‹ Manuel populaire de morale et d'économie politique [microform]Chapitre 4 sur 51 · LES SUITES D UNE IMPRUDENCE · texte numérisé non relu

LES SUITES D UNE IMPRUDENCE

Louis Morand , un des anciens enfants de Mirebeau , avait épousé, dix-huit ans auparavant, la fille d’une. veuve, qui lui avait apporté avec scs vertus une petite maison entourée d’un cuelos. C’est là qu’il vivait, cultivant de ses mains le modeste héritage qu’il avait reçu de scs parents. Son activité , jointe à celle de sa femme , ménagère laborieuse et économe, fournissait largement aux besoins de la famille composée de six personnes, ui , sa femme, sa belle-mère, et trois enfants dont un garçon et deux filles plus jeunes.

Leur union durait depuis dix ans et n’avait été troublée par aucun accident. Louis Morand avait déjà fait des économies , lorsqu’il eut l’imprudence de s’associer avec son frère aîné , homme actif, (jiii venait malheureusement d’entreprendre sans i-essources suffisantes un petit commerce de ti-ansport par eau. Cette entieprise avait semblé prospéi-er d’abord; mais bientôt une concuireuce établie avec des capitaux plus abondants la fit échouer. Puis survint un débordement où son frère périt avec son bateau.

Il fallut vendre ses biens pour pa),cr ce qu’il devait. Tout y passa, et cependant il restait encore quelques dettes. Louis Mol'and voulut les acquitter. 11 aurait pu s’en dispenser, il est vrai, puisqu’il n’avait jamais été associé eu nom avec son frère et qu’il n’avait signé aucun billet. Mais ces dettes avaient été contractées pour un commerce dans lequel il avait un intérêt : il sentait sa conscience engagée, et tenait à faire honneur à la mémoire de son frère. Peu après, le chagrin conduisit sa belle-sœur au tombeau, et elle mourut laissant deux enfants dans un déuûment absolu. Louis Morand recueillit, sans hésiter, les deux orphelins : il se dit qu’en travaillant un peu plus il parviendrait bien à les élever avec ses propres enfants.

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En agissant ainsi, Louis .Morand s’était conduit noblement. Sa bonne action devait lui attirer les bénédictions du ciel, comme elle lui méi itait déjà l’estime des hommes. 11 aurait certainement continué à prospérer, grâce à son intelligence , à son excellente conduite et à son infatigable activité, qui trouvait encore le temps de rendre service; mais il commit une autre grave imprudence.

Lorsqu’on avait vendu le bien de son frère, il s’était trouvé quelques terres qui touchaient aux siennes, et il ne sut pas résister à l’envie de s’arrondir en achetant des champs qui étaient si bien à sa convenance. Comme ses économies ne suffisaient pas à payer cette acquisition, il eut le tort d’emprunter, imitant en cela les habitants des campagnes, qu’aveugle la passion de la terre, et qui ne comprennent pas ce qu’il y a de faux dans l’opération d’emprunter à six pour cent, pour acheter des terres qui ne rapportent ordinairement que trois ou quati*e au plus. Cette manie est le fléau des campagnes, où elle fait des cultivateurs la proie des usuriers et des fripons. Elle ne devait pas avoir des conséquences moins funestes pour Louis Morand.

Déjà, au lieu de vendi’e quelques morceaux de terre pour paver le i-estanl des dettes de son frère , il avait contracté envers ses créanciers des engagements qui auraient dû le retenir. .Mais il pensa qu’en continuant à économiser comme il avait fait jusque-là, il pourrait payer les intérêts de son emprunt, et même rembourser pornptement le capital. L’extinction de sa dette lui semblait donc facile, comme elle le .semble toujours à ceux qui cèdent à la même tentation : le résultat devait tro per ses espérances.

Deux mauvaises années successives le mirent,* dès le commencement, dans l’impossibilité de payer même l’intéiêt de ce qu’il devait. L’adoption de ses neveux avait augmenté ses charges, et il devait maintenant pounoir à l’entretien de huit personnes. 11 obtint de ses créanciers, à des conditions onéreuses, d’ajouter les intérêts au capital , et il redoubla d’ardeur avec l’espoir de voir venir des temps meilleurs. 11 était connu pour l’im des plus laborieux cultivateurs de Mirebeau ; il le devint encore davantage , travaillant sans relâche, toujours le premier aux champs et le dernier à l’ouvrage. La fatigue altéra bientôt sa santé. Il contracta le germe d’une maladie qu’il nevoulut pas soigner au début.

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et qui ünit par mettre sa vie en danger. La force de sa constitution, qu'aucun excès n’avait altérée, le sauva; mais il resta plus de six mois sans [)Ouvoir l’eprendiH' le travail.

Pendant sa maladie, il fiillut payer des ouvrici'S pour exécuter ce qu’il faisait auparavant lui-mème. Seschamps.inoins soignés, rapportèrent moins cette année. Pour comble de malheur, la gi-èle vint plus tard ravager ses terres à la veille de la moisson. Cependant, sans sa dette, Louis Morand pouvait faire face à tout, et, même avec cette dette, il aurait encore pu se tirer d’affaire, s’il avait pu se décider à vendre le petit bien qu’il avait acheté et une faible pai tie de son bien patrimonial; mais l’amour-propre, qui empêche les cultivateurs de se dessaisir de ce qui leur a une fois appartenu, le retint comme les autres. Malgré les conseils du docteui", il ne put s’y résoudre. 11 vit donc sa dette s’accroître chaque année avec une rapidité effrayante.

Lorsque arrivait l’échéance des engagements, il sollicitait des renouvellements, et chaque fois il n’obtenait un sursis qu’à des conditions de plus en plus onéreuses. 11 vint enfin un moment où les intérêts et les frais eurent tellement accru le montant de sa dette, qu’il ne lui était plus possible de la payer par son travail et le revenu de son bien. Ses créanciers l’exproprièi'ent, et il eut la douleur de voii- l’héritage paternel absorbé tout entier par une dette qu’il aurait pu acquitter dans le principe avec le sacrifice d’une portion de ce patrimoine.

Il ne lui resta plus que la maison et le jardin. Du moins, sa famille avait un abri, et leur vieille mère ne fut pas réduite à quitter le toit sous lequel elle avait passé sa vie.

Obligé de clwchcr du travail, Louis Morand en alla demander à la filature, avec l’espoir d’y faire admetli-e aussi son fils, déjà dans sa seizième année. Malgré la gêne oii il avait vécu, il l’avait envoyé à l’école jusqu’à quatorze ans, regardant une bonne instruction, avec des habitudes d’ordre et de travail, comme l’héritage le plus sûr qu’il pût lui laisser. L’événenient prouva combien il avait raison.

Louis Morand était aimé et estimé de toute la commune; on le savait laborieux et intelligent; les malheurs qui l’avaient frappé excitaient l’intérêt en sa faveur. 11 fut très-bien accueilli dans la fabrique, où il se mit promptement au courant des travaux, et

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bientôt il fut en état de gagner un salaire assez élevé. Son fils fut reçu avec lui, et, par son savoir et son activité, il annonça devoir faire en peu de temps un très-bon ouvrier. Son gain, quoique faible d’abord, fut cependant une utile ressource pour ses parents. Enfin la mère trouvait à employer dans le village les instants que ne réclamait pas son intérieur. Ses excellentes qualités et la manière consciencieuse dont elle s’acquittait de son travail ne contribuaient pas moins que ses malheurs passés à la faire rechercher dans toutes les familles.

Le ménage parvenait ainsi à se soutenir pauvrement, il est vrai, mais sans faire de dettes, et il pouvait attendre sans trop de peine le moment où les autres enfants seraient en âge de gagner leur vie. Louis Morand, remis de la secousse, avait repris sa sérénité habituelle, et sa famille entrevoyait déjà des jours meilleurs dans un prochain avenir. Une catastrophe inattendue vint détruire ces espérances.

Louis xMorand revenait un soir de la fabrique. Il hâtait le pas à son oi'dinaire, afin d’avoir plus de temps à donner aux travaux auxquels il se livrait chaque jour dans son ménage. Tout à coup il entend pousser des cris de détresse. C’étaient ceux d’une troupe d’enfants dont l’un, en jouant sur le boi“d de la rivière, venait de tomber dans l’eau. Louis Morand, soupçonnant la cause de ces cris, accourt à l’instant : il jette sa veste et se précipite dans la rivière, à l’endroit où fenfant a disparu. Après quelques instants de recherches, il est assez heureux pour le retrouver, et il parvient à le déposer sur le rivage, où il s’empresse de lui donner les soins que sa position réclame.

Heureusement le petit noyé était resté peu de temps sous l’eau; l’asphyxie n’était pas complète Les soins iritelligents de son sauveur, aidé de quelques personnes attirées par les cris, le ramènent bientôt à la vie, et déjà il a repris connaissance, lorsque sa grand’mère, avei tie de l’accident, arrive sur le lieu du sinistre. Louis Morand lui remet son petit-fils, indique quelques précautions pour le faire transporter chez elle, et iharge un des enfants d’aller au plus \ite chercher le docteur. De son côté, le cœur joyeux d avoir sauvé un de ses semblables, il s’empresse de retourner chez lui pour changer de vêtements.

L’enfant fut etlecti veine ut sauvé, mais ce devait être aux dé-

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pens de celui qui s’était si courageusement exposé pour lui. Louis Morand était en sueur lorsqu’il s’était jeté dans la rivière, et la fraîcheur de l’eau l’avait saisi. Cependant l’effet aurait pu être passager, si, en donnant les premiers soins à l’enfant , il n’était resté quelque temps avec ses vêtements mouillés et glacés sur son corps. En rentrant chez lui, il se sentit pris de frisson, et se mit au lit avec la fièvre. Une fluxion de. poitrine se déclara, et, malgré tous les efforts du bon docteur, trois jours après il était ravi à sa famille.

Cet événement avait plongé le village dans le deuil. Louis .Morand y était généralement aimé. Dans le temps de son aisance, sa porte avait- toujours été ouverte aux malheureux. On ne le voyait pas, il e.st vrai , aux fêtes ni aux réunions publiques ; il n’avait jamais le temps d’aller au cabaret, mais il avait toujours celui d’aller à l’église ou d’obliger un voisin, même en négligeant ses piopres intérêts. La cause de sa maladie vint encore ajouter aux regrets causés par sa mort. Aussi la commune presque tout entière s'était fait un devoir d’assister à son convoi, que M. Valcour et son adjoint avaient honoré de. leur présence, et que tous les ouvriers de la fabrique avaient suivi, les chefs à leur tête.

Les habitants de Mirebcau, on se le rappelle, s’étaient séparés en revenant du cimetière. Quelques-uns seulement étaient restés groupés autour de M. Dupré sur la terrasse de l’église. Mais, cette fois, on ne voyait pas chez eux la gaîté qui présidait habituellement à ces réunions. A la tristesse causée par l’événement du jour se joignait une inquiétude générale.

Chacun sait que la récolte de l’année 1845 avait été mauvaise, et que celle de 1846 le fut encore plus. Comme on avait épuisé les blés qui se trouvaient en réserve dans les greniers, on doutait maintenant de la possibilité d’atteindre la moisson prochaine. Des craintes sérieuses agitaient aussi la population des ateliers, et avec elle la population agricole qu’elle faisait vivre. Les atlaires diminuaient; on parlait de l’encombrement des magasins, de la gêne du commerce. L’activité des fabriques se ralentissait partout, et àMirebeau on s’entretenait déjà de la probabilité d’une baisse des salaires, de la diminution des jours de travail, et même du renvoi d’une partie des ouvriers.

Un nuage de tristesse était donc répandu sur les assistants, l.e

docteur, au visage ordinairement si serein, paraissait lui-même soucieux. Il s’était assis en silence sur un des bancs, en face de cette riante vallée qu’il aimait ordinairement à contempler, mais dont la vue éveillait aujourd’hui dans son esprit de tristes pressentiments. Au bruit des marteaux et des machines, au mouvement des métiers, qui répandaient la vie et l’aisance dans la contrée , il ci’aignait de voir succéder le silence et le repos, précurseurs de la gêne et de la souffrance. Il pensait à l’avenir, et les autres habitants, respectant sa méditation, l’entouraient sans rien dire.

