BIENFAITS DE L EMPLOI DES MACHINES
ne s'appliquerait (|u'aux fabricants français. Et tandis que les étrangers jouiraient du bienfait de cette invention , ceux que tu en priverais seraient tes compatiâoles, tes frèies les plus proches. Tu n'y avais j>as [)ensé non plus.
— Vous avez raison, M. Dupré, je n’avais pas réfléchi à tout cela. .Mais c’est tout de même quelque chose de fâcheux que l’introduction d’une nouvelle machine dans une industrie.
— Sans doute, c’est toujours un mal pour ceux qu'elle prive momentanément de travail ; mais c’est un mal inévitable Cependant il n’est ni si étendu, ni si grave qu’on le croit habituellement. L’inti'oduction des machines n'est jamais brusque ni subite; elle est au contraire lente et graduelle. Plusieurs causes y contribuent : d’abord la routine qui répugne aux changements, puis la dépense. Une machine capable de l'ernplacer le travail de beaucoup d’ouvriers est toujours une machine tiès-dispendieuse; elle exige des capitaux considérables pour l’établir, et souvent même un local exprès pour l’installer.
Enfui , une machine de ce genre est nécessairement compliquée. Lorsqu'elle est dans sa nouveauté, il y a toujours très-peu d’ouvriers en état de la fabrique!’. Aussi, pour se la procurer, faut-il souvent faire des commandes un an, dix-huit mois, deux ans d’avance et même plus, La difficulté d’en avoir est encore plus grande quand il y a un brevet d’invention qui en limite la fabrication entie les mains d’un seul consli’ucteur.
Toutes ces considérations doivent l’assurer les ouvriers contre le danger de l’invasion subite des machines, danger dont on leur a fait trop souvent un épouvantail. Alors, la peur s’emparant d’eux, et leurs passions étant soulevées par des déclamations insensées, on les a vus se ruer sur les manufactures, v briser les machines, et, excités par leurs propres excès, dévaster et même incendier les fabriques où ils trouvaient le ti’avail.
— Singulier moyen de s’en procurer! s’écria Léonard.
— Tu as raison, Léonard ; mais la passion ne raisonne pas. Au reste, il faut espérer que, grâce aux progrès de l’instruction, nous ne veri’ons plus se renouveler ces scènes de vandalisme. C’est d’ailleurs, et je veux terminer par là aujourd’hui, c’est dans ces progrès de l'instruction qu’existe pour les ouvriers la sauvegarde contre les inconvénients qui accompagnent l’emploi des machines
nouvelles, ainsi que les changements ap[»ortés dans l’industrie par des découvertes, par la mode, par des usages nouveaux. Les machines, comme les changements de mode, ne suppriment pas le travail, elles le déplacent. Or, c'est dans ces déplacements d'industrie qu’est le mal pour les ouvriers. Pour être moins exposés à en souffrir un jour, qu’ils s’efforcent donc d'acquérir de l'instruction et d'étendre leurs connaissances, afin de se procurer une aptitude plus générale et d’être capables, si le besoin l’exige, de passer promptement d’un travail à l’antre. Il faut à la société moderne des âmes plus vigoureusement trempées, des hommes moins prompts à appeler les a\itres à leur aide et plus capables de trouver des ressources en eux -mêmes. C’est là qu'est le salut pour nous tous. Aidons-nous et le ciel nous aidera.
Et maintenant, avant de nous séparer, permcttez-moi d’ajouter ce peu de mots :
S’il y a des hommes qui doivent se féliciter de l’invention des machines, ce sont les ouvriers qu’elles délivrent des travaux lesplus pénibles.Ces travaux avaient fait imaginerl’esclavagedansrantiquité, et ce sont eux qui l’ont maintenu si longtemps sur la terre. Aussi le plus grand génie des temps anciens,ArisLote, écrivait il ces paroles prophétiques : « Si le ciseau et la navette marchaient tout seuls, il n'y aurait plus besoin d’esclaves. » C’est ce que nous voyons se réaliser aujourd’hui.
Chaque jour, les machines viennent émanciper les ouvriers, en supprimant pour eux ce qu’il y a de plus dur et de plus abrutissant dans le travail; elles les font passer de plus en plus de l’état de manœuvres à celui d’êtres intelligents chargés de diriger l’emploi des forces de la nature devenues dociles à leurs ordres. Elles remplacent graduellement le travail mécanique du coi’ps par le tiavail plus noble de l’esprit. Qui de nous ne serait heureux d’un état de choses qui tend à augmenter la dignité de l’homme et en particulier celle de l'ouvrier?