun.
— C’est vrai, dit André, rien n’est plus simple ; et cependant, si on m’avait dit, il y a quelques mois , que j’en viendrais à regarder comme utile la spéculation sur’es grains, j’aurais cru qu’on se moquait de moi.
— Ainsi, dit M. Saujon, ce qu’il faudrait dans l’intérêt général, ce serait une liberté complète du commerce des grains?
— Précisément.
— Et cette liberté devrait-elle aller jusqu’à permettre aux grains de circuler librement d’une province à l’autre?
— Sans aucun doute.
— Mais alors les consommateurs ne profiteraient pas de l’abondance. Quand la récolte aurait été meilleure dans notre province que dans les autres, le blé soilirait de chez nous pour aller chez nos voisins, et nous le payerions plus cher.
— C’est certain , M. Saujon Mais, lorsqu’on a, n’est-ce pas de la bonne fraternité d’aider ceux qui n’ont pas? D’ailleurs, quand vous auriez la rareté, les autres aui-aienl l’abondance, et ils se trouveraient par rapport à vous dans le cas que vous disiez Comment voulez vous qu’ils vous aident lorsqu’ils ont plus que vous, si vous ne les aidez pas quand vous avez plus qu’eux ?
— C’est vrai, ce ne serait pas juste
— Vous \oyez qu’au moyen de la libel lé, il y a compensation ;
LIBERTÉ DU COMMERCE DES BLÉS
si vous payez un peu plus cher quand il y a abondance, vous payez bien meilleur marché quand il y a disette ; vous achetez ainsi un avantage immense au prix d’un léger sacrifice.
Remarquez qu’avec la liberté, quelque mauvaise qu’ait été la récolte sur un point de la France, tant qu’il y a du blé en quantité suffisante pour la consommation du pays, ce blé, fùt-il dans les départements les plus éloignés, la disette ne pourra avoir lieu nulle part. Le prix ne sera pas le même partout, car c’est la difféi ence de prix qui l’amènera d’un point àl’autre ; mais, à quelque distance que ce soit, le blé arrivera là où il manque, selon le proverbe : Cherté foisonne, ce qui veut dire que, quand une denrée est chère (juelque part, les marchands en apportent de tous côtés afin de profiter de l’occasion.
— Ceci me semble évident, dit M. Saujon, si la récolte suffit pour la consommation. Mais, si elle ne suffit pas, la liberté du commerce appauvrira les uns sans fournir assez aux autres?
— Oui , si vous limitez la liberté du commerce à l’échange entre les provinces d un même pays ; non, si vous l’étendez à l’échange entre les peuples Car, dans un même pays , les (;onditions atmosphériques varient habituellement assez peu : aussi une même récolte y est-elle à peu près généralement bonne ou mauvaise dans toutes les provinces. Les différents pays peuvent au contraire venir plus aisément au secours les uns des autres.
— Ainsi , reprit M. Saujon , quand les subsistances sont plus rares et plus chères en Angleterre ou en Belgique qu’en France , il faudrait laisser sortir librement nos blés, nos pommes de terre, nos fruits, nos bestiaux, notre volaille et nos œufs?
— Certainement ; ce sera autant de profit pour nos cultivateurs. D’ailleurs les hommes ne doivent-ils pas s’aider mutuellement? Réclamer du gouvernement qu’il s’oppose à ce que les denrées alimentaires sortent de France, aussitôt que la rareté se fait sentir chez nous, c’est de l’égoïsme, et encore de l’égoïsrne mal entendu. Comment vouloir que les autres peuples nous aident dans nos besoins si nous ne les aidons pas dans les leurs? Si les denrées sortent de chez nous pour aller à l’étranger, c’est qu’à l’étranger elles sont plus rares et par conséquent plus chères ; nous avons donc intérêt à leur en q)orler. Une autre fois, si elles sont plus
DIX-SEPTIÈME ENTRETIEN
cliGiBbcticz DouSj cc SGi’3 Igui* intci’Gt (Ig nous gii portGr ùlGur tour. Soyez persuades qu’ils n’y manqueront pas.
