‹ Manuel populaire de morale et d'économie politique [microform]Chapitre 3 sur 51 · LE VILLAGE ENRICHI · texte numérisé non relu

LE VILLAGE ENRICHI

11 \ avait dans la commune im riche propriétaire, nommé possesseur d’iin ancien domaine patrimonial pourvu d une jolie résidence, .ju’il délaissait pour habiter la ville voisine ne venant passer a sateri-eque quelques jours de la belle saison! Le caractère des habitants le tenait éloigné de Mii-ebeau , où il soLillrait d’ailleurs du spectacle de la misère. 11 désirait la souager, et pour cela il prodiguait avec générosité des secours à tous ceux qui s'adressaient à lui, allant même au-devant des besoins • mais ses dons , comme ceux de la charité ordinaire , étaient un

palliatif impuissant; malgré leur abondance, ils n’attaquaient pas le mal dans sa source. ^

-M. ValcoLir était un homme instruit, bon et animé d’excellentes intentions. Il voyait le mal , il aurait voulu le guérir; mais il ne se rendait pas bien compte des moyens à employer. Il était labolieux , persévérant, suivant avec persistance "la route une fois tracee, mais timide, et manquant de résolution; il hésitait toujours à prendre un parti, incertain enti-e plusieurs projets diffélents. Cette indécision lavait même empêché de commencer l’œuvre dont M. Dupré allait se chargei’.

Aussitôt qu’il eut compris la nécessité de se donner un aide le docteur reconnut de quel secours lui serait un homme qui' avec de la fortune et des loisirs, avait le désir de les employer au bien de ses semblables. Il lui avait souvent parlé de l’état de Mirebeau, et ils regrettaient tous deux de voir plongée dans la

misère une commune où se rencontraient autant d’éléments de prospérité.

Une fois résolu à commencer l’entreprise, il lui lit part de ses plans, que M. Yalcour fut loin de combattre. Ces plans entraient

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dans ses vues; il promit donc fi'ancbement son concours. Le docteur Dupré le détermina sans peine à accepter les fonctions de maire (jn’on lui avait offertes plusieurs fois , mais qu’il avait toujours refusées par défiance de lui-même. Celte circonstance mit M. \ alcour dans la nécessité de demeurer plus souvent à Mire-

beau; bientôt même, captivé par l’œuvre à laquelle il coopérait il en fit sa résidence habituelle. '

Une circonstance favorisa leurs projets au début. Le curé de a commune, v ieillard octogénaire , à qui l’àge rendait impossible e bien qui était dans son cœur, vint à mourir. M. Dupré avait compris que, sans le secours de la i-eligion et de la morale on ne peut rien accomplir d’efficace pour la régénéi-ation d’une contrée. 11 s’empressa d’aller trouver l’évêque et le pria de donner à sa commune un ecclésiastique qu’il savait décidé à le seconder t e toutes ses forces. C’était un prêtre dans la force de l’àge, dont a chante égalait le zèle et les lumières , et qui , connaissant les’ pi’ojc s du docteur, s’était senti pris du noble désir d’y concourir. M. Diipre, dont les intentions étaient bien connues de l’évêqne, réussit dans sa démarche, et il revint à Mirebeau plein d une nouvelle ardeur. Il sentait maintenant ses forces triplées 11 serait trop long d’indiquei- tous les moyens que ces trois lommes employèrent d’un commun accord pour changer la face (tu village. Ce changement fut tel que, pour peindre l’état de la

l’orrr i"fi prendre

oppose du tableau que nous avons tracé.

Le docteur et M. Yalcour étaient persuadés que l’exemple est e meilleur moyen de convaincre une population plongée dans orance. Pour amener les habitants de Mirebeau à adopter un meilleur mode de culture , ils ne virent rien de mieux que de aiie parler les résultats. M. Yalcour profita de l’expiration du bail de sa proiu'iete pour obliger son fermier à se conformer à

ses vues. 11 l’aida d’ailleurs par de grands travaux d’amélioration entrepris a ses frais.