I.e silence fut interrompu par l'exclamation d’un jeune homme nommé André Bonnefoy. C’était un ouvrier de la fabrique, actif, ardent, à l’imagination vive, à la pai’ole prompte et facile. Etabli dans le village depuis quelques années, il s’y était fait remarquer pai- son intelligence, muis aussi par son penchant à faire des objections, penchant qui était autant chez lui le désir de s’instruire (]u’une manie de ciitiquer. Aussi se rendait-il facilement aux bonnes raisons; sous ce rapport, il méritait le nom qu’il portait.

— Eh bien ! dit André, rompant le premier ce silence qui n’allait pas à sa nature; — à (juoi ont .servi au pauvre Morand son activité, son dé\oiîment et sa probité? Il a travaillé toute sa vie comme un galéi ien, et maintenant le voilà mort, et sa famille réduite pour toujours à la misèi e.

— André, dit à l’instant le bon docteur, sortant de sa rêverie, sais-tu qu’il y a bien des choses dans ta question ? peut-être plus que tu ne penses loi- même.

— Oh! repiit André, n’en supposez pas plus long que je n’en veux dire. Je suis loin de prétendre que Louis .Morand a eu tort de se jeter à l’eau pour sauver le petit-fils à la mère Bonnet. 11 a fait ce que tout auti e eût fait à sa place. Quand on peut sauver la vie à son semblable, un homme qui a du cœur n’hésite jamais.

— André , lu n’as pas besoin de dire que tu ne veux pas blâmer le dévoûment de Louis Moi and ; je te connais assez pour savoir que lu en aurais fait autant. Je suis pourtant bien aise de t’entendre parler ainsi : ce sont de nobles paroles qui font toujours plaisir. Mais tu voulais sans doute parler du reproche qu’on

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lui a fait d'avoir pajé ce qu’on appelle les déliés do son frère ?

— Précise'menl, dit André Bonnefoy.

— Mais sais-tu bien, André, que ce leproche ne tend à rien moins qu’à faire juger du bien ou du mal de nos actions d’après les conséquences qu’elles peuvent avoir pour nous? Le bien, d’après cela, serait tout ce qui nous est utile , et le mal, ce qui peut nous être nuisible.

— - On ne dit pas cela, — se hâta de répondre un cultivateur qu’on savait disposé 5 mettre un peu cette opinion en prali(]ue; —mais enfin, si Louis Morand ifav.iit pas payé les dettes de son frère, il n’aurait pas été ruiné, et sa famille ne serait pas réduite à la mendicité.

— C’est cela, père Frapin, on ne dit pas posilivement; en attendant, on dit toujours, et, à force d’entendre dire, l’opinion et la morale publique se forment en conséquence. Mais parlons francbernent, et ne disons pas une chose en en laissant entendre une autre. Kclaircissons d’abord un fait dont on parle ici depuis plusieurs années. Les dettes qu’a payées Louis Morand étaientelles aussi les siennes, on simplement celles de son frère?

— Celles de son frère, dirent le père Frapin, Guillaume Jarland, cultivateur, M. Vieulin, mercier-quincaillier, M Passernard, cafetier, M. Maucorps, homme d’affaires, et plusieurs autres.

— Les siennes, dirent André Bonnefoy, Léonard Dubois, ou- M-ier mécanicien dans la filature, Thomas Ba\aud, cultivateur, M.Bei trand, fermier, M. Saujon, menuisier, et quehiues ouvriers habitués à se faire l’écho d’André et de Léonard.

— Ah î ah ! je vois qu’on n’est j)as d’accord, reprit M Dupré. Tâchons de nous entendre. Louis Morand avait-il mis de l’argent dans le commerce de son frère ?

— C’est connu, dirent tous les assistants.

— Si l’entreprise eût réussi, en aurait-il partagé les bénéfices ?

— Certainement, répondit-on encore à l’unanimité.

— Louis Morand était donc l’associé de son frère. Or, puisqu’il devait partager les bénétices, ne devait-il pas supporter aussi les charges ?

— Mais, objecta M. Maucorps, l’homme d’affaires, Louis Morand n’avait pas signé les engagements de son frère.

— Fh! depuis quand, dit M. Dupré, un honnête homme n’est-il engagé que lorsqu’il a mis sa signature sur un morceau de papier? Non ! non ! soyons plus sincères; avouez, Monsieur Maucorps, que c’était bien la dette de Louis Morand.

— C’est vrai, c’était sa dette au fond , mais il aurait pu se dispenser delà payer, puisqu’il n’y était pas tenu légalement.

— 11 est vrai, dit M. Dupré, les tribunaux n’auraient pas pu le contraindre à payer. Mais cela prouve que ce qui est légal n’est pas toujours loyal, et qu’en dehors de ce que les lois ordonnent, il y a beaucoup de choses que la morale prescrit.

— Je suis prêt à le reconnaîti-e, reprit André. Je sens que Louis Morand s’est conduit en honnête homme, et je serais fâché pour sa mémoire qu’il eût fait autrement. Cependant il est triste de penser que son honnêteté a causé sa ruine.

— Puisque cela te fâche de le penser, André, et que l’occasion s’en présente, je suis heureux de pouvoir te détromper, en détruisant une eri’eur qui règne ici depuis longtemps. Maintenant que ce pauvre Moiand est mort, on peut dire les choses, d’autant plus que la vérité ne doit pas nuire à sa réputation. Louis Morand, mes amis, était un parfait honnête homme, mais il avait commis auparavant une grave imprudence.

— Laquelle donc ? demandèrent tous les assistants.

— C’est lorsqu’il a acheté le bien du Coudray, sans avoir les moyens de le payer. Ce bien valait six mille francs, et il n’en avait alors que la moitié. A'oilà la grosse faute qu’il a commise. Sans cela, lorsque, apiès la liquidation des affaires de son frère, il a eu deux mille francs de dettes , il aurait* pu les payer comptant, et il lui serait encore resté mille francs de ses économies, tandis qu’il s’est trouvé endetté de cinq mille francs.

— Mais, — dit M. Jarland, cultivateur, très-gêné pour avoir aussi voulu acheter un domaine qu’il ne pouvait. pas payer, et qui se sentait atteint par ce blâme adressé à fimprudence de Louis Morand, — fallait-il donc qu’il laissât échapper l’occasion d’acheter des terres qui arrondissaient si bien son patrimoine?

— Certainement, cela valait mieux que de s’endetter.

— Cependant, dirent quelques assistants , s’il redevait cinq mille francs, il avait en plus un bien de six mille francs, et le revenu suffisait à payer l’intérêt bien au delà.

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— Mais, reprit M. Dupi’c, comment ne voyez-vous pas qu’en payant six pour cent l’intérêt des cinq mille francs qu’il devait, il lui était presque impossible de se libérer? Les terres ne rapportant pas plus de trois pour cent, le revenu du bien tout entier devait servir à payer l’intéi-êt de la moitié, et il ne lui l estait rien pour rembourser le capital. 11 est vrai que Louis Morand cultivant son bien lui-même, ses terres lui donnaient un revenu un peu plus élevé. A la rigueur, il aurait donc pu y parvenir à la longue, à force d’économie.

— 11 en serait certainement venu à bout s’il n’avait pas été victime d’une suite de calamités, dit M. Jarland,qui, en excusant Louis Morand, défendait sa propre cause.

— Mais, est-ce que la grêle, les pluies, la sécheresse, les maladies ne sont pas des accidents qui l’eviennent sans cesse, et que les hommes prudents doivent faire entrer dans leurs calculs? Louis Morand a donc manqué de prudence en faisant cette acquisition ; voilà sa première faute. Il en a commis une seconde, quand, ayant deux mille francs de dettes de plus après la liquidation , il n’a pas eu le coui’age de vendre immédiatement de quoi payer ce qu’il devait. L’amour-propre, qui nous fait faire tant de fautes, ne le lui a pas permis, et vous savez combien il a durement expié celle-là.

— Certes, oui, nous le savons, dit André ; sa famille est dans la misère; et quant à lui. je le dis encore, à quoi lui a servi sa probité? 11 a ti-availlé comme un nègre, se refusant tous les plaisirs, se privant môme du nécessaire. Maintenant, il est mort, n’ayant jamais joui de la vie, et toute sa peine n’a pas même assuré du pain à sa vieille mère et à ses enfants.

—S’il a fait une faute, s’écria Léonard Dubois, dont cette misère excitait le caractère droit et humain, mais natui’ellement emporté; s’il a fait une faute, ces gueux d’usuriers la lui ont fait payer assez cher. Si le gouvernement s’occupait un peu plus des intérêts des honnêtes gens, il mettrait ces gredins à la raison, et les empêcherait de pressurer le pauvre. Mais on dirait qu’il s’entend avec les fripons.

— Allons, Léonard , reprit M. Dupré avec un calme qui contrastait avec l’emportement du premier, pourquoi cette colère?

— Comment n’en éprouvei’ait-on pas en voyant comment les

choses se passent? s’écrièrent à la fois quelques ouvriers et plusieurs cultivateurs aigris par la difficulté des temps.

—Mais, mes amis, pourquoi vous en prendre toujours au gouvernement, comme s’il pouvait faire la pluie et le beau temps, le chaud et le froid, la pauvi eté des uns et la richesse des autres, comme s’il lui était possible de rendre chacun de nous honnête et bon ? Pourquoi vouloir le faire intervenir toujours et partout ? Croyez-vous, d’ailleurs, que le gouvernement serait bien venu à vouloir vous empêcher de faire vos affaires comme vous l’entendez? Je l’ai essayé avec Louis Morand, qui était cependant bien raisonnable : il ne m’a pas écouté; il a eu recours, malgré moi , à ces gens que Léonard appelle des gueux d’usuriers, et dont je ne prétends pas faire l’éloge , car je ne voudrais pas les imiter.

— Oh! nous le savons bien.

—Mais enfin il a eu recours à eu\, et alors il ne les appelait ni des gueux ni des gredins. Si quelquefois il les maudissait, c’est quand ils ne voulaient plus lui faire d’avances, et loj'squ’enfin ils y consentaient à des conditions exorbitantes, il revenait content, regardant comme un sauveur celui qui venait de différer sa ruine en lui prêtant à gros intérêts. C’est là l’histoire de tous

les emprunteurs.

—C’est vrai, échappa-t-il à plusieurs à qui il était arrivé d’emprunter. — Mais, continua Léonard, le gouvernement ne rendrait-il pas service à ceux qui ont besoin d’argent en les empêchant d’être la proie de ceux qui peuvent en prêter?

— Je ne dis pas non, Léonard; niais le tout serait de savoir comment il pourrait s’y prendre. Car le gouvernement ne peut pas prêter, puisqu’il n’a que l’argent que nous lui donnons pour faire les aftaires du pays. 11 ne pourrait pas forcer ceux qui en ont à le prêter à ceux qui n’en ont pas, parce que chacun est maître de faire ce qu’il veut de ce qui lui appartient. 11 ne pourrait que défendre de prêter au-dessus d’un certain intérêt; mais alors ceux (jui n’ollVent pas de garanties ne trouveraient pas à emprunter; plutôt que de s’exposer à perdre son argent , on aimerait mieux le gai der ou le dépenser.

—C’est-à-dire, reprit Léonard, que les pauvres doivent resteipauvres, et être opprimés par les riches.

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■ Tant s en faut, Leonard; je ne veux ni oppi’osseur ni opprimé, pas plus d'un côté que de l’auli-e. Je veux que les pauvres deviennent aisés, s’ils ne peuvent tous être riches. Nous

avons déjà fait quel<iue chose pour amener un résultat de ce geme à Mirebeau.

— Grâce à vous, s'écrièrent les assistants.

Merci, mes amis ; je n'ai pas parlé ainsi pour m’attirer vos éloges; je voulais seulement vous montrer qu'os) peut faire beaucoup pai soi meme, sans demander au gouvernement ce qu il ne peut pas accomplir aussi bien que nous ; car ce que nous avons fait ici, nous 1 avons fait par nous-memes. Mais, pour vous le prouver d’une manière complète, il faudrait vous dire comment .se règlent les rapports des hommes entre eux, et vous faire comprendre que les choses ne sont pas gouvernées en ce monde pai- des lois que nous puissions changer à notre gré. 11 faudrait sui'tout vous expliquer comment, si l’on essayait de contraiâei' la marche naturelle des choses, elles iraient certainement beaucoup plus mal, tandis qu’en suivant cet ordre naturel, nous pouvons faire beaucoup pour améliorer notre condition.