Si 1 expoi tation de nos subsistances, quand nous avons plus qu’eux, nous fait payer un peu plus cher, l’importation des leurs nous fera payer incomparablement moins cher quand ils aui-ont plus que nous. La liberté du commerce et la légulaiité des échanges entre lespeuplessont ainsi le moyen le plus infailliblede piévenii les grandes fluctuations dans le prix des denrées et de maintenir un prix moyen peu \ariahle.
Cependant, objecta M. Saujon , on a importé en France depuis 1 annee passée une (juantite enorme de grains , près de 14 millions d’hectolitres, avez- vous dit, et, malgré cela, le prix du hlé a dépassé plus de trois fois le taux ordinaire.
— Ce que vous dites confirme au contraire le principe. Pourquoi le blé a-t-il monté aussi haut? C’est cpie la liberté du commerce n’est pas encore passée dans nos mœurs. Nous n’avons pas l’habitude de faire des échanges réguliers de grains avec les autres peuples. Nos spéculateurs, ai-rètés par l’opinion publique, n’osent pas engager leurs capitaux dans le commerce des blés, et surtout dans le commerce avec l’éti-anger, qui ne peut se faire que sur une tiès-grande échelle. Ils ne se décident (|u’à la dernière extrémité; c’est ce qui est arrivé pour la disette de cette année. Les demandes de nos capitalistes sontarrivées trop tardsurlesmarchés des pays où il y avait abondance, et après celles des pays qui manquaient comme nous. Ils ont acheté les blés en hausse, et les ont introduits en France tardivement, lorsque le prix avait déjà dépassé toute limite. Qu’en est-il résulté? Vous allez le voir.
Les 13,618,000 hectolitres que nous avons été obligés d’acheter poui couvrir l insuffisance de le récolte, ont coûté, au prix ni(3yen de 23 francs l’hectolitre (ce qui est certainement une appiéciation fort au-dessous de la vérité) , la somme énorme de 340 raillions de francs. C’est donc340 millions quiont été soustraits du capital de là France, et qui, s’ils fussent restés dans nos poches , aillaient survenu a une multitude de dépenses et aillaient fourni du travail à un nombre (’onsidérable d’ouvu'iers. Employée au contraire à payer un excédant de dépense en pain , cette somme a fait réduire toutes les autres consommations; elliî
LIBERTÉ DU COMMERCE DES BLÉS. 287
a amené, comme vous savez, la stagnation de presque toutes les branches d industrie. Ces 340 millions auraient en effet suffi pour donner du travail chez nous à 2,236,000 ouvriers pendant trois mois, à raison de quarante sous par jour.
— Que dites-vous là, M. Dupré? C’est énorme! s’écria-t-on de tous côtés.
Et je ne vous dis pas tout ; car la plus-value excessive donnée aux 100 millions environ d’hectolitres que la France n’a pas demandés à 1 étranger , nous a coûté une somme trois ou quatre fois plus considérable. C’est donc à 8 ou 10 millions d’ouvriers que le défaut de liberté du commerce des grains a enlevé du travail pendant environ trois mois. Voyez par là, mes amis, combien les peuples payent cher leur ignorance et leurs erreurs.
—C’est une fameu.se leçon pour l’avenir, dit M. Saujon.
— Je l’espère, reprit M. Dupré. En autre effet très-fâcheux de ce défaut habituel de commerce des grains a été la perturbation causée par nos acquisitions de blés à l’étranger. D'abord, comme nous avons très-peu de vaisseaux occupés ordinairement à ce commerce, nous avons manqué de moyens de transport : il a fallu en chei-clier à l’étranger, ce qui nous a fait perdre du temps, ainsi que l’argent payé pour frais de transport aux nations dont' les vaisseaux nous ont apporté du blé. Enfin , ce qui est bien plus grave, obligés de faire brusquement nos achats, nous avons dû traiter avec des pays avec lesquels nous ne sommes pas en relations habituelles d’affaii-es. Il a fallu dès lors solder tous nos achats en argent, et retirer presque subitement de la circulation une somme de 330 millions. Jugez l’influence que le retrait subit d’une pareille somme a dû exercer sur les affaires.