•Iiisqualoi-S M. Dupré avait fait valoir son l.icn avec l’aide d’un l egisseur, mais il n’avait pas tes capitaux néccssair'os pour l’anié-

0-Umples qn il put donner. Contrairement à la déplorable habi- (ide dos cultivdteui-s , qui ont l’imprudence d’emprunter pom-

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agrandir leur propriété, il vendit la moitié de son bien afin de se procurer des capitaux pour améliorer le reste.

Dans cette cii constance, il imposa silence à son amour-propre et ne cj-aignit pas de s’exposer aux suppositions que devait faire naiti’e cette aliénation d’une partie de son domaine. L’événement prouva que ce qui aurait pu n’ètre <prun bon exemple, avait été aussi une excellente opération. Dix ans plus tard, la moitié de sa propriété lui rapportait plus du double de ce que lui donnait auparavant la totalité. Des capitaux habilement einplovés en travaux d’assainissement , en engrais, en amendements, en instruments perfectionnés, des soins intelligents et un système raisonné de culture avaient presque triplé son avoir.

Des résultats aussi évidents ne pouvaient manquer de frapper les habitants de Miiebeau. Bientôt quelques culti\ateurs, séduits par l'exemple et entraînés par les conseils chaleureux du doc- ■ teur, quelques-uns même aidés secrètement par la bourse de M. \ alcour, se décidèrent à adopter ses procédés. Dès ce moment, le plus difficile était fait. ÎS’os deux amis ne s’étaient pas dissimulé que, tant qu’ils agiraient seuls, leur exemple serait peu con\aincant pour les simples culti\ateurs, toujours portés à se délier de ce que font les riches, sous prétexte que ce qui est bon poui’ ces derniers ne vaut rien pom- euv. En amenei- quelquesuns à imiter ce qu’ils voyaient était donc une victoire; leur exemple devait être suivi de pioche en proche. Le résultat confirma ces prévisions.

Aussi, pour obtenir cette première victoire, .M Dupré n’avait lien négligé. 11 se multiplia réellement pendant les premières aimées, et l’on peut dire que sa \ie fut un combat perpétuel contre les obstacles. 11 était partout pour surveiller les travaux qu’il faisait exécuter, et dont la réussite importait non moins au succès de son œuvre qu'à sa fortune personnelle. 11 continuait en même temps à donner ses soins aux malades. 11 leur faisait même des visites plus fréquentes, parce que cliacime était pour lui l’occasion de donner un conseil. .Jamais il ne rencontrait un habitant de la commime sans lui faire (pielqucs questions de nature à provoquer ses réflexions, et il ne le quittait pas sans lui avoir glissé <|uelque avis. Tous les dimanches , quand le temps le permettait, il se mêlait aux groupes qui se l’assemblaient à la

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porte de l’église, l^es habitants deMirebeau faisaient alors cercle autour de lui, et là, tout en parlant de la saison, de l’état des lécoltes ou des aflliires de la commune, il leur adressait en commun quelques-uns des avis qu’il leur prodiguait en particulier. Il tournait la conversation sur les mesures qu’il avait en vue pour le bien de la commune, et il les amenait à les proposer eux-

memes, leui faisant adopter d avance ce qu’ils aui’aient peut-être combattu si on le leur eût ouvertement conseillé.

En des pi-emiers points sur lesquels s'était portée l’attention du docteur avait été Tendiguement du l uisseau (jui traversait la plaine en face du village. On avait ainsi prévenu les débordements (jui tiansformaient cette plaine en un marécage pestilentiel. Les pâturages, envahis par des plantes malfaisantes à cause de la présence constante de l’eau, avaient été assainis par de nombi-euses tranchées; défoncés, retournés et purgés des mauvaises herbes , ils étaient devenus de grasses prairies , entrecoupées de fossés d’ii-rigation qu’alimentait le ruisseau. Ces i)rairies nouiiissaient maintenant de nombreux troupeaux ; elles fournissaient ainsi aux terres du village l’engrais qui leur avait toujours maiKiLié. Ce n’est pas tout.