— Oh! dites. Monsieur Dupré, vous nous ferez bien plaisir.

-- Je ne demanderais pas mieux , mais ce serait bien long.

— C'est égal, Monsieur Dupré.

— Mais, mes amis, quand je disque ce serait long, je n’entends pas que j’en aurais seulement pour quelques heures: il nous faudrait reprendre les choses de l)ien loin, traiter une foule de questions, et pour cela recommencer plus d'une fois cet entretien, ce qui probablement vous fatiguerait.

— Non, certainement, s'écria-t-on d’une seule voix. Vous savez avec quel plaisir nous vous écoutons toujours,

— Je le sais, et je vous remercie du sentiment d’affection qui vous porte à vous grouper si souvent autour de moi pour m'entendre. J en ai peut-être abusé quelquefois en vous ennuyant.

— Bien au contraire, dirent tous les assistants d’un ton qui n'était pas simplement celui de la politesse.

— Merci, mes amis ; par là vous m’engagez à continuer. Je suis donc prêt à résoudre vos doutes sur l'organisation des choses de ce monde. Mais l’heure est déjà avancée aujourd’hui : l’enterre-

KT d’économie politique. oô

ment de ce pauvre Morand vous a retenus longtemps éloignés de chez vous. 11 faut d’ailleurs que j’aille voir sa veuve, à qui j’ai à porter quelques consolations. Lllc ne sait pas que, pour soulagei sa position, vous avez arrêté que dorénavant vous cultiveriez son enclos gratuitement tour à tour. C’est une résolution qui vous fait honneur, et je vous en remercie au nom de la famille.

Mais, avant de nous quitter, permettez-moi de vous demander, et ce sera déjà en partie une réponse àla question d'André : estce simplement la compassion qui vous a portés à prendre cette louable résolution? Ne serait-ce pas que, dans cette circonstance, vous avez été mus par un sentiment de respect pour la mémoii e d’un homme aussi estimable que Louis Morand, et par la reconnaissance pour le dévoûment qui a occasionné sa mort ?

Vous ne me répondez pas, mais je lis dans vos cœurs que ces divers sentiments vous ont dirigés. N’est-ce pas encore par les mêmes motifs que vous avez promis d’employer de pi éférence la veuve Morand pour tous les travaux qu'elle pourrait exécuter? N’est-ce pas pour cela que M. Berti and (et je lui demande pardon de parler ainsi de lui en sa présence) a déclaré que, malgré sa grande jeunesse, il prendrait pour 1 occuper dans sa feime, la petite Louise Morand, qui vient seulement de quitter l’école? N’est-ce pas encore par la meme raison que M. Lenoir m’a chargé d’annoncer à la mère qu’à dater de ce joui* il augmente le salaii-e de son fils Joseph, et lui donne un autre emploi dans sa filature, jusqu’à ce qu’il puisse lui confier celui de son père ?

Enfin, et je suis heureux d’avoir à vous donner ces nouvelles qui prouvent combien il y a de bons sentiments dans la commune, vous saurez que M. Valcour a obtenu de faire entrer à la colonie de Bon-Secours le neveu de Louis Morand, ainsi que le petit Bonnet, que les ressources de sagrand’mère ne lui permettent pas d’élever. Il n’y a pas jusqu'à celle-ci qui , malgré son âge et sa pauvreté, a trouvé moyen de venir en aide à la famille Morand. Ne sachant comment témoigner sa reconnaissance pour le dévoûment qui a sauvé son petit-fils, elle a décidé qu à l’avenir elle ira s'installer chez la veuve afin de soigner sa vieille mère et ses enfants et de lui fournir ainsi à elle-même le moyen de consacrer toutes ses journées au travail

En annonçant ces nouvelles, le bon docteur ne disait pas qu’i

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avait eu la première idée de la plupart de ces résolutions accueillies, du reste, avec un empressement qui faisait honneur aux halnlants de Mirebeau. II avait saisi cette occasion de rnonlrer comment les hommes peuvent s'aider entre eux, et de combien

de manières on peut pratiquer la charité . même lorsqu’on n’a rien à donner.

— Maintenant , mes amis , conlinua M. Dupré, après avoir communiqué ces nouvelles, dites-moi si le souvenir de la probité de Louis Morand et de son généreux dévoùment n’a pas contiibué à faire prendre toutes ces bonnes résolutions? Et toi André, crois-tu, comme tu le disais tout à l’heure, que ses vertus n’ont servi de rien à sa famille ?

— Oh ! non, je ne le crois plus à présent. 11 a fait une faute et il en a porté la peine; mais il s’est conduit dignement, et sa famille en reçoit la récompense. Cependant il a fait le bien, il a été honnête jusqu’au scrupule, et il ne lui en est revenu que la pauvreté et la mort. Ma question subsiste donc toujours.

— C’est vrai, André, et je n’ai pas eu l’intention d’y répondre. Comme je vous lai dit, il me faudrait entamer une discussion qui exigerait plusieurs entretiens. Mais, puisque le sujet vous intéresse, nous le reprendrons, si vous voulez, dimanche prochain, pour le traiter avec toutes les questions qui s’y rattachent. Nous nous asseyerons, comme à l’ordinaire, sur ces bancs, si le temps le permet, ou bien nous nous mettrons à l’abri dans l’école.

-M. Raymond voudra bien, avec la permission de M. le maire, nous recevoir dans sa classe.

— Très-volontiers, se hâta de dire M. Raymond, qui était toujours 1111 des plus empressés à écouter le docteur, parce qu’il sa\ait combien il y avait a gagner à l’entendre.

Très-volontiers, dirent avec lui tous les assistants.

Eh bien ! à dimanche, dit M. Dupré en les saluant.

A dimanche, répéta-t-on en lui rendant son salut; et M. Dupré se hâta de se rendre chez la veuve Morand, pour’lui transmettre les nouvelles consolantes dont il était porteur.

PREMIER ENTRETIEN'

DIEU, l’homme et le MONDE.

M. Dupré , chemin faisant, pensait aux questions qu’il avait promis d’examiner. L’idée de cette discussion lui plaisait. Il n’était pas fâché d’avoir une occasion de causer avec les habitants de la commune.

L’activité de la hibrication avait attiré à Mirebeau beaucoup d’ouvriers, presque tous jeunes, n’ayant ni l’esprit ni les mœurs de la localité. Ces étrangers , qui n’avaient pas passé par l’école delà commune, inspiraieiTt des inquiétudes au docteur. Il redoutait les défauts qu’une population nomade transporte avec elle, et craignait qu’elle ne répandît dans le village des principes dangereux. D’un autre côté, l’avenir se présentait sous un aspect assez sombre. Depuis plus de vingt ans qu’il avait entrepris son œuvre d’amélioration, on n’avait pas encore eu d’aussi mauvaises récoltes. La fabrication commençait à se ralentir, et tout faisait craindre que la cherté des subsistances ne finît par la suspendre.

Le docteur avait donc saisi l’occasion qui se présentait d’avoir des entretiens avec une partie de la population. 11 se proposait d’en profiter pour donner les conseils que les circonstances pourraient exiger. 11 y voyait un moyen d’aider la commune à traverser sans danger la crise prochaine.

De leur côté , André Bonnefoy et ses amis avaient reçu avec plaisir l’annonce d’entretiens qui leur semblaient devoir être fort intéressants. La nouvelle s’en répandit très-promptement dans le village. Aussi, le dimanche suivant, à l’issue de l’office , la réunion était-elle nombreuse. Les ouv riers des ateliers y dominaient; cependant les cullivateurs et quelques marchands de Mirebeau s’v étaient aussi rendus. Chacun avait du plaisir à écouter le docteur; on apprenait toujoui-s quelque chose avec lui.

Ce joui-là, le ciel se trouva chargé de nuages qui annonçaient la pluie. M. Dupré n’en fut pas fâché. Une réunion en plein air répondait peu à son projet , parce qu’on pouvait difficilement s’y

PREMIER ENTRETIEN

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faire entendre de tout le monde : il pensait avec raison qu’apiès s’être ]-éuni une première fois à l’école, on continuerait les dimanches suivants. C’est ce qui eut lieu. M. le maire avait accordé l’autorisation de se rassembler dans l’école, et M. Raymond avait eu soin de tout disposer ; des bancs placés sur les côtés de la classe donnaientà tout le monde la facilité de s’asseoir.

— Mes amis, dit M. Dupré, (]uand chacun eut pris place , vous m’avez fait plusieurs questions auxquelles je ne puis répondre sans en traiter beaucoup d’autres. Cela nous mènera bien loin , je vous préviens d’avance, et je crains de vous fatiguer.

— Ne craignez rien, Monsieur Oupi-é, s’écrièi'ent tous les assistants.

—Eh bien ! puisque vous le voulez, je me rendrai à vos désirs. Mais, un mot axant de commencer. Plusieurs d’entre vous m’ont prié de reprendre tous les dimanches des entretiens comme celui que nous allons avoir. J’ai été bien sensible à cette prière, mais je ne dois pas y céder aveuglément. En revenant ici chaque dimanche, vous seriez quelquefois détournés de vos affaires, ou bien vous manqueriez quelques-uns de nos entretiens, ce qui vous empèchei-ait d’en comprendre la suite, et dès lors vous n’y trouveriez plus le même intérêt. Pour tout concilier, arrêtons donc que nos réunions auront lieu tous les quinze jours : de cette manière, ceux qu’elles intéresseront pourj'ont y venir régulièrement, sans négliger leuis autres occupations. Ces réunions vous paraîtront plus agréables , si elles vous assujettissent et vous dérangent moins.

— Vous avez raison, dirent beaucoup de personnes.

— Ainsi, c’est convenu, reprit M. Üupré; à présent causons.

— Dis-moi, André, toi qui as fait la première question qui nous amène ici, crois-tu que Louis Morand soit tout à fait mort ?

A cette question, une explosion de surprise eut lieu dans l’auditoire : tout le monde resta muet, et André le premier. Le docteur renouvela sa question.

— Certainement, répondit alors André. Est-ce que nous ne l’avons pas conduit au cimetièi'e dimanche dernier ?

— Oui, nous axons mis son corps en terre. Mais était-ce bien Louis Morand tout entier ?Tout meiirt-il avec le corps?

DIEU, l’homme ET LE .MONDE. 37

— On dit que non , Monsieur, puisque l’homme a une àme et un coj ps, et qu’à la mort du corps , Tàme continue à vivre. A ce compte, Louis Morand n’est pas mort tout entier , et je vois où vous voulez en venir.

— Je suis bien aise que tu le voies, car je ne veux prendre personne par sui piise. En effet, si Louis Morand n’est pas mort tout entier, il y a quelque chose de plus précieux que son corps, puisque ce qui dure est plus précieux que ce qui passe. Ce quel- (jue chose, qu’on appelle Vàme, doit avoir un puissant intérêt à la manière dont nous avons vécu dans le monde. Car si l’àine persiste, c’est sans doute pour une fin.

— J’en conviens , dit M. Vieulin , mercier-quincaillier, beau parleur, un des esprits forts de l’endroit, dont la boutique était un lieu deiéunion pour certains habitants de Mirebeau. — J’en conviens, dit-il, en prenant la parole au lieu d’.Vndré; mais le tout est de savoir si l’àrne existe ; car il est bien difficile de croire à ce qu’on ne voit ni ne comprend.

— Je ne nie pas que cela soit difficile. Cependant , sur le témoignage d’autres personnes, vous croyez à une foule de choses que vous ii’avez jamais vues, ou que vous ne comprenez pas plus que l’union de l’àme et du corps. Vous croyez, par exemple, que le gland devient un chêne, et vous ne comprenez pas comment la nourriture qu’il absorbe en terre se change en tige et en branches, en feuilles et en bois. V’ous croyez, sans le comprendre, qu’un peu de vapeur , comme celle qui s’échappe de votie marmite, puisse mouvoir les énormes trains de nos chemins de fei Vous croyez, et vous le comprenez encore moins , que le fluide électrique transmet instantanément la parole de Paris à Marseille. ^ous ci’oyez cela, et bien d’autres choses encore, sans pouvoir l’expliquer. Pourquoi donc vous refuser à croire à l’àme, parce que vous ne la compi'enez pas?