— Cependant, fit remarquer M. Vieulin, il aurait fallu la rcti rer de toutes les manières.
— Vous vous trompez, M. Vieulin, répondit M. Dupré. Lorsque les peuples ont l’habitude de faire des affaires ensemble, on solde ordinairement ses achats en marchandises, c’est-à-dire qu’on exporte chaque année chez les autres à peu près autant de marchandises qu’on en importe. Si donc nous avions eu depuis longtemps des relations étendues avec les peuples auxquels nous sommes allés demander des grains, la plus grande partie de cette somme de 330 millions serait restée chez nous. Elle aurait servi à
DIX-SEPTJÈME ENTRETIEN.
donner du travail aux ouvriers et à leur faii e fabriquer les marchandises destinées à l’expoitation Voilà où conduisent les préjugés et les passions des hommes, ainsi que leur ignorance des grandes lois sociales.
Voyez, au conlraii e^ ce qui se passe en Angleteri e. Comme ce paysne produit pas assez pour sa consommation, à cause deson territoire restreint et de sa grandepopulation, on pourrait croire qu'il souflVe perpétuellem.ent de la disette , puisqu'il est obligé d’attendre tous les ans du dehors le complément de sa nourriture. Eh bien ! c'est le contraire qui a lieu ; les denrées affluent chez lui et elles s’y maintiennent à un taux beaucoup plus uniforme que chez nous. C’est que depuis plusieurs années il a établi chez lui la liberté complète du commerce des grains , et, grâce à sa puissante marine marchande, il a monté ce commerce sur une \aste échelle. Les blés arrivent de tous les pa\s du monde dans les ports de l’Angleterre, qui est aujourd’hui le premier marché de blédu globe. C’est chez elle que vont maintenant s'approvisionner beaucoup de nations, et ce commerce est devenu pour ses habitants une nouvelle source de lâchesse.
Profitons donc des leçons de l'expérience, et revenons désormais • à des idées plus saines. Au lieu de voir les spéculateurs d'un mauvais œil, au lieu de les signaler à l’indignation publique sous le nom honni d'accapareurs, favorisons de tous nos efforts la liberté du commerce. Elle seule peut prévenir les calamités, assurer la régularité de nos subsistances et les maintenir à un prix presque constamment égal. 11 semble que Dieu avait réservé ce moyen pour porter tous les hommes à s’aimer et à s’entraider comme des frères (1).
(1) Depuis l’époque assignée à ce récit, les faits sont venus donner la plus éclatante confirmation aux assertions contenues dans ce chapitre et le précédent.
Les mauvaises récoltes des années 1860 et 1861 ont amené un déficit bien supérieur à celui des années 1845 et 1846 ; ce qui le prouve, c’est que tandis qu’à cette époque il avait suffi d'une importation de céréales inférieure à 14 millions d'hectolitres, l’importation s’est élevée du i^r juillet 1861 au 31 juillet 1862 à 16 millions 422 mille heclolitres. Et cependant, tandis qu’à la première époque le blé était monté Jusqu’à 56 fr, dans quelques provinces, en 1862 il n’a dépassé nulle part le prix de 30 fr., grâce aux avantages de la liberté du commerce établie en l860.
ÜIX-HUITIÈME ENTRETIEN.
TOUT CE QUI FACILITE LA SATISFACTION DES BESOINS EN DIMINUANT LA PEINE EST UN BIEN. — UTILITÉ DE LA BONNE DIRECTION Dü