On bait que ce ruisseau formait dans son cours plusieurs chutes quoi! n avait jamais utilisées. Le docteur regrettait depuis longtemps de voii- se dissiper en pure perte des foi’ces capables de faire marcher de puissantes machines, propres à répandi'e la Nie et l’activité dans la contrée. 11 établit pom-.sa part, sur la plus laible de ces chutes et la plus rapprochée du village, un moulin qui était déjà un bienfait pour le pays , mais dont Tutilité fut surtout appréciée lorsque les habitants connurent mieux l’emploi du temps. Il les dispensait , en effet, des longues courses qu’ils avaient a faire auparavant, par de très-mauvais cliemins, pour porter moudre leurs grains.

C était la, cependant, la moindre des choses que M Dupré avait eues en vue. Le territoire de la commune était étendu, mais Il se composait en grande partie de prés et de bois qui oftîaient peu d’aliment au travail : les terres , dont la culture occupait seule les babitants, étaient peu considérables. Le docteur vovait que avantage il v aurait à aiipeler dans le village une industrie qui put leur fournir une occupation. La vente d’une partie de

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sa propriété lui permit de réaliser ce projet. 11 savait que des capitalistes désiraient établii* des usines dans la vallée de Mirebeau. La portion qu’il voulait vendre convenait k cet objet; le marché fut conclu, et bientôt l’on vit s’élever les murs d’une filature qui réussit assez bien poui- décider dans la suite les propriétaires à y joindre une fabrique de toiles peintes. Plus tai'd, comme la contrée offrait du minerai de fei' de bonne qualité, et que, faute de débouchés , les bois environnants avaient peu de valeur, (|uelques forges viment s’établir dans le vallon. D’autres usines s’y fixèrent successivement, et peu à peu la vallée devint le siège d’une assez grande activité industrielle.

Tout cela ne se fit pourtant pas sans difficultés ni sans luttes. Les habitants de Mirebeau n’étaient , dans le principe , ni assez nombreux, ni assez intelligents pour suffire aux travaux de la fabi ique : il fallut donc appeler des ouvriers du dehors. Leur arrivée causa un soulèvement pi’esquegénéi al. On ne voulait pas voir qu’en exécutant des travaux que ne pouvaient pas accomplir les habitants, ils ne feraient tort à personne, et que leur présence, en augmentant le nombre des consommateui s, donnerait de la valeur à bien des choses qui n’en avaient point. Comme le village pouvait à peine nourrir ses propres habitants , on voyait un danger dans ces nouveaux venus. « C’étaient, disait-on , autant

de bouches qui allaient affamer le pays et faire enchéj'ir les denrées. »

Ce fut un bonheur f^ur la commune d’avoir alors un homme comme M. Dupré. L’influence dont il jouissait sauva tout : il parvint a calmer 1 irritation, et s’il ne put obtenir que les nouveaux ti'availleurs fussent accueillis avec bienveillance, il empêcha du moins qu’ils ne fussent victimes d’une aveugle hostilité.

Le docteur eut surtout besoin de toute son influence dans une circonstance décisive pour le bien-êti-e du village. 11 s’agissait de la vente des biens communaux. Ces biens, foi-mant une partie notable du territoire de Mirebeau, se composaient de bois et d’une assez grande étendue de landes et de pâturages. Les pauvres de la commune y menaient paîti'e leurs \aches et leujs brebis; ils y trouvaient encore du bois pour se ehaulTer,

Lorsqu’il fut question pour la première fois de cette mesure, elle souleva un cri d’indignation. « C’était vouloir niiner le vil-

lage, dépouiller les pauvres de ce qui leur appai-tenait et les réduire à la mendicité. » Dans cette ciiconstance, M. Dupré faillit perdre toute sa popularité. 11 tint bon cependant, parce qu’il était convaincu de l’utilité de la mesure. D’aboi d, la commune avait besoin de se créer des ressources pour les travaux d’utilité publique qu’elle devait entreprendre ; d’un autre côté, et ce point était le plus important à ses yeux, c’était l’enrichir que de rendre à la culture des terrains qui , à l’état de vaine pâture, étaient, pour ainsi dire, frappés de stérilité.