— Quelle difl’éience, .M. Dupré ! Je crois tout cela parce que je le vois ; ou du moins, si je ne le v ois pas , j’en vois au moins les l'ésultats. Mais l’àme , je ne la vois pas , et je n’en vois pas les effets.

—La seule différence qu’il y ait, M. Vieulin, c’est que les hommes n’ont aucun intérêt à douter des phénomènes physiques, tandis que presque tous ceux qui nient l’àme ont intérêt à ne pas croire

PREMIER ENTRETIEN

à son existence; car, s’ils y croyaient, il leur liiudrait mettre leur conduite en harmonie avec leur croyance. Mais, si vous croyez aux choses dont vous voyez les effets, vous devez croire à Tunion de l’àme et du corps; car vous ne pouvez la nier sans vous mettre dans l’impossibilité de comprendre l’homme , et de vous comprendre vous-même.

— Comment cela? reprit M. Vieulin.

— Comment ? Je vais vous le montrer. Si nous n’avons pas une âme, comprenez-vous l’homme ? Comprenez-vous comment le corps pense, parle et raisonne? Ce sont donc vos os, votre chair ou votre sang (jui font tout cela pour vous. Si nous n’avons pas une âme, il n’y a dans l’homme que de la matière comme dans le bois de cette table, dansce li\re,dans les pierres decette salle, dans les vitres des fenêtres , dans le fer des portes et des serrm-es. Mais alors comment la matière ferait- elle chez l’homme ce qu’elle est incapable de hiire dans ce qui nous environne, dans le bois , la pierre, les rnétau.x, dans la terre, dans l’air et dans l’eau?

— C’est que c’est de la matière vivante, dit Léonard Dubois, qui passait pour l’une des fortes têtes de la fabrique. L’homme vit, tandis que la pierre et le fer ne vivent pas.

— Prends garde, mon ami, reprit M. Dupré. Ne remplace pas une chose que tu ne connais pas par un mot que tu ne comprends pas davantage. On croit avoir rendu compte de la différence qui existe entre l’homme et ce qui l’environne en disant qu’il vit et que les choses ne vivent pas Mais c’est remplacer un mol par un autre; or, il ne faut jamais le faire , si nous ne voulons pas nous abuser en prenant pour des réalités, des mots que nous, répétons sans les comprendre. Ainsi dis-moi , Léonard , qu’est-ce que la vie ? —

Ici M. Dupré se tut, attendant une réponse; Léonard cherchait et d’autres avec lui ; personne ne trouvait. M. Dupié reprit :

— Tu ne réponds rien, et je n’en suis pas surpris. Je serais fort embarrassé moi même pour te dire ce qu'est la vie. Je te donnerais [)robablement une explication bien compliquée, que tu aurais beaucoup de peine à suivre, et, après tout, elle ne l’expliquerait rien; elle ne ferait que mettie dans ta tête des mois en place d’autres. Je te tromperais ainsi , comme font beaucoup de gens, en te laissant croire qne je t’ai appris quelque chose. Ce-

DIEU , l’homme et le MONDE. 39

pendant, si nous ne pouvons pas dire ce qu’est la vie, nous pou' vous indiquer ce qui vit sur la terre. N’y a-t-il que les hommes qui vivent ? —

A cette question tout le monde s’empressa de nommer les animaux ; quelques-uns ajoutèrent les plantes.

— Vous avez laison. Les animaux et les plantes naissent, croissent, se nourrissent et meurent comme l’homme; c’est là ce qui constitue lar/e. Mais, si ce qu’on nomme la vie suffisait pour expliquer comment la matière peutaccomplii* ce que fait l’homme, je vous demanderais pourquoi tout ce qui a vie ne se comporte pas de la même manière ; pourquoi les plantes, qui naissent, vivent et meurent , ne sont pas semblables aux animaux, qui de plus agissent et éprouvent du plaisir et de la douleur. Je vous demanderais pourquoi les animaux diffèrent autant de l’homme qui a de plus qu’eux la raison et un langage qui lui permet d’entrer en relation avec ses semblables.

Vous x^oyez donc bien, mes amis , que la vie est un mot qui n’explique pas tout. Il n’explique pas même comment la matière deviendrait, dans cei taines circonstances, capables de naître, de croître et de mourir; comment ce que nous mangeons devient du sang, de la chair et des os; comment nos aliments forment ici des cartilages et là de la peau, des cheveux sur la tête et des ongles à l’extrémité des membres, du lait si doux dans un organe, de la bile si amère dans un autre. 11 explique encore moins comment la matière, que nous voyons incapable de sensation et de mouvement , deviendrait chez Tiiomme susceptible'd’intelligence et de raison, capable de sentir et de vouloir. Pour moi, je ne me l’explique pas du tout.

Par profession, vous le savez, j’ai beaucoup étudié le corps de l’homme; j’ai aussi étudié celui des animaux afin d’apprendre sur eux ce qui pouvait être utile ou nuisible à l’homme. Vous savez aussi combien je me suis occupé des plantes. Eh bien! ni chez l’homme, ni chez les animaux, nichez les plantes, je n’ai pu saisir ce qui, dans la matière, constituei’ait le principe de la vie, et personne ne l’a pu saisir avant moi. Je vous l’avoue, mes amis, cette ignorance humilie ma raison, et m’apprend à me défier de moi-même. Je suis forcé de reconnaître qu’il y a dans ce monde plus que ce que nos yeux nous y montrent, et dans le corps de

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PREMIER ENTRETIEN

l’homme autre chose que ce que nous voyonset touchons. Comme être vivant , j\ vois plus que de la matière, et comme être raisonnable, senlant , voulant, pensant et parlant, j’v v'ois quelque

chose de bien supérieur au corps. Ce quelque chose, je l’appelle avec tout le monde unedme.

Pour tout homme qui l aisonne, il est éWdent quece qui pense, réfléchit, ou veut en nous, n’est ni le. coi'ps, ni aucune autre pallie de notre corps Pj’ètez attention à ce qui se passe en vous, lorsque vous pensez, lorsque vous voulez quelque chose, et dites si c’est quelque paidie de votre corps qui a pensé, qui a voulu, quia éprouvé un désir. D’ailleurs, si une partie de notre corps pouvait penser et vouloir, toutes les autres auraient la même faculté. Mon estomac penserait comme ma tête, et mon pied aussi bien que ma main. Mes jambes auraient des désii s comme mes bras; il est vrai (jue, dans ce cas, si l’une voulait aller à droite, tandis que l’autre aurait envie d’aller à gauche, je ne vois pas trop comment je pourrais faire. —

Un éclat de rire partit à ces mots dans l’auditoire.

j\e riez pas, reprit M. Dupré. Ce que je vous dis aurait lieu, si la matière avait la faculté de penser. Car la chimie démonlre que toutes les parties de notre corps sont composées des mêmes principes materiels. Au reste, quelqu’un de vous pourrait-il me dire s’il s’est jamais aperçu qu’il pensât par les doigts , parles pieds, par les épaules ou par l’estomac ? —

Un nouvel éclat de rire répondit àcette question ; maisM. Vieulin y mit fin, en disant que tout le monde savait bien que c’est le cerveau q,ui pense.

— Un instant, dit M. Dupré; ne tranchons pas les questions si vite; car, si la matière peut penser, je ne vois pas pourquoi mes bras et mes jambes ne penseraient pas aussi bien que le cerveau. Cependant, va pour celui-ci. Mais, en qualité de médecin, j’ai étudié le cerveau ; eh bien ! en conscience, je puis vous assurer qu’il m’est impossible d’imaginer comment il pourrait penser. Si vous le savez, M. Vieuliii, vous nous rendriez service en nous l’expliquant.— Vous vous taisez : j’en dois conclure que vous n’en savez pas plus que les autres, cl que le cerveau est mis en avant pour se débarrasser de l'àine, parce qu’il est moins gênant. Mais voyons ce qui a pu faire émettre cette opinion.

DIEU, l’homme et le MONDE. 41

L'âme, qui est en nous l’être pensant et voulant, a besoin d’un organe pour transmettre le mouvement aux différentes parties diicorps. Cet organe est le cerveau. C’est lui qui, à l’aide des nerfs qui en partent et se rendent à toutes les parties du corps , imprime le mouvement à ces parties avec une rapidité vraiment prodigieuse. Ainsi mon âme n’a pas plutôt pensé à lire dans ce livre, que mou bras s’avance pour le saisir. Je veux voir ce qui se passe derrière moi, et à 1 instant ma tête et mon corps se tournent avant même que j’aie eu le temps de m’apercevoir de mon désir. C’est aussi le cerveau qui, à l’aide des mêmes nerfs, transmet à l’ârne les sensations produites par les objets étrangers sur toutes les parties de notre corps. Le cerveau, avec ses nerfs, n’est donc qu’un intermédiaire entre l’âme et ces parties. Mais, comme il est l’intermédiaire indispensable du mouvement et des sensations, on e i a conclu que c’était lui qui sentait et qui voulait. On lui a ainsi assigné le rôle qui ne peut appartenir qu’à l’âme; carie cerveau, organe matériel, ne saurait accomplir un acte aussi immatériel que la pensée.

L’âme est donc un être immatériel comme ses actes; et, comme elle ne pourrait être une partie du corps ou du cerveau lui-même, sans participer à sa nature matérielle, il faut qu'elle soit indépendante du corps. Or, si elle en est indépendante, elle ne périt pas avec lui ; par conséquent , tout ne meurt pas avec le corps.

C’est déjà pour nous une grande présomption que l’âme est immortelle. .Mais, si elle est immortelle, il y a quelque raison pour cela, car tout a un motif, et André nous l’a fait pressentir eu disant (ju’il voyait où j’en voulais venir. Quelle est donc la fin pour laquelle Dieu a mis en nous un principe immatériel si différent de notre corps, de ce comj^osé de chair et d’os, sujet à la décomposition, qui naît, boit et mange , vit un temps et meurt comme l’herbe ou la brute? Pourquoi a-t-il mis en nous ce principe plus noble, capable d’éprouver le plaisir et la douleur, de connaître et d’aimer, de s’élever par la pensée jusqu’à la contemplation de ce monde, jusqu’à l’intelligence de l’ordre et des beautés qui y l èguent, et par suite jusqu’à la reconnaissance et à l’amour poui' le créateur de tant de merveilles et le souverain dispensateur de tant de bienfaits ?

PREMIER ENTRETIEN

Paidon, dit André ; mais, avant de chercher pourquoi Dieu a créé l’àme, il faut être certain que Dieu existe.

— Comment, si Dieu existe ! s ecriaM. Dupre André, je savais bien que ta première question devait nous mener loin ; mais je n’aurais jamais supposé qu’elle pût nous conduire jusqu’à devoir démontrer à Mirebeau l’existence de Dieu. Serais-tu assez malheureux pour ne pas y croire? Que je te plaindrais alors !

— Oh ! non, Monsieur, je n’en suis pas là, heureusement. Mais, à vous dire la vérité, depuis qu’étant enfant, j’ai entendu notre curé parler de cela au catéchisme, je ne m’en suis guère occupé. Aussi, tandis que nous y sommes, je serais bien aise de méclaiier et de me fortifier dans une crovance qu’après tout , xovez'Vous , j aimerais a conserver. Plus d’un parmi nous Lst dans le môme cas, et je suis persuadé que tout le monde sera charmé d’entendre ce que vous auriez à nous dire à ce sujet.

Je te félicite, André, de la sincérité de ton langage. Je te jemeicie aussi de 1 occasion que tu me fournis de parler de la puissance, de la grandeur et de ia bonté de Dieu ; car, pour le prouver, il suffit de monti-er ses œuvres. Je ne ferai ni à toi, ni à aucun de ceux qui m écoutent , l’injure de pen.ser que vous ayez pu croire un instant que ce monde est l’œuvre du hasard. Le hasard n’est rien ; ce n’est qu’un de ces vains mots qu’on emploie pour expliquer ce qu’on no comprend pas. Ce ne serait pas toi, Léonard, si habile à ajuster les métiers de la filature, qui croirais que le hasard, incapable d’en assembler les difiérentes

pièces, aurait pu produire une œuvre aussi compliquée que l’univers ?

Certainement, non, répondit Léonard; mais on dit que le monde n’a pas été créé et qu’il a toujoui's existé.

— Et qui dit cela? Des ignorants qui n’ont rien étudié, et qui répètent de vieilles erreurs discréditées depuis longtemps. Toutes les recherches des savants ont, au contraire, démontré de nos jours que le monde n’a pas toujours existé Ce n’est pas seulement 1 Ecriture sainte qui nous raconte l’histoire de sa création ; on la lit à toutes les pages du livre de la nature, dans les couches du globe, au sommet des montagnes comme dans les entrailles de la terre. Cette histoire est éci ite en caractères ij-réfragables dans les collections de nos musées.

DIEU, l’homme et le MONDE. 43

Quant à l’homme, l’Ecriture sainte n’est pas non plus seule à nous apprendre que sou existence sur la terre ne remonte pas à une bien haute antiquité; les progrès de la science ont confirmé son témoignage. Aussi les ignorants sont-ils seuls à vouloir reculer indéfiniment l’apparition de l’homme sur la terre. Nous sommes donc ramenés aussi de ce côté à reconnaître que I homme, pas plus que le monde, n’a pas toujours existé.

D’ailleurs, si nous examinons la nature de l’homme, comment ne pas croire que l’homme est sorti un jour tout formé des mains d’un créateur? En remontant de génératicn en génération, nous voyons chaque homme enfanté et élevé par son père et sa mère, ceux-ci élevés à leur tour parleurs parents, et ainsi de suite. Mais enfin nous ariivons à un premier homme, à une première femme, qui n’ont pas eu de parents. Or, dii'ons-nous que cet homme s’est oéé lui-même? Ce serait une absurdité qui ne peut venir dans la tète d’aucune personne, car ce qui n’existe pas ne neut pas se donner l’être? Supposera-t-on que le premier homme est né de je ne sais quel germe existant dans la natui-e ? Mais vous savez combien Tenfance est nécessiteuse Concevezvous d’après cela un jeune être arrivant à la vie et devant se développer et grandir sans le secours de parents toujours là pour 1 entoui’er des soins que sa faiblesse réclame ?

C est absui de, s énia M. Havaud, connu pour l’attachement <ju il portait à sa famille. Sans les soins de ses parents, un petit enfant ne viv rait pas un jour, pas seulement une heure.

— Pour moi, continua M. Dupré , comme médecin, il ne me faut pas d’autre considération pour être convaincu que l’homme a été ci'éé, et qu il Ta été tout formé, avec tous ses oi'ganes et toutes ses facultés, et déjà doué de force et de raison. Or, comprenez vous bien ce qu’il a fallu de mei veilleuse intelligence pour créer l’homme ? Avez-vous jamais réfléchi sur vous-mêmes? Avez-vous considéré cet assemblage étonnant de parties concoLii-ant dans une harmonie paifaite à composer un tout si bien approprié à sa destination ? Avez-vous étudié le mécanisme de ce corps qui, dans sa peifection , surpasse nos machines les plus habilement construites? J’en appelle encore à toi, Léonai'd , qui es a même decomparei’.

—Oh ! Monsieur, dit Léonard, j’y ai souvent pensé, et j’avoue

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44 PREMIER ENTRETIEN

que nos métiers les plus ingénieux ne sont rien en comparaison du corps humain.

— Avez-vous observé , poursuivit M. Dupré, le jeu des leviers qui constituent nos membres, et des muscles qui les font mouvoir par des contractions imperceptibles? Comprenez-vous l’ingénieuse disposition des organes qui transforment notre noiirrituie en sang, et qui, transpoi tant celui-ri dans toutes les parties du corps, y portent avec lui la santé et la vie ? Comprenez-vous la structure plus étonnante encore de nos organes des sons? de cette oreille qui, dans l’ébranlement produit par l’air sur une faible membrane, nous fait pei’cevoir les sons rendus par les corps à des distances si différenles, et nous permet de saisir à la fois le roulement majestueux du tonneri-e qui gronde au plus haut des airs, et le bourdonnement presque imperceptible de l’insecte qui voltige à nos pieds ? de cet œil, mille fois plus merveilleux encore, qui, à l’aide d’une image peinte sur un espace de quelques lignes, nous fait embrasser d’un regaid un paysage de plusieurs lieues ?

Je vous le demande, avez-vous réfléchi quelquefois à cechefd œuvre de la ci'éation qu on appelle l’homme ? Et si vous v avez léfléclii , avez-vous pu faire autrement que de vous élever, par la pensée, à la contemplation de l’Être in Uniment grand qui a su créer une semblable merveille ?

Mais quittons le corps de l’homme, et jetons les yeux sur un des millions d’èties qui peuplent la terre, i’air et les eaux , et dont l’étonnante vai iété de structure dépasse les bornes de l’imagination. Prenons un de ces insectes qui, parleur petitesse, disparaissent presque à nos regards. Dans ce corps il y a un tronc, une tète, des ailes et des membres; dans cette tête il y a des yeux, et t ans ces yeux, des membranes, des humeurs, une rétine, des 'nerfs et des muscles; dans le tronc, tous les organes indispensables à la vie, avec leur complication de canaux qui se ramifient dans tons les sens; dans chaque membre, il y a des parties distinctes, des jointures pour permettre à ces parties de se multiplier, avec des muscles pour les mouvoir, puis en dedans des vaisseaux de nature et d’usage divers, et à l’intérieui' de ces vaisseaux, un fluide nourricier qui y circule. Quelle est la main qui a pu exécuter un ouvrage d’une aussi exquise délicatesse?

DIEU, l’homme et le MONDE. 45

Portons maintenant nos regards sur la terre : quel spectacle plein de grandeur et de beauté vient s’offrir à nos yeux ! Ici de vastes plaines couvertes de riches moissons ou de riantes prairies à l’éclatante verdure; là des coteaux ornés de vignes aux élégants festons, et dont les pampres étalent à l’automne leurs teintes variées, ou des collines couvei'tes de bois d(Uit l epais feuillage nous invite à venir y chercher l’ombre et la fraîcheur; plus loin de hautes montagnes, élançant vej-s les deux leurs cimes gigantesques chargées de neiges et de glaces , éteiaiels réservoirs de nos fontaines. Voyez descendre de leurs flancs ces ruisseaux qui serpentent en murmurant dans de frais vallons, voyez-les se réunir pour foi-mer des fleuves au cours majestueux, qui répandent partout la richesse et la vie , et qui vont enfin, bien loin de leur source, porter à la mer le tribut de leurs eaux ; voyez ces mers et ces océans que l’ignorance considérait comme des obstacles au rapprochement des nations , et qui , par l’intelligence éclairée de l’homme, sont devenus pour les peuples le moyen le plus rapide de communication. Voyez partout l’industrie et le commerce, secondés par cette intelligence qui est un don de Dieu, animer, cultiver, transformer ce globe, répandre l’aisance et le bien-être dans des contrées en apparence déshéritées, en y amenant les productions et les commodités de tous les climats.

Admirons maintenant cette alternative continuelle des jours et des nuits se balançant périodiquement dans leur durée croissante ou décroissante, cette succession constante des saisons qui nous ramènent en leur temps les fleurs et les fruits, les chaleurs qui fécondent la terre et les frimas qui la reposent. Suivons la mai’che de ce soleil qui se lève le matin dans des flots d’or, qui darde à midi ses rayons sur nos champs pour mûrir nos fruits et enrichir nos guéi-ets, et qui le soir se couche dans des nuages éclatants de pourpre; voyons-le se voiler quelquefois deri-ière des nuées d’où descendent à leur tour des pluies bienfaisantes. Quand enfin il a disparu à l’horizon , admirons le calme de ces belles nuits où tout se tait sur la terre pour laisser l’homme jouir du repos ou se livrer à la méditation dans le silence de la nature. Contemplons alors la magnificence de ce ciel étoilé suspendu sur nos tètes comme une voûte étincelante , et où des milliers de mondes se meuvent dans des espaces immenses.

4G l'KEMIEll ENTRETIEN.

Suivons dans leur cours ces astres qui, accomplissant leurs révolutions avec une étonnante régularité, reviennent chaque année, chaque jour, à la place quhls doivent occuper, après avoir parcouru, dans nntervalle, des cercles de plusieurs centaines de millions de lieues. Elançons-nous par la pensée dans celle insondable immensité des deux, où les mondes sont semés comme le sable sur nos rivages, et où l’éternité voit briller et disparailre des soleils dont la lumière, avec sa vitesse de soixante-dix mille lieues par seconde, ne peut arriver jusqu’à nous durant une vie d’homme. A l’idée de cette immensité devant laquelle l’imagination reste comme écrasée, à la vue de tant de magniticences et de merveilles, à la pensée de tard de bienl’aits, comment ne pas reconnaître la puissance et la bonté d’un Dieu , comment ne pas s’incliner en silence dans un sentiment de respect , d’adoration et d’amour ! —

M. Dupré s’arrêta, cédant à l’émotion causée par cette peinture, et l’assemblée, frappée de la grandeur du tableau qu^l venait dedéi’ouler, resta quelque temps dans le silence de l’admilation. M. Vieulin le rompit le premier en faisant observer qu’on pourrait rendre raison de tout en admettant une intelligence qui pénétrerait et animerait toutes les parties de la matière.

— Je sais qu’on n’a pas craint de le dire, reprd M. Dupré, et j’y ai déjà répondu , en vous parlant de l’impossibilité pour la matière de penser et de raisonner. Que serait donc cette intelligence pénétrant toutes les parties de la matière, si ce n est Dieu? excepté que chaque parcelle de matière ne serait pas seulement une portion de Dieu, mais Dieu lui-même. Alors Dieu serait ce morceau de bois, ce briu d’herbe, ce clou, cette feuille, ce. caillou; ce serait vous, moi, mes mains, mes pieds, mes ongles, ce que je mange ou que je jette, la boue que je foule à mes pieds. Tout serait Dieu, excepté Dieu lui-même ! Le cœur se révolte à une pareille monstruosité.

Dans ce rêve de l’esprit humain, comment ne pas voir le résultat de l’orgueil qui, forcé de reconnaître une origine à tout ce qui existe, aime mieux l’attribuer à toute autre cause qu’à Dieu, parce qu’il lui faudrait confesser sa dépendance envers ce souve. rain Être, lui obéir, l’adorer et le servir? 11 préféré le chasser du ciel, pour n’avoir pas à lui porter .sou encens et ses prières.

DIEU, l’homme et le MONDE. ’ 47

Mais voyez, mes amis, combien l’esprit de l’homme s’égare loisqu’il abandonne les voies du bon sens. On nous reproche souvent notre crédulité, à nous qui croyons à Dieu, à sa providence, à sa bonté; mais quelle crédulité fut jamais plus grande que celle des hommes qui admettent ces extravagantes conceptions de l’esprit? On ne veut pas croire à un Dieu qui a créé le monde, et l’on croit à la puissance organisatrice du hasard ! On ne croit pas à Dieu, à sa suprême intelligence qui a donné des lois au monde et façonné la merveille du corps humain , et Ton admet l’intelligence de la matière! On ne croit pas à la Providence qui régit l’univers, et Ton accorde à la matière le pouvoir de régler le cours des astres , de les maintenir dans leurs orbites, de conserver la succession des saisons, des jours et des nuits, et d’entretenir sur la terre Toidre, le mouvement et la vie! O folie de Torgueil ! O aveuglement de l’esprit humain !

Mes amis, ne donnons à personne le spectacle d’une, pareille aberration. En voulant nous élever au-dessus du vulgaire, en niantee qu’ont cru les plus grands génies de tous les temps, en adoptant des systèmes qu’une sotte crédulité peut seule admetti-e, craignons de nous rabaisser au-dessous des êtres privés de raison. Je vous laisse ces réflexions à méditei’ jusqu’à notre prochain entretien. —

Le bon docteur se relira en disant ces mots, et l’assemblée se sépara sous l’influence des émotions e.xcilées par sa parole.

FONDEMENTS DE LA MORALE

On s entretint àMirebeau, durant la quinzaine, des I)elles paroles que M. Dupié avait lait entendi'e. Li*s hoinrnes religieux se sentaient tiers d'avoir été si bien défemlus contre les railleiTcs des libertins et des impies. Les faibles et les timides étaient heureux de se sentir affermis dans leurs erojances. Tous étaient attirés vers des conférences d’où l’on devait sortir meilleur.