Pour faire adopter sa proposition, le docteur fit décider qu’une partie des communaux serait partagée entre les habitiints, afin de compenser immédiatement l’inconvénient qui pourrait résulteide leur suppression. Le reste fut vendu, et servit doublement à enrichir le pays. Ces terres furent achetées par des propriétaires étrangers à la commune , qui vinrent s’y fixer avec leurs capitaux , et y mirent en pratique un meilleur système de culture. Les bois avaient été jusque-là sans valeur, parce qu’ils étaient dépeuplés par les chèvres et les moutons, dont la dent meui-ti ière dévorait les jeunes pousses. La suppression du droit de parcours mit fin à celte situation déplorable. Mieux aménagés, les bois se lepeuplèrent , et, grâce à la demande de combustible qu’amena l’établissement des forges, ils fournirent bientôt du travail à la population.

Les fonds provenant de la vente des communaux furent employés à des travaux qui contribuèrent à augmenter l’aisance des habitants. 11 faut citer en premièi-e ligne un bon système de voies de communication qui facilita les transports de toute espèce. Eu peu d’années, les chemins de la commune furent tous mis dans un parfait état de viabilité , et on en établit de nouveaux pour étendre les relations avec les localités environnantes. xVu commencement, les habitants ne voyaient dans ces travaux que des corvées au profit des riches qui, disaient-ils, profilaient seuls de ces routes. Mais bientôt l’industrie et les progrès de l’agriculture, en multipliant les charrois, leur firent voir que le hon état des routes profitait aux pauvres comme aux riches. Lorsqu’ils comprirent l’utilité de ces ti-avaux pour eux-mêmes, les pi estations en nature qu’ils nécessitaient ne furent plus l’objet d’aucune répugnance, et les travaux, mieux exécutés, doublèrent et triplèrent de valeur.

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Ces améliorations matci ielles n’avaient pas seules appelé l’attention du docteur et de ses aides. Ils s’étaient aussi préoccupés des besoins moraux de la commune. Le curé, dévoué de cœur à la régénération de sa paroisse, avait su se concilier l’afléction générale des hahifants par sa bienveillance, par l’intérêt qu’il prenait à leui‘s affaires , et par les services qu’il s’efforçait de rendre à chacun. Avant lui , l’église était presque déserte les dimanches. Peu à peu il sut y ramener ses paroissiens, et, la population aug- • mentant, 1 église se trouva bientôt insuffisante jon dut songei' à la réparer et à Pagrandir. C’était ce que le docteur désirait non moins

que lui : ce besoin prouvait que la population était devenue plus morale en devenant plus heureuse.

Ou pj-ofita de la cii constance pour faire quelques travaux d’embellissement que M. Dupré ne croyait pas sans utilité. La place nue qui s étendait devant l’église fut agrandie, plantée d’arbres et transformée en une jolie promenade. Elle formait, avons -nous dit, une esplanade au-dessus de la rivière. On soutint les teires par un mur, et l’on établit une terrasse munie d’un parapet, poui piévenir toute chance d’accident. La promenade et la terrasse furent garnies de bancs. C’est là que le bon docteur aimait a s’asseoir pour causer avec les habitants de la commune , tutoyaiitavcc une aimable familiarité, comme on fait à la campagne, tous ceux qu’il avait vus enfants, ou que l’àge n’avait pas rendus ses égaux.

Il se plaisait à jouir du spectacle qui, de cette terrasse, se déployait aux regards, et qui était en grande partie le fruit de ses efforts. Au bas, la rivière développait à droite et à gauche sa touibe giacieuse. Ses bords avaient été garnis d’un rang de peupliers qui formaient de chaque côté un magnifique rideau de verdure, et qui déjà constituaient un revenu important pourla caisse municipale. Ce rideau, un peu interrompu devant la terrasse , permettait à la x uc de s’étendi-e dans la vallée, où elle se reposait agiéablement suj’un riant tapis de prairies. Le centredu paysage était occupé par la fabrique , dont les bâtiments dominaient les habitations répandues dans la vallée, et qui étalait aux regards ses longues bandes d’étolï’es aux mille couleurs.