Aussi, le dimanche fixé pour la deuxième réunion, l’assemblée fut encore plus nombreuse. Beaucoup s’y étaient rendus pour le plaisii d entendre M. Dupre, qu on écoutait toujours avec intéi’èt paice qu il savait animer tout ce qu’il disait. Les jeunes gens étaient venus poussés par le désir de voir comment il traiterait des questions sur lesquelles ils flottaient encore indécis, ou dans la pensée d’embarrasser M. Dupi'é par leui's objections.

^ 11 y avait aussi quelques-uns de, ces esprits chagrins, pour qui c’est un besoin de penser auti-ement <]ue les autres, et quelques hommes aveuglés par la passion ou j)ar des intérêts personnels. Ces derniers attachaient une médiocre importance aux questions tiaitéespar le docteur, mais iis redoutaient l’induence que ses conseils pouvaient avoir sur les coutumes des habitants deMirebeau. Ne s étant pas sentis de force à l’attaquer au premier entretien , ils se proposaient de prendre leur revanche, à l’occasion.

De ce nombre étaient Vincent Dornier, forgeron, homme d’un caractèi-e violent ; M. Jarland, que les malheurs avaient aigri et (jui, n’ayant pu faire ses atlaires, s’en prenait à Dieu et aux hommes ; M. Basset, cabareticr, et M. Passemard , cafetier, qui voyaient avec peine des réunions si contraires à leurs propres intérêts; M. Vieulin, mercier-quincailliej’, qui n’avait d’autre motif que de montrer sa supériorité en faisant des objections; M. Maucorps, homme d’aflaires, plus habile il les embrouiller (ju’à les arranger, et qu’on supposait d’accord avec certains usuriei's.

D’un autre côté, se trouvaient en plus grand nombre des hom-

FOXDEMEXTS DE LA MORALE

mes habitués à respecter ce que la morale prescrit, et par conséquent disposés à suivre les conseils du docteur. Us n’avaient pas besoin de l’entendre pour être convaincus de ce qu’il pouvaitdire; mais ils n étaient pas fâchés d’apprendre de M. Dupi’é comment on peut répondre à des objections qui courent les rues.

Parmi c ux-ci on remarquait M. Bertrand, fermier, homme d’un ordre remarquable, à qui l’économie permettait de faire beaucoup de bien ; M. Thomas Ravaud, avec qui nous avons déjà fait connaissance et que chacun aimait pour la bonté de son coeur; M. Romain Duioure,auti’e cultivateur, homme lovai et d’une l'are intégrité, mais d’une franchise un peu rude; M. Saujon, menuisiei- habile, recherché pour la conscience qu’il mettait dans ses travaux ; Honoré Buquet, jeune tisserand, déjà père d’une nombieuse laniille, travailleur infatigable, qu’on voyait douze heures par jour courbé sur son métier et qui le l este du temps cultivait son petit champ. Nous devons nommer aussi M. Dubuisson, associé de M. Lenoir, propriétaire de la filature, homme juste et bon, mais ferme, chargé spécialement de diriger les tiavaux; et l’instituteur, M. Raymond, aussi aimé que considéré dans la commune, à cause des services qu’il y avait rendus, et possédant une grande influence sur la jeunesse formée par lui.

Un rayon de joie éclaira le front du docteur lorsque , en entrant, il li-ouva rassemblée aussi nombieuse. Cet homme bienfaisant se félicitait de voir que son but était atteint.

- Mes bons amis, dit-il, lorsqu’il se fut assis après avoir traverse la salle, adressant, sur son chemin, un mot amical à chacun, je vous remercie de votre empressement à vous rendre à nos réunions J’aime à croire que de votre part il y a un peu d'affection pour moi, car le sujet de nos entretiens est très-sérieux et vous ne pouvez pas espérer que je sois amusant. Je tâcherai seulement de vous intéresser et surtout de vous êti-e utile.

Un murmure d’approbation accueillit ces paroles, et M. Dupré allait commencer, lorsque M. Maucorps, qui voulait l’embarrasser lui dit avec une appin-ence de curiusité sincère : y- Monsieur le docteur, vous nous avez parlé de Dieu, il v a quinze jours, dans des termes qui nous ont vraiment frappés* 11 n y a certainement parmi nous personne qui révoque en doute existence de Dieu : à cet égard je ne crois pas que vous trouviez

un incrédule à Mirebean. Dieu existe, on ne le nie plus. Mais comment le connaître? Ponvons-noi.s le comprendre? Et quels devoirs en découlent pour nous? Vfdlà des (jnestions qui nous piéoccnpent, et dont nous vous prierions de nous donner la solution, si \ous le jugiez à propos.

— Monsieur Maucorps, répondit M. IJnpré, je suis heureux de vous entendre assurer qu’il n’y a pas d’incrédules à Mirebeau, et je m’en réjouis pour vous. Mais vous n’ètes pas satisfait de croire que Dieu existe, vous voudriez savoir ce qu’il est. I*uis(iue vous m’interrogez, je\ous dirai franchement mon opinion.

•le ne blâme pas, tant s’en faut, ces rechei’ches sur la nature de Dieu; celui <|ui n’a jamais rétléchi sur ce sujet montre un esprit bien léger. Prenons garde, pourtant. I.e liesoin de savoir ce qu’est Dieu ne serait il pas un reste de ce vieux levain d’incrédulité, qui, pour se dispenser de faire acte d’obéissance et d’amour envers Jdeu, se retranche derrière la nécessité de savoir an préalable ce qu’il est? Cherchons-nous de même à comprendre les choses qui nous entoui'ent, pour les bien connaître avant d'en jouir? Vous, mes amis, rpii arrosez la terre de vos sueurs, vous arrêtez-vous, avant de déposer en terre un grain de blé, pour comprendre par «juelle force mystéi'ieuse il gei inei'a, étendra ses racines dans le sol et élèvera sa tige vers le ciel? Vous savez qu’il en sera ainsi, vous n’en demandez pas davantage, et vous lemerciez Dieu qui bénit vos travaux, loi, \ incent, lorsque tu bats sur l’enclume ton ter brûlant, as-tu cherclié à comprendre auparavant comment le feu le ramollit et lui communi(pie la propriété de s’étendre sous le marteau et de prendre toutes les formes que tu sais si bien lui doimei?

— Parbleu, non! s’éciàa Vincent. Je sais que cela se passe ainsi, et je n’en demande pas davantage.

— Chie ferions-nous, si avau t d’agii- nous voulions tout connaître, tout analyser? Comprenons-nous seulement ce que nous avons continuellement sous les yeux? ÎNotre corps n’est-il pas la piemière, la plus étonnante merveille? lit cependant nous ne demandons pas quecette énigmenoiis soit expliquée Nous sommes un mystère à nous-mêmes, et nous sommes étonnés que Dieu soit un mystère pour nous!

Puisque Dieu n’est pas de la matière, nous ne pouvons le cou -

l'ONDEMENTS DE LA MORALE.

JP

cevoir que comme un esprit. Dieu, étant un pur esprit, ne peut se révéler à nous que par notre àme qui est un esprit comme lui. C’est ce qu’il fait, j’en appelle avons, mes amis; ne parle-t-il pas à votre intelligence et à votre cœur ? Pour moi, je ne le connais pas, comme je connais ce ()uc j’ai vu de mes veux et touché de mes mains, mais j’y crois fermement. Je fais plus qu’y croire, je le sens dans mon esprit, dans mon cœur, dans tout mon être; je le sens dans les bienfaits dont il me comble sans cesse. H existe, tout le dit à mon intelligence; cela snffitpour moi, et jene cherche pas à pénétrer le secret de sa nature. Èire intiniment borné , comment pouri'ais-je comprendre l’Être infiniment gi'and ?

— Mais, dit Honoré Buquet, le tisserand, qui, travaillant seize à dix-sept heures par jour, pour nourrir sa nombreuse famille, s’en dédommageait en consacrant à la lectui-e plusieurs heures chaque dimanche, si nous ne pouvons pas comprendre Dieu, ne pouvons-nous et ne devons-nous pas étudier ses œuv i-es afin d’en connaître le but ?

— Certainement , Honoré, répondit M. Dupré. L’étude des œuvres de Dieu est éminemment salutaire, parce qu’elle entretient en nous la pensée de sa grandeur et de sa bonté. Je voudrais, mes amis (pie vous fussiez tons versés dans les sciences; vous seriez saisis d’admiration en vovant comment tout se lie, tout s enchaîne dans ce monde, àtel pnint ((u’nnechose changée, il taudrait a l’instant changer toutes les autres, ou bien l’existence de l’homme ne serait [dus possilde icidias.

Mais, dit M. Ihomas Havaud, est-ce (jue nous autres ignorants, nous ne [louirions pas connaître pourijiioi les choses que nous voyons autour de nous sont ainsi faites? Il y en a beaucoup, par exemple, en ce monde, dont je ne com[)rends [las l’utilité : je sei’ais pourtant bien aise de savoir à quoi m’en tenii‘.

^otre désir est très-louable, M. Ravaud. Heureusement ceux qui sont étrangers aux sciences peuvent trouver beaucoup de li\ i es oîi l’étude de la nature est mise à leur portée. La bibliothèipie de 1 école en possède plusieurs queM. Raymond rernetti’a à ceux (jui voudraient les liie Vous ne pouvez pas faire de lecture qui vous soit plus profitable, je vous l’assure.

— C est tort bien, M. Dupré ; mais tout le monde n’a pas la

OZ DEUXIEME EXTBETIEX.

l’cssource de lire, vous le savez. Il r/y avait pas d’école de mon temps, et, (iliis tard, je me suis cru trop âgé pour apprendre. Bref, je ne sais pas lire, à mon grand regret; aussi je recommande bien à ceux (jui smit jeunes de ne pas faire comme moi. .Maiscniin il y a desclioses qui m’eml)ai’iassent , et dont je serais bien aise de me nuidre compte. .Ainsi tout ne me semble pas pour le mieux dans ce monde, et, par exemple, je trouve que la teri’e est bien duie pour ceux qui doivent la cultiver.

— Je le trouve comme vous, M. Bavaud, mais il ne peut en être autrement. Toute chose ici-bas doit être ap[»ropriée à ses différents usages. Si donc la terre était plus tendre et plus légère, vous la travailleriez avec plus de faciüié, mais vous y enfoncei’iez comme dans le sable ou la boue. Nous ne pourrions pas construire de maisons, parce qu’elles ne reposeraient pas suj- un fondement solide. Les arbres mêmes ne pourraient pas exister sur la terre, le moindre vent les renverserait.

— C’est bien vrai, Al. Dupré, je n'y avais jamais pensé. Merci de votre ex[)lication, elle m’apprendra dorénavant à être moins prompt à me plaindre.

— La même chose doit ari'iver à Ions ceux (pu, au lieu de ne voir (pTeux, songent un penaux autres Ainsi, en passant devant la carrière de Martial, ou devant la forge de A inceni, je les ai souvent entendus pester, eu s’essuyant le front , l’un contre sa pierre et l’autre contre son fer, (pi'ils trouvaii'nl ti’op durs.

— Ça, c’est vrai, dirent tous deux Martial et Vincent. Nous ne sommes pourtant pas des fainéants.

— On le sait, mes amis. A ous êtes de vigoureux compagnons, et c’est pour cela (jue je vous ai cités. J’aurais pu nommer aussi Benoît Roussel, qui. en abattant ses arbres dans le bois, interrompt souvent ses chansons par un grosjimvn.

— J’ai tort, je l’avoue, M. Dupré, mais (juoique j’aie le poignet robuste, le bois est quelquefois bien dur pour ma hache.