Les habitations avaient subi, dans l’intervalle, un changement non moins satisfaisant ; elles avaient un air de propreté coquette

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qui charmait les yeux. De dimensions variables, en raison des familles qu’elles devaient loger , elles étaient presque toutes construites sur un plan analogue. Le docteur avait l'éussi à faire comprendre l’importance delà lumière et du renom ellemi'iit de l’air ; aussi elles étaient toutes percées de plusieurs ouvei’tures, percées de cotés opposés. Enloui-ées de jardins plantés d’arbres fruitiers et clos par des haies vives, elles paraissaient s’élever du sein d’un immense verger. Les fleurs qu’on voyait parer ces jardins et orner le devant des maisons dénotaient chez les habitants un amour de la nature, indice heureux de la douceur de leurs sentiments. On y reconnaissait Lin fluence des goûts du bon docteur, qui avait fourni les graines. Ces maisons avaient été construites en partie par lui, par M. Yalcour, et surtout par les propriétaires de la fabrique, afin de loger les ouvriers venus à Mirebeau. Plus tard, les autres habitants, forcés, malgré eux, de comparer ces demeures propres et agréables avec leurs logements sales et incommodes, imitèrent le plan de ces maisons, et bientôt la vallée s’était trouvée couverte d’habitations qui joignaient l’agrément à la commodité.

On avait en même temps assaini le village en faisant disparaîti’e les boues et les ornières des chemins ; les trous et les mares avaient été comblés; la vue et l’odorat n’étaient plus offusqués par des amas d’immondices et par des tas de fumiers dont on laissait perdre les sucs fertilisatcurs, au grand détriment de la santé publique. La propreté avait fait des progrès avec l’aisance ; les anciennes maisons avaient é'té réparées, nettoyées, agrandies; beaucoup même avaient été reconstiuites ; aujourd’hui elles étaient toutes plus commodes , pourvues d’un plus gi’and nombre

de meubles et d’ustensiles, et surtout elles étaient tenues avec plus de soin.

('our arriver à ce dernier résultat, M. Dupré avait beaucoup compté sur la génération naissante, cai* il savait que les vieilles habitudes sont plus furtes que les bonnes intentions. Aussi un de se.s pi’emiers soins avait été la création d’une école.

Les bons maîtres manquaient alors; il n’y avait pas d’écoles normales, et les instituteurs étaient sans moyens pour se formel-. Le curé vint en aide au docteur. Dans son ancienne paroisse, où il s était beaucoup occupé d’instruction, il avait remarqué à l’école

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un jeune homme qui aidait le maître, et qui, à un esprit droit, à un jugement sain, joignait d’excellents sentiments et un goût véritable poui- l’enseignement. Il le fit venir à Mirebeau et se chargea de le mettre en état de diriger une classe. Ses soins furent couronnés de succès; dès l’ouverture de l’école, la manière dont elle fut tenue prouva qu’elle était dans de bonnes mains. Le curé y faisait d ailleurs de fiéquentes visites, pour encourager le maîtie; ;1 s assurait de 1 exactitude des enfants, il suivait leurs progrès, surveillait leur conduite et faisait de tout ce qu’il remarquait l’objet d’observations aux parents.

11 fallut cependant de la persévérance pour décider les familles à envoyer leurs enfants à l’école. Les pères, qui avaient vécu jusque-là sans instruction, ne pou\aient se persuader qu’il fût nécessaire d’en donner à leurs fils. Le docteur joignit ses etTorts à ceux du curé pour les déterminer à se priver un peu des faibles services que leurrendaient leurs enbints. De son côté,M. Valcour, comme maire, sévit avec fermeté contre le vagabondage et les déprédations des enlants; il punit aussi ti’ès-sévèrement toutes les dégradations commises par eux sur la \oie publique. En combattant ainsi l’oisiveté , il aftàiblit les obstacles qu’elle apportait aux progrès de l’instruction.

Gi’àce à ces soins réunis, l’école fut bientôt suivie par tous les enfants en âge de s y rendre. La population de la commune croissant, il fallut même songer plus tard à dédoubler l’école où les enfants des deux sexes étaient réunis. L’instituteur, M. Raymond, s’était rnai ié, et sa femme partageait avec lui le soin de la classe. On lui confia la direction de l’école des filles, qui reçurent alors une éducation mieux appropriée aux besoins de leur sexe. Enfin, dans les derniers temps, on ax ait établi dans la \ allée une salle d’asile pour les enfants des familles occupées dans les ateliers. Les propi'iétaires de la fabrique y avaient généreusement contribué pour la plus forte part.

Tant d’elforts axaient porté leurs fruits. Si la face du village avait changé , les mœurs n’avaient pas subi une transformation moins complète. Elles s’étaient adoucies , policées; les habitudes étaient devenues moins grossières, le caractère moins sauvage.

L activité avait succédé à rcngourdis.sement de la paresse. Les foires et les marchés n’étaient plus suivis que par ceux qui avaient

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besoin d’y aller pour acheter ou pour vendre. Les cabarets étaient moins fréquentés, mais en revanche, les champs étaient mieux cultivés et donnaient des moissons plus abondantes. Des produits auparavant inconnus étaient maintenant recueillis dans le village ; les cultures plus variées faisaient moins dépendre le revenu des habitants de l’inconstance des saisons, elles les mettaient davantage à l’abri des chances d’une récolte unique.

La culture des plantes économiques et industrielles .s’était répandue dans la commune, fiîlle y axait augmenté les moyens d’échange, et amené l’argent qui y manquait. Les fruits, précédemment négliges , étaient dev'enus un objet de grand rapport ; le docteur y avait veillé d’une manière spéciale. 11 aimait ce qui retient Thomme chez lui et l’attache à sa demeure. D’ailleui's, disait-il, les fruits sont une récolte qui vient d’elle-même , et il n en coûte pas dax^antage pour cultixer de bonnes espèces que pour en soigner de mauvaises. 11 s’ell’orçait donc de propager

les meilleures, et il montrait lui-même à grefi’er et à tailler les arbres.

11 avait aussi insisté pour le perfectionnement des races de bestiaux, y appliquant le même raisonnement qu’à la culture des fruits. La multiplication des bestiaux , due à l’amélioiation des prairies, donna naissance, par son conseil, à une industrie nouvelle, la fabrication du fromage. Il introduisit l’usage des associations rurales du Jura, nommées fruitières. A l’exemple de ces associations , le lait des vaches de tous les habitants était remis chaque jour à l’un d’eux, qui se chargeait de fabriquer le fromage, et qui en tenait compte à chacun en raison de la quantité de lait fournie. Cette association si simple permit d’utiliser les moindi es

quantités de lait , tout en diminuant les fi-ais et les pertes de temps.

Le soin des vaches et de la basse-cour que posséda bientôt chaque maison, retint les inénagè.'es dans l’intérieur de leurs maisons, et dexint entre leurs mains une occupation aussi lucrative qu’intéressante. Le docteur inspira aussi le goût de l’éducation des abeilles, éducation qui donne sans peine un revenu presque assui'é et un produit d’une ressource précieuse pour les ménages. On ne trouvait piesque plus dans le village une seule maison dont le jardin ne contînt quelques imches.

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xM. Dupré avait cherché encore à répandre dans la commune le goût des industries qu'on peut appeler domestiques, parce qu’elles s’exercent au coin du fojer. 11 tenait à ce que chaque cultivateur connût un état pour occuper les longues soh ées d’hiver, ou les journées de mau\ais temps. Outre le profit qu’on en tire, il y voyait une ressource contre l’oisiveté et une garantie contre la fréquentation du cabaret.