— Je le crois comme toi, Benoît; mais ce n’est pas une raison pour blasphémer la Providence et croire (pi’elle a mal fait les choses. Si le fer de Vincent n’était pas aussi dur à travailler, pourrait-il, sans se briser, fendre la tene, extraire la pierre de Martial, ou abattre les arbres de Benoit Et toi, Martial, si ta pierre n’avait pas autant de solidité, pourrait-elle servir à la construc-

KOXDEMENTS DE LA MORALE. 53

tion de nos maisons et à tous nos besoins ? Et si le bois de nos arbres n’était pas aussi résistant, comment servirait il à nos charpentes età tant d’aut res usages ? Vous voyez, par ces exemples, que nous sommes injustes en accusant la Prov idence, parce (juc nous ne voyons (|ue nous ou le moment présent. Ainsi, l’été, nous nous plaignons delà chaleur, et nous oublions iju’elle est nécessaire pour mûrii' nos moissons; l’hiver, nous mui'murons contre le (î'oid, (]in donne à la terre le temps de préparer les sucs propres à nourrir la récolte prochaine, et au cultivateur le repos sans lequel il ne pourrait siqiporter les nides labeui’s de l'été. Et d’ailleurs ces alternatives des saisons, ({ui excitent les plaintes des nus, sont précisément ce qui fait vivi-e les autres. Si je pouvais passer en revue tout ce qui existe dans le monde, je vous ferais voir qu’une foule de choses qui vous choquent sont indispensables à votre existence. Au reste, en avançant dans nos entretiens, j’auj-ai sans cesse à vous faire remar(iuer l’hai inonie des lois pi’ovidentielles qui régissent le monde maléj iel comme le monde social.

— Mais, dit à ce moment M. Passemard, si l’on conçoit rutililé de cet arrangement, on n’en voit pas la nécessité Puisque Dieu est tout puissant, il pouvait en adopter un autre.

— Sans doute, tout pouvait être autrement arrangé dans ce monde; cela n’eùt dépendu que de Dieu. Mais la possibilité de faire les choses autrement ne diminue en l'ien la l ecoimaissance que nous lui devons j)oui- l’arrangement établi par lui. Car les choses sont tellement dis[>osées que l’une d’elles venant à changer, à l’instant l’homme soulTre ou ne peut plus vivre. Qu’en conclure, mes amis, si ce n’est que tout a été fait pour l’homme ici-bas ? Dès lors, comment ne se montrerait il pas reconnaissant envers Dieu ?

— 11 me semble cependant (jue tout est loin d'être bien sur la lei re, objecta d’un air de mauvaise humeur AL Jarland, que sa position peu aisée portait à voir tout en mal. Est-ce que vous prenez pour des bienfaits de Dieu les maladies, les infirmités, la famine, la grêle, les orages, les inondations et toutes les calamités qui ravagent la terre, sans compter les animaux qui tourmentent l’homme ou attaquent ses biens ?

— Je ne prends certainement pas tout cela pour des bienfaits,

54 DEUXIÈME ENTHRTIEN.

M. Jdi'land, quoique, :i un point de vue dont nous ii’avons pas encore parlé, tout cela ail sou utilité pour riiomme . souvent même pour celui qui en suulTre. La plupart de nos maux ne sont d’ailleurs que le résultat de nos fautes , et nous pourrions nous \ soustraire ou en prévenir les làcheux effets par une meilleure conduite ou par plus de prévoyance. l‘]n outie, ce. «pii est un lléau pour quel<iues individus, devient fréquemment un bienfait pour des contrées entières : tels sont les orales qui purifient fatmosphère et amènent des pluies bienfaisantes. 11 en est de même d’une foule de choses dont nous nous plaignons : elles poussent l’homme à faire usage de ses facultés; elles développent l'instinct de sociabilité que Dieu a mis en lui, elles établissent des rapports de bienveillance et donnent lieu à lapratifpie des vertus. Mais, pour bien comprendre ceci, nous avons besoin de connaître la destination de l’homme ici-bas.

Qu'est-ce que l'homme et pourquoi existe-t-il ? Depuis que le monde subsiste, on s’est fait cette question , et la seule réponse satisfaisante , comme l’a dit un célèbre philosophe de notre époque, est celle qui se trouve dans un petit livi'e que vous connaissez tous . et qui en apprend plus là-dessns (pie les systèmes iyvenlés par fespiât humain. Ce petit livre, c'est le catéchisme.

— Eh quoi! s’écria M. Vieulin, est-ce (jue vous voudriez nous renvover au catéchisme ?

— Pourquoi pas, si le catéchisme doit nous instruire ?

— .Mais le catéchisme est fait pour les enfants.

— 11 convient aussi pour les hommes, et j’espère vous en convaincre. Le catéchisme nous apprend, en effet, que Dieu nou.s a créés pour le counnitre, Vaimeret le servir, et parce moyen mériter, le bonheur éternel. Cette définition répond à tout , elle comprend tout, et je défie d’en trouver une (pii expli'pie mieux l'homme. Connaître, aimer, servir Dieu, ces trois choses embrassent l’homme tout entier et elles conipivnnent tous ses devoirs.

Comment connaître Dieu autrement qu’im étudiant ses œuvres, et comment les étudiei' sans cultiver son intelligimce? Plus on a d’instruction, mieux on peut connaître et comprendre les œuvres de Dieu. La réponse du catéchisme nous fait donc un devoir de chercher à nous instruire. Croyez-vous, après cela, M. Vieulin , que le catéchisme ne soit fait que pour les ignorants ?

FONDEMENTS DE LA MORALE

— Vous avez raison, répondit M. Vieulin , un pen honteux de sa première exclamation, mais pris par son c(jté le plus sensible, qui était la prétention à la science. M. Dupré continua.

— Le catéchisme nous dit ensuite que f homme est créé pour aimer Dieu. Eu effet, comment étudier les œuvres de Dieu et ne pas aimer de tontes les forces de son àme celui qui a tout fait pour nous dans ce monde et qui veille sur chacun de nous? D’un autre c(jlé, nier qu'il puisse s'arrêter à s'occuper de nous, c’est vouloir nietti-e des bornes à sa puissance et à sa bonté , afin de se dispenser de lui payer notre tribut de reconnaissance et d’amour.

Mais comment lui montrer cette reconnaissance et cet amour, si ce n’est en le servant ? Et comment le servir ? En nous soumettant à ses ordres, en accomplissant sa volonté. Mais un être souverainement juste et bon ne peut vouloir que le bien ; servir Dieu et faire sa volonté, ce sera donc faire le bien, éviter le mal, nous abstenir de nuire aux autres, leur rendre le plus de services que nous pourrons, en un mot prati(jiier la vertu. —

M. Basset n’avait encore rien dit, mais il voyait avec peine la tournure (pie prenaient ces léunions dont la tendance devait diminuer la fié(jueiitation de son cabaivt. Il crut le moment fa\orable pour faiie une remarque à son [u-otit.

—Puisque, pour servir Dieu, il siiflit de faire le bien, se hasardat-il à dire, nous n’avons pas be.soin de tout ce que disent les prêtres. A les entendre, (3ii ne peut servir Dieu qu'en étant toujours à f église.

— Vous allez un peu vite, M. Basset. La meilleure manière de servir Dieu est de pratiquer la vertu; cependant ce n’est pas assez. ïérnoignci’ez-vous votre amour à voti’e père en obéissant à ses volontés, mais en ne lui donnant aucune maripie de tendresse et de respect? Non, sans doute. De même, nous devons témoigner à Dieu que nous l’aimons, le remercier des grâces qu’il nous accorde, et lui rendre le culte qui lui est dû ?

— Mais, .Monsieur, reprit M. Bisset, est-ce (jue j’ai besoin d’aller à l’église IX) U r prier Dieu? Puisqu'il est présent partout; il entend noti’e pi ière sans que nous allions la lui porter à l’église.

— Il est vrai, monsieur Basset, que Dieu est présent partout ; il l’est même dans votre cabaret, où il voit ce (pii se passe. Il lit

Ob DEUXIÈME EXTRETIEX.

nos plus secrètes pensées dans nos cœurs et entend nos prières en quelque lieu que nous soyons. Mais si nous prions réellement Dieu, pourquoi répugnera le faire en présence de nos frères assemblés ? Ne sei-ail-ce pas que dei iâère tous ces prétextes se cache le T*efus de faire profession de i-eligion, parce que cette pi-ofession nous imposerait rohligation de mettre noti-e conduite en harmonie a\ec notre ci-ovance?

— Mais, est-ce que Dieu a besoin de nos prières? demanda à son tourM. Passemard.

— Non, sans doute, Dieu n’a pas besoin de nos prières ; mais nous, nous avons besoin de le prier. La prière est salutaire à l’homme, elle réveille en lui le sentiment de ses devoirs. Sans cesse occupé du soin de pourvoit à ses besoins, il serait exposé à oiiblierles obligationstjiie lui impose sa qualité d’homme, si certaines pratiques religieuses ne venaient , à jours et b heures fixes, le faire rentrer en lui-mème. En proie à des peines de toutes sortes, il tomberait parfois dans le découragement, si la prière ne lui rendait la confiance et l’espoir, en lui montrant au ciel un ami, un protecteur, un père. Par un nouveau bienfait de Dieu , laprièi'e dont il nous fait un devoir est elle-même une preuve desonamour ;car elleestun secours pour la faiblesse de l’homme, une consolation et un bonheur.

Mais il ne suffit pas depriei’; le culte public est aussi un devoir envers Dieu et envers les hommes.

— Et f|ue fait aux hommes que je pi’ie ou ne prie pas Dieu , pourvu que jene leur fasse pas de tort, dit de nouveau M. Basset?

— Cela leur importe plus que vous ne pensez , M. Basset. Si nous ne rendons pas un culte public à Dieu, nous faisons douter de nos sentiments, et nous privons nos semblables de l’exemple que nous sommes tenus de leur donner. La religion ne prescrit pas seulement ce que nous devons à Dieu, elle nous enseigne aussi ce que nous devons faire ou ne pas faire aux autres hommes.

— Est-ce que le Code ne nous l’apprend pas aussi bien que la religion ? objecta M. Maucorps.

~ Vous connaissez par état le Code mieux que moi , M. Maucorps. Mais vous devez savoir aussi qu’entre ce que les lois humaines défendent et ce que la morale permet , il y a un espace

FONDEMENTS DE LA MORALE

immense que l’homme intègre ne franchit pas; l’exemple de Louis Morand nous le prouvait l’autre jour. Honnête homme jusqu’à la corde, dit-on en parlant de ceux qui ont assez de prudence pour ne rien bure de ce qui est défendu par les lois , mais qui se permettent tout ce dont elles ne parlent pas. Vous savez aussi le cas ((u’on en fait et combien chacun s’en défie.

Ne croyez pourtant pas, mes amis, que je veuille médire des lois humaines; elles rendent les plus grands services aux peuples, et aucune société ne peut subsister .sans elles; mais enfin tout le monde ne. peut pas les étudier, tant elles sont nombreuses et compliquées; et cependant il y aune foule de choses surlesquelles elles se taisent, et que la njorale prescrit ou défend. Le Code pénal n’est donc pas le code de la morale.

— Je n'ai besoin ni de l’un ni de l’autre, interrompit .M. Vieulin, pas plus que de la religion, pour sa\oir comment je dois me conduire. .Mon intérêt me ledit mieux que tout cela.

— Vous crovez, M. Vieulin ?

— Comment, si je le crois? mais j’en suis sûr.

— Prenez garde. Votre certitude pourrait souvent n’être qu’une illusion. Si, en avançant que notre intérêt nous monti'e ce que nous devons faire , vous voulez dire qu’en remplissant notre devoir nous servons presque toujours nos va-ais intérêts, je suis d’accord avec vous. Aussi je suis heureux de. pouvoii' dire dès à présent à tous ceux qui m’écoutent , que le meilleur moyen de servir ses intérêts est encore de remplir ses devoirs et de faire ce que la morale et la religion prescrivent. J'aurai sans cesse l’occasion de vous montrer funion intime de l’intérêt et du devoir, et de prouver qu’en nous conformant aux lois de la morale, nous faisons.généralement ce qui nous est le plus utile. Ce sera même pour nous un nouveau sujet d’admirer la bonté de Dieu, qui a si bien disposé les choses, qu’en faisant ce que prescrit la morale, nous servons nos propres intérêts.

Mais si vous voulez fonder sur 1 intérêt particulier la morale publique ef privée, vous me permettrez de n’être plus de votre avis. On l’a essayé bien souvent et toujours en vain. A ce propos, puisque vous aimez la lecture, je vous renverrai à ce (ju’un autre célèbre philosophe de nos jours à écrit, dans un magnifique li-

DEUXIEME ENTKETIEN.

Me, sur le vrai, le heauei le6/ew(l). Mais, comme on entend fréquemment soutenir dans le monde ropinion que vous venez d’émettre, permettez-moi quelques mots à ce sujet.