Pour arriver à ses fins, il avait très-heureusement profité de la classe d’adultes tenue par l’instituteur. Cette classe avait eu d’aliord de la peine à l éussir; elle avait rencontré dans le cabaret un concurrent redoutable ; mais enfin elle avait fini par recruter un bon nombre d’assistants. C’était pour ,M. Dupré un puissant moyen d’action sur la population. 11 venait lui-même fréquemment à la classe ; il s’entretenait avec ceux qui étaient présents, et trouvait toujours moyen de leui- donner quelque avis ou de leur apprendre (jnelque chose de nouveau.

De son coté, le. curé s’y rendait aussi deux ou ti'ois fois chaque semaine. 11 y faisait régulièrement, comme à l’école, une instruction religieuse une fois par semaine. Les autres jours, il se contentait d’adresser des avis, faisait quelques observations à propos de ce qui se présentait, interrogeait l’un ou l’autre, s’enquérait de ses affaires, demandait des nouvelles du père ou de la mère , de la femme ou d’un euftint malade ; il excitait, conseillait , blâmait quebiuefois, encourageait plus souvent, et toujours gagnait la confiance de chacun.

C’est ainsi que le village de xMirebeau était devenu méconnaissable. Vingt ans avaient suffi pour tripler la population , et l’aisance avait fait des progrès encore plus i-apides. Cependant tout ne fut pas également heureux. 11 n’y a pas de bonheur parfait en ce monde, et le bien n’est jamais sans mélange de mal.

Ainsi les piugrès furent accompagnés de vicissitudes et de revers partiels qui amenèrent la ruine de plusieurs imprudents. Ouebjues habitants, éblouis par les succès de leurs voisins, se livrèrent à des entreprises mal calculées; ils échouèi-ent, et leur (‘chec rendit plus circonspects ceux qui vinrent après eux. Des ambitieux se lancèrent aussi dans des spéculations téméraires; ils firent malheureusement des dupes dont les plaintes menacèrent un instant d’arrêter toute tentative nouvelle. Il y eut aussi,

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comme toujours, des accidents imprévus, desépreu\es envovées par la Providence à d’honnêtes familles. Mais ces malheurs excitèrent la compassion générale; le concours empressé de ceux qui n’étaient pas frappés réussit à les soulager en partie.

On ne pouvait pas espérer non plus que Dieu mît la commune a l’abri des intempéries des saisons. Il survint donc quelques mauvaises années qui furent d’autant plus pénibles à passer

qu’elles surprenaient beaucoup d’indix idus au milieu d’entreprisel

conirnencées , et Imsque la commune tout entière .se trouvait dans une espèce de travail d’en lanternent. Les industries qui s’v étaient implantées ne fuient pas toutes également pixjspères. Les alternatives d’activité et de stagnation , qui se reproduisent presque périodiquement, ne pouvaient pas manquer de les atteindre* les nioin.s vivaces y succombèrent. ’

Il y eut donc des alternatives dans le développement de la prospérité de Mirebeau ; mais le docteur les avait prévues; aussi n’en tut-il pas ébranlé. Dans ces moments difficiles, il redoubla d’activité, afin de rendre le courage aux esprits abattus Quant à lui, son energie se retrempait, en quelque sorte, dans ces temps d épreuves. Comme il n’avait jamais compté sur une prospérit^é continue , il ne s’eflrayait pas d’un instant de revers. 11 regardait ces temps d’arrêt comme des moments de repos où l’iiumanité reprend des forces pour s’élancer ensuite à de nouveaux progrès.

Ln seul danger l’effrayait pour la commune : l’inxasion des vices; tous ses efforts tendaient maintenant à l’en préserver à 1 avenir. 11 redoutait non moins l’invasion des idées fausses, qu’il legardait comme un fléau pour une société. Par le mal que des idees erronees avaient fait dans la commune, par l’état d’enc^ourdissement et de pauvreté où elles l’axaient maintenue si îono-temps, il devinait le mal que pouvaient faire d’autres idées élément fausses, si elles venaient à s-e glisser dans l’esprit des labitants. H s’efforçait en conséquence de propager l’instruction;

li était parti de si loin, qu’il avait encore bien des erreurs et des pi-ejugés à combattre.

Mais vtmons à l’objet de la réunion que nous avons laissée aupies de leghse.

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