Je viens de dire que noti e devoir est d’accord avec notre véritable intérêt, et je ne me rétracte pas. J’entends en effet parla qu’en i-emplissant noti-e devoir nous faisons ce (jui nous est utile, ce qui est une grande force pour nous dans la vie. Cependant il faut se garder d’en conclure que, pour remplir son devoir, il suffise de consulter son intérêt. Cela pourrait être si nous n’étions pas exposés à nous méprendre sur nos vrais intérêts. .Mais trop soinent nous prenons pour notre intérêt, non pas ce qui nous est véritablement utile, mais ce qui nous plaît. Nous aimons avant tout les commodités, les jouissances, le plaisir, et sans cesse nous saciitions nos véritables intérêts aux plaisirs du moment Si donc nous contractons I habitude de pj-endre notre intérêt pour guide, nous sommes exposés à nous tromper et à nous nuire. Un plaisir

fugitif, un goût, un caprice, risquera d'être pris pour un intérêt réel et permanent.

Une pareille doctrine mettrait d’ailleurs les hommes dans le plus grand embarras; car si leur intérêt est la règle de leur conduite, comme ils prennent ce qui leur plaît pour leur intérêt, je ne sais plus sur quoi compter dans mes rapports avec eux, ce qui plaît à l’un n’étant pas ce qui plaît à l’autre. La moj’ale , ctst-à-diie la lègle de conduite des liommes, variera donc avec leuis goûts ; il y aura autant de morales que d’individus La molale de chacun variera même d’un jour à l’autre, car ce qui lui plaît aujourd’hui n’est pas ce qui lui plaira demain. Si je dois dépendre des fantaisies et des caprices des hommes, merci de votre morale, j’aime mieux la morale ordinaire, celle de la leligion et du devoir. Comme elle est la même pour tous les hommes,

pour tous les temps et pour tous les lieux , je sais du moins à quoi m’en tenir.

— Pardon, M. Dupi é, dit à ce moment M. Vieulin. Vous parlez

^ (I) Kn engageant ici à lire le remarquable livre de M. Cousin, l’auteur ne croit

, pas céder seulement à un sentiment de reconnaissance pour le savant illustre qui lui

a ouvert la carrière de l'enseignement.

FO.NDEMEXTS DE LA .MORALE. 59

là d’un intérêt passager et malentendu. Mais il s’agit d’un intérêt permanent et bien compris, ce qui laisse subsister l’idée du bien et du mal. Permettez moi d'expliquer ma pensée Le bien, c’est ce qui est conforme à notre intérêt ; le mal, ce qui y est opposé. Le vice est l’égarement qui sacrifie le vrai bonheur à des plaisirs dangereux et sans durée ; la vertu, au contraire, est la sagesse qui, en vue d’un bonheur durable, résiste à l’entraînemenr des passions. La moi’ale de l’intérêt confirme ainsi tous les devoirs consacrés par l’opinion commune; ce sont des devoirs parce qu’ils sont conformes à notre intérêt personnel; faire du bien aux hommes est même le plus siîr moyen qu'ils nous en fas.sent, car c est le meilleur moyen d’obtenir leur estime et leur sympathie. Vous le voyez, M. Dupré, mon iiiléj-êt tne conseille tout ce (jue la morale ordinaire prescrit, il m’interdit tout ce qu’elle défend. Je n’ai donc plus besoin de votre religion et de votre morale ; j’ai

un guide bien plus certain; car rien n’est aussi pressant et aussi iufaillibie que l’intérêt.

— M. Vieulin, je vous remercie de votre explication ; elle va piéüsement me servir à vous montrer votre erreur. Car, si l’intérêt tient le même langage que la morale, je ne vois pas pourquoi nous substituerions l’un à l’autre. Je n’y trouverais d’avantage que si l’intérêt était réellement un guide plus infaillible. Or il me sera facile de vous montrer le contraire.

Remarquez-le d’abord: malgré l’alliance intime de notre intérêt avec nolie devoir, alliance que je persiste à reconnaître, la morale nous commande parfois de sacrifier le premier au second. Cette considération serait donc la condamnation d’une doctilne qui donne 1 inlérêt pour seule règle de nos actions. Je dis seule, lemaïquez-le bien; car je suis moins absolu que vous. Vous excluez la religion comme fondement de la morale, et vous vous contentez de l’intérêt. Moi, je ne repousse pas l’intérêt, tant s en faut : je l’appelle, au contraire, en aide à la morale, mais je me garde bien de le prendre pour fondement.

Uuand la religion et la conscience nous prescrivent de faite le bien de nous abstenir du mal, de nous priver des plaisirs blà-

vl?’ ‘luand, dans des ciironstances ï, a es, elles nous ordonnent même de sacrifier notre intérêt, elles

ne nous y invitent pas seulement au nom de l’estime et de la

DEUXIÈME EXTUETIEX.

sympathie (jne nous pourrons nous concilier par là, et en vue de plaisirs plus grands et plus durables, que nous pouvons espérer pour l'avenir, elles nous rordonnent au nom du devoir, et elles nous y sollicitent par la promesse d’un bien supérieur à tous les intérêts humains, celle d un honheur éternel.

— Ah ! voilà le grand mot lâché! s’écria M. Basset. C’est ça ; privons-nous de tout pendant que iious vivons, nous serons heureux après notre rnoil C’est toujours la même chanson. Et qui nous le gai'antit, votre bonheur éternel?

— Et qui vous garantit le bonheur de demain, M. Basset? Etes- vous sûr de vivre l année, le mois, la semaine qui vient ? Nous avez beau être en santé, des accidents vous menacent à chaque instant, une maladie survient et vous enlève. Vous seriez même des niais de vous priver pour prolonger vos plaisirs; cai- le présent seul vous appartient , et \r*s privations seraient en pure perte. l’iongez-vous donc dans tes plaisirs , et puisque la vie est incertaine , faites-la, comme on dit , courte et bonne.

— .Mais ce n’est pas là ce que j’ai voulu dire, interrompit M. Vieulin ; cette morale grossière n’est pa.«: de la morale, ce serait celle des animaux, s’ils en avaient une.

— Je le sais, repi it M Dupré, et je ne vous atti’ibue pas ces idées; mais prenez garde, votre système y conduit. Si vous ne tirez pas ces consé(|uences, d’autres les tii-eront. Vous voulez que je me prive de certains plaisirs afin de m’en ménager plus longtemps dans l’avenir. Mais où est mon intérêt, si je n’atteins pas cet avenir? La privation reste et le plaisir m'échappe; j’ai été malheureux pour lâen, vous m’avez trompé.

Vous prétendez <jue je fasse du bien afin de mériter l’estime des hommes et leur bienveillance. J’y consens, mais ne me le prescrivez pas au nom de mon intérêt ; car (juel intérêt ai-je à obliger les pauvres et les malheui-eux ? Ouand je leur aurai sacrifié une partie de ma loi tune, ils m' me la rendront pas, et, si je tomb(* dans la mi.sère, l’estime publique m’en dédommagerat-elle? Si je fais le bien par intéiêt, je ne le ferai [)lus, (|uand j’y verrai un intérêt contraire. Si je ne le fais (ju’en vue de l’e time publi(jue, je cesserai de le faire lorsque nul ne pourra le savoir. D’ailleurs, si cette considération m’impose des devoirs envers mes semblables, elle ne m’en impose aucun envei-s moi-même,

FO.NUE.ME.NTS DE LA MORALE

et dès lors je me permets tout, quand je puis le faire impunément et que j’y vois mon intéiêt ou mon plaisir Je suis fripon, libertin, séducteur, adultère, quand je le puis sans compromettre ma réputation, ma liberté et ma vie.

Voyez d’ailleurs où nous conduit ce système. Que de science il exige! que de calculs il entraîne! Il me faut tendre toutes les facultés de mon esprit à la recherche de mon intérêt , et cependant je ne suis pas sûr de l’atteindre Je puis, à force de prudence et de combinaisons, accroître mes chances de succès ; il restera toujours des chances contraires, et ma volonté n’y peut rien ; le résultat est toujours incertain. Avec la religion, au contraire, je ne saurais manquer le but final. En cherchant le bien-être ici-bas, je puis n’y pas réussir, mais la récompense ne saurait m’échapper, puisqu’elle dépend de ma volonté et de mes efforts. Le devoir met ainsi mon bonheur entre mes mains ; le bien suprême, un bonheur éternel, ne dépend que de moi.

— Fort bien, M Dupré, reprit .M. Vieulin Mais cela repose sur l’existence de la vie future, que je n’entends pas nier assurément, mais qu’enfin l ien ne prouve d’une manière indubitable.

— Pas plus que ne sont prouvées tant d’auti'es choses que vous ne contestez point. Eh bien ! M. Vieulin, mettons les choses au pis, et supposons que la vie future n’exiûe pas. Qu’en résulterat-il? Je me serai trompé,* je me serai fait illubion ; mais du moins cette espérance m’aura soutenu dans la vie. Et vous, qu’aurezvous eu pour vous aider à faire le bien et à résister à la tentation du mal? Car. en prêchant la morale de l'intérêt, vous n’entendez pas pi'êcher une morale plus relâchée que celle du devoir et de la religion. Vous n’entendez pas être moins honnête que les gens religieux?

— Non, assurément.

— Je prends acte de vos paroles, M. Vieulin. Mais si votre conduite doit être la même, si vous ne voulez pas être inférieur en probité et en vertu aux hommes l’eligieux, si vous prétendez n’en dilférer ipie parla croyance, aloi's pour(|uoi cette difierence? Ou vous voulez vous dis[)ensei' de ce que prescrivent la morale ordinaire et la l'cligion, ou vous voulez vous y soumettre. Si vous avez pour but de vous en dispenser, votre doctrine ne m’offre plus assez de garanties, et je m’on défie. Si, au cotitraire, vous ne

DELXIE.MIi ENTRETIEN.

\oiilez pas que votre code de niorale soit inférieur au mien, pourquoi combattre ma croyance qui est un soutien pour moi et une garantie pour les autres ?

— Votre raisonnement est très juste, monsieur Dupré, et je n’aurais rien à y opposer; mais pourquoi la religion nous commande-t-elle de croire cle.î choses (lui choquent la raison?

— Je vous arrête, M. Vieulin ; non pas que je me blesse de ce (jue vous venez de dire, mais \ons entrez dans un ordre d’idées oii je ne puis pas vous snivi-e, pai’ce que cela nous enlraînei’ait trop loin, et que je n’ai pas (lualité pour faire l’apologie de la religion Je me permettrai cependant de vous dire qu’eu admettant, avec les plus grands génies, les vérités révélées dans l’E- \angile, je ne crois faire preuve ni d'ignorance, ni de faiblesse d’esprit. Ma raison n'est pas davantage choquée par rien de ce que mepresci it la religion chrétienne, car il n’y a de choquant que les superstitions , qui ne sont pas la religion , ou ce qui blesse la morale. Or, y a-t-il dans notre religion quebjue chose <jui vous paraisse immoral ou contraire à la justice, à la vertu ?

— Je n’ai pas dit cela, M. Dupi-é. 11 n’y a pas de morale plus pure que celle de l’Evangile.

— Je savais d’avance que vous pensiez ainsi; mais je suis bien aise de l’entendre de votre bouche. Laissez-moi toutefois vous le dire en terminant : qu’est-ce <|ui nous êmpèche de croire? Ce ne sont ni les mystères, ni l’étrangeté des dogmes de la religion ; ce sont nos penchants et nos défauts. Sans nos passions, nous ferions bon marché de ce qui, dans la religion, dépasse noti-e intelligence. Mais en croyant il faudrait conformer notre conduite à notre croyance, faire ce que la religion prescrit, s'abstenir de ce qu’elle défend, et souvent sacrifier nos goûts et nos plaisirs. Nous n’en avons pas le coui-age et nous cherchons a nous justifier en disant ({ue nous ne emyons pas. Eh! mes amis, renonçons à nos passions, et rien ne nous empêchera plus d’être et de nous dire chiétiens.

Mais je m’arrête ; je vous ai tenus bien longtemps aujourd’hui, je vous ai conduits dans des régions oii je ne m’étais pas chargé de vous mener; la prochaine fois nous reviendrons sur la terre, pour nous occuper de notre position dans ce inonde.

TUOISIÈME ENTRETIEN.

F'OSITïON DK L^IIO.MME EN CE MONDE, ET AMÉLIORATION GRADUELLE

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